S38 MÉMOIRES
• jamais ce jour d'angoisse ? c'est ainsi que vivent > les tyrans : voilà le règne que vos conseillers
• voulaient vous préparer, parceque toutes les ».inquiétudes de votre coeur ne pèsent rien dans » la balance de leur ambition.
» Le 1 3 , c'est toujours Mirabeau qui parle à » ses commettants , après la lecture de plusieurs «adresses, dans lesquelles différentes villes du » royaume consignent leurs sentiipents patrie- •tiques., et prouvent toujours plus l'invincible
• union des Français dans cette crise, nationale^
• M. Mounier proposa une députation au roi^
• pour lui demander le rappel des ministres , et
• lui déclarer que la patrie ne pouvait avoii' au-
• cXiné confiance dans leurs successeurs.
• Nous devons au roi , dit-il , des vérités fortes ^et courageuses. Les ennemis du bien public » osent braver le désespoir du peuple , le pro-
• voquer , l'environner de troupes armées ; ils » attentent à la liberté publique et individuelle; » ils interceptent les passages ; ils ont appris au » roi de redouter son peuple , à prendre contre » lui les mêmes précautions que contre les enne- *mîs de la patrie Je propose qu'il soit
• fait une adresse au roi, pour lui demander le
• rappel de MM. Necker, de Montmorin, de » La Luzerne et de Saint-Priest* •
SUR MIRABEAU. SSg
M. de Lally-Tôlendal s'étendit beaucoup sur les services de M. "Necker , et les justes regrets que son renvoi devait inspirer à la nation. Son discours, prononcé avec émotion, peignait le caractère de ce député , dont le nom rappela de si intéressants souvenirs. Il était alors, avec M. de Clermont-Tonnerre , du nombre des nobles qui défendaient laf'cause populaire. « Ce député ^ dit »le marquis de"Eerrières, avait reçu de la liature » une âme tendre et des passions douces ; l'ambi- »tion démesurée, la basse cupidité. Tes intrigues «coupables:, étaient étrangères à son cœur. Il dé- )» testait* également le despotisme des ^ministres » et le despotisme des parlements , mais il vou- » lait un roi , et une monarchie fondée sur des » lois positives ; il voulait que l'honneur, la vie , » la fortune des citoyens ne dépendissent plus » du caprice , des intérêts secrets , des passions 9 haineuses dW ministre ou dun juge. Lally
• aimait la gloire ; il se persuadait qu'il obtien-
• drait ce qu'elle a de plus flatteur en travaillant » à la liberté de sa patrie. Peut-être même, parmi
• ceux qui ont le plus contribué à la révolution , » est-il le seul qui puisse avouer ses motifs.- Il » était admirateur de Necker ^ et en parla avec «l'acéent de la persuasion. Son éloquence est » douce et facile , son geste noble et l'accent flat-
54o MÉMOIRES
» teur. ../.... Les événements du 6 octobre 9 émurent sa sensibilité ; il quitta sans retour une i assemblée dans laquelle il crut ne pouvoir plus
• faire le bien'.»
• M. de Clermont-Tonnerre , mécontent de la »cour, dit le même écrivain, parcequ il n'y était
• rien , aimait cependant le roi et l'état. Il voulait
• une révolution pour le plaisir d'en faire une :
• il ne conçut aucun plan de gouva:*nement , » flatté d'être cbef dans un parti , et d'occuper la •* renommée de Paris , il crut avoir tout fait en » engageant la minorité<le la noblesse à se réunir
• aux communes, et en parlant en faveur de
• M. Necker et des ministres exilés. »
Malgré ce jugement sévère du marquis de Ferrières sur ce député , son discours fit une grande impression dans l'assemblée, et réuni à
» Mémoires du marquis de Ferrières. Paris, an VU y
M. de Lally a con«ervé le» nobles senliaieots que lui reconnaît son collègue à rassemblée nationale* Il est un de ceux qui , pendant Témigration , se conduisirent avec dignité ; il donna une généreuse retraite à Rlallet-Dupao, ce courageux défenseur de la famille royale et de la monarebie constitutionnelle, en Angleterre. M. deXally-Tolendal , aujourd'hui pair dte France, est né à Paris en
SUR MIRABEAU. 34i
M. de Lally-Tolendal, au comte de Virieu et à quelques autries , il coiltribua puissamment à la délibération 'de rassemblée en faveur du rappel des ministres. Mais écoutons Mirabeau rendre compte lui-même de ce qui se passait, et dont personne ne connaissait mieux les ressorts et ne prévoyait mieux les résultats.
« La relation qu'il fît des malheurs arrivés dans »la capitale , tristes avant-coureurs de ceux dont » elle était encore menacée, suspendit ladiscus- » sion dont l'assemblée était occupée. On apprît » que la foule était immense au Palais-Royal ; que » les barrières du nord avaient été forcées*, les ma- »gasins des armuriers pillés-; que plus dé deux «mille hommes en armes, dont le nombre gros- » sissait toujours , menaçaient d'attaquer les trou- » pes cantonnées aux Champs-Elysées, et devenir » ensuite à Versailles. i'
» Il serait affligeant , dit alors le duc d'Aiguillon*, » de perdre du temps en vains discours dans de
> Armand^ Victor du Piessis^&feheiieii, duc d'Aigoillôn, fils du célèbre ministre de ce nom. Il fut de la minorité de la noblesse qui se réunit aux communes le a 5 juin 1789 ; on Ta chargé de diverses accusations dont il s'est pleine* ment justifié ; il s'était éloigné de la cour par des mé^ contentements; il s'en rapprocha en 1791. Mort à Bambpurjg; au mois de mai 1800.
si cruelles circonstances. Ce n est point de l'éloqiience qu'il faut aujourd'hui; c'est une députation au roi et à Paris, pour remédier aux malheiu*s actuels, » Un mouvement unanime et soudain a déter-^ miné l'assemblée. L'archevêque de Vienne est parti à la tête d'une députation pour faire part au roi de la délibération et de l'état des afiaires ; il en rapporta cette réponse :
« Je vQUs ai déjà fait connaître mes intentions sur les mesures que les désordres de Paris m'ont forcé de prendre ; c'est à moi seul à juger de leur nécessité, et je ne puis, à cet égard, ap* porter aucun changement. Quelques villes se gardent elles-mêmes, mais l'étendue de la capitale ne permet pas une surveillance de ce genre. Je ne doute pas de la pureté des motifs qui vous portent à m'offrir vos soins dans cette affligeante circonstance ; mais votre présence à Paris ne ferait aucun bien ; elle ' est nécessaire ici pour l'accélération des importants travaux dont je ne cesserai de vous recommander » la suite. »
» M. de Jja Fayette a demandé aussitôt qu'on p déclarât la responsabilité des ministres sur le^ » événements actuels; et, après avoir entendis p plusieurs propositions, l'assemblera déc|aré
• que M. Necker, ainsi que ceux qui venaient «d'être renvoyés, emportaient les regrets de la 1 nation; qu'elle ne cesserait d'insister pour le
• renvoi des troupes, et qu'elle persistait dans » ses précédents arrêtés sur l'inviolabilité de ses » membres et l'indépendance de ses travaux. »
Le marquis de Montesquiou représenta que, dans une circonstance aussi alarmante , il était convenable de prolonger la séance toute la nuit , et cet avis passa sans contradiction.
La réponse du roi n'ayant point satisfait Tas-? semblée , Mirabeau qui sentait que , sans l'éloi-r gnement des troupes , une lutte terrible allait s'engager entre elles et les habitants de la capitale; que le dénouement pouvait en être incertain, la personne du roi même compromise si le parti populaire triomphait et cherchait à se venger de la conduite qu'on fesait tenir au roi , insista de nouveau pour qu'on forçât la cour au renvoi des troupes. Dans ce moment le vicomte de Noailles arrivant de Paris fit le récit de la prise des Invalides , et ajouta que la Bastille était assiégée. La première impulsion des députés fut d'aller tous au roi pour éclairer sa conscience , et lui présenter le tableau de ces événements ; mais après un moment de réflexion on résolut d'envoyer une dépuiatroh nombreuse pour réclamer de nouveau
réloîgneinent absolu des troupes , et pour parler au roi avec cette énergique vérité que rendaient nécessaire les conseils perfides de ceux qui le trompaient.
L'attente de la réponse parut longue ; car pendant cet intervalle l'assemblée recevait des nouvelles plus inquiétantes les unes que les autres de ce qui se passait à Paris. Deux lecteurs venaient en rendre compte , et l'on s'apercevait , dans leur discours , que la capitale était décidée à faire tête à l'orage ; que le r^puacient des gardes françaises s'était rangé du côté du peuple, et que tout annonçait une guerre civile plus aeb^mée. C'était bien ce que quelques courtisans et des hommes aveuglés par l'orgueil et la crainte voulaient et cherchaient , mais ce n'était point là ce que les patriotes réels désirai^it.
Ceux-ci voulaient une résistance assez positive et forte pour obliger le gouvernement à marcb§^ dans le sens delà révolution, à ne point irriter,^ par d'inutiles tiraillements , les ei^rits , et chercher à faire rétrograder un mouvement qu'il avait donné lui-même aux aifaires^ et que l'insensé, ministère de Brienne ava^ provoqué par ses fausses mesures et ses actes despotiques.
Mirabeau et quelques députés aus^i ardents portaient leurs vues plus loin. J'ai dit sèS liaisons
avec les ennemis de la reine et les partisans du duc d'Orléans : il agissait avec adresse pour en seconder les desseins. Il avait à Paris , non pas précisément des émissaires, mais des honmaes qui partageaient ses opinions , et qui agissaient sous sa direction : danâ le nombre était le jeune Desmoulins , que j'ai déjà fait connaître. Ardent , flatté de seconder un patron aussi illustre que Mirabeau, doué d'une éloquence populaire , il avait établi son siège au Palais-Royal : ce lieu était le rendez-vous de tout ce que Paris offrait d'hommes animés de passions différentes. On y faisait la guerre aux agents de police, détestés à plus d'un titre , et les premiers objets des ressentiments publics lorsque le peuple parvient à briser ses fers. Les belles nuits, du mois de juillet favorisaient ces rassemblements , et c'est de ce lieu que sont parties \es premières étincelles qui ont embrasé la France j j'allais dire l'Europe, Mais ces grapdn événeoQents sont connus , et quoique rapportés avec beaucoup de partialité et une grande infidélité' de couleurs paf de nombreux écrivains , je n'en occuperai point davant^e ici 1^ lecteur ; je reviens au rote de Mirabeau dans l'assemblée.
Enfin la déptitation y apporta la réponse dû roi. «.Au -Ira vers .des inquiétudes du monarque,
» dit Mirabeau , on y voit percer Tart de ceux »qui le travaillent. > Elle était conçue en ces termes :
<Je me suis sans cesse occupé de toutes lés > mesures propres à rétablir la tranquillité dans
• Paris. J*avais en conséquence donné ordre au «prévôt des marchands de se rendre ici, pour «prendre les dispositions nécessaires. Instruit » depuis de la formation d'une garde bourgeoise,
• j'ai donné ordre à des officiers généraux de se 9 mettre à la tête de cette garde , afin de l^ider »de leur expérience, et seconder le zèle des » bons . citoyens ; j'ai ^également ordonné que les V troupes qui sont au Champ de Mars* s'écartent M de Paris. Les inquiétudes que vous me témoi- »gnez sur les désordres de cette ville doivent » être dans tous les cceurs , et affectent vivement » le mien. •
• « A peine cette réponse eût-elle été lue qu'une » seconde déput^tion , présidée par l'archevêque »de Paris , se rendit chez le roi pour en obtenir, » sans ambages , le renvoi des troupes. Il revint «bientôt après chargé de la réponse suivante, «qui ne remplissait point l'objet de l'assem- »blée :
«Vous déchirez de plus en plus mon cœur, » avait ait le roi , par le récit que vous me faites
» des malheurs de Paris. Il n'est pçis possible de » croire, que les ordres que j'ai donnés aux trou- » pes en soient la cause ; je n'ai rien à changer à » la répanse que je vous ai déjà faite. »•
Ces paroles nébuleuses furent loin de rassiurer les députés ; ils résolurent de passer encore la nuit , soit pour déjouer les desseins de la cour, qui étaient visiblement de réduire Paris et de forcer l'assemblée à se transporter dans quelque autre ville , soit pour tenter un dernier effort auprès du trône afin dé prévenir de semblables extrémités.
Le 1 5 , on reprit la séance de bonne heure. Il y fut de nouveau question d'une adresse.au roi , plus pressante que les autres. On était instruit de tout ce qui s'était passé pendant la journée du 14 et la nuit qui venait de s'écouler à Paris. Il fut résolu qu'on ferait connaître la vérité au roi , dont on égarait le bon sens par des bruits contradictoires au milieu desquels son caractère irrésolu se per4ait. On poussa même l'absurdité 'des récits jusqu'à lui donner à entendre que la vie du comte d'Artois et de la famille des Polignac était menacée ; on tenta de lui persuader de profiter du renvoi des troupes pour s'éloigner^de la ca-» pitale, et employer ensuite avec assurance de plus efficace» moyens de répression. Toutes ces
idées, jetées sans liaisons , sans suite , sans principe de conviction , tourmentaient ce prince et le livraient sans appui aux desseins de toutes les factions. *
Cependant on débattait dans l'assemblée les termes dans lesquels devait être conçue la nouvelle adresse : les discours se prolongeaient. Alors M. Dandré % prenant la parole, dit :f*Nous per-
> Oo ferait un livre très curieux de la vie politique de M. Dtodré. Si jamais il donne ses mémoires et qu'il veuille ou puisse être vrai » ils ne seront pas les moins intéressants de tous ceux qui ont paru. Hais, las du monde, des révolutions , des émigrés , des intrigues et des intrigants 5 il' préfère passer sa vie dans l'heureuse inspection des domaines de la couronne : on peut douter que sa charge de conseiller au. parlement d'Aîx lui e(U valu une aussi tlouce retraite. Député de la noblesse de Provence aux états-généraux , il se déclara pour la révolution, et fut du nombre des nobles qui se réunirent aux communes , le 25 juin 1789. Il se déclara long-temps en faveur des principes de liberté professrés par l'assemblée nationale, dont îl fut président trois fois. Le duc d'Orléans (Philippe) ayant déclaré à la séance du i5 août 1791 qu'il renonçait au titre de prince français qu'on donnait aux membres de la famille royale dans la nouvelle constitution, M. Dandré lui dit « qu'il n'avait pas droit de renoncer au trône, «ni pour lui , ni pour ses enfants, ni pour ses créanciers.» On blâma dans le temps M. Dandré de faire le commerce d'épicerie^ et le peuple s'amusa beaucoup de lui à ce
» dons le temps à discourir, ce n'en est pas le » moment: il faut agir; il faut aller au roi et » i entraîner par l'expression du sentiment et la » peinture frappante de l'état des choses. »
La députation fut décrétée. Elle allait partir
sujet. Où It représenta dans un pain de sucre; on lé traita même d'accapareur , ce qui était plus sérieux alors' qu'une caricature. M. Dandré, tracassé en France, se retira en Angleterre. Il se rendit, en 1796, auprès du roi ( Louis XYIII), en Allemagne. Ce prince lui donna toute sa confiance pour correspondre et ménager des intelli-, gences avec Pintérieur dé la France. Il fut le ministre de la police générale à cet égard, et chercha à opérer quel^ ques mouvements 9 en faveur de la maison de Bourbon , dans le Midi. Il j entretenait beaucoup d'intelligences ainsi qu'à Paris, où il vint, en 1797, avec une mission el des instructions du roi. Il y était lorsque le 18 fructidor le força de quitter la France. Les papiers saisis à Bareuth, en 1801, et rendus publics, font connaître une partie des opérations auxqudles il était employé. Son zèle pour les Bourbons ftit infatigable: il revint en France avec eux en i8i4; le roi récompensa ses services par la place d'intendant des domaines de la couronne; puis de directeurgénéral de la police jusqu'en mars 181 5, qu'il suivit le roi à Gand. A son retour , M. Dandré rentra dans sa place d'intendant des domaines où il est, à sa grande satisfaction. M. Dandré est âgé de 64 ans , et a plusieurs enfants; c'est un gros petit homme, d'une figure ordinaire. '
35o MÉMOIRES
lorsque Mirabeau lui adressa ces paroles remarquables : • Apprenez au roi que les hordes étran- » gères dont nous sommes investis ont reçu hier
• la visite des princes, des princesses , des favoris, » des favorites, et leurs caresses , et leurs exhorta- »tions et leurs présents; dites-lui quQ toute la |
»nuit ces satellites étrangers, gorgés d'or et de » vin , ont prédit , dans leurs chants impies , l'as- » servissement de la France , et que leurs vœux
• brutaux invoquaient la destruction der Tassem- »blée nationale; difts-lui que, dans son palais » même , les courtisans ont mêlé leurs danses au
• son de cette musique barbare, et que telle fut » l'avant-scène de la Saint-Barthélémy.
» Dites-lui que ce Henri , dont l'univers bénit
• la mémoire , celui de ses aïeux qu'il voulait
• prendre pour modèle, faisait passer des vivres
• dans Paris révolte, qu'il assiégeait en personne,
• et que ses conseillers féroces font rebrousser
• les farines que le commerce apporte dans Paris, » fidèle et affamé. »
La députation sortait lorsqu'elle fut arrêtée par le duc de Liancourt ' , qui annonça l'arrivée du roi , qui venait apporter le calme et la paix.
* Aujourd'hui duc delà Rochefoucauld^ pair de France, un des plus sincères amis de Louis XYI persoanellement;
SUR MIRABEAU, 35i
.Les premiers mouvements de l'assemblée furent ceux de la joie et de la reconnaissance. Mirabeau les modéra en observant que cette allégresse formait un contraste choquant avec les maux que le peuple avait déjà soufferts : « Qu'un » morne respect, ajouta-t-il, soit le premier ac- » cueil fait au monarque ; dans un moment de » douleur , le silence du peuple est la leçon des> » rois. »
Sa majesté, reçue dans la salle, debout, découverte, prononça le discours suivant avec force et dignité.
9 Messieurs, je vous ai assemblés pour vous » consulter sur les affaires les plus importantes » de l'état : il n'en est pas de plus instante , ell^ui
il disait en 1790 à un représentant de la commune : «Mon- » sieur ^ je connais le roi, son cœur et sa raison: c'est le Dplus honnête homme de son royaume. Dites bien à vos » collègues que si sa majesté avait pu suivre ses luitières net son noble caractère jamais nous n'aurions connu les «désordres que nous voyons; îKn'a pu échapper à la «séduction de ceux qu'il aime et qui l'ont perdu ; c'est »le sort des rois. » Nous ayons vu M. de Liancourt constamment attaché à la mémoire de ce prince ; et certes il lui a rendu un plus digne hommage par ses utiles travaux pour la prospérité de son royaume que beau-* coup d'autres par d'insensés desseins de vengeance et de réaction.
35a MÉMOIRES
• aflFecte plus sensiblement mon cœur que les dés- » ordres a£Ereux qui régnent dans la capitale. Le » chef de la nation vient avec confiance au milieu » de ses représentais, leur témoigner sa peine, » et les inviter à trouver les moyens de ramener » l'ordre et le calme.
» Je sais qu'on a donné d'injustes préventions;
• je sais qu'on a osé publier que vos personnes » n'étaient pa!» en sûreté ' ; serait - il donc néces-
' On lit à ce sujet ce qui suit dans les Mémoires de madame Campan :
«Le i4 juillet au soir, le roi était entré chez la reine, «comme j*étai$ seule avec sa majesté; il lui parlait des » sdBpçons affreux que les factieux de rassemblée avaient nfait répandre, en disant qu'il avait fait miner la salle » des états-généraux pour la faire sauter , mais il ajouta ivqu'il devait continuer à mépriser une semblable ineptie. » Je me permis de liii dire que j'avais soupe la veille avec »M. Begouen, député, qui avait dit que des personnes nfort estimables pensaient que cet horrible moyen avait rété suggéré à Pinsu du roi. — L'idée d'une semblable • atrocité n'a pas révolté un bomme aussi vertueux que »>Begouen1 dit alors sa majesté; demain matin, de bonne » heure , je ferai fouiller dans la salle. » On voit en effet •par le discours du roi , prononcé à l'assemblée nationale »le i5, que les soupçons qu'on avait semés méritaient rtSon attention.» {Mémoires, tom. II, chap. i4*)
J'ai cité ce passage de madame Campàn parcequ'il se
» saire de vous rassurer sur des bruits aussi cou- »pables, démentis d'avance par mon caractère • connu ?
» Eh bien ! c'est moi qui ne suis qu'un avec » ma nation , c'est moi qui me fie à vous ; aidez- » moi dans cette circonstance à assurer le salut »de l'état : je l'attends de l'assemblée nationale. »Le zèle des représentants de mon peuple, réu- » nis pour le salut commun , m'en est un garant ; » et , comptant sur ramotu* , sur la fidélité de mes » sujets , j'ai donné ordre aux troupes de s'éloi- » gner de Paris et de Versailles ; je vous autorise »et invite même à faire connaître mes disposi- » tions à la capitale. »
Ce discours fut interrompu et suivi des plus bruyantes acclamations. Le président , répondant
rapporte à ce qui se passait dans l'intérieur du tbfiteau ; j'en pourrais citer encore de pareils: là, on peut croire cette dame,. et son langage a un caractère de vérité aisé à saisir ; mais pour les éyénements du deliors , et particulièrement ce qui a trait à l'assemblée et à la révolution , elle se rend l'écho des faux bruits, des préventions, du commérage des courtisans et des valets du château ; elle n'est ni exacte ni judicieuse ; elle se livre au radotage habituel des ennemis de la. révolution; elle ne voil bs choses que sous leur rapport avec les aiseç et les intérêts de la cour : il faut donc s'en défier.
avec dignité aux principaux points du discours du roi , finit par lui déclarer que le renvoi des ministres, chers à la nation, était la principale cause des troubles, et que l'assemblée lui renouvelait la demande d'une communication immédiate avec sa personne '. « Cette communication ,
• dit le roi, sera toujours libre; je oe refuserai n jamais de vous entendre. »
Le roi se rendit à pied au château ; une. grande partie de l'assemblée lui servit d'esûorte; le peuple .en délire faisait retentir de toutes parts les cris de F^ive le roi l qui ne cessèrent même pas dans la chapelle, où le roi se rendit.
«Cette scène intéressante pour le sentiment, » dit Mirabeau da ns le récit qu'il en fait , n'offrit » rien de remarquable au politique, non plus que » l'entrée triomphante des quatre-vingts Réputés «envoyés par l'assemblée dans la capitale, les > discours de circonstance prononcés par eux à
• l'hôtel'-de-ville , les transports du peuple , et le ^ Te Deum chanté dans la cathédrale , au milieu
• d'une -foule immense, dont la joie éclatante
' Le parlement avait cette communication avec le roi ; Torgueil et ki morgue des gens de cour lui faisaient bien éptonver quelquefois du désagrément , mais son droit n'en était pas moins reconnu.
» i^ecevait un.iiouvel intérêt de l'association de la
• religion et du patriotisme. »
Le bruit s'était répandu que la cour avait TintentÎQQ d'emmener le roi dans une ville de province, et probablement à Metz; les adversaires de l'assemblée répondaient que c'était vne calomnie, et que rien n'était si faux. Le témoignage de madame Campan vient ici à l'appui des soupçons qui s'âKxréditaient.
«Le 16 juillet, dit-elle, il y eut un comité chez
• le roi , où il s'agis^t de la question la plus im- » portante. Sa majesté deviaît-elle quitter Ver- » sailles , et partir avec les troupes dont elle ve- » nait d'ordonner la retraite , ou se rendre à Paris
« pour calmer les esprits? La reine désirait le dé-
• part... mais vers dix heures du matin la chose » était décidée. La reine me dit : Le roi ira demain 0 à l'hôtel-de-ville : ce n'est pas lui qui a choisi ce
• parti ; les débats ont été longs, le roi les a ter- » minés en se levant et en disant : Enfin , m^- » êisurs, il faut $e décider; dois-Je pariir ou rester ? »je suis prêt à l'un comme à l'autre. La majorité »a été pour que le roi restât.^. Le comte d'Ar- > tois , le prince de Condé ^ avec leurs en&nts ,
• partirent. Le duc, la duchesse de Polignàc, » leui* fille , la duchesse, de Guiche , la comtesse «Diane de Polignàc, sœur du duc, et l'abbé
»de Balivière, ëmigrèrent aussi dans la même » miit \ »
Cependant l'assemblée poursuivait ses démarches pour assurer son triomphe sur ses adversaires : elle avait obtenu le renvoi des troupes ; on voulait le rappel des ministres disgraciés. Mirabeau avait à cœur de voir encore son parti remporter cet avantage ; il insista donc sur ce point , et l'adresse au roi qu'il proposa , quoique rejetée par l'assemblée , n'offrit pas moins d'aussi fortes preuves dç son talent que celle qu'il fit sur le renvoi des troupes •. J'en rapporterai quelques passages.
ffVous avez daigné^ sîre^ nous appderpour t consulter avec vous du bien de l'état : ainsi ^ » nous avons le dépôt sacré de votre confiance et »du mandat de la nation, et. nous ne saurions » être suspects, puisqu'on ne peut nous supposer »un autre intérêt que le bien public, essentielle- » ment le vôtre. Eh bien ! sire , sous ce double » rapport ,' nous serions prévaricateurs, si nous » pouvions vous ta'ire une partie de la vérité.
1» Votre sagesse a prévenu les plus grands mal- • hèurs, mais votre indulgence ne doit pas pro-
' Mémoires de nuidame Campan, tom. II , chap. i^* « Sipanc« du i6 juillet 1789.
» téger ceux qui ont creusé sous nos pas Fabîme » que vous venez de fermer. .
• Il suffit qu'ils aient voulu nous arracher i'af* »fection de votre majesté^ il suffit qu'ils aient 9 risqué de mêler votre nom aux calamités qu'ils «préparaient aux peuples, pour que nous ne » voyions jamais en eux les dignes coopérateurs » de vos sublimes travatix. ^
vil nous est impossible d'accorder aucune 0 confiance à un homme qui , ayanjt acquis des » droits à l'immortalité par la défense de l'état', » s'est montré prêt à tourner à l'esclavage du peu- » pie l'art conservateur de la liberté publique , » et qui nous a fait craindre pour nos foyers tous » les maux que la guerre doit en écarter.
• 1} nous est impossible d'accorder aucune » confiance à un chef de la justice qui s'est » montré le plus ardent ennemi d'une constitu-- »tion sans laquelle tout ordre judiciaire, même » avec des magistrats vertueux , n'est qu'un re- »doutable jeu de hasard, et qui, abusant des
• droits que lui donne sa place sur toutes les
• presses du royaume, s'est opposé de toute sa
• puiissance à la circulation des lumières.
' ' Il entend le maréchal de Broglie, H. de Bareatin^ le barou de Breteuil
» Il nous est impossible d'accorder jamais au- »cune confiance ^u imniatre qoi, contre les « intentions connues du roi , n'a pas craint, aux » yeux de ta nation assemblée , de prodiguer des » ordres arbitraires à Tactive inquisition , qui ne » voit que dans la p^ection de l'espionnage le » salut des empires.
»La nation croirs^t-elle que l'hanponie soit » parfaite entre votre majesté et nous, si le mi- »nistère est. suspect, si on Je regarde comme » l'ennemi de nos travaux , si on croit qu'il n'a » cédé un moment à la nécessité et à' votre saf gesse que pour nous envelopper incessamment
• de nouveaux pièges ?
» Des inconvénients de toute espèce résultetit » de la d^ance ouverte entre nous et le minis- »tère : nous avons plus que des soupçons de » leurs intentions hostiles ; ils ont plus que des «doutes des sentiments qu'ils ont provoqués » dans nos coeurs. Le prince ami de ses peuples » doit-il être, entouré de nos ennemis ?
» Nous né prétendons point dicter le choix de
• vos ministres^; ils doivent vous plaire, être «agréables à votre cœur; c'est une condition
• nécessaire pour vous servir : mais, sire, quand »vous considérerez la route iuneate où. vos » conseillers voulaient vous enti^ainer ; quand
SUR MIRABEAU. 5Sg
» vous songerez au mécontentement de la capi- » taie , qu ils ont affligée et voulu affamer , au j0sang qu'ils ont fait couler, aux horreurs qu'on » ne peut qu'imputer à eux seuls , toute l'Europe »vous trouvera clément, si vous daignez leur » pardonner. »
Barnave , qui , dès l'origine de l'assemblée , s'y montra l'un des plus chauds défenseurs de la révolution, mais qui manquait dé cette e:^périence, fruit des maJheurs.et de la réflexion, quUl obtint dans la suite ; Barnave défendit le pro-* jet de Mirabeau avec toute l'énergie de la persuasion , et plusieurs membre^ l'imitèrent ; mais un plus grand nombre le repoussa , tout en applav* dissant au zèle et au courage qui l'avaient dicté: OQ craignait que ra4ressie ne portât atteinte à U prérogative royale ; Mirabeau soutint le contraire.
«Dans une circonstance aussi urgente , dit-il , \»je pourrais éviter toute controverse, puisque i)les préopinants, o))ligés de coiivenir avec nous »que le roi nous ayant consultés, nous ayons »le droit et le devoir de lui proposer, ne s'ôp- » posent point à l'jSMiresse ppur l^ renvpi d^s mi- . » nistres. Mais je ne crois pas qu'il soit j^w^is » p^rnoi^ dans pette assemblée de lais^r, s^s rén clamatk)p , vipler^ mêm^ d^ns up discours , les
36o MÉMOIRES
principes , et de composer avec les amourspropres aux dépens de la vérité.
» S'Q est une maxime impie et détestable , ce serait celle qui interdirait à l'assemblée nationale de déclarer au monarque que son peuple n'a point de confiance dans ses ministres...
» £h ! depuis quand les bénédictions et les malédictions du peuple ne sont -elles plus le jugement des bons ou des mauvais ministres? Pourquoi une nation qui est représ^itée s'épuiserait-elle en vains murmures, en stériles imprécations, plutôt que de faire entendre le vœu de tous par ses organes assermentés ? Le peuple n'a-t-il pas placé le trône entre le ciel et lui , afin de réaliser, autant que le peuvent les hommes, la justice éternelle, et anticiper sur ses décrets, du moins pour le bonheur de ce monde?
» Mais vous voiliez donc confondre les pouvoirs? ' -J)
n Nous aurbns bientôt occasion d'examiner cette théorie de trois pouvoirs, laquelle, exactement analysée , montrera peut-être la facilité de l'esprit humain à prendre des mots pour des choses,' des formules pour des arguments, et à se routiner vers un certain ordre d'idées , sans revenir jamais à examiner l'intelligible défini-
SUR MIRABEAU. 36i
» tion qu'il a prise pour un axiome. Les valeu- » reux champions des trois pouvoirs tâcheront » alors de nous faire comprendre ce qu'ils entèn- » dent par cette distribution des trois pouvoirs ; » et, par exemple, comment ils conçoivent le 9 pouvoir judiciaire distinct du pouvoir exécutif, » ou même le pouvoir législatif sans aucune par- » ticipatipn au pouvoir exécutif.
» Il me. suffît de leur dire : Mais vous oubliez 9 que ce peuple à qui vous opposez les limites »des trois pouvoirs est la source de tous les
• pouvoirs, et que lui seul peut les déléguer; 9 vous oubliez que c'est au souverain à qui vous 9 disputez le contrôle des administrateurs ; vous ». oubliez enfin que nous, les représentants du 9 souverain ; nous , devant qui sont suspendus 9 tous les pouvoirs , et même ceux du chef de la 9 nation s'il ne marche pas d'accord avec nous ; vvous oubliez que nous ne prétendons pas à
• placer ni déplacer les ministres en vertu dé nos » décrets , mais seulement à manifester l'opinion '>de nos commettants sur tel ou tel ministre. £h ! » cônmxent nous refîiseriez-vous ce simple droit »de déclaration, vous qui nous accordez celui f de les accuser, de les poursuivre , et de créer ê le tribunal qui devra punir ces artisans d'iniqui- » tés, dont , par une contradiction palpable, vous
36fl MÉMOIRES
» nous proposez de contempler les œuvres dans 0 un respectueux silence ? Ne voyez-vous donc » pas combien je &is aux gouvernants un meilleur » sort qye vous , combien je suis plus modéré ? • Vous n'admettez aucun intervalle entre un » morne silence et une dénonciation sanguinaire. » Se taire ou .punir ; obéir ou frapper : voilà votre » système ; et moi , j'avertis avant de dénoncer , »je récuse avant de flétrir; j'o£Ere une retraite »à l'inconsidération ou à l'incapacité, avant de »les traiter de crimes : qui de nous a plus de » mesuk*e et d'équité ?... »
Cette discussion longue et vive n'offrit aucun résultat ; on oublia même le projet d'adresse en s'occupant de débats constitutionnels ; enfin on en reconnut l'inutilité lorsqu'on apprit que les ministres, effrayés sans doute du danger qui les menaçait , donnaient leur démission. Le roi fit savoir à Rassemblée qu'il* rappelait M. Necker, et qu'il se rendrait le lendemain (17) dans la capitale. Le peuple y avait sacrifié à sa fureur deux grandes victimes , M. Bertier, intendant de la généralité de Paris, et M. Foulon , adjoint au ministre de la guerre , détestés du peuple tous les deux pour avoir pris part au projet de soumettre la capitale par l'emploi des forces rassemblées sous Paris.
Je n'entreprendrai point de peindre l'état des choses, l'agitation, le trouble, les craintes, les espérances qui Élisaient mouvoir les esprits dans ce moment d'alarmes : d'autres ont parlé duvoyage du roi à Paris , des heureux effets qui en résultèrent, mais n'ont peut-être vu que la cour et le roi dans ces grands événements ; les mouvements d'une immense capitale, l'organisation de l'insurrection presqu'au moment où elle éclata, le zèle des électeurs, celui de la bourgeoisie , l'étonnante activité des districts : tous ces sujets d'instruction leur ont échappé, ou s'ils les ont rappelés dans leur récit, c'est avec une telle ineisactitude , un tel esprh de dénigrement, si peu de connaissance des faits, une si grande insensibilité pour le peuple , et tant de partialité pour ses ennemis, qu'ils ne permettent- au lecteur aucun moyen de connaître le caractère , le jeu et les ressorts de ces scènes mémorables. Peut-être un jour des historiens mieux instruits, plus éclairés, et plus indépendants dans leurs opinions , répareront-ils ce tort des contemporains , et transmettront à la postérité , avec la vérité des faits , l'instruction qu'elle doit en retirer. Je reviens à Mirabeau et au rôle qu'il joua au milieu des catastrophes qui se succédaient avec une étonnante rapidité.
Il avait toujours entretenu des relations avec ceux des membres des districts et de l'assemblée électorale qui avaient de l'influence dans leur .quartier: une correspondance suivie le tenait au courant de ce qui se passait , des craintes et des espérances du moment; Il écrit dans une lettre du i3 juillet à un de ses amis : « Je prévois que > la crise sera violente ; vos Parisiens une fois
• lancés ne reculeront pas ; tout est si bien dis- » posé dans leur esprit , que la moindre étincelle
• produira un embrasement. C'est s\)u>tout dans
• votre assemblée ( celle des électeurs ) que doit
• être le centre de l'organisation provisoire ; le
• peuple fera tout : si le renvoi'des troupes est
• obtenu j le danger sera nul , et la paix sera
• bientôt rétablie.!
Dans* une autre du â3, on lit : c Mettez un •terme aux vengeances populaires; la cour croit » que nous les commandons ; elle ne voit pas » que ceux qui en sont l'objet se sont conduits » d'une manière si hostile contre le peuple, qu'on M serai très heureux quelles n'aillent pas plus ») loin. ■
Voyant dans l'assemblée qu'on se récriait contre ranarchie qui régnait à Paris, il réfuta avec un grand sens les exagérations de quelques membres ; la sûreté des propriétés , le respect
des perscMines , furent maintenus beaucoup mieux qu'on n'aurait osé l'espérer dans un aussi terrible moment. Tout en avouant que les grands pouvoirs que s'étaient arrogés les électeurs étaient illégaux, il reconnut le bien qu'ils avaient opéré par l'établissement d'un comité permanent qui pourvût à la police et au soin de la ville. Il proposa de faire cesser les contrariété^ qui se trouvaient entre les diverses autorités de la capitale, en organisant promptement une municipalité et une discipline militaire. Tout ce que Mirabeau dit dans cette circonstance annonce un esprit maître de lui-même et à qui les scènes alarmantes qui se passaient ne faisaient point oublier ce qu'il fallait faire pour y mettre un terme et rétablir Tordre au profit de la liberté. Le récit qu'il en fait dans ses Lettres à ses commettants est peut-être le plus impartial de ceux qui nous sont parvenus ; mais ce qu'on y remarque d'un peu exagéré sans doute, est la manière dont il justifie , si l'on peut parler ainsi, la conduite du peuple contre les accusations dont elle ne pouvait manquer d'être l'objet.
«Que l'on compare, disait^il, le nombre des 1 innocents sacrifiés dans ces crises avec les i sanguinaires maximes des tribunaux, les ven-*
» geancesi ministérieUes exercées sourdement dans
• les donjons de Y incennes , dans les cachots de fia Bastille; qu'on les compare avec les sou- 1 daines et impétueuses vengeances de la multittude, et qu'après on décide de quel. côté se
• trouve la barbarie...
9 La colère du peuple I... Ahl si la. colère du n peuple est terrible , c'est le sang-froid du des-
• potisme qui est atroce ; ses cruautés systéma-
• tiques font plus de malheureux en un jour
• que les insurrections populaires n'immolent f de victimes pendant des années.
^ Voyez combien de causes avaient produit » cette explosion ; des dénis de justice , des in- » suites;* des scandales > des ministres chéris exi- » lés ; le rebut du mépris public inauguré à la » tête de ceux qui les remplacent ; le sanctuaire ides lois profané; l'assemblée nationale com- » promise et menacée; des troupes étrangères ,
• de l'artillerie ; la capitale au moment d'être as- » siégée ou envahie ; les apprêts d'une guerre » civile, que dis-je,. d'une boucherie, où les amis
• du peuple, connus ou soup^nnés, devaient
• tomber, surpris , désarmés , sous le glaive des > soldats ; et , pour tout dire en un mot , deux » cents ans d'oppression publique , d'humilié- «tions, de hauteur et d'insolence envers le peu-
» pie : voilà ce qui l'a provoqué. Il a puni un » petit nombre de ceux que le cri public lui dé- » signait comme auteurs de ses maux; mais qu'on »nous dise s'il n'eut pas coulé plus de sang «dans le triomphe .de nos ennemis, ou avant » que la victoire fut décidée...
» On méprise le peuple , et l'on veut qu'il soit » toujours doux , toujours humble et impassi- » ble ! Non , c'est une instruction qu'il faut tirer » de ces tristes événements : l'injustice des autres » classes envers le peuple lui fait trouver la jus- » tice dans sa barbarie même.
Après ces réflexions, sur lesquelles on peut élever plus d'un doute, Mirabeau ajoute : « Dans » un moment où l'humanité même égare la ré- » flexion , nous nous hâtonâ de dire que la conti- » nuation de cette formidable dictature populaire » exposerait la liberté publique autant que les com- 9 plots de ses ennemis. La société serait bientôt n dissoute, si la multitude, s'accoutumant au sang » et au désordre, se mettait au-dessus desmagis- »trats et bravait l'autcH^ité des Jois; au lieu de » courir à la liberté , le peuple se jetWart bientôt » dans l'àbime de la servitude;. car trop souvent »le danger rallie à la domination absolue, et, i^dans le sein de l'anarchie, un despote même «parait un sauveur. »
Ce fut à cette époque de la révolution que Mirabeau cessa de travailler au journal qu'il avait entrepris sous le titre diÉtati' généraux, et qui, ayant été supprimé par le ministre le 7 mai précédent , avait é^ remplacé par les Lettres à ses commettants.
t Pour faciliter Tinstruction et la connaissance «des débats législatifs, dit-il dans sa dernière
• lettre, j'avais associé, à l'ouverture, des états-
• généraux, des amis éclairés, qui, dans un jour-
• nal , devaient volis' exposer les opérations de » notre assemblée , moins en gazetiers scrupùfleux et didactiques qu^en historiens, en hommes ■ d'état. Vous savez* qu'une volonté des minis- 1 très frappa , dès sa naissance , ce journal trop » libre et trop vrai ; il fallut le courage de se
• nommer : j'adressai mes Lettres à mes commet-
• tants. Mais puisqu'on n'a plus à craindre au-
• jourd'hui les proscripteurs , les Sylia de la pen- » sée , je vais rendre ce journal à mes coopéra-
• teurs et .joindre leurs efforts aux miens '.
Ce qui venait de se passer avait donné une nouvelle- secousse aux esprits, èl-tine nouvelle direction aux affaires ; la révolution s'offrait à
* Telle est l'origine du Courrier de Provence, qqi dès ce moment remplaça les Lettres à ses commettants.
la pensée avec toutes ses chances , ses périls et s€s avantages. Dès ce moment les partis se prononcèrent plus fortement. La liberté de la presse ayant été établie par le fait de Finsurrection , les écrits achevèrent d'entretenir le mouvement ^
et dévoilèrent au peuple les projets tramés par les divers partis. La cour se vit en proie aux plus bizarres desseins : il était aisé aux moins clairvoyants de s'apercevoir que son premier voeu la portait à s'éloigner du théâtre des événerhents. La reine surtout, pour qui le roi redoublait de tendresse et de confiance dans les moments d'angoisse, protégeait constamment toutes les tentatives qui avaient pour objet l'évasion 'de la famille royale. Il paraît que celle de la conduire à Metz avait pris faveur , et qu'on attendait des circonstances propices pour la mettre à exécution.
Mirabeau , qui avait les yeux fixés sur ce qui se passait au château , et qui connaissait les intentions de la reine, fit quelques démarches * pour la détourner de ce projet, en s'ofïrant de nouveau de diriger l'opinion de manière à arrêter l'activité terrible de l'assemblée. On voit dans une <le ses lettres, à la date du i5 août 1789, qu'il s'était adressé à une femnie du service de la reine pour cet objet : c'était pour la m. â4
seconde foisqu'il se préseutait comme médiateur ou appui du roi depuis l'ouverture des états-généraux ; et c'est sans doute de cette dernière démarche que madame Campan veut parler : mais elle se trompe quand elle dit que tiès les premières séances de l'assemblée Mirabeau fit offrir ses services à la reine, et demanda une ambassade. On ne peut regarda: comme premières séances l'époque d'août. Comme madame Campan écrit de mémoire, et long-temps après les événements , tout porte à croire qu'elle a fait ici de la confusion , comme dans plusieurs endroits de ses intéressants Mémoires, et qu'ayant entendu parler de la démarche de Mirabeau auprès de M. Necker, dans les derniers jours de mai , elle l'aura confondue avec celle-ci : au reste il n'en résulta rien ; et ce ne fut que plus tard qu'une négociation dont je parlerai plus bas s'engagea entre Mirabeau et le roi, par l'intervention de la reine , lorsque la cour était à Saint- Cloud.
Qu'il me soit permis de remarquer ici qu'on donne beaucoup trop d'importance à ces détails d'intrigues,' à l'aspect des grands événements de l'époque, et du rôle imposant que jouait Mirabeau. Si la curiosité y trouve un aliment, quelle instruction peut -il en résulter? C'est dans ses
SUR MmABEAU. 371
actes publics , à la tribune , dans ses ouvrages , qu'il faut chercher Mirabeau ; qu'il faut admirer ses ressources , les puissants ressorts qu'il savait faire mouvoir, et les causes de l'ascendant prodigieux qu'il obtint sur les esprits.
Pendant la période qui s'écoula du i4 juillet au milieu de l'année suivante, il se livra entièrement au succès de la cause populaire , .et à combattre les ennemis de la révolution.
Ses moyens étaient nombreux , variés et 'sûrs. Outre sa correspondance habituelle avec plusieurs membres des districts , tout puissants alors , lui-même se rendait dans l'assemblée du sien. Soit jalousie dé pouvoir , soit suggestion , M. Regnault de Saint-Jean-d'Angely, dont la renommée • a été depuis si bizarrement et tristement fameuse, fit. dans l'assemblée une proposition qui avait pour objet d'empêcher ses mem-r bres d'aller dans les districts de Paris. Cette motion , accueillie avec applaudissement par le côté droit , était évidemment dirigée contre Mirabeau ; il le sentit : « Messieurs , dit-il, je n'aurais » pas cru nécessaire de combattre cette propo- 9 sition ,si , en (ïépit du règlement et de la raison , » elle n'avait pas été accueillie d'applaudissements • tumultueux. (Quelques voix lui crient à /'ôrrfiv.) »Je suis a l'ordre, puisque je réclame le règle-
ment, qui défend de donner des signes bruyants d'approbation ou d'improbation ,' et certes nous prouvons chaque jour que la règle est sage, puisque les contradictoires sont applaudis, et que la méthode des improbations inarticulées établit un véritable ostracisme , et nuit à la liberté des discussions.
» Mais pour revenir à la question , je demande lequel de nous, en recevant l'honneur d'être nommé représentant de la nation , a pensé abdiquer les devoirs ou les droits de citoyen ; je demande si , parceque nous sommes éminemment les surveillants de la chose publique, nous pouvons être privés du droit de concourir individuellement à l'organisation de ses détails dans les municipalités ; je demande comment on pourrait interdire à ceux d'entre nous qui ont leur domicile à Paris , de porter leurs lumières et leurs vœux dans leurs districts^ de remplir les d'evoirs de simples citoyens, s'il leur est possible, en même temps que les fonctions d'hommes pubUcs* ; je demande enfin quelle œuvre est plus digne d'un membre de cette assemblée que de chercher, de concert avec ses concitoyens, une forme municipale » qui facilite la perfection de tous les détails , «soulage le roi, seS serviteurs, l'assemblée na-
«tionale, et promette à Paris des avantages si » grands , si importants , si multipliés , que je ne «puis y livrer ipon imagination sans une espèce »de ravissement. Certes, l'assemblée nationale » ne peut qu'applaudir à de tels travaux ; il sej» rait aussi coupable de craindre que peu pru- » dent de provoquer de sa part des ordres qui » leur fussent contraires ; d'ailleiïrs elle saurait » bientôt qu'aux bornes de la raison se trouvent » les bornes de son empire , et que le véritable » ami de la liberté n'obéit jamais aux décrets qui » la blessent , de quelque autorité qu'ils émanant.» Mirabeau disait vrai sur l'objet qui occupait les districts. Ils étaient au nombre de soixante, et avaient été formés par. le règlement du roi pour l'élection des députés aux états-généraux. Leurs premières fonctions avaient été de nommer les électeurs qui devaient choisir les députés du tiers-état. Lors de l'insurrection dû i4 juillet, les électeurs, qui avaient prolongé la durée de leur session , convoquèrent les soixante districts, qui devinrent dès ce moment de puissantes autorités dans la capitale. Ils s'occupèrent de projets pour l'organisation provisoire de la municipalité, et le aS juillet 1789, ils nommèrent cent vingt représentants chargés d'administrer la commune , et de travailler à la formation
d'un plan de municipalité. Chacun des articles arrêtés par les cent vingt représentants était adressé aux assemblées de districts, qui en délibéraient : un plan provisoire fut arrêté et servit jusqu'à l'organisation décrétée par l'assemblée nationale au, mois d'octobre 1790.
Une question plus importante avait été débattue la veille ' , et Mirabeau en avait profité pour rappeler et défendre des principes sur la violation des lettres, qu'il avait déjà développés dans un de ses plaidoyers.
Le baron de Castelnau, ministre de France à Genève, arrêté pendant la nuit, lorsqu'il se rendait à son poste, fut trouvé saisi d'un paquet de lettrés ; il en avait déchiré une , adressée au comte d'Artois % au moment de son arrestation. Les morceaux furent ramassés et rapprochés ; on les envoya, ainsi que les lettres décachetées et lues, au comité permanent des électeurs à l'hôtel de ville , qui fit passer le tout au président de l'assemblée nationale. ( C'était M. le duc de Liancourt. ) Le respect pour le secret des lettres ne lui permit pas de les hre , et le paquet fut renvoyé au xomité des électeurs.
' a5 juillet 1 789.
' Ce prince était alors à Turio.
Le premier mouvement de l'assemblée fut d'applaudir à la délicatesse et à la pureté des principes de son président. Mais bientôt plusieurs députés soutinrent que, dans les circonstances cruelles où l'on se trouvait ^ l'assemblée avait le droit de faire ouvrir des lettres qui pouvaient jeter un grand jour sur la conspiration. « Dans un état de guerre , disaient-ils , il est » permis de décacheta toutes les lettres. Nous » pouvons nous regarder , et nous sofnmes ef- » fectivement en état de gueire , nous sommes »donc autorisés à intercepter, à ouvrir toutes nies lettres venant de pays ou de personnes » suspects; et l'on doit regarder comme telles » toutes personnes en fuite. Ainsi les lettres dont n il s'agit , et toutes celles qui ont été intercep- » tées depuis les troubles de Paris ou dans les pro- 1 vinces, doivent être mises dans un dépôt sûr, » pour être présentées à l'assemblée nationale , » quand elle jugera à propos de les demander. »>
Mirabeau , indigné de pareilles maximes , lui qui ,au milieu des troubles civils avait toujours protégé la liberté personnelle, et qui pensait que ce n'était que pour en jouir que les loii sont instituées , prit la parole , de ce ton impérieux et courroucé qui lui réussissait si bien pour ramener l'assemblée à son opinion.
« Est-ce à un peuple qui veut devenir libre, à
• emprunter les maxinies et les procédés de la f tyrannie ? Peut-il convenir de blesser la morale,
• après avoir été si long-temps victime de ceux
• qui la violèrent? Que ces politiques vulgaires
• qui font passer avant la justice ce que, dans «leurs étroites combinaisons, ils appellent la su- »reté publique , que ces politiques nous disent
• du moins quel intérêt peut colorer cette vio-
• lation de la probité nationale? Qu'appren-
• drions-nous pai; la honteuse inquisition des
• lettres? de viles et sales intrigues, des anec-
• dotes scandaleuses, de méprisables frivolités.
• Croit - on que les complots circtdent par les
• courriers prdinaires? Croit-on même que les » nouvelles politiques de quelque importance pas- » sent par cette voie ? Quelle grande ambassade ,
• quel homme chargé d'une mission délicate,
• ne correspond pas directement et ne sait pas
• échapper à l'espionnage de la poste aux lettres? » C'est donc sans aucune utilité qu'on violerait » le secret des familles, le commerce des absents ,
• les confidences de l'amitié , la confiance entre »» les hommes. Un procédé si coupable n'aurait » pas même une excuse , et l'on dirait de nous
• dans l'Europe : « En France, sous le prétexte de » la sûreté publique, on prive les citoyens de tout
» droit de propriété sur les lettres , qui sont les » productions du cœur et le trésor de la çon- » fiance. Ce dernier asile de la liberté a été im- » punément violé par ceux même que la nation » avait délégués pour assurer tous ses droits. Ils »ont décidé par le fait que les plus secrètes » communications de l'âme , les conjectures les » plils hasardées de l'esprit y les émotions d'une » colère souvent mal fondée , les erreurs souvent » redressées le moment d'après , pouvaient être » transformées en dépositions contre les. tiers;
• que le citoyen, l'ami, le fils, le père devien- » draient ainsi les juges les uns des autres, sans
• savoir qu'ils pourront un jour périr l'un par
• l'autre ; car l'assemblée nationale a déclaré
• qu'elle ferait servir de base à ses jugements . » des communications surprises , qu'elle n'a pu
» se procurer que par un crime. »
La cause de la liberté, de la justice, l'emporta sur les vaines terreurs et les sophismes du parti contraire. Ah ! si elle eût toujours prévalu, cette cause, que de sang , que de larmes de moins répandues pendant les jours de tyrannie qui ont pesé sur la France! Mais que penser, quand ceux mêmes qui ont été les victimes malheureuses de ces mesures de sûreté ^ si bien diffamées par Mirabeau, laissent d'obscurs agents, d'ignares
salariés les pratiquer, en tourmenter les individus, les familles, sous le vain prétexte d'une surveillance inutile à la répression du crime, mais très propre à satis£Edre les goûts de l'autorité? que penser, quand aucune magistrature en France n'of&e au citoyen paisible, à la femme timide, à l'homme malheureux, des secours contre ces vexations nocturnes et journalières, qui livrent le sommeil, le repos, le lit, Vasile. de milliers de personnes à l'inquisition , autant absurde qu'indécente, de prétendus protecteurs des mœurs* et de l'ordre? que penser enfin, quand les représentants de la natioii, quand CQux que la loi a placés immédiatement entre le trône et le peuple , quand aucun des magis trats qui siègent sur les fleîirs de lis, n'élève la voix contre un pareil abus de l'autorité sacrée du roi au nom duquel on ose exerce^r ces actes répréhensibles ? A quoi i>on, je le répète, prolonger ce système de police créé par la terreur , sous le règne paisible d'un roi qui l'ignore sans doute , et sous l'empire d'un gouvernement qui n'a point besoin d'une paraille législation pour faire fleurir un royaume comme le nôtre? quelle est cette contradiction entre l'apparence et la réalité?. Une législation est vicieuse, la nation souffre, le peuple est malheureux, il a le droit de
se plaindre lorsque les règlements de détails , ceux qui pressent les citoyens à tous les mo^ ments de leur existence , les livrent dans leur famille, dans leurs habitudes, dans l'usage de leurs facultés , à d'inutiles et gênantes formalités, à d'humiliantes précautions. Abolissez-les donc, dirais- je, aux dépositaires du pouvoir, cessez-donc de vous traînet* sur la police des Robespierre, des Marat et des proscripteurs de 93. Est-ce ainsi qu'on traite une nation soumise, confiante et généreuse? vit-on sous les anciens règnes un pareil ordre de choses , et un Sartines même eut-il toléré les dures persécutions dont s'enorgueillit si souvent la police? viton autrefois les vols , les meurtres , les empoisonnenients plus fréquents, parceque le domicile et la personne dés Français étaient affranchis de toute dépendance de la police? Qu'il soit donc permis d'invoquer une législation qui subsista sous des rois puissants, et dans un royaume où l'ordre le plus parfait régnait sans aucun db ces moyens que nous a légués le régime épouvantable de la terreur. Trop d'augustes têtes, trop d'hommes chers à la France eh ont été victimes pour qu'il ne soit pas du devoir d'un écrivain sincwe de la signaler à la haine publique et à l'attention du prince, ami des
58o MÉMOIRES
mœurs et de la liberté, qui nous gouverne.
Mirabeau n'avait donc que trop de raison en attaquant les atteintes que l'aveugle fureur ou l'esprit de parti portaient à la liberté personnelle, dès l'origine de la révolution ; il sentait trop les conséquences de pareils excès, pour ne pas sy opposer, et nous le retrouverons toujours dans les mêmes principes.
Le rappel de M. Necker avait produit une joie universelle ; on y voyait le gage d'une sincère union entre la cour et l'assemblée nationale. Le ministre n'était pas le moins enivré de l'enthousiasme qu'il inspirait, mais il s'attendait peu au revers qu'il allait éprouver au ^uilieu de son triomphe, revers dont Mirabeau fut en partie la cause par l'influence qu'il conservait sur les assemblées de district, et particulièrement du sien , où il se rendait souvent. L'occasion se présentait de se venger d'un ennemi secret, sans se compromettre, et il le fit avec une adresse et ,un succès au:^quels on ne se serait pas attendu.
Après avoir présenté ses hommages au roi, M. Necker était venu à Paris ' témoigner aux habitants de cette grande ville la reconnaissance que lui inspiraient les marques de sensibi-
• 3o juillet 1789.
SUR MIRABEAU. 38i
lité et d'intérêt qu'il en avait reçues. Il se rendit à l'hôtel de ville , où siégeaient deux assemblées , celle des électeurs et celle des représentants de la commune; l'une et l'autre jouissaient d'un grand crédijt , et la dernière était en possession du' pouvoir municipal dans toute son étendue.
M. Necker se présenta d'abord à celle-ci, et y fut reçu avec les plus grandes marques de faveur et de reconnaissance publique; il y prononça un discours où respirait l'amour de la paix et de l'union ; ensuite, venant à des idées de bonté, d'indulgence, d'oubli du passée il dit qu'il regardait comme le plus beau jour de sa vie , et tfomme une récompense sans mesure des services qu'il • pouvait avoir rendus , si le mot d'amnistie était prononcé par l'assetnblée, et si elle rendait la liberté à M. le baron de Besenval , qui venait d'être arrêté à Villenoxe ', au moment où il s'en retournait dans sa patrie,avecun passeport du roi. L'assemblée accorda unanimement à M. Necker ce qu'il demandait ; et deux représentants de la commune partirent pour aUer délivrer M. de Besenval.
*' Petite ville du département de l'Aube, à deux lieues de Nogent-sur- Seine.
M. Necker se rendit ensuite dans la salle des électeurs , où tout ce qui venait d'être décidé fut de nouveau confirmé avec le plus grand empressement. Les électeurs , entraînés par un noble sentiment, mais excédant en cela leurs pouvoirs , prirent un arrêté au nom de la commune y où ils déclarèrent , « qu'elle pardonnait à »sés ennemis; qu'elle proscrivait tout acte de
• violence contraire au présent arrêté , et qu'elle i regardait désormais comme les seuls ennemis
• de la nation ceux qui troubleraient par quel- » que excès la tranquillité publique. »
Si de son propre mouvement la commune eût pris un semblable arrêté, son exécution eût été prompte et complète, au moins en ce qui concernait M. de Besenval. Mais ce triomphe de M. Necker avait excité la jalousie de bien du monde , et Mirabeau entre autres ne le lui par* donnait pas.
A peine l'arrêté des électeurs fat- il connu que les districts firent entendre des réclamations ; ils se plaignirent que les électeurs s'arrogeaient un pouvoir qui n'appartenait qu'aux représentants de la nation, et que les tribunaux devaient seuls prononcer sur les individus soupçonnés de trahison. Le district Saint-Honoré fat le premier à dénoncer l'arrêté
des .électeurs ; on ne put douter que rinitiatiye de l'opposition ne partît de Mirabeau. Les électeurs furent forcés de se rétracter , et les représentants de la commune de révoquer l'ordre de^ mettre en liberté M. de Besenval et d'envoyer des commissaires pour s'astsurer de sa personne '.
Cette affaire , parvenue à la connaissance de l'assemblée nationale , devint le lendemain , 3 1 juillet , l'objet d'une discussion assez vive , où Mirabeau ne manqua pas de raison pour contrarier M. Necker et Iqi arracher un fleuron qu'il croyait avoir ajouté à sa couronne triomphale.
« Quelque purs que soient les motifs , quel- » que entraînants que soient les mouvements ora- » toîres qui ont déterminé hier la démarche de »rhôtel-de-ville*et des électeurs , il nous est im- » possible d'en approuver le résultat. (
»Le mot cardon y l'ordre de relâcher M. de » Besenval , sont également impohtiques et rèpré-
* Procès^verbal des représentants de la coM^mune, du 3o juillet 1789.
' Mirabeau fait allusion au discours très .pathétique , et plein d'une éloquence en efiet entraînante, que M. Necker prononça pour demander la liberté de M. de Besenval et Tonbli du passé.
«hensibles, nous-mêmes n'avons pas le droit » de prononcer une amnistie. Accusateurs natu- » rels de tout crime public , instituteurs présu- » mes du tribunal destiné à le poursuivre, nous » nç pouvons ni punir ni absoudre ; nous faisons ■ les lois, nous ne les appliquons pas : nous
• pouvons bien retirer notre accusation , si elle » est dénuée de preuves ; mais nous ne pouvons » pas innocenter celui que. la notoriété publique » désigne comme coupable , ni priver aucun in-
• dividu , aucune corporation , du droit de le » poursuivre. Le pouvoir de faire grâce , tant » qu'il existe , réside éminemment dans la per- » sohne du monarque ; je dis tant qu'il existe ,
• parceque c'est une grande question que de dé- » terminer si ce pouvoir de faire grâce peut » exister, dans quelles mains il résidera s'il existe, » et si les crimes contre la nation devraient ja- » mais être remis ^ Je ne prétends pas même » effleurer ces .questions ; je ne les ai pas encore
> Ne pourrait-on pas regarder ce doute de Uirabeau comme peu fondé ou injuste ? Car enfin de tous les crimes y en a^t-îi de moins défini^ de moins clair que celui de lèse-nation ? Ce qui dans un temps appellerait la mort sur la tête du coupable pourrait dans un autre lui yaloir des honneurs de la part même de ceux qui allaient l'égorger.
» étudiées , il ne s'en agit point aujourd'hui : il «suffit que le droit de faire grâce nous -soit
• étranger.
» Il nous est plus étranger encore dans cette » occasion que d^ns toute autre. A Dieu ne plaise » que j'aggrave la situation de M. de Bésehval : » il est arrêté , suspect , il est malheureux ; au-
• tant de raisons de m'abstenir. Mais vous avez » déclaré les chefs militaires responsables des » événements : M, de Bésenval est accusé par la «notoriété publique; et une municipalité, un » hôtel de ville , une ville aurait pu donner des «ordres pour l'innocenter, pour le relâcher, » poiu* le soustraire à la justice publique ! Non , » messieurs j puisque nous - mêmes nous ne , le «pouvons pas, aucune corporation. particulière » n'a ce pouvoir. Il . nous est donc impossible » d'approuver sous aucun point de vue une dé- «marche inconsidérée qui a excité dans Paris « une fermentation très naturelle , et , j'ose le » dire , très estimable. «
L'assemblée rendit un décret conforme à cette
Telle est la nature des crimes de lèze -nation; soyons donc lents à les punir,. bien loin de ne pouvoir les rameUre comme Tinsinue Mirabeau. Par crime de lèze*nation il entendait ce que depuis on a appelé conspinatibn, accusation si souvent rague et arbitraire.
opinion , et ordonna que M. de fiésenval serait remis en lieu sûr , que personne ne pourrait at< tenter à sa sûreté , et qu'il était sous la garde de la loi.
On agitait peu de questions dans l'assemblée, aucun événement important n'était soumis à ses délibérations , que Mirabeau n'y prit part ; et quand il serait vrai , cpmme on l'a dit avec une exagération ridicule, qu'il fit usage k la tribune du travail de ses amis ou confidents ' , il n'en
* CeUe allégation se troaye daos mille pamphlets eootre Mirabeau; mais on serait étonné de la rencontrer dans les Mémoires de fVeher, si l'on ne sayait pas qu^en ce qui concerne la révolu tion et le dehors du château , l'auteur de ee livre a, comme madame Campan dans le sien, écrit d'après les préventions , les bruits , les récits des courtisans et des habitués de Versailles et des Tuileries» Weber dit donc « qu'on ne laissait pas à Mirabeau la peine • de •préparer ses motions et ses harangues, qu'on les lui fourunissait toutes faîtes ; il n'avait qu'à les lire à la tribune. » . M. le duc de Lé vis, qui publia en i8i3 des Souvenirs et portraits, n'a pas été exempt de cette exagération. On lit dans son ouvrage «qu'il est certain que la plupart des ndiacoura que 'Mirabeau prononça à la tribune ne sont pas de lui ; oti nomme rànteur de l'adresse aux troupes , des » discours sur le veto 9 du travail sur les monnaies. »
Penonne n'a )amais douté que Mirabeau 9 comme tous les hommes publics d'un grand talent , ne s'aidât souvent
serait pas woins étonnant qu'il ait pu suffire à une aussi pénible assiduité. C'était surtout dans les questions constitutionnelles et de finances qu'il se distinguait, et c'est aussi de celleshlà que je parlerai le plus.
La séance du 7 août en offrit un exemple , et. en mêtiie temp» de l'opposition constante qu'il montrait à M. Necker toutes les fois qu'il le rencontrait sur son chemin.
Oe ministre avait diemandé à l'assemblée nationale d'être autorisé à faire un emprunt de trente millions ; Mirabeau employa tous les arguments tirés des circonstances , de la nature de
des notes , renseigoeniênts » ébauches ou certains trayatix fournis par d'antres ; mais si ka discours n'étaient pas de Mirabeau^ s'ils étaient faits par d'autres » comment se faisait-il que ces autres eussent tous je ton , les phrases , les idéeS; les principes de Mirabeau ? Ensuite M. de Lévis . choisit mal sa citation ^ l'adresise sur le renvoi des troupes et non aux troupes, fut, à la connaissance de tout le inonde, rédigée par lui; II n'est pas un auteur contemporain qui n'atteste ee fait, et nous pourrions noms citer, si cela était permis. L'adresse projetée sur le' renvoi des ministres fut bien aussi de lai. Pour qu'on pût admettre que ses discours lui furent^bi^ntû^ il faudrait que dans ceux qu'il, improvisa ou dans ceux qu'il prononça à Aix, il se fût montré au - dessous de sa réputation ; oï* 6ela n ^cst pas.
l'emprunt , et de son insiififisance pour pourvoir au besoin public , afin de le faire rejeter.
Les banquiers , les capitalistes , les hommes de finances, les agents de la boui'se, furent alarmés de cette résistance de Mirabeau. Ils sentaient bien que, s'il s'obstinait à faire repousser l'emprunt , il ii'aurait pas lieu ; ils lui représentèrent donc les inconvénients de son opposition , et l'engagèrent à y renoncer , ou du moins à laisser ses collègues agir et voter suivant qu'ails le croiraient convenable , sans les contredire : il le promit.
On a voulu dans le temps que cette complaisance n'ait pas été gratuite; ce soupçon n'est pas sans vraisemblance , mais je ne connais aucune preuve positive qui le change en certitude : il était assez naturel que les capitalistes, les i'entiers , ceux qui avaient des effets du gouvernement, craignissent que l'emprunt ne réussît pas, et que, connaissant la situation peu fortunée de Mirabeau , ils aient eu recours à un moyen assez«ordinaire pour acheter son Suffrage dans une matière qui , au résultat , ne pouvait ni arrêter la révolution , ni diminuer le pouvoir de rassemblée, ou son pouvoir à lui-même.
Dans la séance du 7 , où l'emprunt' fut demandé par le ministre , Mirabeau avait proposé
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de consulter les départements , et d'autres longueurs semblables , pour savoir si les représentants du peuple pouvaient voter l'emprunt; dans la séance du lendemain , il fit la motion que les membres de l'assemblée s'en rendissent solidairement et individuellement cautions ; en sorte que le crédit piiblic fût dans ce cas confondu avec la loyauté et la solvabilité des députés.
Cette proposition fiit rejetée. Mirabeau s'y attendait bien ; il ne la faisait que pour avoir une occasion de parler de nouveau de la demande* du ministre de manière à la favoriser : il l'admettait, puisqu'il proposait que l'assemblée s'en rendît caution. Il tint parole à ceux qui lui avaient demandé son suffrage, et l'emprunt fut accordé.
*Une question d'un intérêt plus gr^nd attirât son attention dans une séance suivante * : l'on sera fâché sans doute d'y remarquer l'opinion qu'il y
jsoutint si contraire . à celles qu'il professa tou-
jours en faveur de la liberté personnelle , sans laquelle, la liberté politique n*a plus ni objet ni réalité.
On se plaignait de toutes parts que les municipalités se permissent d'arrêter .les voyageurs
' 16 Août 1789. . r
ôgo MÉMOIRES
SOU0 prét^iB qu'ils étaient sws passeport» , om que leurs pasae-ports n'étaieqt pas ep règle. La» bons esprits soutinreut que si une fois cette police s'introduisait dans le royaume, c'en était fait du plus (précieux: des droits, celui de l'indépendance morale et de la liberté des actipus les plus innocentes*
M. de Lally-Tolendal fut )e premier à s'élever contre le droit que s'arrogeaient les munidpalités; il r^ardait cette innovation comme une Violation des anciennes francbises naticm^des et individuelles. « Qu'avons^nous besoin , dit Vélo^ yquent député, de solliciter pour quelques per- 9 sonnes le pouvoil* de voyager librement dans 9 le royaume, n'est-ce pas un droit acquis à tpu$ »les Français? et jamais imagina-t-on , dav^ les » teipps les plus orageux du gouvernement, a'as^ »sujettir qui que ce soit à cette formalité? L'as- 9 semblée ne doit pas se mêler des réddinations » et des demandes relatives aux actes des mvmi' 9 cipalités , mais elle doit déclarer que la faculté »de voyager librement, et sans recourir à une
• permission , est un droit qui ne peut être oté
• aux Français. » w -'
On ne sait si ce fut la passion oju quelque vue particulière qui porta Mirabeau à soutenir une opinion contraire , lui qui avait si bien , dan»
ujoe séance précédente, réfuté le ridicule prétexte de la sûreté, pour autoriser la violation de la liberté dans les actions domestiques et personnelles; niais il n'en est pas moins vrai que; dans le discours suivant il dérogea à cet égard aux prixH^pes qu'il avait défendus dsuis tous les temps.
H Je pense , ccamme M. de Lally-Tolendal , dit- » il j^ que l'assemblée nationale se compromettra 9 toutes les fois qu'elle sortira de son caractère »et excédera les bornes de sa juridiction ;;ii'ai|$ » loin d'en tirer la même conséquence que lui , » je soumets à votre sagesse cette question •préli- » minaire. Lespasse-porls $ont'iU au ne $ontril$ fQs » de votre Juridiction ? Il est d'autant plus néces- Asaîre de le décider que, si vous accordez un » seul passe-port, vous ne devez en refuser aucun*. n Sans doute il y a quelques contrariétés, je dirai.i^ 9méme$. ay^c les préoplnants^ quelques calami- * tés particulières dans cet assujettissement; mai^ » elles tiennent inévitablement aux calamités pu- «bUqtieS) auxquelles Simules nous sommes chargés » de remiédîer. Quelqi:tes particuliers ont été arrê- » tés dans leurs voyages t quelques uns même sont
> La4u.e$lioQ s'Âtait ékvé^ sur h demanda de passeports faite par quelques députés.
39a MÉMOIRES
• détenus jusqu'à ce qu'on ait pris des renseigae- »ments sur eux: nevoilà-t-il pas un majestueux » sujet de distraction pour [^assemblée nationale? •C'est une aimable > qualité sans doute que la » fecilité aux émotions ' , mais elle exclut souvent » la vertu et même la sagesse de Tordre public, j»
On ne peut se refuser à l'étonnement en voyant Mirabeau raisonner si pitoyablement. Il trouvait sans doute mauvais que M. de Lally- Tolendal eût en quelque sorte entraîné rassemblée par son éloquence douce , forte et persuasive : il lui reproche ta faeitité des émotions ; mais ce n'était pas de cela qu'il était question , c'était d'un droit précieux , sur lequel l'autorité ne doit pas plus exercer de contrainte et de gène que sur la respiration. Avec les raisons que Mirabeau emploie , et qu'on dirait extraites du portefeuille de Merlin ^ ou de Bonaparte ; il n'e^ pas jusqu'aux lettres de cachet, contre lesquelles il a tant écrit, qu'on ne pût justifier. On pour-: rail dire r t H y a dans l'usage des lettres de ca- »chet quelques contrariétés , je dirai même
• quelques calamités . particulières : c'est une » belle qualité que la sensibilité , mais elle çxclut
' Il foit allusion à M. de Lally-T^leodal. * Il s'agit de Merlin , auteur de la loi des suspects , et des mesures qui ont fait tant de mal;
SUR MIRABEAU. ogS
)► souvent la vertu et même la sagesse de Tordre 9 public. On ne doit donô pas trouver que le » gouvernement eût tort en 1778 de faire mettre »le comte de Mirabeau à Vincehnes par lettre » de cachet , puisque l'ordre public , qui ne per-
> met pas qu^oii léduise la femme d\in magistrat » et qu'on vive maritalement avec elle , exigeait 9 qu'on punit au moins d'une rigoureuse prison i>un semblable délit , pour lequel les tribunaux
> auraient prononcé une bien plus forte peifte.» Il n'est point d'acte arbitraire, ouifaême de crime, qu'on ne pût justifier, pârceque quelquefois il pourrait être utile.
Je me suis attaché à cette contradiction de raisonnement qu'offre ici Mirabeau , d'abord pour en foire sentir la fausseté , et ensuite parcequ'elle fait voir que, dans les débats de tribune, l'homme le plus judicieux, de l'esprit le plus juste , peut se laisser entraîner, par des vues ou des passions secrètes , à se contredire et à soutenir des principes opposés entre eux. Mirabeau sera rarement pris dans un pareil défaut, et plût à Dieu que les membres qui ont successivement siégé dans nos assemblées n'y fussent pas tombés plus souvent que lui !
On va le retrouver avec toute sa justesse de jugement dans le débat suivant.