‹ Mémoires sur Mirabeau et son époque (volume 2)Chapitre 13 sur 14 · III · texte numérisé non relu

III

» qui ait i'^;né sur la France vous a renvoyé lui-

> même. »

Ici des cris à l'ordre s à C ordre ^ interrompent l'orateur.

iMessieurs, répliqua Mirabeau , je ne sais com-

• ment nous concilierons le tendre, respect qxie » nous portons au monarque, honoré par nous du » titre de restaurateur de ta liberté ^ avec cette su-

> perstitieuse idolâtrie pour le gouvernement de » Louis XIY, qui en fut le principal destructeur. » Je suis donc dans Tordre , et je continue. Je » défie qu'on ose nier que toute nation a le droit «d'instituer son gouvernement, de choisir ses

• chefs , et de déterminer leur succession..!

L'assemblée demande qu'on aille aux voix sur la question de savoir si on ajournera la question, ou si on la traitera à fond dans ce moment.

«Je déclare , reprend Mirabeau , que je suis »prét à traiter la question au fond à l'instant »méme, et à montrer que si toute nation a in-

> térét que. son chef se conforme à ses mœurs, à » ses habitudes , à ses convenances locales , qu'il »soit sans propriété ou affections étrangères, »cela est plus vrai des Français que d'aucun » autre peuple ; que si le sacerdoce veut de l'in- » quisition , et le patriciat de la grandesse , la na- » tion ne veut qu'un prince français ; que les

» craintes par lesquelles on cherche à détourner » notre décision sont puériles ou mal fondées , »mdis que l'Europe, et TEspagne surtout, n'ont » point dit avec Louis XIV, // n'y a plus de Pyri- » nées ; qu'en laissant maintenant la question in- «décise, s'il y a upe question, on répandra des » germes innombrables de discordes intestines ; » et , enfin , que je ne pourrais que conclure , s'il » y a une question , à ce qu'elle soit jugée ; s'il » n'y en a pas , à ce que la rédaction de l'article »soit refaite hors de l'assemblée, car elle con- » sommerait trop de temps , et n'atteindrait ja-* » mais un certain degré de perfection , les douze » cents députés fussent-ils douze cents excellents • écrivains: »

L'intention de Mirabeau , dans ce discours , n'était pas clairement énoncée ; on y voyait seulement qu'il voulait qu'on séparât de l'article qui prononçait sur les successions du trône en ligne directe dans la famille régnante de mâle en mâle , l'amendement où il est dit, sans rien préjuger sur les renonciations.

M. le duc de Mortémart nia l'existence de la clause du traité dUtrecht , pQrtant renonciation de la part de la maison d'Espagne à la couronne de France ; il assurait qu'il s'agissait seulement dans ce traité d'une convention qui établissait

que les deux couron|ies ne pourraient être éta- I;>lies sur la même tête '.

« Je rappelle à l'ordre Topinant , dit Mirabeau. » Son asj^ertion est profondément fausse ; elle in- » suite notre droit public; elle bl^se la dignité

• nationale ; elle tend à faire croire que des in-

• dividiis peuvent disposer des nations comme » de vils troupeaux. •

Une partie de l'assemblée voulait affaiblir la .•

■ Voici ce que porte Tarticle 6 du traité de paix et d'àmitié entre la sérénissime princesse Anne y reine de la Grande-Bretagne , et le sérénissime prince Lotus XIV j roi tiis chrétien , conclu à Utrecht le 5i mars et 1 1 avril

• D*autant que la sûreté et la liberté de TËurope ne •peuyent point souffrir l'union du royaume de France

• et d'Espagne sou3*un mêncie roi» on est enfin parvenu à

• ce point , et le roi très chrétien , comme aussi le roi «catholique , y ayant consenti , que l'on ira au-devant de » ce mal par des renonciations passées dans les manières

• les plus solennelles» dont la teneur s'ensuit:

• Lettres patentes du roi 9 du mois de mars i^iS, qui » admettent les renonciations du roi d'Espagne 5 de M. le

• duc de Berryet de M., le duc d'Orléans, et qui supnpriipent les lettres pateptes du mois de décembre 1710.

• Renonciation du roi d'Espagne à la couronne de

• France 9 le 5 novembre 1712.

• Renonciation de M. le duc- de Berry à la couronne

• d'Espagne 9 'en date du 37 novembre 171a. ^

force des renonciations , afin d'ôter à la branche d'Orléans l'espoir de monter sur le trône, en cas d'extinction de celle régnante en* Espagne. Mirabeau aurait voulu le contraire, et les diverses motions qu'il fit ne tendaient qu'à isoleir ou faire ajourner la question des renonciations.

tUn regard jeté rapidement sur l'iassemblée, 9 avec ce tact infaillible des hommes et des cho- 9 ses, dit le marquis de Ferrières, lui avait suffi

DReDonciatioû de M. le duc d^Orîéans à la couromie » d'Espagne, en date du 19 noYembre 171a.

«Étant donc réglé par la précédente renonciation , qui «doit toujours ayoir la force d'une loi pragmatiqiiQ fon- » damentale , que ni le roi catholique ni aucun de sa lignée • puisse prétendre à la couronne de France, et par les «renonciations réciproques de la part de la France, et j»les règlements de la succession héréditaire qu*on y a «faits pour la mêijae fin ; que les couronnes de France et «d'Espagne sont tellement séparées qu'elles ne pourront «jamais être unies , la sérénissime reine de la Grande- »Brejtagne et le .sérénissime roi très chrétien s'engagent, »sous leur parole royale, que ni eux ni leurs héritiers où 9 successeurs feront ou souffriront que d'autres fassent «la moindre chose pour empêcher lesdi tes renonciations. «

Les mêmes renonciations sont de nouveau rappelées jet confirmées dans le traité en latin entre la reine Anne «et le roi d'Espagne régnant, conclu à Utrecht le 2 de juillet ( vîeu;i style ) 1713.

• pour voir que les esprits n'étaient point disposés > à décida cette importante question en faveur

• du duc d'Orléans.!

Les patriotes orléanistes se réunirent à lui pour demander que Ton ajournât à un autre moment la discussion de ce point. Target, qui avait proposé l'amendement de ne rien préjuger sur les renonciations, le retira, d'après les observations un peu amères que lui fit le marquis de Sillery. Mais M. de Virieu fit observer que toute motion faite par un membre de l'assemblée devenait la propriété de l'assemblée même; que la motion de Target intéressait toute la nation entière ; qu'il fallait la discuter et prononcer , afin de ne laisser aucun prétexte de susciter des troubles. Rewbel fit observer que les termes vagues du décret préjugeaient la succession en faveur de la branche d'£spagne ', et semblaient l'appeler au défaut des descendants de Louis XIY ; que c'était exclure la branche d'Orléans, puisque, d'après le texte du décret , la branche d'Espagne pouvait

■ Le décret arait été ainsi proposé : • La couronne est •héréditaire dans la race régnante de mâle en inâle, par •ordre de primogénîture , à Tezclusion d^s femmes et de •leurs descendants. » Target proposa l*amendement : « sans » rien préjuger sur les renonciations. »

ÛP

prétendre à la couronne de mâle en mâle, par j^ , ordre de primogéniture.

Le tumulte et le bruit que l'intérêt de la question et les vues cachées de quelques membres faisaient naître, allaient toujours croissant, lorsque Mirabeau, lançant tout-à-coup uqe motion incidente à travers les différentes opinions , demanda que si Ton ne prononçait pas sur le fond de la valeur des rehonciations , l'on joignît à la question de l'hérédité celle de la régence qui lui était commune, et il énonça ainsi saproposition, que nul ne peut exercer ta régence qu'il ne soit né en France. Il Insista pour que l'assemblée s'en occupât sur-le-champ : ce qui excita de violentes réclamations. M. de Sillery démande que l'assemblée entende la lecture des lettres patentes données par Louis XIV, et de l'acte de renonciation . solennelle de Philippe V. Cette lecture finie', la discussion devînt encore plus bruyante. M. d'Esprémenil prenant la parole au milieu du bruit: « Je ne parle, dit-il, ni pour la branche d'Espagne, ni pour celle d'Orléans , je parle pour la maxime fraiiçaise. Cette maxime , dans l'ordre dé la suôcession à la courônùe , c'est la loi salique , consacrée par nos pères , par les états-génêraûx *, par * nos commettants. Le tr^ne est héréditaire dans la branche régnante dé mâle en mâle , pat ordre

44o MÉMOIRES

de primogénitiire; la renonciation du roi d'Espagne est une exception à ce principe. L'exception ne doit pas empêcher d'établir le principe. Si la question s'élève jamais , ce n'est pas avec des décrets qu'elle se décidera. » -:- « Le but de la loi salique , ajouta M. Duport , en excluant les femmes , a été que la couronne ne pût passer à des étrangers. Il est bien étonnant qu'on cite la loi salique , pour rendre un décret qui appelle un étranger au trône. Si vous adoptez le décret proposé , l'Espagne peut s'en autoriser : ainsi , en s'appuyant de ce principe général , un prince espagnol viendra donner ses mœurs, ses institutions , ses lois... >

€ Il faut , s'écria Mirabeau, prononcer l'inviolabilité du roi , adoptée par une acclamation imanime de l'assemblée , et ajourner la question de l'hérédité du trône. » Les patriotes , et tous ceux qui tenaient plus aux principes qu'aux craintes de voir la maison d'Orléans appelée à régner, demandaient avec la plus vive instance la division proposée par Mirabeau; mais celui-ci, voyant que , malgré toutes leurs observations , le président, M. de Clermont Tonnerre, se disposait à mettre la question de la division aux voix , lui fit passer un billet qui contenait ces mots : « M. le président , nous, sommes ici quatre cents

» honnêtes gens opprimés par une majorité coa- »lisée de huit cents députés; il est temps que » cette tyrannie finisse, autrement nous serons • forcés, de prendre des moyens violents, de la » faire cesser \ 9

Ce billet produisit son effet , M. de Clermont Tonnerre leva la séance. Ce fut le soir de cette journée que Mirabeau et le comte de Virieu eurent ensemble cette conversation que nous avons rapportée plus haut, et où M. de Virieu lui dit que le grand nombre de têtes que présentait la famille royale rendait peu inquiétante la discussion orageuse qui avait occupé l'assemblée au sujet de la branche d'Espagne ; à quoi Mirabeau répondit qu elle n'était pas aussi éloignée dans lé fond qu'elle pourrait le paraître au premier coup d'oeil, et plusieurs autres considérations qui ont déjà été rapportées. La nuit fut employée en intrigues ; et ceux qui ne voulaient ni division des questions, ni ajournement de celle de l'hérédité et des renonciations, s'étant assurés d'une grande majorité , le lendemain l'assemblée prononça que la couronne était héréditaire dans la race régnante de mâle en mâle , par ordre de primogéniture , à l'exclusion des femmes, sans

* Mémoires du marquis de Ferrières, tom. I.

44a MÉBtOIRES

entendre rien préjuger sur C effet des renonciations. Six cent soixante-dix-huit voix furent pour le décret, deux cent soixante-huit le rejetèrent.

Mirabeau revint sur cette question dans le Courrier de Provence.

• Que ceux qui élèvent du doute sur la vaJi-

• dite des renonciations , dit-il dans ce journal ' , » se rappellent cette éblouissante époqiie de notre » histoire, si glorieuse aux yeux du vulgaire , si » humiliante , si funeste aux yeux des sages ^ où , » sans égard pour la promesse qu'il avait faite en

• épousant Marie-Thérèse, Louis XW prodigua

• l'or et le sang de ses peuples au stérile hon- I» neur d'augmenter ses provinces, et forgea ainsi » le premier anneau de cette longue chaîne de 9 malheurs qui faillirent anéantir la monarchie.

• Cet acte de mauvaise foi avait du moins un

• prétexte. L'acte dans lequel' Louis XTV avait » renoncé à ses droits sur toutes les parties de la > monarchie espagnole était un simple contrât

• de mariage , dépourvu de toutes les formes qui

* Mirabeau , quoique travaillaDt peu ou point au Courrier, y faisait quelquefois insérer des récits ou considérations qui venaient à Tappui de son opinion : telles sont celles que nous rapportons ici; elles sont en entier de lui.

» pouvaient en faire une loi pour les provinces »sur lesquelles il fit ensuite valoir ses droits. » La cour d'Espagne y dérogea la première, en ne 9 payant pas la dot promise.

» La renonciation de Philippe V, au contraire, 9 faite en présence des états de la monarchie es-

• pagnole rassemblés, munie de leur approba- 9 tion , appuyée de la religion du serment , suivie » d'une renonciation du même genre , faite par » la maison d'Orléans à tous ses droits à la suc^ » cession d'Espagne', confirmée en France par «les lettres patentes du monarque qui repré- » sentait la nation , par l'enregistrement des i cours souveraines et de tous les tribunaux fdu royaume, par la régence, déférée en 1716 »au duc d'Orléans, et qui aurait dû l'être au pToi d'Espagne, si ce dernier eut conservé B quelque droit à la succession de la monarchie

• fi-ançaise.

»Mais on dit que la renonciation de Phi* » lippe y , si forte , si solennelle , si hautement » proclamée, n'engage point ^es successeurs. Cette » doctrine qui établit que des mortels privilé? » giés ont un droit divin et inaltérable à gou-

• vemer ceux que la nature a faits leurs égaux ,

■ Yoyes rarticie du traité , plus haut , daus la oote.

cette doctrine a osé paraître dans cette même assemblée qui a si bien établi le seul droit divin et inaliénable de l'homme , le droit d'être libre , et d'exercer toutes ses facultés , sans nuire à ses semblables. Il est vrai que les défenseurs de cette doctrine ont eu soin de la gazer sous un voile très populaire. Un prince , disent-ils , a bien pu renoncer à ses droits sur le trône, mais il n'a pas pu priver la nation de son droit k exiger ses services et ceux de sa postérité. Mais que ceux qui veulent nous déguiser par ces sophismes le véritable état de la question répondent sans^détour : la nation avaitelle le pouvoir d'accepter et de confirmer la renonciation de Philippe V? S'ils conviennent que la nation avait ce pouvoir , nous demanderons comment elle pouvait s'exprimer pour accepter cette renonciation; était-ce par un acquiescement ou par un acte public ? Si l'acquiescément suffit, il s'est manifesté pendant prés d'un siècle; s'il fallait un acte public, par quel organe la nation pouvait-elle l'exécuter ?' Dans quel temps- devait-il se faire ? Devait-il être réservé pour le moment le plus périlleux ? Fau- » drait-^il attendre que la branche régnante fi*it . » éteinte pour appeler le peuple à prononcer sur j> les renonciations de Philippe Y? S'il en est ainsi,

» si telles sont vos prétentions , la eouronne de » France est donc élective , elle n*est plus héré- » ditaire ; ou plutôt elle n'est ni élective ni héréttditaire, mais un mélange de l'un et de l'autre; i»une composition monstrueuse, une monarchie

• neutre, qui réunit tous les vices d'une monar- »chie héréditaire et d'une monarchie élective, » où le peuple n'a de choix qu'entre deux indivin dus. Ce sera une monarchie héréditaire , et ce-.

• pendant livrée à tous les maux d'une monar- » chie disputée.

. » Mais on ne permettra pas , dit-on encore , au 9 roi d'Espagne , de régner sur les deux états ; et » il sera forcé de choisir entre l'Espagne et la 9 France.

»Mai^quoi!ce royaume sera-.t-il • donc gou- »verné par un prince qui aura commencé son » règne par abandonner le peuple qu'il avait long- » temps gouverné? Son infidélité envers les uns » sera-t-elle le garant de son affection envers les V autres ? Avec quels sentiments louables peut-il

• prendre possession d'un trôné dont les devoirs » lui imposeront peut-être de tourner ses armes » contre ceux qui étaient ses sujets , et dé ravager 9 un empire qui vient à peine d'échapper à sa «protection?... »

Rien de plus juste , de plus conforme aux in-

/i46 MÉMOIRES

téréts des deux peuples que cette renonciation défendue par Mirabeau. On en a fait, je le sais, un sujet d'accusation contre lui ; on a exagéré ou plutôt mal appliqué les conséquences de son opinion en y Voyant une preuve de son attachement aux intérêts de la maison d'Orléans. Mais d'abord il n'y aurait rien de cririiinel à préférer les droits positifs d'une maison de princes nés et vivant en France, à ceux d'une famille dénaturalisée dans Tétrangep ; ensuite c'est l'état de la question, qui se rattache aux intérêts de la maison d'Orléans , et l'animosité seule qui régnait entré Philippe et la cour, qui a pu faire trouver des vues séditieuses dans le soin que ]\}irabeau a mis à soutenir le principe des renonciations.

Je ne me suis étendu sur ce point que parceque la question pourrait renaître et être soumise, non à un débat de tribune , mais à celui des armées , comme disait fort bien M. l'évéque de Langres dans cette discussion.

Au surplus , Mirabeau n'y a pas montré cet aplomb , cette force de logique , cette vigueur de principes qu'on lui voit dans les questions purement constitutionnelles, et dans les répliques aux accusations dirigées , soit contre lui , soit contre l'assemblée nationale ; son génie était en-

travé.par l'idée qu'on le supposait parler plus par des vues personnelles que par ube véritable conviction de la bonté de sa cause : erreur sans doute, mais enfin qui parait l'avoir tenu audessous de son grand talent. Il n'osa point hii donner l'essor ordinaire : aussi ses ennemis triomphèrent-ils , en obtenant qu'on ne préjugerait rien sur la question des renonciations.

La séance du'â6 du même mois lui offrit un sujet d'une nature différeiïte. Il n*y montra point sa virulence ordinaire contre M. Necker, dont il avait si fort contrarié la marche dans l'emprunt de trente millions ; il accueillit «au contraire avec une sorte d'empressement la nouvelle proposition de ce ministre dans cette séance.

Il était question d'une contribution patrioticfue du quart du revenu , et de proposer à l'assemblée de décréter que la vaisselle d'argent serait reçue à raison de 54 francs le marc à la monnaie,- et à 58 francs pour être placée dans le précédent emprunt; enfin, de transformer la caisse d'escompte en une banque nationale. Mirabeau avait du goût pour ces questions de finance , sans qu'on puisse dire que la solidité de ses idées 7 fat aussi réelle que l'art et l'adresse avec lesquels il les savait présenter*.

Le plan, du ministre avait été adopté presque

en entier par Le comité de finances, qui fit son rapport à la séance du 26 septembre '. Mais dans , la discussion, divers détails demandés au rapporteur donnèrent lieu à Mirabeau d'exposer son opinion sur la nécessité de ne point contrarier M. Necker , et d'adopter de confiance ses calculs sur la contribution patriotique du quart du revenu. Soit que Mirabeau le pensât comme il le disait, soit qu'il fût persuadé que cette ressource serait insuffisante , et qu'il ne fut pas fôché d'exposer le ministre à une méprise, ou que, sollicité par les banquiers et capitalistes, il ne crût pas devoir faire manquer une mesure conforme à leurs intérêts , il se;montra favorable au plan de M. Necker. Je vais rapporter les considérations sur lesquelles il s'appuya,

«Il y a trois jours, messieurs, que le ministre » des finances vous a peint les dangers qui nous

• environnent, avec l'énergie que réclame une

• situation presque désespérée. 11 vous demande

• les secours les plus urgents ; il vous indique des » moyens , il vous presse de les accepter.- Votre » comité des finances vient de vous soumettre un

* «rapport parfaitement conforme a l'avis du mi-

* M. Necker faisait connaître que les besoins s'élevaient à 4^ miUions , et que tous ces besoins étaient urgents.

»nistre, c'est sur cet avis et sur ce rapport qu'il » s'agit de délibérer. ' '

» Exaimine? lé projet du ministre des finances , » c'est une entreprise totit-à-fait impraticable. La » seule vérification des chif&es çonsonlmerait ' • des mois entiers , et si les objections qu'on ' V pourrait lui faire ne portent que sur des don- » nées hypothétiques , les seules que la nature de «notre gouvernement nous ait permis jusqu'ici » de nous procurer , n'aurait-on pas mauvaise » grâce de trop presser des objections de cette » nature dans des moments si pressés et si cri-

» tiques?

>I1 n'est pas de votre sagesse, messieurs, de «vous rendre responsables de l'événement / » isoit en vous refiisant à des moyens que vous » n'avez pas -le loisir d'examiiler , soit en leur en » substituant que vous n'avez pas celui de com- » biner et de réfléchir. La confiance sans bornes » que la nation a montrée dans tous les temps » au ministre des finances que ses acclamations » ont rappelé vous autorise suffisamment , ce me 9sem}>le, à lui en montrer une illimitée dans les » circonstances. Acceptez ses propositions sans - » les garantir , puisque vous n'avez pas le temps » de les juger ; acceptez-les de confiance dans le » ministre , et croyez qu'en lui déférant cette es-

IIl. 2Q

45o MÉMOIRES

• pèce de dictature provisoire, vous remplirez » vos devoirs de citoyens et de représentants! de la » nation. Que si, ce qu'à Dieu ne plaise, le pre-

• mier ministre des finances échouait dans sa pé* * * nible entreprise , le vaisseau public recevrait

»sans doute une grande secousse sur Fécueil ••où son pilote chéri l'aurait laissé toucher,

• mais ce heurtement ne nous découragerait pas ; n vous seri<% là , messieui*^ , votre crédit serait » intact , la chose publique resterait tout entière.»

Ce. discours entraîna le su£Grage unanime de toute l'assemblée ; on proposa sur-le-champ dé décréter , que , vu l'urgence des circonstances , elle accorde un secours extraordinaire du quart du revenu de chaque citoyen , et qu'elle renvoie pour le mode au pouvoir exécutif.

Cette rédaction déplut à Mirabeau. « En énon- ») çant mon avis, dit-il, je n'ai point entendu , «messieurs, rédiger une proposition en décret; » un décret d'une importance aussi aiajeure ne » peut être imagiiié et rédigé au milieu du tumulte. » J'observe que le décret tel qu'il vient de vous être «proposé ne peut pas être le mien-, et je désap- » prouve la sécheresse de. ces mots : renvoie pour » le mode au pouvoir exécutif. Encore une fois , «messieurs, la confiance illimitée de la nation » dans le ministre des finances justifiera là v^tre;

SUR MIRABEAU. . 45i

• mais il n'en faut pas moins que l'émanation )»dti décret que vous avez à porter soît expres- » sèment provoquée par le ministre. »

On chargea Mirabeau de rédiger lui*méme le projet de décret ; il le motiVa très au long sur la confiance que l'assemblée avait dans le ministre, et sur l'impossibilité d'examiner les détails contenus dans le discours qui avait précédé sa de* . mande ; elle se confiait à ses lumières, à sa sagesse ^et à son expérience , et adoptait textuellement les propositions, telles qu'il les avait présentées.

M. d'Ësprémenil témoigna une extrême sur-prise de' voir Mirabeau faire ainsi l'éloge <de M. Necker, marquer une aussi grande confiance dans ses moyens et son patriotisme ,* lui qui l'avait si souvent attaqué et combattu ; qu'au surplus il adoptait son projet de décret : d'autres mi^xibres l'inculpèrent de perfidie et d'une affectation de confiance exagérée, afin de compromettre la responsabilité des ministres. Il fallait relever ces attaques; il le fit.

«Il me semble 9 messieurs, répondit il, que » j'ai rarement été inculpé de fis^gornerie. Lors-

• qiie , dans l'arrêté dont l'assemblée m'a chargé »de lui présenter le projet, j'ai rappelé la con-

» fiance sans bornes qye la nation a montrée, ^u , ;» premier ministre des finances, c'est un fait

9 que j'ai raconté , ce n'est pas un «loge que j'ai » donné. Je me suis rigoureusement conformé à » l'esprit de la. décision que l'atâsemblée nqitionale i paraissait adopter : je veux dire l^cceptation 9 de confiance d'un plan que les circonstances ne 9 nous laissent pas le loisir d'examiner , et la dé- «claration que cette confiance dans le mmis- »tre nous paraissait autorisée par celle que lui » avaient montrée nos commettants.

• Lorsque je me suis retiré pour préparer ce

• que l'assemblée avait bien voulu me charger de » rédiger , on a beaucoup dit que j'allais rap^ \ porter de l* éloquence, et non un décret. Lorsque »je reviens^ on accuse mon projet de décret » de iéchereUse, d'aridité, de malveillance. Les amis » du ministre insinuent que je veux le compro-

• mettre 9 en sauvant de toute responsabilité, » dans une occasion «si délicate, l'assemblée na- » tlonale. D'un autre côté , on semble croire que •je veux faire manquer les mesures du gouver- » nement , en spécifiant dans le décret de l'assem-

• blée qu'elle accepte le plan duministre, de con-

• fiance dans l'homme, sans discuter son projet.

» Je n'ai point l'honneur d'être l'ami du pre- » mier ministre des finances , mais je serais son

• ami le plus tendre, que , citoyen avant tout , et

• représentant de la nation , je n'hésiterais pas

• un instant à le compromettre plutôt que l'as- » semblée nationale. Ainsi on m'a deviné , ou » plutôt on m'a entendu, car je n'ai jamais pré- 9 tendu me cacher. Je ne crois pas, en effet, »que le crédit de l'assemblée nationale doive » être mis en balance avec celui du premier mi- » nistre des finances ; je ne crois pas que le salut 9 de la monarchie doive être attaché à la tête d'un

• mortel quelconque; je ne crois pas que le » f oyaume fut eli péril quand M. Necker se se-

» rait trompé ; et je croîs que le salut public se-

» rait très compromis si une ressource vraiment

• nationale avait avorté , si l'assemblée avait per- » du son crédit et manqué une opération décisive.

» Personne n'a le droit de me demander ce que •je pense individuellement d'un plan sur lequel » mon avis est que n*ous ne devons pas nous per-

• mettre de discussion. Cependant, afin d'éviter •toute ambiguïté , et de déjouer toutes les insi-

• nuations qui ne tendent qu'A aiguiser ici les

• méfiances, je déclare que j'opposerais à ce plan

• de grandes objections, s'il ^'agissait de le juger;

• Je crois que , dans les circonstances infiniment*

• critiques qui nous enveloppent , il fallait créer

• un grand moyen sans la ressource du cré-

• dit; qu'il fallait, en ^'adressant au patriotisme, ]^ craindre ses réponses, craindre surtout cet

égoîsme concentré , fruit de la longue habitude du despotisme; cet égoîsme qui désire de grands sacrifices à la sûreté publique , pourvu qu'il n'y contribue pas ; qu'on devait redouter cette multitude d'incidents qui naissent chaque joiur, et dbnt les mauvais effets circulent dans le royaume long7temp5 après qu'ils ont pris fin autour de noys ; que , les circonstances ne promettant pas uù retour de confiaqce assez pro^ chadn pour en faire ussfge immédiatenient, "Ise servir du crédit des ressources volontaires , c'était exposer de très bonnes mesures à être usées quand les sujets d'alarmes ne subsi^eront plus ; qu'en un mot c'était d'une contribution forcée qu'il fallait attendre du succès. £t qu'on ne dise pas cpie ce genre de contribution était impossible ; car de deux: i^&oses l'une , ou nous pouvons encore compter sur la raison des peuples, et sur une force publique suffisante pour effectuer une mesure nécessaire à leur salut, ou nous ne le pouvons plus. Dans le premier cas ,

i>si la conticibution était sagement ordonnée,

»elle réussirait.

> Mais cette opinion , comme toute autre , n est • pas une démofistration; je puis avoir tort, et

.» je n'aî pas même le temps de m'assurer si j'ai

>tort ou raison. Forcé de choisir en un in3tant

j» pour la patrie , je choisis le plan que , de c6n- » fiance pour les autres, elle choisirait pour elle- -même; et je conseille à l'assemblée nationale » de prendre le parti qui me paraît devoir inif spirer à la nation le plus de confiance , sans 0 compromettre ses véritables ressources. *

• Quant à la prétendue ^ch^esse du décret » que je propose, j'ai cra jusqu'ici que la rédaction '> des' arrêtés du corps législatif n^ devait avoir » d'autre mérite que la concision et la clarté. J'ai » cru qu'un arrêt de l'assemblée nationale ne de- » vait pas être un élan de. rhéteur ou même d'o- » rateur ; mais je suis loin de penser qu'il &ille » négliger, en cette occasion, les ressources de l'é- 9 loquence et de la sensibilité. Malheur à celui qui » ne souhaite pas au premier ministre des finan- » ces tous les succès dont la Franee a un besoin »si imminent! Malheur à qui pourrait mettre » des opinions ou des préjugés en balance avec » la patrie ? Malheur à qui n'abjurerait pas toute » rancune, toute méfiance, toute haine sur l'autel » du bien, public T Malheur à qui' ne seconderait » pas de toute son influeqoe les pro]^Dsitions et » les projets de l'homme qu6 la nAtion ette-méme «semble avoir appelé à la dié^lurê !: fit vous, .n,«siea«, ,„i, plus T.. .ou, lfc^«,,a,e. ', » et devez avoir la confiance des peuples , vous

» devez plus particulièrement", sans doute, au mi* 9 nistre des finances, votre secours et vos recom- » mandations patriotiques. Écrivez une adresse 9 à vos commettants^ où vous leur montriez ce p qu'ils doivent à la. chose publique, Tévidente » nécessité ^e leurs secours , et leur irrésistible 9 efficacité ; la supetbe perspective de la France ; uTensemble de ses besoins, de ses ressources, »de ses droits , de ses espérances; ce que vous 9 avez fait , ce qu'il vous reste ^ Êdre , et la certi-

• tude où vous êtes que tout est possible, que. 9 tout est facile à l'honneur , à l'enthousiasme » français.... Composez, messieurs, publiez cette

• adresse, j'en fais la motion spéciale; c'est, j'en ^suis sûr, un grand ressort, un grand mobile de » succès pour le chef de vos finances. Mais, avant » tout, donnez-lui des bases positive ; donnez-lui 9 celles qu'il vous demande par une adhésion de » confiance à ses propositions ; et que, par votre 9 fait du moins , il ne rencontre plus d'obstacles 9 à ses plans de liquidation et de prospérité. §

Quelques nouveaux débats s'élevèrent sur la motion de M. de LalIy-^Tolendal, qui voulait qu'on renvoyât la rédaction du déctet au comité des finances; alors Mirabeau,, prenant la parole, dit avec l'accent de la plus véhémente impression : • « Deux siècles de déprédatioiiis et de brigan-

^dagé ont creusé le gouffre où le royaume est » près de s'engloutir. Il &ut le coinbler ce gouâfre > effroyable. £h bien ! voici la liste des proprié- » taires français ; choisissez parmi les plus ricHes , .»a^ de sacrifier moins de citoyens. Mais choi- »sissez, et ne faut-il pas qu'un petit nombre pé- > risse pour sauvçr la masse du peuple? Allons, » ces deux mille notables possèdent de quoi corniblér le déficit. Ramenez l'ordre dans vos finan-

• ces , la paix et la prospérité dans le royaume. » Frappez, immolez sans pitié ces tristes victimes; » précipitez-les dans l'abîme , il va se refermer. » Vous reculez d'horreur, hommes pusillanimes! » Eh ! ne voyez-vous pas qu'en décrétant la ban- »queroute, ou, ce qui est plus odieujc encore, » en la rendant, inévitable Bilans la décréter , vous

• vous souillez d'un acte mille fois plus crimi- »nel, et, chose inconcevable! gratuiten^eirt crijminel; car enfin cet horrible sacrifice ferait » du moins disparaître le aléfieit. Mais croyez-vous, » parceque vous n'aurez pas payé, que vous ne

• devrez plus rien? Croyez-vous que les milliers, •les millions *d'hommes qui perdront en un ini stant , par l'explosion terrible^ou par , ses conitre-coups, tout ce qui faisait la consolation n de leur vie, et peut-être leur unique moyen de •la sustenter, vous laisseront paisiblement jouir

»de votre crime? Contemplateurs stoïques des » maux incalculables que cette catastrophe vo- »mira sur la France; impas^bles égoïstes, qui » pensez que ces convulsions du désespoir et de « la misère passeront comme tant d'autres, et d'au- »^ant plus rapidement qu'elles seront plus viô- » lentes , étes-vous bien sûrs que tant d'hommes

• sans pain* vous laisseront tranquillement savou- » rer les mets dont vous n^aurez voulu diminuer »ni le nombre ni la délicatesse?... Non, vous » périrez; et, dans . la conflagration universelle

• que vous ne frémissez pas d'allumer, la perte » de votre honneur ne sauvera pas une seule de «vos détestables jpuissances.

• Voilà'où nous marchons... J'entends parler «» de patriotisme , d'étans du patriotisme , d'in- » vocations au patriotisme. Ah! ne prostituez pas i ces mots de patrie et de patriotisme. Il est donc > bien magnanime l'efiPort de donner une portion »de son revenu pour sauver tout ce qu'on pos- »sède! Eh! messieurs, ce n'est là que de la sim-

• pie arithmétique ; et celui qui hésitera ne peut «désarmer l'indignation que parle mépris que » doit inspirer sa stupidité. Oui\ messieurs , c'est »> la prudence la plus ordinaire , la sagesse la plus » triviale , c'est votre intérêt le plus grossier que » j'invoque...

» Votez donc ce subside extraordmaire , et

» puisse-t-il être suffisante Votez-le , parcequè si

» vous avez des doutes sur les moyens ( doutes

» vagues et non éclaircis), vous n'en avez pas sur

» sa nécessité et sur .notre impuissance k le rem-

» placer , immédiatement du moins. Votez - le ,

» parcequè les circonstances publiques ne souf*-

n frent aucun retard, et que nous serions-comp-

» tables de tout délai. Gardez-vous de demander

»>du temp»; le malheur n'en accorde jamais...

» Ehl messieurs, à propos d'une ridicule motion

n du Ealais-Royal , d'une risiblé. insurrection qui

» n'eut jamais d'importance que dans les ima^-

• » nations faibles , ou les desseins pervers de quel-

* »qués hommes de mauvaise foi, vous a^ez; en- » tendu naguère ces mots forcenés: Càtilinàés^ 9 aux portée de Rome j et l'on délibère ! £t certes , • il n'y avait autour de nous ni Catilina , ni pé- »rils, ni faction, ni Rome..; Mais aujourd'hui, » la banijueroute, la hideuse banqueroute est là , » elle menace de consumer, vous , vos propriétés , » votre honneur ... , et vous délibérez ! »

Un autre que Mirabeau njaurait peut-être excité que de la risée dans un exposé auçsi exagéré des malheurs qui menaçaient , suivant lui ^ la France , si les • paieiôents eussent été .difn lerés et les t;entçs suspendues pour quelques -^

46o MÉMOIRES •

mois ; mais dans sa bouche et aâ milieu tL'hom- •mes alarmés du danger que pouvait courir leur fortune, il produisit un e£fet contraire; un enthousiasme général fut la suite de son discours j la contribution patriotique fut accordée à M. Necker , et le décret rédigé par Mirabeau lui-même , mais toujoivs de manière à rendre responsable le ministre du mauvais succès de cette mesure, si elle ne réussissait pas.

Il avait proposé dans son discours une adresse aux commettants sur cette contribution. Ce ne fîit que dans la séance du 2 octobre suivant qu'il en fit lecture à l'assemblée , qui l'adopta. J'en citerai deux pjassages pour en donner une. idée au lecteur.

c Les députés de l'assemblée nationale suspen- »dent quelques instants leurs travaux, pour ex- » poser à leurs commettants les besoins de l'état, « et inviter leur patriotisme à seconder des me- » sures réclamées au nom de la patrie en péril.

» Nous vous trahirions si nous pouvions le dis- » simuler : la nation va s'élever à ses glorieuses » destinées, ou se précipiter dans ui]^ gouffre » d'infortunes.

» Une grande révolution, dont le projet nous eût • paru chimérique il y a peu de mois, s'est opérée » au milieu de nous ; mais, accélérée par des circon-

» stances incalculables, elle a entraîné la subver- » sîon soudaine de l'ancien système'; et, sans nous » donner le temps d'étayer ce qu'il faut conserver » encore , de remplacer ce qu'il &llait détruire , » elle nous a toùt-à-coup environnés de ruines.

» En vain nos efforts ont soutenu le gouverne- » ment. Il touche à une fatale inertie. Les revenus » publics ont disparu. Le crédit n'a pu naître » dans un moment où les craintes semblaient eA- » core égaler les espérances. En se détendant j le » ressort de la forpe sociale a tout relâché , les » hommes étdes choses, la résolution , le courage', » et jusqu'aux vertus. Si votre concours ne se ^hâtait de rendre au corps politique le mouve- « ment et la vie , la plus belle révolution serait » perdue aussitôt qu'espérée ; elle rentrerait dans » le chaos d'où tant de nobles travaux l'ont fstit »éclore,.et ceux qui conserveront à jamais Fa- Amour invincible de la liberté ne laisseraient »pas riiéme aux mauvais citoyens la honteuse » consolation de redevenir esclaves. .......

»(Jue de coiurage vous nous rendrez pour les » fonctions que tous nous avez confiées ! Comn me^t tr^taillerions-nous avec sécurité à la con- » stitutîon d'un état dont l'existence est compro- »mise? Nous nous étions promis, nous avions A juré de sauver la patrie : jugez de nos ahgois^

• piK

46a ' MÉMOIRES

• ses y quand nous craignons de la voir périr dans » nos n)4ins. Il ne faut qu'un sacrifice d'un mo- «ment, offert véritabkinent au bien public ,. et

• non pas aux déprédations de la cupidité. £h

• bien ! cette légère expiation pour les erreurs et »les fautes d'un temps marqué. par notre servi- »tude politique est-elle donc au-dessus de notre

• courage? Songeons au prix qu'a coûté la liberté

• à tous les peuples qui s'en sont montrés dignes : ides flots de«sang ont coulé poui* elle ; de Ipngs » malheurs, d'af&euses guerres civiles ont par- » tout marqué sa naissance I... £Ue ne nous de- » mande que des sacrifices d'afgent; et cette » offrande vulgaire' n'est pas un don qui nous «appauvrisse: elle revient nous enrichir, et re^- ». tombe sur nos cités, sur nos campagnes, pour » en augmenter la gloire et la prospérité. *

Nous voici arrivés, à l'époque désastreuse des 5 et 6 octobre , époque où toutes le^ lois forent violées, et où Mirabeau s'est entaché d'un soupçon qui devient presque une certitude lorsqu'on exa- . mine les faits , mais dont peut-être on a tiré contre lui des conséquences trop générales et trop exagérées; au reste, ce n'est pas id le lieu de nous occuper de sa justiQcation, ni des détails de Ja procédure instruite à ce sujet ; il en sena suffisamment question au moment où le rapport eu sera fait

à l'assemblée: ce qail importe à présent , c'est de soumettre aa lecteur l'aperçu des événements qui se passèrent à Versailles y afki de le mettra et même d'en apprécier les causes et de prononcer à .quel point Mirabeau a pu y contribuer. Ràpportons-nous-en aux contemporains , pour être vrais sur les faits matériels ; tant de. passions ou d'intérêts secrets ont pris à tâche de les dénaturer, que si nous-mêmes nous n'en lavions pas en quelque sorte été témoins, nous ne pourrions les reconnaître aux récits contradictoires qi»'en ont donnés ceux qui en ont parlé depuis'. Mais

■ ^ ' ' Peu d*écri¥aiD8 ont décrit cl'uiie manière plus iacom plëte et plus défigurée les éréneinents d^octobre que AI. le cheTalier Weber dans ses Mémoires; il charge tout> comme si d'aussi terribles catastrophes 'av.aient besoin de Qouleurs empruntées pour frapper davantage. On pourra )uger, au. reste, du génie de cet auteur par la réponse qu'il fit à la reine aux Tuileries le 6 octobre. Cette grande ' princesse le remerciant du zèle qu'il avait témoigné pour la famille royale-^' la veille, et des dangers qu'il avait courus, il répondit: « Madame, je voudrais avoir à ma «disposition .une armée pénétrée de mes sentiments, » pour défendre votre majesté et lui faire quitter,- et à »tVite son auguste famille, une nation si égalée. » '(]!ela n'Aunit été ni bien fin , ni bien méritoire: tout autre eu aurait fait autant que M. le chevalier Weber., aifec une

pour in'appuyer d'un témoignage qui ne puisse être suspect à personne, je fêtai surtout usage des Mémoires du man/uis de Ferrières; le sang-froid, la modération qu'il conserve dans Tei^osé de ces scènes tragiques , inspirait de la confiance dans son jugement et dans ses observations.

«La cour, dit ce député de la noblesse, était » lasse des sacrifices sans cesse répétés que Ton

• ei^igeait d'elle; elle crut qu'il était temps d'ar- «réter dès entreprises qui tendaient à Fànéan- »*tissement de sa puissance. M. Necker et ses i partisans voyaient leur plan de conjstitution » ( deux chambres ) rejeté , et leurs espérances » évanouies. La noblesse , te rlergé , les parle- » ments , ne pouvaient plus douter que leur ruine » ne fût inévitable. Ces trois grands corps , réimis » en up intérêt commun , haïssaient €!t devaient » hair le nouvel ordre de choses. Aussi des ma-

. » néeuvres sou^^es , des attaques indirectes , prou- » vèrent-elles qu'ils s'occupaient des moyens de le » renverser. Les patriotes sentirent qu'il leur im- A portait de prévenir des tentatives qui, bien » qu'échouées déjà plusieurs fois, pouvaient être » à la fin couronnées de succès ; fotts de l'appui » du peuple , instruits des mouvements de leiirs

• adversaires, sûrs de lès déjouer, ils épiaient » une faute , une imprudence pour en profiter.

»Des bruits vaguement répandus prépa-

» raient les esprits à quelque événement ex-

» traordinaire. On connaît cette indiscrétion

»de Mirabeau chez le libraire Blaizot, qui a

adonné de si grands soupçons contre lui/ Mon

pcher Blaizot, lui dit-il, par amitié pour vous^

r je veux vous prévenir que, dans très peu de

» temps, vous verrez de grands malheurs, du

» sang peut-être répandu à Versailles. Je vous

» en avertis , afin de dissiper vos craintes per-

1» sonnelles ; les bons citoyens comme vous n'ont

n rien à craindre.

»Ces confidences alarmantes se répandaient,

1» se multipliaient, et augmentaient les inquiétu-

» des ; la rareté et la cherté des grains y ajou-

n talent encore. Les portes des boulangers étaient

nà Pa]:is assaillies parla multitude; lepeupjes'y

» portait en foule , et , dans ces rassemblements ,

» il ne manquait pas de gens qui , soit par con-

» viction, soit par haine ou par suggestion , ac-

» cusaient le gouvernement , la cour , et , on ne

»sait pourquoi, la reine surtout, d'être les au-

«I teurs de la disette. Rien n'était plus propre à

«exciter une révolte qu'une pareille conjonc-

• ture.* Chaque parti semblait la désirer, car

• l'un et l'autre espérait qu'il en résulterait » une insurrection dont il tirerait avantage , la

• cour contre rassemblée, el les patriotes contre » la cour et les aristocrates.

» A ces manœuvres , déjà si propres à soulever

• le peuple , continue le marquis de Ferrières, on •joignit des bruits de guerre civile, de projets de

• contre*rév<^ution. Ces bruits n'étaient pas ena tièrement dénués de fondement. Une foule de

• nobles , de prêtres , de financiers, de parlenieii-

• taires , se berçant du fol espoir de ramener l'anicien régime, formaient des associations, rece-

• yaient des signatures, et préparaient des plans » de retraite du roi à Metz '. •

Ces deniers &its se trouvent constatés par une lettre du comte d'Ëstaing à la reine *; on y aperçoit visiblement lespr ojets qui se tramaient, et dont la connaissance , qu'ils fussent possibles ou non , semait l'inquiétude , échauffait les es* prits , et donnait des motifs à rinsiu*rection.

f Mon devoir et ma fidélité l'exigent, dit le comte «d'Ëstaing dans cette lettre. à sa majesté, il faut > que je mette aux pii^ de la reine le compte des

• voyages que j'ai faits à Paris. On m'a dit dans la

' Cette ville était alors dans le commandement de M. de Bouille , dont on connaît l'attachement au roi.

' Pièces jusHficati\^s du rapport sur la procédure du Ckâtdetj fait à Vassemblée natiorude , 5 octobre^ >790.

y> société^ dans là bonne compagnie, et que serait* » ce, juste ciel, si cela se répandait parmi le » peuple ! on m'a répété que l'on prenait des si- » gnatures dans le clergé et la noblesse. Les uns » prétendent que c'est d'accord avec le roi , d*au- «tres croient que c'est à soi^ insu. On assure 6 qu'il y a un plan de formé , que c'est par la » Champagne ou par Verdun que le roi se reti- » rera, ou sera enlevé ; qu'il ira à Metz. M. de

• Bouille est nommé. Et par qui ? par M. de La » Fayette , qui me l'a dit tout bas à table , dans » une maison où je dînais. J'ai frémi qu'un seul » domestique ne l'entendît; je lui ai observé » qu'un mot de sa bouche pouvait devenir un si-

• gnal de mort. Il m'a répondu qu'à Metz, comme «ailleurs, les patriotes étaient les maîtres, et

• qu'il valait mieux qu'un seul mourût pour le » salut de tous *. M. le. baron de Breteuiî, qui 9 tarde à s'éloigner, conduit le projet. On acca- » pare l'argent, et l'on promet de fovu^nir un mil- «lion et demi par mois. M. le eoihte de Mercy

' Ce mot de la lettre du oomte 4'£staing est équivoque et absurde. Que signifie qu'un jcul mouhml^our tous ? M. d'Estaing Toulaît-il faire entendre qucfc^était du roi que Yourait parler M. de La Fayette ? Une pareille allégation ne mérité pas d'être réfutée. On doit en penser de même de M* 'de Bouille, parent de M* de La Fayette.

est malheureusement cité comme agissant de concert. J'ai été chez M. l'ambassadeur d'Espagne , et c'est là , je ne le cache point à la reine , où mon effroi a redoublé : M. Fernand- Nunès a causé avec moi de ces faux bruits , de l'horreur qu'il y avait à supposer un plan impossible , qui entraînerait la plus désastreuse et la plus humiliante des guerres civiles , qui occasionerait la séparation ou la perte totale de la monarchie. Je me suis écrié que du moins il n'y aurait d'autre mal que celui que produirait cette fausse nouvelle , si elle se répandait , parcequ'elle était une idée sans fondement. M. Tambassadeur d'Espagne a baissé les yeux à cette dernière phrase ; je suis devenu pressant , et il est enfin convenu que quelqu'un de considérable et de croyable lui avait appris qu'on lui avait proposé de signer cette association, t Le comte d'Estaing finissait par demander à la reine une aiidiemie , qui lui fut accordée. On a prétendu que les dispositions de l'un et de l'autre changèrent dans cette entrevue f c'est-àdire que 1^ comte promit de se prêter aux mesures dé sTB^té pour le toi , et que la reine renonça à favoriser le projet dont il est question dans la lettre. Cette opinion est d'accord avec les démarches qui furent faites depuis j et avec

Tordre que M. d'Estaing reçut de la municipalité de Versailles , qui avait été gagnée , de ramejaer le roi après que la tranquillité aurait été rétablie^ mot indéfini , mais qui annonçait un projet prémédité d'éloignement de la famille royale.

Le projet dont, vers la fin de septembre 1 789, le bruit s'était répandu parmi le peuple de Paris, de se rendre à Versailles , se renouvelait.- Les gardes fi*ançaises annonçaient qu'ils allaient reprendre leurs postes pour la garde du roi. Les esprits étaient tellement échauffés, que M. de La Fayette crut devoir prévenir la cour de l'état des choses ; état qui résultait non seulement des circonstances , mais aussi des suggestions d'hommes absurdes qui pensaient qu'il fallait faii^ naître l'ordre de l'excès du désordre. Cependant , dans la lettre que le commandant-général de la garde nationale de Paris écrivit à ce sujet à M. Saint- Priest, il assurait à ce ministre que, quoiqu'on eût mis dans la tête des grenadiers d'aller à Versailles, il n'y av^it aucune inquiétude à avoir; qu'il avait fait avorter ce projet ; mais que, dans ce qui s'était passé, il avait eu connaissance des ressources inépuisables que les cabaleurs trouvaient dans l'ignorance du peuple et la fermen* tation des esprits.

Malgré ces assurances , le projet des gardes

aguerrie ; qu^un régioçient d'infanterie ajouté aux gardes du corps , aux dragons des Trois-Évéchés et à la milice bourgeoise ^ pourrait seul écarter les malheurs qu'on redoutait. Il s'en fallait de beaucoup que le comité militaire fût de l'avis du comte d'Estaing , et il ne paraissait vouloir acquiescer à ses raisons qu'après avoir consulté les bataillons. Cependant il fut convenu qu^il donnerait son avis à la municipalité, sur le besoin d'un régiment pour augmenter le^ forc^ de Versailles , et qu'elle demanderait au roi un secours de mille hommes.

Le comte d'Estaing, accompagné de six ofB* ciers de l'état-major, se rendit sur-le-champ à la municipalité. Celle-ci exigea avant tout que la lettre de M. de La Fayette fût déposée sur le bureau. Quelques personnes représentèrent les dangers où^ dans les circonstances, cette publicité exposerait le commandant de la garde nationale parisienne , qui semblait inculper les soldats qu'il avait l'honneur de commander';

' H. de La Fayette n*ignorait pas que cette prétention des gardes françaises leur avait été soufflée par les cabaleurs, comme il les appelle, afin de motiver TaugmentatiOD des troupes à Versailles; mais il n*en tint compte : c'était inutile en effet.

on convînt que M. de Saînt-Priest en écrirait une ostensible , dont on fit le modèle , qu'on porta au ministre , et qu'il signa.

M. de Saint-Priest notifia en mênfie temps à l'assemblée la demande de la municipalité de Versailles. Après la lecture de sa lettre, Mirabeau, à qui ces intrigues n'étaient point inconnues , et qui ayaît sans doute aussi ses raisons de les laisser aller èl^ ayant, s'opposa, mais faiblement, à la demande de la municipalité. Ceci se passait à la séance du 2 1 septembre.

t La municipalité, dit-il, demande un secours »tJe mille hommes pour assurer le repos de cette • ville contre des attaques qu'on lui fait craindre. ■ Lorsque des circonstances urgentes exigent du » pouvoir exécutif des précautions extraordinai- » res et désirées, il est de son devoir d'augmenter Aa force armée dans tel ou tel lieu; il est aussi » de son devoir de Communiquer au corps légisvlatif les motifs de ces rassemblements de trou- »pes. Mais une municipalité quelconque, quels » que soient les motifs , ne peut appeler un corps » d'armée . dans le Keu où réside le corps légis- » latif sans y être autorisée jJar lui. »

Quelques membres, et entre autres M. Freteau et le marquis de Foucault ^ si opposés l'un à l'autre par leurs principes , et réunis dans ce

47 i MÉMOIRES

moment contre la motion de Mirabeau , sans doute par des moti& différents , firent observer que rassemblée , par un décret , avait autorisé les municipalités à appeler des troupes quand elles le jugeraient nécessaire.

« J'en conviens , répliqua Mirabeau, et je ne dispute pas à celle de Versailles le droit de requérir des troupes au besoiuf; je ne désapprouve aucunement la mesure qu'elle prend , quoique je n'en connaisse pas les motifs ; mais je dis que l'assemblée nationale , en permettant aux municipalités d'invoquer des troupes régulières , ne s'est apparemment pas interdit , surtout dans le li^i où elle est séante , de se &ire rendre compte des raisons qui provoqueraient une semblable demande.

» J'ajoute qu'Userait singulier que la municipa- » lité de Versailles pût recevoir des confidences » ministérielles qui ne pountiient être connues » de l'assemblée nationale , et qu'on interdit à • celle-ci de porter un vif intérêt aux détails » que l'on assure compromettre la sûreté de la » ville et de la personne du roi.

» Je demande que la lettre de M. de Saint-Priest » à kl municipalité , et le réquisitoire du comman- » dant de la garde de Versailles , soient commu- ^ niques à l'assemblée. »

Cette motion fut repoussée : la raison s'en explique ; les constitutionnels y voyaient une atteinte portée à l'exercice du pouvoir exécutif; les royalistes dans le secret, une entrave mise aux desseins de la cour ; les patriotes exaltés , réunis aux orléanistes , étaient bien aises d'avoir des motifs de signaler cette démarche des mi"nistres comniç. la répétition de ce qui s'était passé avant le *i4 juillet, et comme le prélude de nouvelles hostilités contre Paris.

Xa cour avait jeté les yeux sur le régiment de Flandre pour le faire venir à Versailles, parcequ'il s'était conduit à son gré jusqu'alors, et que M. de Lusignem % son colonel, membre de l'assemblée, était connu par son attachement au parti populaire.

Dès qu'à Paris on sut son arrivée , les alarmes commencèrent. Le bruit se répandit qu'on devait eolever le roi, et le. conduire à Metz; les compagnies de la milice bourgeoise de Versailles refusèrent de ratifier la réquisition de l'état-

* Le marquis de Lusignem , député de la noblesse de Paris aux états-généraux ^ fut un de ceux qui passèrent des premiers dans la chambre du. tiers-état. Cet officier avait peu de disposition à servir le parti de la cour , et Bo'n régiment , au 6 octobre , se montra accessible aux in- TÎtfttioas des Parisleas.

major, adressée à la municipalité; on alla jusqu'à proposer de s'opposer à main armée à l'entrée du régiment; mais ceux qui étaient bien aises de profiter de cette démarche de la cour pour opérer une révolution en sa faveur, se montrèrent peu opposés à ce qu'elle voulait faire, et le régiment entra. Les officiers et les soldats prêtèrent entre les mains de la municipalité le serment prescrit ; on remit à la garde nationale toutes les munitions et toute l'artillerie qui avaient, avec quelque raison, quoiqu'on en plaisantât beaucoup, inspiré de vives inquiétudes aux habitants de Pariis, sur l'emploi qu'on en voulait faire. Les agents de la révolution , les patriotes ardents, ceux qui, une fois lancés dans le nouvel ordre de, choses, voulaient s'y maintenir, firent tout ce qui dépendait d'eux pour gagner la milice bourgeoise , et la* détourner du parti de la cour. Us agirent de même à l'égard du régiment de Flandre, et leurs succès ne furent ni difficiles ni lents; les esprits étant peu disposés à agir contre l'assemblée , et à faire rétrograder la révolution du i4 juillet. On a beaucoup exagéré les moyens de séduction employés vis-à-vis de ce régiment ; on a parlé d'argent donné, de . gardes françaises déguisés en bourgeois , de filles publiques envoyées près des soldats pour les dé-

haucher, enfin on y a fait jouer un rôle principal à la faipeuse Theroigne de Méricourt , si célèbre dans la révolution '. La véritable séliuction, on né doit cesser de le répéter, consistait dans Ja haine et le mépris pour la cour , que les excès du ministre de Brienne avaient fait naître ; dans la connaissance des générosités prodiguées aux courtisans; dans l'amour de la liberté, que l'on

* C'était une jeune fille assez jolie, petite , mais bien faite, née au pays de Luxembourg ^ qii 'elle fut obligée de quitter, comme il arrive à toutes celles de son âge qui sont devenues mères. Elle vint à Paris en i;;88. Après avoir été entretenue par plusieurs bomtties , lasse de ce métier, et la révolution Texaltant comme tant d'autres, elle affuble sa jolie tête d'un petit chapeau à la Henri lY, et va se mêler à la foule de ceux qui assistaient aux séances de l'assemblée ou fréquentaient les réunions patriotiques. Dans cet état, ce ne sont pas des. aventures galantes qu'elle cherche; mais des occasions de signaler sonpatriotisme. L'abbé Sieyes fut celui des députés qu'elle affectionna le plus sous ce point de vue ; elle en parlait avec enthousiasme, mais n'aimait point Mirabeau : «son 9 immoralité, disait-elle, lui déplaisait;! c'était le mot commun contre le célèbre député. Mademoiselle Theroigne tenait chez elle un petit club où se rendaient entre autres Romme, depuis député à la convention, le jeune StrogôDoff, fils d'un des plus grands seigneurs russes, et le frère de l'abbé Sieyes , etc.

Elle avait quelque connaissance de notre littérature et

croyait trouver, et dont on ne jouit que quelques moments, dans l'entraînement général. Une parole , •n mot suffisait pour déterminer les soldats à suivre l'impulsion générale; et les filles publiques, quoi qu'on en ait si niaisement dit, jouèrent un bien petit rôle dans ces scèn€% tragiques. La cour n'ignorait ni ces dispositions , ni les intrigues des chefs de parti pour les mettre à profit ; elle pensa à les déjouer , et crut y réussir , en faisant présenter les officiers du régiment de

davait par cœur de 'nombreux passage» de nos meilleurs poètes. L'extrême activité de son caraetère, les mouve* ments dans lesquels son ardeur révolutionnaire la tenait continuellement lui firent perdre de ses agréments ; elle devint maigre, décolorée, et éprouva des désagréments publics ; on se permit de la fouetter au Palais- Royal, en 179^, précisément parcequ'ellè parlait contre les excès de cette époqve et se déclarait pour le parti modéré* Elle avait été enrojée par les patriotes 5 en 1790 , dans le pays de Liège pour y favoriser l'insurrection : mais les Autrichiens l'arrêtèrent et la conduisirent à Vienne, où elle fut mise en prhoq^ L'empereur Léopold II désira la voir, et lui accordif la liberté: elle revint >5n France, où elle se signala par des excès, qui l'ont fait détester. C'est elle qui §t assassiner Snleau dans la fournée du 10 août. Cette fille a été l'objet dé beaucoup de plaisanteries de la part des aristocrates^ Elle est morte iblle sur la fin de la révolution 9 dans une maison de santé où elfe afaft été placée.

Flaijdre à la famille royale ; on les admit au jeu de la reine , et à ces petites faveurs que prise tant la vanité française. Les gardes du corps , suivant un usage assez constamment observé dans les garnisons, voulurent donner un repas aux officiers du régiment de Flandre. Le désir d'unir dans le même esprit de fraternité et d'union les corps qui composaient la garnison de Versailles, d'établir entre eux un accord que les circonstances rendraient favorable aux vues de la cour , les engagea à inviter les officiers des cent -suisses, des gardes suisses, des chasseurs des Trois -Évêchés, et de la milice bourgeoise. Les gardes du corps demandèrent la grande salle de l'opéra , ils l'obtinrent.

Je ne répéterai point ici ce qui a été tant de fois dit des détails de ce trop fameux et imprudent repas, où le zèle, l'enthousiasme, la présence du roi et de la famille royale , et l'ivresse , donnèrent lieu à mille démonstrations peut-être injurieuses au parti national, déjà très irrité de la présence de ces réunions militaires.

Les journaux de Paris amplifièrent ce quî. s'y était passé ; ils insistèrent principalement sur le mépris de la cocarde nationale que se seraient permis tes convives; sur le scandale d'unç sorte d'orgie , pendant que le peuple n'avait point de

48o . ' MÉMOIRES

pain '. Comme il y avait du vrai dans ces réôts , quoique exagérés en plusieurs points, l'exaspération fut portée très loin, et dès lors se manifesta le désir d'aller à Versailles venger la cocarde nationale ', et réprimer la licence des soldats de la .cour: c'était l'expression populaire.

Ces explications étaient nécessaires avant d'en venir au récit des journées funestes qui nous occupent et à ce qui se passait dans l'assemblée nationale, où Mirabeau semble avoir joué un rôle entortillé, mais tel qu'il fallait l'attendre de la situation équivoque où il se trouvait placé dans ce moment.

Dans la journée du 5, on s'y occupait del'accep* tation donnée par le roi aux décrets constitutionnels, et de la réponse que S. M. avait faite à la demande de l'assemblée. M. Adrien Duport , un des plus ardents patriotes , observa que la réponse du roi n'était contre-signée d'aucun ministre , ce qui lui paraissait un moyen d'échapper à la responsa-

* Il h*est aucun coDtemporaio résidant à ceUe époque à Paris qui ne puisse aUester que cette considération excitait dans le peuple la plus violente irritation; et il n'est personne qui ne puisse remarquer qu'il en est de même toutes les fois que la cour ou les grands donneDt des festins somptueux en présence de la gêne ou de la misère du peuple.

bilité. Il trouvait aussi déplacé que le roi déclarât qu'en acceptant les décrets il avait eu égard au vœu présent des députés, et aux circonstances alarmantes qui les pressaient si fortement.

Le même député prit de là occasion de parler avec colère du repas des gardes du corps , et d'ajouter que, si l'armée qu'on voulait faire venir à Versailles y eût été, l'acceptation des décrets n'eût pas eu lieu. Plusieurs députés Bépondirent à M. Duport , et d'assez violents débats s'engagèrent successivement. • •

Ce fut alors (jûe Mirabeau,parfaitement instruit des mouvements de Paris , et qui prévoyait ceux dont Versailles pouvait êfre le théâtre, loin dé prolonger la discussion, chercha au contraire à l'abréger en ouvrant un avis modéré. •

« Avant , dit-il , de passer à la grande ques- » tion de l'acceptation du monarque , je crois » devoir dire un mot sur la question de circon- » stances qu'on vient d'élever peut-être avec plus »de zèle que de prévoyance. Je n'entrçrai pas » dans les détails auxquels on peut croire comme » hpmme, et non comme membre du souverain; » il s'est passé des jours tumultueux, on a vu des » faits coupables , mais est-il de la prudenCe de » les révéler?

»Le seul moyen que l'on doive prendre sur ïii. 5i . .

48a MÈMOIItES

cet ^jet , c'est de requérir qiie le pouvoir exécutif tienne les corps et les chefs des corps dans la discipline exacte qu'ils doivent surtout observer dans le lieu où réside le monarque et le souverain ; qu'il défende surtout ces festins prétendus fraternels qui insultent à la misère publique , et jettent des étincelles sur des matériaux trop combustibles.

■ Quant à l'acceptation qui vient d'être donnée , est-elle ou n'est-elle pas suffisante ? Il y a sur cela plusieurs observations à &ire : la première c'est qu'il importe souverainement au monarque, pour le succès de la tranquillité publique, que vos arrêtés soient acceptés, et que surtout ils paraissent l'avoir été volontairement. Je ne pense pas qu'il faille prier le roi de retirer l'acceptation qu'il vient de donner , mais seulement de l'interpréter, de donner enfin des éclairciscissements qui puissent satisfaire la nation.

h ly'assemblée a été autorisée à fixer le pouvoir constituant dans ses rapports entre la nation et son délégué. Si le roi persistât dans ses refus , bientôt le germe du patriotisme serait étouffé; et l'anarchie commence au moment où les peuples connaissent assez leurs forces pour sCapercevoir qu'on veut les comprimer.

» L'accession que vient de donner le roi fait

«naître des doutes sur ses sentiments. On craint » que le pouvoir exécutif ne veuille être indépçn- » dant, et il ne peut pas plus l'être du pouvoir V législatif que la volonté de l'action, et la tête »du bras.

»La réponse du roi n'est pas contre-signée du «ministre; elle devrait l'être, car' sans cela la Ipi » salutaire de la responsabilité sera toujours élu- » dée. La personne du roi est inviolable ; la loi »doit l'être aussi, et quand elle est violée, les » victimes ne peuvent être que les ministres. »

La modération de ce discours ne surprit que ceux qui ne connaissaient pas lé caractère de Mirabeau , et qui ignoraient les chances qui pouvaient résulter pour lui du grand mouvement qui se préparait; il fut décidé que le président irait demander au roi l'acceptation pure et simple des décrets , ce que sa majesté accorda dans la nuit du jour même , et au moment où tout Versailles était inondé des hommes et des femiïies venus de Paris.

Cependant Mirabeau, l'esprit occupé de ce qui se passait , et du résultat qui pouvait en être la suite , marquait une grande impatience de voir lever la séance. Il va se mettre derrière le fauteuil du président , c'était M. Mounier. « M. le ^président, lui dit Mirabeau , quarante mille

Malgré le désir de Mirabeau de voir lever la séance , elle continuait ; et vers minuit la salle se trouva remplie d'une foule d'hommes et sur* tout de femmes , qui demandaient du pain^ apostrophaient les députés, et portaient le trouble à l'excès. «Je prie M. le président, dit Mirabeau , » de préserver la dignité de la délibération , en i donnant l'ordre de £aire retirer dans les galeries » les étrangers répandus dans la salle. Ce n'est » pas au milieu d'un tumulte scandaleux que les «représentants de la nation peuvent discuter » avec sagesse ^ et j'espère que les amis de la li- • berté ne sont pas venus id pour gêner celle de 9 l'assemblée. » ( L'ordre du président (iit donné , et exécuté sans difficulté'.)

à la cause populaire, ou ne Yoit pas qu'ils se soient jar mais f»80ciés aux projets de mettre la nation dans les fers ; leur conduite en soutenant ou rétablissant le trône a été de'protéger les libertés et les droits du peuple firanpais.

* Les Ménunne$ du marquis de Ferrihresy V Exposé de la conduUe de MourUer, son Appel au tribunal de l'opinion publique , la Procédure du Châtelet^ peuvent, avec le Récit des événements des 5 et 6 octobre , qu'on trouve dans V Introduction au Moniteur, donner une idée de ces événements et des faits authentiques : nous ne parlerons pas des Mémoires de TVeber, très confus sur ee point;

Le président était allé au château demander itérativement unie acceptation pure et simple des décrets, et revint vers minuit au moment de l'invasion de la salle par le peuple. Il annonça que le roi avait accepté les déclarations des droits et les articles constitutionnels. « Cela donnera-t-il » du pain aux pauvres gens du peuple de Paris?» s'écrièrent une multitude de femmes placées dans les tribunes. On reprit la discussion sur les lois criminelles, mais plus pour prolonger la séance en attendant M. de La Fayette, que par auçui) autre motif. Un député étant monté dans ce moment à la tribune , et parlant sur l'objet de la délibération , fut interrompu par mille cris : Du pain 1 du pain ! pas tant de longs discours ! Alors Mirabeau , qui avait déjà fait retirer le peuple dans les galeries, se levant avec un visage sévère et d'un ton d'autorité. « Je voudrais bien » savoir , dit - il , pourquoi Ton s'avise de venir » troubler nos séances? b Toutes les femmes se mirent à crier bravo / et à battre des mains. Le calme se rétablit.

On sait que vers trois heures du matin , M. de

on pense' bien que M. Bertrand de Molleyille, dans son Histoire de la réi^okuion , les a peints avec le caractère et les idées qui caractérîseat ce grand et bel outrage.

La Fayette , trompé par de fausses apparences , et à^fui le toi avait refusé que les postes intérieurs du château fussent occupés par des grenadiers de la garde nationale parisienne , ayant assuré que tout serait tranquille pendant le reste de la nuit, qu'il avait^ pourvu à la sûreté extérieure du château, et à celle de la ville, l'assemblée se sépara. Le reste est connu et du domaine de l'histoire de la révolution ; lorsque nous en serons au 2 octobre de l'année suivante, époque où le rapport sur ces journées et leurs auteurs fut présenté à l'assemblée par M. Chabroud , on verra à quel point Mirabeau y fut compromis, et la défense brillante mais évasive qu'il prononça, et qui fut suivie du décret d'absolution.

La matinée du 6 fut orageuse, des meurtres, des attentats furent commis ; la faute que l'on fit faire au roi , d« ne point confier les postes intérieurs aux ' grenadiers nationaux, sans doute par respect pour les droits des gardes du corps , permit aux brigands de s'introduire dans les appartements, de violer l'asile du roi. Mais lorsque l'incursion eût été réprimée par l'arrivée de Mv de La Fayette et de ses soldats , qui sauvèrent les gardes du corps d'un massacre général , et ie palais de nouveaux malheurs , le roi envoya à

l'asseiôblée lui demander qu'elle vînt tenir ses séances au château, mesure qui pouvait rassurer la famille joyale contre les justes craintes qui la pressaient. « Je m'y oppose, dit Mirabeau; » il n'est pas de notre dignité , il n'est même pas • sages de déserter notre poste au moment où »des dangers, soit réels, soit imaginaires, sem- » blent menacer la chose publique. » Il y avait de la dureté mais de la raison dans cet avis; de très fâcheux" événements pouvaient être la suite d'un avis contraire; le peuple eût regardé le transport de l'assemblée chez le roi comme une trahison ; alors le siège du château devenait inévitable; la mêlée eût été terrible, tout eût été perdu; peut-être aussi que le parti qui comptait sur la fuite du roi , ou qu'il nommerait pour lieutenant-général du royaume le duc d'Orléans, aurait regardé la démarche que demandait la cour comme un grand obstacle à ses projets: mais pour qui connaît le peuple dans de semblables moments , le vrai danger était dans le soupçon de trahison de la part de l'assemblée, et dans la désertion de son poste ; on fit donc raisonnablement d'adopter l'avis de Mirabeau.

Tout fut calmé dans la journée du 6 , par la déclaration que fit le roi, que, sur la demande du peuple, il allait se rendre à Paris avec sa famille,

à la suite de l'armée parisienne; cette nouvelle ayant été portée à l'assemblée , Mirabeau se leva et dit : • Je pense que nous devons être rappro- 5 chés du monarque pour l'accélération de notre B ouvrage; je demande qu'il soit décrété que le

• roi et l'assemblée nationale seront inséparables » pendant la présente session ; et j'observe à l'asf semblée qu'une saine politique doit la détermi-

• ner à faire librement un acte d'une si grande B importance. » Cette proposition fut décrétée à l'unanimité.

Mirabeau venait de jouer un rôle un peu am-* bigu , mais où il s'était montré fort, et au-dessus des petits moyens des députés vulgaires. Pourquoi donc le trouvons-nous , dans la séance du lendemain 7 , recourant en quelque sorte à ces moyens , et cherchant à se signaler par une dénonciation futile contre un ministre qui le réfuta avec avantage.

M. Malouet s'était livré à des plaintes amères contre les journalistes , qui ne cessaient de répandre des calomnies et de signaler les députés qui leur déplaisaient à la fureur du peuple; il demandait que l'on prît des mesures de répression contre un semblable désordre; il invoquait également la sévérité de l'assemblée et des lois efficaces contre les attroupements, que

l'impunité multipliait d'une manière alarmante \

Mirabeau rçleva ce mot de calomnie , et, pour

justifier les journalistes inculpés , demanda que

l'assemblée reçût la dénonciation suivante qu'il

lui faisait : « Il est de notoriété publique qu'un

» ministre , et ce ministre est M. de Saint-Priest , a

B dit à la phalange de femmes qui demandaient

» du pain (5 octobre) : Quand vous n'aviez quun

9 roi, vous ne manquiez pas de pain, à présent

itque vou$ en avez douze cents, allez leur en de-

n mander. Je propose que le comité des douze

» informe sur ce fait. •

Il n'est pas aisé de deviner le motif qui suggéra cette boutade à Mirabeau; que pouvait^ il en attendre? M. de Saint-Priest était un. ministre estimé , un de ceux qui avaient partagé avec M. Necker les regrets de l'assemblée, lorsque , le 1 1 juillet , celui-ci fut renvoyé du ministère. Attaché au roi, il ne montrait pas la même horreur pour la révolution que ceux qui l'entouraient ; aussi M. de Lally-Tolendal écrivit-dl en sa faveur une justification qui repoussait l'attaque étrange de Mirabeau , et qui en montrait l'injustice et la déraison '. Quoi qu'il en soit du

' Séance du 9 octobre 1789.

> Observations du comte de Lalfy - ToknAil sur h

motif et de la réalité contestée du sujet de la dénonciation , Mirabeau eut le désagrément de la voir se ranger parmi celles , en grand nombre , qui étaient un véritable scandale aux yeux des véritables amis de l'assemblée. Voici la lettre que M. de Saint-Priest écrivit au président du comité des recherches, où Mirabeau avait adressé sa dénonciation :

i J'apprends , monsieur , que l'assemblée a

• reçu une dénonciation de M. le comte de Mi- » rabeau, qui , dit-on , a été faite en ces termes : » Un ministre,appelé M. le comte de Saint-Priest ,

• a dit lundi à la phalange des femmes qui lui

• demandaient du pain, Quand vous n'aviez qu'un »roi^ vous aviez du pain, aujourd'hui que vous 9 en avez douze cents ^ allez leur en demander; je » demande que le comité des recherches soit B tenu d'acquérir la preuve de ce fait. On m'a- •joute que cela devait être décrété le soir, et

• renvoyé au comité des recherches.

» Je crois, messieurs, devoir aller au-devant

leUre écrite par Af . le comte de Mirabeau au comité des recherches contre M. le comte de Saint-Priest, ministre d*état, Paris, Desenne, lo novembre 1789.

M. de Lally-Tolendal était à Lausanne lorsqu'il écrivit cette défense; il Tenyoja à Paris , où elle fut imprimée.

»de ces enquêtes, en ayant l'honneur de vous » déclarer authentiquement que le fait allégué «par M. de Mirabeau est controuvé', et que » je n'y ai pas fourni le plus léger prétexte.

»M. le comte de Mirabeau ne dit pas m'avoir » entendu , et j'aime à croire qu'il a été trompé » le premier. Je déclare sur mon honijieur , qui » m'est plus cher que ma vie , que je n'ai parlé » qu'aux femmes qui sont entrées dans l'OEil-de nbœuf; le roi m'ayant ordonné d'aller les en- » tendre et de leur répondre.

»Je crois bien avoir eu ceiit témoins, et je » doute qu'un seul réponde qu'il ait été mention » de l'assemblée nationale. Sur Ijl plainte que tes » cinq ou six femmes m'ont faite de manquer

I Mirabeau, dans ses lettres adressées au comité dés recherches , ne persiste pas à soutenir le propos des douze cents rois ; il penche pour cette version... «C'est du pain »que nous demandons, a dit l'une des femmes; le mi- » nistre a répondu : Le roi ne peut dans ce moment vous »en donner. Paris n'a point voulu des troupes; si vous nen aviez eu pour escorter vos comtois , ils n'auraient pas » manqué. Lorsque le roi pourvoyait l^ "ville de Paris, les ^i subsistances ne manquaient jamais ; aujourd'hui qu'il ne » s'en mêle plus , vous voyez où vous en êtes. » Ce discours est bien loin de l'énoncé de la dénonciation, et M. de Saint-Priest était bien sûr qu'on ne pourrait pas la prouver telle qu'on l'articulait. ^

de pain , j'ai répondu que le roi avait fait l'impossibie pour procurer des grains au royaume et à la capitide; que , lorsque les récoltes étaient mauvaises , il était bien difficile de pourvoir à la subsistance du peuple ; que Ion avait tiré des grains de tous les pays du mondé ; qu'enfin le détail de l'approvisionnement de Paris était, depuis deux mois , entre les mains de la ville, et que le roi et ses ministres y aidaient de leur mieux. Je ne me rappelle pas que cette conversation , dont j'ai sur-le-champ rendu compte au roi , ait roulé sur autre chose; mais je suis sûr, je le répète , qu'il n'a pas été question de l'assemblée nationale»: et d'abord, peut-on appeler une phalange de femmes les cinq ou six auxquelles j'ai parlé dans l'Œil-de-bœuf ? Je crois » que ceux qui ont fait ce rapport à M. le comte » de Mirabeau ont ignoré jusqu'au lieu de la l^scène^. J'ajouterai que, sans avoir Thonneur B d'être connu de lui , sans lui avoir parlé de ma •vie, j'aurais espéré qu'il aurait cru moins légè- » rement sur mon compte un propos choisi dans » ce qui s'est dît de plus trivial, depuis quelques » jours, par les gens qui voulaient «exciter le » peuple contre l'assemblée nationale ; peut-être

• aussi ma conduite précédente aurait-elle dû me

• mettre à l'abri de cette imputation. J'ai passé

•B beaucoup d'années au service de ma patrie , et f travaillé pour son bonheur et pour sa gloire. »Au reste, monsieur, je sais qu'un citoyen doit » être toujours disposé à répondre au tribunal » du public. Je viens , récemment , de confondre » une calomnie inventée contre moi à mon dis- » trict de Saint-Philippe-du-Roule. On avait tra- » vesti une de mes lettres ; mais l'original ayant » été produit , a parlé pour moi , et l'imposteur » a été démasqué. Ici, je réclame ceux qui m'ont » entendu dans l'OEil-de-bœuf ; et je crois , sans » cependant en être assuré , que M. le prince de » Poix et M. le duc de Liancourt étaient de ce » nombre. J'ofifre de prouver Valibi pour toute » autre conversation avec ces femmes.

• Telle est, monsieur, ma justification: elle » est faite à la hâte , mais je sais le danger des 9 premières impressions, et l'avantage qu'on peut » en tirer.

• J'ajouterai, monsieur, que je suis pénétré' » de respect pour l'assemblée nationale , et que

» je viens d'en donner une preuve , en refusaiit »de signer des .arrêts du conseil, depuis la date » de la sanctipR' que le roi a donnée aux droits • de l'homme , ayant jugé que ces formes sont » devenues interdites. Je ne dispute pas à M. le B comte de Mirabeau ses talents , son éloquence ,

»ses moyens, mais je ne le crois pas meilleur 1 citoyen que moi.

1 J'ai l'honneur d'être , etc.

nSigné, le comte de Sa.iht-Pbicst«

a Paris, le 10 octobre 1789.*

Ija dénonciation n'eut point de suite, soit que le comité n'en pût pas trouver de preuves , qu'on la jugeât inutile et sans objet , ou qu'enfin on voulût s'en tenir à la parole d'honneur de M. de Saint-Priest, qui démentait le propos; Mirabeau en fut donc pour s'être mal à propos avancé, et avoir fait un acte peu digne de sa puissance et de son ascendant dans l'assemblée.

Ce qu'il dit dans les débats du lendemain sur la formule de la promulgation des lois était plus approprié à son caractère et à son rôle de député. On avait proposé de supprimer la formule Louis^par la grâce de Dieu, comme contraire à la nouvelle constitution. « J'avoue , dit-il , -que je • ne vois aucun intérêt pour la nation , de chan- «ger dans la promulgation des lois les formes » anciennes qui sont analogues à des sentiments » religieux , lorsque ces formes ne peuvent avoir n de mauvaises conséquences. Sans doute celle- »ci, de notre certaine science, pleine puissance ,

heurte le bpn sens: une certaine science, qui sans cesse varie , essaie et se contredit ; une pleine puissance qui vacille, rétrograde et ne peut rien, R'appartient qu'à la chancellerie du despotisme. Mais cette toryociule , Louis , par la grâce de Diçu , considérée comme un sentiment religieux, offre un point de ralliement à toutes les nations ^t n'entraîne aucun danger,

4 Que pouçrait-on en conclure dans les iujétrêts du despotisme le plus imprudent, dans » les subtilités du despotisme le plus raffiné ? Si » les rois sont tels par la grâce de Dieu , les na^ » tiolis sont souveraines par la grâce de Dieu.

» Au reste , dans la promulgation des lois , on » peut tout concilier : d'abord tout préambule » doit en être banni ; on conçoit • en effet que » lorsqu'un seul ordonne en son nom , et d'après » sa volonté, il cherche à se rallier les opinions » en faisant l'exposé des motifs, vrais ou faux, qui » l'ont déterminé. Mais les représentants de la » nation parlent au ^om de la nation , et expri- >vment la volonté générale; il leur suffit de le » £aire connaître pour qu'on y obéisse , et ijs »n'orit pas besoin d'en déduire les motifà; voici » donc Tintitylé de la loi comme je le proposesrais : Louis , par la grâce de Dieu et la loi con-- . n stitutionnelle de l'état, roi des Français. » m. 3â

Cette rédaction fut adoptée cooime convena- Ue à une monarchie constitutionnelie.

' Les attentats du 6 octobre araient £ut une profonde impression sur les esprits ; ils avaient éloigné de rassemblée quelques .députés d'un mérite rare , parmi lesquels il faut placer MM. de i«ally-Tolendal et Mounier ; on voulait en connaître les auteurs et les instigateurs; le comité dfs recherches de la commune de. Paris recueillait des renseignements dans l'intention de les dénoncer au Châtelet, à qui on avait attribué la ccMinaissance des crimes contre la sûreté de Tétât et la révolution. Les patriotes conçurent des inquiétudes .de ces mesures qui s'exécutaient dans l'ombre ; on craignait que la cour ne s'en

servit pour se venger des députés dont elle avait à se plaindre ; Mirabeau et le duc d'Orléans étaient surtout indiqués. Des motions contre ce dernier se multipliaient, même au Palais-Royal; les journaux royalistes le signalaient dans ce même sens, et l'appelaient le hiro» du ^ix' octobre; ie parti opposé accusait ces feuilles et quelques libella de même espèce 4'étre payés pav la cour et par . M. de La Fayette *. On y peignait le prince comme

> Séance du i5 octobre 17^.

' Cette accusation de Ténalké est une des grandes er-

un traître qui n*aVait pris le masque du patriotisme que potir tromper le peuple et le faire servir d'instrument à ses .projçts ambitieux. Quelques feuilles publiques, d'un autre côté, éveillaient l'attention du peuple sur l'espoir que ses ennemis- avaient de se prévaloir de ces conjonctures pour effrayer les patriotes, en leur faisant craindre d'être enveloppés dans ce qu'ils appelaient la conspiration d'Qrlèam.

Cependant leff moiuvements opposés que produisaient ces soupçohs^ et ces inquiétudes pouvaient faire ap^préhender aux véritable» patriotes quelque explosion, dont la présence du duc d'Orléans aurait été le motif ou le prétexte. M. de

rears de la révolation , ou plutôt des ècrÎTaîûs qui s'eiD sont occupés. On a voulu que l'argent ait été la eause' des principaux troubles et malheuirs qui l'ont signalée. C'est ne pas connaître l'esprit de parti et la- rage dear faétions. Ils n'ont besoin ni l'un ni l'autre d'être eieité s par Fintérêt et par l'argent. La haine, la jalousie, le plaisir d'humilier ceux qu'on regarde comme ses ennemis^, voilà le mobile de$ grands événements révolutionnaires , des^ dénonciations , des poursuitfis , de l'acharnement du parti yâinqueur contre, le parti vaincu. L'idée que l'on conspire contre les institution» qui lui sont chères ^ suffît pour émouvoir la multitdde, et cent plooies anioiéês'dii 2èle le plus ardent, (jooique souvent le plusabsuVde, ap^ pellent sur la tête des prévenus, la mort ou la proscription :

5oo MÉMOIRES

La Fayette surtout, le seul homme, il faut le dire^ qui dans cette révolution ait. conservé constamment, le i^ème système, qui ne. fut pas toujours cependant à l'abri de Terreur, M de La Fayette fut inquiété de ces avant*coureurs de troubles , au point de se déterminer à provoquer l'ëloignement du prince, comme une mesure indispensable au rétablissement de la tranquillité publique, et, suivant quelques versions, de la sûreté de la famille royale. Il résolut donc de le faire sortir du royaume ; et cela était très aisé , dit M. Bertrand de Molleville, il ne fallait que lui (aire peur. Cette négociation ne traîna pas en longueur; on promit au prince d'en tenir les dé-

l^argent est bien peu de chose devant de pareils mobiles. Demandez à un démocrate pourquoi le moindre échec éprouvé par les patriotes lui ôtait le sommeil ? Informezvous d'un royaliste outré du motif qui lui faisait désirer qu'on donnât au roi le pouvoir de tout faire et de tout défaire? Depaandez à d'un et à l'autre pourquoi peines, soins > démarches, ne leur coûtent rien lorsqu'il s'agit de répandre, d'accréditer leurs opinions, et de Jivrer à l'exil, à l'échafaud même, quiconque ne pense pas comme eux? Y a-t-ii de l'argent là ? Plût à Dieu qu'il y en eût! L'honneur vendu et acheté est peu dangereux ; mais le fanatisme politique est un monstre qui dé* vore tout , et ne connaît de loi que ses fureurs et ses vengeances.

SUR MIRABEAU. 5oi

tails secrets, et on lui tint parole. Mirabeau seul en a fait connaître une.partîé dans les débats sur le rapport de la procédure relative aux 5 et 6 octobre.

« J'appris i dit-il , par la notoriété publique ,

• qu'après une conversation entre M. le duc

• d'Orléans et M. de La Fayette, très impérieuse 9 de la part de celui-ci, et très résignée de la part » de l'autre , le premier venai]; d'accepter la mi$- » sion , ou plutôt de recevoir la loi de partir pour » l'Angleterre. Au même instant , les suites d'une » telle démarche se présentèrent à mon esprit :

• inquiéter les amis de la liberté, répandre des » nuages sur les causes de la révolution , fournir » un nouveau prétexte aux mécontents , isoler de j» plus, en plus le roi , semer au dedans et au dé-

• hors du royaume de nouveaux germes de dé- » fiance , voilà les effets que ce départ précipite ,

• que cette condamnation san^ accusaj^ion devait » produire. Elle laissait surtout sans rival l'homome » à qui le hasard des événements vehiait de donner

• une nouvelle dictature, l'homime qui dans ce » moment disposait , au sein de la liberté, d'une » police plus active que celle de l'ancien re'gime ' ,

' L'auteur deces ménïoîres a administré krpoHce de Pairis pendant que' M. de La Fayette y jouissait de -tous

5o!i MÉMOIRES

> rhoimne qui par cette police venait d'accueillir f un corps d'accusation 3ans accuser , rhomme » qui en imposant à M. d'Orléans la loi de partir, » au lieu de le £siire juger et condamner , s'il était » coupable , éludait , par cela seul, l'invioliabilité

• des membres de l'assemblée. Je dis à M. de

• Biron, avec qui je n'ai jamais eu de relation » politique ', piais qui a toujours eu mon estime,

• et dont j'ai reçu plusieurs fois des services d'a- «ODoitié: M. d'Orléans va quitter, sans jugement, n le poste que ses commettants lui ont confié ; s'il «obéit, je dénonce son départ et m'y oppose ;

• s'il reste, s'il fait connaître la main' invisible

• qui veut l'éloigner, je dénonce l'autorité qui

les droits de sa place de commandant général ; il peut attester qu'il ne Ta jaimais tu solliciter d'actes arbitraires; qu'au contraire il se montra toujours un sincère et courageux défenseur de la liberté personnelle : c'est à lui qu'on dut la suppression des passe-ports et le rétablissement de la liberté de voyager qu'il demanda et obtipt à la séance du i^ septembre 1791, (|fMi|t Ijbs Français ont joui quelque temps.

' Il s'agit d'Armand , duc de Biron , connu aussi sous le nom de duc de Lauzun , dont les Mémoires , récemment imprimés, offrent, à s'en rapporter à lui , le tableau le plus déplorable de la corruption et des folies qui caractérisaient ia conr. IHeyeu du, m^éçhtil de fiirpn , colonel des gardef.iipenpfi^s , dont U sollicîiK YmnemeftA h f\^^

SUR MIRABEAU. 5o3

» prend la pkce de celle des lois : qu'U choisisse » entre cette alterxiatÎYe. M. de Biron me répon-^ » dit par des sentiments chevaleresques ; je m'y » étais attendu. M. d'Orléans , instruit de ma ré*> » solution, promit de suivre mes conseils ;mais dès » le lendemain , je reççis dans l'assemblée un billet » de M. de Biron. Ce billet portait le crêpe de la » douleur, iet m'annonçait le départ du prince. » J'avoue que dans mon indignation je tins un » propos que le rapporteur aurait dû £aire conr » naître, pour avoir le droit de le taxer d'indis- B cret , et que je me permets moirméme de trouver « insolent. »

Le propos dont il est ici question est le même

ù la mort de son oncl^ , il était colonel des liussacds de LauzuD. Nommé en 1789 député aux états-généraux ^ il y montra toujours un grand amour de la liberté* Les événements -de la révolution rappelèrent successivement àii commandement des armées, où il montra de la bravoure^ du zèle et une grande pureté de conduite. Sa modératioD^ sa justice dans la guerre de la. Vendée , lui attirèrent la haine des sjcophantes qui désQlaient alors la France a^ gré des suggestions étrangères; ils le traduisirent au tribunal révolutionnaire, où il fut condamné à Téchafaud le 1*' janvier 1794* H est accusé dans la procédure du Cbâtelet relative au 6 octobre, d*avoir paru avec le duc d'Orléans au milieu* des brigandsi qui atsaîllivent ie ohftteau.

5o4 MÉMOIRES

que celui que le docteur LafiBsse , dans sa déposition % assura avoir été tenu par Mirabeau dans l'assemblée nationale, en montrant à ses voisins la lettre qui lui annonçait le départ du duc d'Orléans. « Tenez, lisez, leur dit-il, il est lâche

• comme un laquais ; c'est un j...fo.... qui ne » mérite pas la peine qu'on s'est donnée pour lui. » Mais le même témoin a aussi déclaré dans sa déposition, « que le duc étant déterminé à passer

• en Angleterre, Mirabeau, pour Ten détourner,

• lui avait dit qu'il n'y avait que des indices con-

• tre lui; que, sur cette observation, le duc d'Or-

• léans avait résolu de ne pas partir, et que Mi-

• rabeau était convenu avec lui de dénoncer » son départ ; que le jour où il devait faire cette » dénonciation , il avait reçu une lettre du duc

• d'Orléans conçue en ces termes : J'ai changé » fPavis ; ne faites rien ; nous nous verrons ce soir, »

Ces détails , sortis en partie de la bouche de Mirabeau même , ou constatés par une déposition judiciaire, montrent très évidemment l'existence de liaisons intimes et d'intérêts communs entre le prince et lui; ils expliquent aussi les changements survenus dans la fortune de

* Cinquante-cinquième déposition* de la procédure tiu Chftteiet.

SUR MIRABEAU. 5o5

Mirabeau, qui lui permirent dès lors de grandes dépenses.

Ces faits expliquent encore ce qui se passa dans TafFaire présente du duc d'Orléans. I^ promesse que lui faisait Mirabeau de le dénoncer à l'assemblée était un véritable service d'ami, puisque cette dénonciation, avant que la procédure fût terminée, tendait à le faire acquitter; aucune preuve juridique ne pouvant alors être produite contre lui , il n'existait que des indices qui ne suffisaient pas pour le faire condamner. Cette considération dut faire hésiter le duc et le porter à ne point partir. Mais M. de La Fayette, qui le faisait suivre et surveiller, instruit de ce qui se passait , prit vi^-à-vis de lui un ton plus absolu , lui montra le danger où il s'exposait, et lui signifia que Tordre du roi était qu'il partît incessamment. Il appuya cette instance du moyen le plus efficace pour que le duc la regardât comme de la plus haute imports^nce pour sa sûreté : il fit partir pour Versailles , le 1 3 octobre^ un officier de la garde nationale', qu'il chargea de demander de sa part à l'assemblée un décret qui déclarât qu'il n'y avait aucun lieu

* L'assemblée nationale était encore à Versaîlks; elle ne yint à Paris que le ig.

5o6 MEMOIRES

privilégié pour les personnes accusées de crinie de lèse -nation; et l'assemblée décréta sur-lechamp que les criminels d'état pourraient être arrêtés dans quelques lieux qu'ils fussent. Le duc d'Orléans alarmé ne balança plus, et le lendemain , à l'ouverture de la séance, le président annoncça que le prince demandait un passe-port pour aller en Angleterre remplir un ministère très pressé. Le passe-port fut accordé.

La position de Mirabeau va changer : il renonça dès ce moment à toutes liaisons avec les agents ou partisans du duc d'Orléans , perdu dans l'esprit de tous ceux qui l'avaient r^;ardé comme un appui , ou instrument de leurs projets ambitieux; son incapacité fut reconnue; s'il conserva encore quelque crédit à son retour d'Angleterre % ce ne fiit que parmi des hommes d'un rang inférieur et incapables de faire pour lui rien qui flattât son espoir toujours trompé jusque dans ses derniers moments '.

' Il fut de retour à Paris le ii juillet 1790.

* On sait que Iprsque le duc d*Orlèans, qui avait pris le nom de Philippe^EgalUé , fut mené à Téchafaud , le 6 noTembre 1795, la voiture mit plus de trois heures à faire le trajet du palais de justice à la place Louis XV. On voulait attendre le moment où Robespierre» alors toutpuissant et chef de la* terreur , sortirait du comité de sabu

Mirabeau touri^a donc encore une fois ses vues du côté dti gouvernement , dans Kntention de préserver l'état de l'anarchie où il craignait qu'il ne fût entraîné , et aussi pour ouvrir de nouvelles routes à son ambition et à sa fortune.

public, ce qui était vers les quatre heures du soir; il deyait être assaasÎQé en rentrant chez lui y une révolution opérée, et le duc passer de Féchafaud à la tête du gouv^nementé Le hasard youlut ^ue Robespierre ne sortit du comité qu'à six heures ; la charrette arriva sur la ptece Louis ^Y, ^t les hommes apostés » voyant que rien ne remuait, laissèrent guillotiner le duc sans aucune résistance. Hannand (de la Meuse), dans un écrit très curieux, imprin}é en 18149 a donné des détails qui confirment ce fait. Ce député à la convention avait appris beaucoup de choses secrètes dans ses fonctions de membre du . comité de salut public , où il fut appelé après le 9* thermidor. Il fut aussi l'un des commissaires envoyés au Temple pour s^informer de l'état et des besoins de l'auguste prisonnière, Madame; il mit le zèle et le respect conveqable dans cette mission. Je ne saurais omettre ici qu'Qartnand ( de la Aleuae ) est mort dans la plus affreuse misèrn et d'une munière déplorable* Un soir du mois de juillet 1816, il tomba de faiblesse et de besoin , à moitié mort, rue et vi^-à-vis Saiot-Gervais. Le commissaire de police appelé 1^ fit plaoer sur un brancard pour le conduire k l'HôtelTPleu, mais il expira avant d'être arrivé à rbospice. Son corps fut rapporté et déposé à la Morgue. On trouva sur lui quelques papiers qui le firent cQnnailce.

5o8 MÉMOIRES

Vers les premiers jours de novembre de cette année, il vit M. de Montmorin , tant pour lui faire part de ses vues et offrir ses services au roi, que pour participer, sans doute, à la munificence royale , dans la disposition des fonds confiés pour cet objet au ministre.

11 parati qne ce malhiiureux ayait adressé une pètitioo pour demander du secours à Madame , en lui rappeknt sa mission auprès d'elle ; on en trouva des frag;ments déchirés dans sa poche. * Un nommé Lenotr , écriyain public , Tint le réclamer et lui fit donner la sépulture chrétienne. Harmand Tiyait chez ce brare homme et à ses dépens depuis quelque temps, et ce ne fut que le chagrin qu'eut le premier de ne -pouvoir s'acquitter de ce qu'il devait à son modeste bienfaiteur, qui le détermina à s'éloigner et à errer dans Paris pendant trois jours, jusqu'à ce qu'il tombât d'inanition.

Harmand avait montré du courage et des principes d'honneur dans la convention , mérite bien supérieur à celui de combattre à la tête d'un bataillon.

Il paraîtrait qu'un peu d'inconduite , d'incurie et de nonchalance a causé son malheur ; mais il méritait qu'on vint à son secours. Il a laissé une femme et deux enfants;

Il avait été membre du conseil des anciens soùs la république , préfet du Bas-Rhin et ensuite de la Mayenne sous Bonaparte, professant toujours des principes de justice, et défendant la liberté des individus contre la rage des partis. H ayait voté le bannissement du roi : on sait ce que ce mot signifiait.

SUR MIRABEAU. 5o9

Comme en tout Mirabeau avait l'esprit vaste et q'aimait point les projets vagues , il parla au comte de Montmorin de la nécessité où se trouvait le roi d'avoir dans son conseil un homme qui , comme lui, eût une influence marquée sur ses collègues dans l'assemblée , sur l'opinion publique et dans le parti populaire. M. de Montmorin lui promit de s'en occuper . et de parler au roi, et fit remettre au comte une somme assez considérable sur le fonds des dépenses secrètes'.

M. de La Fayette venait de rendre un service signalé à la cour , en éloignant le duc d'Orléans , qui lui donnait. de l'inquiétude. Cependant la reine ne l'aimait pas ; elle avait remarqué en lui , et cela n'avait pas été bien difi&cile , un grand désintéressement , une conviction ei»tière sur la révolution, l'amour de la liberté, et le dévouer ment le plus sincère à la Constitution : il n'y avait guère de transaction à faire avec un pareil homme. Mirabeau , avec son génie ardent , ses

^ Talon , lieutenant ciyil de cette époque, gagna beaucoup d'argeùt à ce métier ; c'était lui qui distribuait aux agents secrets du roi les sommes qu'on leur accordait. On verra au procès-verbal dressé à la mort de Mirabeau, que son domestique avait reçu de M. Talon iS^ow Jr, pour le mois de M. le o^mte. Mais 'c'était en avril 1791.

5io MÉMOIRES

grands moyens , son ambition , son orgueil , lui parut plus propre à ses vues : elle le préféra à M. de La Fayette.

Elle était, et avec raison^ lasse des projets incertains et des imprudences des zélés du château , et pensait qu'il y aurait plus d'utilité à mettre dans les intérêts du roi des hommes du bord opposé \ Tant que M. le duc d'Orléans fiit à Paris , ses liaisons plus ou moins étroites avec Mirabeau pouvaient donner des inquiétudes à la reine pour s'attacher à celui-ci ; mais son exil en Angleterre, et le témoignage pubUc du mépris cpt'en avait fait Mirabeau , rompaient toute espèce de liaison entre eux. Mirabeau était libre, et son ambition pouvait le pousser à faire un effort en faveur de la monarchie, et à prêter son appui au roi , si la porte lui était ouverte aux places du gouvernement : celle de ministre était la seule qui pût lui convenir , et qu'il fat dans les vues de la reine de lui donner.

Le roi, qui suivait les conseils de son épouse, ne fut pas loin d'adopter cette idée ; elle était appuyée du suffrage de M. de Montmorin : mais

> Voyes les Mémoires de madame Gattip&n 6t ceux de Weber , qui, sur ces faits de l'intérieur, sont des témoins croyables.

SUR MIRABEAU. 5ii

l'on tient de ce ministre que le roi fut le premier à douter que l'assemblée voulût le permettre ; car il île sufSsait pas que Mirabeau fût ministre i il fallait encore qu'il conservât son poste dans l'assemblée: c'était une conditio;n sans laquelle tout arrangement devenait inutile. Mirabeau lui-même, comme le remarque judicieusement madame Staël , n'aurait pas été homme k sacrifier sa popularité et son pouvoir de député pour une place qu'il eût pu perdre et qui l'aurait laissé dans une nullité absolue ; il prit donc la détermination et l'engagement d'obtenir de l'assemblée une décision favorable à ses -vues et à celles du roi.

Nous le verrons bientôt s'occuper de ce projet ; ai^rétons-nous avant sur ia question des biens du clergé ;, où il se montra aussi habile sophiste qu'éloquent orateur, et où il conclut par une proposition insidieuse et de nature à ménager l'un- et l'autre parti , combinaison appropriée à sa position et à ses desseins.

Cette question des biens du clergé doit être mise au premier rang des plus importantes qui ont été agitées dan^ l'assemblée*. Je ne déciderai pas si l'on a toujours raisonné juste dans

' Séance du 5i octobre 1789.

5ia MÉMOIRES

ce grand débat , si la passion n'y a pas souvent dominé , et si des sophismes n'y ont pas pris plus souvent encore la place de la raison et de la justice. Je ne crois pas que Mirabeau se soit montré entièrement à l'abri de ce dernier reproche dans la discussion : il y a employé plus d'une fois la logique du jour , et des arguments qui n'avaient de force que celle de ceux, qui l'employaient. On aperçoit ici un orateur qui veut défendre une cause, bonne ou mauvaise, et prouver , non ce qu'il croit juste en soi , mais ce qu'il faut faire trouver juste, parcequ'il est utile qu'on le croie ainsi.

Mirabeau a prononcé deux discours dans cette grande question : je me bornerai au premier ; le second n'est qu'une réponse à l'abbé Maury , qui défendit mal les intérêts du clergé, en parlant en leur faveur comme il aurait fait au quinzième siècle , en oubliant qu'il est des arguments auxquels , dans un pareil sujet , il ne lui était plus permis d'avoir recours.

L'assemblée avait plusieurs buts dans son projet, celui de se procurer des secours pécuniaires par l'aliénation des biens de l'église , d'assurer la révolution par la destruction de toutes les corporations privilégiées , et surtout par celle du clergé , qui était le point de mire du parti do-

SUR MIRABEAU. 5i3

minant. Cette dernière peûséé était tellement celle de la majorité de l'assemblée ^ qu'elle f epoussa avec dédain l'oÉfce d'aliéneî* .une partie des biens ecclésiastiques , ceux des couvents surtout , pour payer les charges et dettes de llétat ; d'abandonner le reste à sa premièreMestination de salarier le culte , sans lequel il parait impossible qu'il y ait jamais un corps de nation régu-^ lier. Mais écoutons Mirabeau.

' « La question de la propriété des biens ducler- » gé est du nombre de celles qu'il importe de trai- » ter avec une religieuse lenteur , une scruputleujse sagesse, en la considérant sous tous ses

• rapports. Une foule de membres l'ont déjà dis- M cutée avec une solenqité digne de son impor- » tance; je ^e crois pas cependant qu'elle soit » encore épuisée.

» IjCs uns ne l'ont considérée que rlelativement 9 à l'intérêt public; mais ce motif, quelque grand

• qu^il puisse êtfe, ne suffirait pas pour décréter » que les biens du clergé appartiennent à la na- » tion , si l'on devait , par là , violer les- propriétés » d'uii grand nombre de ses membres. On vous » a dit qu'il n'y a d^utile que ce qui est juste , et ,

• certainement nous admettons tous ce principe. . » JiCS autres ont parlé de l'influence qu'aurait » sur le crédit public le décret qui vous est pro-

. • m. Dv>

5i4. MÉMOIRES

posé, ijle rimmense hypothèque qu'il offirirait aux créanciers de l'état % de la Confiance qu'il ressusciterait dans un moment où elle semble , chaque jour, se dérober à nos espérances ; mai$ gardez-vous encore, messietirs , de penser que ce motif fiût suffisant , si la déclaration que You vous propose n'était destinée qu'à sanctionner une usurpation. Le véritable cré(|it n'est que le résultat de tojLis les genres de confiance , et nulle confiance ne pourrait être durable là où la violation d'une seule , mais d'une immense propriété , menacerait toutes les autres. Plutôt que de sauver l'empire par un tel moyen , j'aimerais mieux , quels que soient lesdangers qui nous environnent, me confier uniquemeiit à cette providence éternelle qui veille sur les peuples et sur les rois , aussi n'est-ce pas uniquement sous ce point de vue que je vais envisager la même question.

» Ceux-ci ne l'ont traitée que di^s ses rapports avec les corps poli tiques,, que la loi seule fait naître, que la loi seule détruit , et qui , liés par cela même à toutes les vicissitudes de la l'égis-

* C'est une erreur , une hypothèque sur un bien national est une chimère, puisque le propriétaire ne saurait être exproprié. ^ *

SUR,MIRAJBEA.U. 5i5

• latiçn , âe peuvent avoir de propriétés assurées, » lorsque Jeur existence même ne Fest pas. Mais » cette considération laisse encore incertain le

• poiiitde savoir si , même en dissolvant le corps » dû clergé pour le réduire à ses premiers élé- » mentSy pour n'en former qu'une collection fl'in- » dividus et de citoyens , le biens de l'église ne » j^euvent pas être regardés conmie des propriétés » particulières, .^

9 Ceux4à ont di6cnté plus directement la ques- »tion, de la propriété; mais en observant que n celui qui possède à ce titre a le droit de dispo- 9 ser et de transmettre , iandis qu'aucun ecclé- }>sia$tique ne peut vendre; que le clergé, mênie » en corps, nq peut jaliéner ; et *que, si des indi- ».vidus possèdent des richesses , nul d'entre eux, » au moins dans l'ordre des lois , n'a le droit d'en » hériter : ils p'ont peut-être . pas senti que le )» principe qui met toutes tes prppriétés sous la » sauvegarde de la foi publique doit s'étendre »à tout ce dont un citoyen a le droit de jouir, » et que , sous ces rapports , là possession est » aussi un droit „ et la jouissance unCipropriété » sociale. > i .

» Enfin, d'autres ont discuté la même question, » en distinguant les fondations des biens eCclénsiastiques; ils ont .tâché de montrer qu'il n'est

5i6 MÉMOIRES

aucune espèce de ces biens à laqueDe le nom de propriété puisse conveçir. Mais ils n'ont peut-être pas assez examiné si les fondations ne devaient pas continuer d'exister, par cela seul que ce sont des fondation!^ , et , qu'en suivant les règles de nos lois civiles , leurs auteurs ont pu librement disposer de leur fortune , et faire des lois dans l'avenir.

• C'est /messieurs, sous ce dernier rapport que je traiterai la même question. Ou vous a déjà cité , sur cette matière , l'opinion d'un des plus grands botnmes d'état qu'aient produits les temps modernes ; je nç puis ni l'approuver intérieurement , ni la combattre ; mais je crois devoir commencer par la rap^ler.

«Il n'y a aucun doute, disait-il , sur le droit incontestable qu*a le gouvernement dans l'ordfe civil , le gouvernement et l'église dans l'ordre de la religion, de disposer des fondations anciennes, d'en diriger les fonds à de nouveaux objets, ou miçux encore, de les supprimer tout-ài-fâit L'utilité publique , la loi §u- » prême' ,. ne doit être balancée, ni par un respect

. ' il est inutile de faire rt;marquér ces sophismes au lecteur ; c'est pour en avoir accrédité de semblables que la révolution n'a enfanté qu'utiè servitude nouvelle, telle .qu'on pourrait regretter Pancienae. .

» superstitieux pour ce qu'on appelle intention » des fondateur^ , comme si des particuKers'igno** » rants et bornés avaient eu le droit d'enchaîner »â leur volonté capricieuse les générations <jiu » n'étaient point; encore, tii par la crainte de bles- »sér les droits prétendus de certains corps, «comme si les corps ' particuliers avs^ient quel- » ques droits vis-à-vis de l'état. Les citoyens ont «des droits et des' droits sacrés pour le corps B même de la société : iU existent indépendam- » ment d'elle; ils en sont les élériients nécessaires, » et ils n'y entrent que pour se mettre avec tbus »les droits sous la protection de ées mêmes lois » auxquelles ils sacrifient leur liberté. Mais les^ » corps particuliers ^'existent point ni par eux- » mêmes ni ^pour eux : ils ont été formée par la «société , et ils doivent cesser d'être, au'monient 9 où ils cessent d'être utiles. Concluons qu^aucbn • ouvrage dés hommes ri*est fait p'our l'immor- » talité. Puisque les fondations , toujours mufti*- , »pliées par la vanité, absorberaient, à la longue, » tous les fonds et toutes les propriétés p£(rti- »culières, il faut bien qu'on puisse à la fin » les détruire* Si tous les hommes qui ont vécu Devaient eu un beau tombeau, il aurak bien » fallu, pour trouver des terres à cultiver , ren- » verser ces monuments stériles, et remuer les

5i8 MÉMOIRES

• cendres des morts pour nourrir (ies vivants^

• Pour tnoi , messieurs , je distingue trois sortes » de fondations : celles. qui ont été faites par nos

• rois , celles qui sont l'ouvrage des corps et des

> agrégations . politiques ; et celles des simples

> particuliers.

> Lies fondations de nos rois n'ont pu être faites » qu'au nom de la nation. Démembrement du i domaine de Tétat , ou emploi des revenus pu- » blics et des in^ôts pay.és par les peuplés ,* voilà

• par quelle espèce de bieds ils s'acquittèrent »d'ùn grand devoir ; et, certainement, la plus

> grande partje des biens de l'église n'ont pas «(l'autre origine. Or, outre que les rois ne sont » que les organe» des peuples , outre que les na- » tions tont héritières des rois , qu^elles peuvent

• reprendre t^out ce que ceux-ci ont aliéné, et » qu'elles ne sont nullema[it liées par ces àugus^ 0 tes* mandataires' dé leurs* pouvoirs , il est de » plus évident que les rois n'ont poini: « doté les » églises dans 1^ même sens qu'ils ont enricM la «noblesse, et qu'ils ont voulu pourvoir à une » dépense publique. Comme chrétiens et chefs » de l'état , » ils doivent l'exemple de leur piété ; » mais c'est comme roSs que leur piété a été si » libéralçt

»On a déjà dit que la nation avait le droit de

» reprendre les domaines de la couronne , par «cela seul que, dans le* principe, ces bietis ne «seraient consacrés qu'aux dépenses communes » de la royauté ; pourquoi donc la nation ne pour- »rait-elle pas se déclarer propriétaire . de ses » propres biens ^ donnés eh son nom pour le « service de l'église ? Les rois ont des vertus pri^ » vées , mais leur justii^e et leurs bienfaits appar- » tiennent uniquement à la nation.

»Ce que je. viens de dire des fondations des »tois, je puis le dire également de celles qui à furent le résultat des agrégations politiques : » c'est de leur réunion, que la nation se trouve » formée, et elles sont solidaires entre elle», 9 puisque chacune doit , en partie , ce que la na- » tion doit en corps. Qr , slt est vrai que l'état » doit à chacun de ses membres les dépenses du » culte; s'il est. vrai que la religion soit au nom- » bre des besoins qui appartiennent à la société » entière , et qui ne sont que les résultats de cha- »cune de ses parties en particulier, les^ mbnu- 1 ments de la piété des corps de l'état ne peu- ») vent plus , dès lors , être regardés que comme 0 une partie de la dépense publiquel

» Qu'ont fait les agrégations politiques lorsu qu'elles ont bâti des temples , lorsqu'elles ont 9 fondé des églises ? elles n'ont payé que leur

5ao MÉMOIRES

portion d'une dette commune; elles n'ont acquitté que leur contingent d'une charge nationale ; leur piété a pu devancer un plan plus uniforme de contribution ; mais elle n'a pu priver la nation du droit de l'établir. Toutes les fondations de ce genre sont donc aussi , comme celles de nos rois , le véritable ouvrage , c'està-dire la véritable propriété de Fétat.

» Quant aux biens qui dérivent des fondations faites par de simples particuliers, il est également facile de démontrer qu'en se les appropriant sous la condition inviolable d'en remplir les charges , «la nation ne porte aucune atteinte au droit de propriété ni à la volonté des fondateurs , telle qu'il faut la supposer dans l'ordre des lois.

»En effet, messieurs, qu'est-ce que la pro-

• priété en général? c'est le droit que tous ont » donné à un seul de posséder exclusivement une » chose à laquelle, dans l'état iiatiu*el^ tous 9 avaient un droit égal; et d'après cette définition » générale, qu'est-ce qu'une propriété particu- » lière ? c'est un bien acquis en vertu des lois.

» Je reviens sur ce principe , parcequ'un honnorable membre (l'abbé Maury), qui a parlé, BÎl y a quelques jours sur la même question, ne

• l'a peut-être pas posée aUssi exactement que

SUR MIRABEAU. Sai

» les autres vérités dont il a si . hîdiilèmeqt dé- » veloppé les principes et les caoséquences. Oui » messieurs , c'est la loi seule qui constitue là » propriété, parcequ^il «'y a que la volonté pu- » blique qui puisse opérer la renonciation tie » tous , et donner un titre comme un garant à la • jouissance d'un seul. . ' #

» Si l'on -se place hors de la* loi , que décou- B vce-t-on?^ ou tous possèdent, et dès- lors rien » n'étant propre à un seul, il n'y a point de pro- 9 priété ; ou il y a usurpation , et FusurpSition «n'est pas un titre; ou la possession n'est <}ue «physique, si l'on peut s'exprimer ainsi, ef dans «ce cas, aucune loi ne garantissant une telle » possession , on ne saurait la considérer comlne » une propriété civile.

. » Telles sont, messieurs , les fondations ecClé- » siastiques. Aucune loi nationale n'a constitué » le clergé en corps permanent dans l'état ;. au- » cune loi n'a privé la nation du diroît d'examiner Ds'il convient que les ministres de* sa religion » forment une agrégation politique existante par ielle7même, capable d'acquérir et de posséder. » Or , de là naissent encore deux conséquent «ces : la première, c'est que- lé clergé, eii accep- » iasït ces. fondations, a du s'attendre que la nation 9 pourrait un jour détruire cette exûitence cotn-

i muue et politique , sa^s laquelle il ne peut rien

• posséder ; la segonde , c'est que tout fondateur •a dû prévoir également qu'il iie pouvait nuire

• au droit de Fa nation;. que le dergé pourrait » eesser d'être un jour dans l'état; que la collée- » tion des <t^ciers du culte n'aurait plus alors » ni propriété di^ncte , ni administration sépa- »réey*et qu'ainsi aucune loi ne garantissait ta » perpétuité-, des fondations dans la formé précise «qu'elles étaient établies.

«Brenez garde, messieurs, que si vous n'ad- » n^Qttiez pas ces principes , tous vos décrets sur »)es biens de là noblesse, sur la contribution

• proportionnelle, et sur l'abolition de ses pri- » vHéges , ne seraient plus que de vaines lois. » Lorsque vous avez cru que. v6s décrets siu* ces » importantes' questions ne portaient point at- » teinte au droit de propriété , vous avez été fon- >> dés sur ce que ce nom ne convenait point à

• des prérogatives et à des exendptions que la

• loi n'avait point sanctionnées, ou que l'inXéré.t » public élait forcé de détruire. Or ^ les mêmes » principes ne s^ppliquént-ils pas aux fondations » particulières de l'égUse ? .

» Si vous peitsez que des fondatews , c'est-à-

• dire de simples .citoyens, en donnant leurs D biens au clergé, et le clergé en les recevant,

SUR MIRABEAU. SaS

0 ont pu créer un corp^ dans l'état , fui 'cbnner » la capacité d'acquérir , priver la nation du droit » de la dissoudre , la forcer d'admettre dans son » sein , comme propriétaire , un grand corps à » qui tant de 'sources de crédit donnent déjà tant »dè puissance 9 alors respectez la propriété du »> clergé; le décret que je proposa y .porterait » atteinte.

nMais si, malgré les fondations particulières, » la nation est restée dans tous ses droits ; si vous «pouvez déclarer que" le cleFgé n'est pas un

• ordre, que le clergé n'est pas un corps, qfie le «clergé, dans une nation bien organisée, ne doit

• pas être propriétaire , ï\ suit tle là que sa pos-* «session n'était que précaire et momentanée; que » ses biens n'ont jamais été une véritable prp- » priété; qu'en les acceptant des fondateurs, c'est » pour la religion , les pauvres et le service des «autels qu'il les a reçus, et que l'intention de » ceux qui ont donné les biens à l'église ne sera » pas trompée, puisqu'ils ont dû prévoir que Tad- » ministratiôn de ces biens passerait en d'autres » mains , si la nation rentrait? dans ses di:oits.

«Mon objet n'a pas été . de montrer que le » clergé dût être dépouillé de ses biens , ni que «d'autres citoyens, ni que des acîquéreurs dus- « sent être mis à sa placé ; je n'ai pas entendu

Sii4 MÉMOIRES

• non plus soutenir que les créanciers de Télat «dussent être payés par les biens du clergé, t puisqu'il n'y a point de dette plus sacrée que » les frais du culte , Tentretien des temples et les

' » aumônes des pauvres; je n'ai pas voulu dire » non plus qu'il fallût priver les ecclésiastiques 9 de l'administration des biens et des reveniis , «dont le produit leur doit être assuré; ehl quel » intérêt aurions-nous à substituer les agents du » fisc à des économes fidèles , et à des mains tou- » jours pures, des mains si souvent suspectes? »Qu'ai-je donc, messieurs, voulu montrer?

• une seule chose : c'est qu'il est et qu'il doit »être de principe 'que toute nation est seule et » véritable propriétaire des biens de son clergé. » Je ne vous ai démandé que de consacrer ce » principe , pafceque ce sont les erreurs ou les » vérités qui perdent ou qui sauvent les nations. «Mais en même temps, afin que personne ne

• pût douter de la générosité de la nation fran* » çaise envers la portion la plus nécessaire et la «plus respectée de ses membres, j'ai demandé » qu'il fût décrété qu'aucun curé, même ceux des » campagnes , n'auraient pas moins de douze » cents livrés. » *

Malgré la modération de cette conclusion , il était évident que Mirabeau avait établi les prin-

cipes qui opérèrent dans la suite la vente* des biens de l'église , et qu'en raisonnant d'après la généralité ^€S maximes qu'il avait établies, on ne dut s'arrêter à aucune espèce de bfen»; at^ssi tcms furent-ils aliénés indistinctemeitf ; mais ce n'est pas. ici le lieu de nous étendre sur çeiiijet; il .est' du ressort de l'histoire de la révolution , etcen'e^t pas elle que j'écris iei. . -; '

. Je reviens au?t démarches de Mirabeau , et à ses tentatives pour l'exécution de ses projets.

Kous l'avons vu prendre l'eiigagemejit avec la cour de faire' admettre les ministres avet voix consultative dans l'asseuiHée. S011 pi^ojet était connu ; tout fut donc disposé de la ^art des patriotes au moment où il prendrait là parisle pour faire sa motion; mais s'il ne réussit, pas dans soir dessein, on ne peut lui lefusep d'avofr h^ilement prépai'é les esprits, et d'avoir amené avec art et adresse sa proposition ; le lecteur en jugera par ce qui se passa à la séanô'e du 6 no\^mbrë. Il y parla d'abord 6ur l'établissement d'ux^e caisse nationale prpposée par le comité des finances , sur la rareté du numéraire , les besoiMs du trésor , et la nécessité de mettre la dette publique à l'abri de chances fâcheuses, en en confiant la direction à cette caisse changée de payer les créanciers de l'état ; tous sujets^qui lui permet-

Sue MÉMOIRES

tarent de présenter . des idéefr sinc^ profondes et utiles , au œoii^s clairement énoncées et mises à la portée d& tout le nionde. Ce discours, un des inieuflLËadls. qu'il ait prononcés, semblait n'avoir pour but que d'en . Tenir au développement de sa pe.Qsée principal^.

« Messieurs , dit-il, si les orages qu'élever ré):a- ' » bli^sement de notre liberté sont inévitables , ■ ^'ils ^vent peut-être à donner aux lois consti- • tutionnelles dopt nous nous occupons un degré IL de sagesse que le calme et le défaut d'expérience » ne ndus suggéreraient pas , les désordres qui se » multiplient dans nos lances sont loin de nous »x>(ïrir aucune compensation; il en est même l'.dont l'aggravation - peut* enfin rendre tous nos '» travaux * inutiles , et de ce nombre le plus fâ- » cheux est sans contredit la disparition du nunmér^re^

t Une nation'habituée à l'usage du numéraire, «Uùe liatJon qUe de grands malheurs ont rendue » défiante sur les moyens de le suppléer , ne peut A pas en être privée longrteihps sans que le trou- ■ ble ne s'introduire dans toutes ses^ transactions, »sans que leâ e£Ebits des individus pour le sou- » tenir ne deviennent. de plus en plus ruineux, »et ne ^préparent de grandes calamités. >»

Mirabeau s'a^açhe ici à montrer que la dis-

parition du*nuinéraire, lies gènes dans les transactions et la difficulté de pourvoir aux subsistances tenaient au discrédit des billets de la caisse d'escompte , contre laquelle il contin^l'ak^ciMne guerre qu'il lui a déclarée; passan^bsuite 41^ formation d'une caisse nationale , proposée* par Je comité des finances, il lui attribue les plu$ grands avantages d'ordre et de crédit. . ,

« Une caisse nationale^ dit-il , uniquement des- » tinée à -la dette .publique , et dirigée sous l'in- 0 spection immédiate de la nation , est un était blissetheirt indiqué par la nature des choses ; » une fois dotée de revenus, destinés au paiement jide la dette,: c'est au pouvoir eiécutif à.la pro- ■ téger dans la perception de ses deniers. Sa cbmp- » tabilité annuelle à l'assemblée nationale;, et les . » surveillants qu'elle lui donnera, en assurent un t emploi toujours conforme à leur destination.; » nulle crainte à .cet égard ne serait raisonnable»

» Cette caisse devient en quelque sorte IfL pro- » prîété des créanciéi's de l'état ; ils aquièrent le » droit de. la défendre ; ils peuvent suivre , pouy » ainsi dire, jour à jour, son administration, et

• voir prospérer les jmesures qui assurent leur

• remboursement. Il y a plus,* les créanciers de » l'état pourront en quelque sorte actionner la B caisse nationale , toutes les fois qu'ils auront

• à s'en plaindre. Nul ministre, nul proposé, » nul commis ne sera à redouter pour eux. On 9 ne pourra plus mettre l'état au rang de ces déji bîHujPS (^^n ne peut pas contraindre, coiitre » lesquels ^P -n'ose pas murmurer. Ce çhangew ment dodnera désormais au crédit des motifs i qu'il n'a encore nulle part.»

Mirabeau croyait-il cette caisse ausû utile qu'il* le disait? croyait-il aux avantages qu'il lui attribue? voulait-il tranquilliser les capitalistes et. les créanciei^ pour qui il marqua toujours une prédilection particulière ? votilait^il par là offrir à ses amis et à ses partisan; la perspective d'un établissement qui ofifHrait des places lucratives et agréables à ceux qui y seraient nommés;, et dan9 le choix desquels il aurait pu avoir de l'influence ? pu tout le grand développement où il entre sur les principales branches de l'administration avait-il pour objet de donner une haute idée de son talent et de «es ressources , si une fois il était au ministère ? ou plutôt n'était-il pas mù par tous ces motifs à la fois, et surtout le dernier, qui était le véritable but de son discours.

Après donc avoir parcouru le cercle des besoins publics, et fait le tableau de la situation de la France, il reprend ainsi:

«J'ai dit , messieurs , que nous marchions à

» graads pas vers le retour de la paii et du bon n ordre , vers le rétablissement des forces de Tem- » pire. J'en ai pour garants tous les témoignages » qui nous viennent des provinces ; leur confiance » dans l'assemblée nationale n'est point affaiblie ; » elles nous rendent plus de justice qu'on vou- » drait nous le persuader; elles placent sans cesse » à côté de la lenteur de nos travaux , et des fré- »quentes inter4ruptions qu'ils éprouvent , les » difficultés que nous avons à surmonteî*. Les n provinces, voyant notre zèle, notre dévouement » pour les vrais intérêts de la nation , nptre fernae » résolution de ne pas abandonner, sans le con- » duire à sa fin , le grand ouvrage qu'elle nous a t confié , jusqu'à ce qu'aucun effort, aucune con- » juration ne puisse les renverser.

» Pourquoi faut-il que de tristes malentendus » entre l'assemblée nationale et les ministres aient adonné lieu à un mémoire public' dans lequel, » en repoussant une responsabilité qu'ils ont mal

' C'est du Mémoire des ministres du roi adressé à VaS'

semblée nationale le a4 octobre 1789, et imprimé à Hmprimerie royale , que Mirabeau entend parler ; il est signé de Pancien archevêque de Vienne , du comte de la Tour- Dupîn, de l'archevêque de Bordeaux, du maréchal de Beauvau , du comte de Montmorin , du comte de la Lu-

53o MÉMOIRES

» interprétée , ils ont répandu des alatmes capa- » blés de produire les maux mêmes qu'ils exa- » géraient. »

9 Étendons un voile . sur ces déplorables mé- » prises , et cherchons les moyens de mettre fin i à toutes ces contradictions , qui ne cesseront de

• s'élever aussi long-temps que les ministres du » roi seront absents de l'assemblée nationale.

• Tous les bons citoyens soupirent après le >» rétablissement de la force publique ; et quelle «force publique parviendrons-nous à établir, si »le pouvoir exécutif et la puissance législative, se

• regardant comme ennemis, craignent de discu- » ter en commun sur la chose publique ?

-» Permettez, messieurs, que je dirige un in- »stant vos regards sur ce peuple, dépositaire «d'un long cours d'expériences sur la liberté! » Si nous faisons une constitution préférable à la

• sienne , nous n'en ferons pas une plus généra- » lement aimée de toutes les classes d'individus i dont la nation anglaise est composée ; et cette

zerne , de M. Necker , et du comte de Saint-Priest ; il j est question surtout des difficultés que les troubles et TembaiTas des finances ont opposées aux mesures du gouvernement pour assurer les^ subsistances du royaume , et de Paris en particulier.

SUR MIRABEAU. 53i

i rare circonstance vaut bien de notre part quel- » que attention au:ii^ usages et aux opinions de la » Grande-Bretagne.

«Jamais, depuis que le parlement anglais existe, iil ne^ s'est. élevé une motion qui tendît à en ex- » dure les ministres du roi ; au contraire , la na- »tion considère leur présence non seulement » comme absolument nécessaire, mais comme un > de ses grands privilèges : elle exerce ainsi sur » tous les actes du pouvoir exécutif un contrôle 9 plus important que toute autre responsabilité.

»Il n'y à p^ un membre de l'assemblée, qui » ne puisse les interroger. Le ministre ne peut » pas éviter de répondre : on lui parle tour à tour ; 1 toute question est officielle , elle a toute l'assem- » blée pour témoin : les évasions , les équivoques »sont jugées à l'instant par un grand nombre » d'hommes qui ont le droit de provoquer des » réponses plus exactes; et si le ministre trahit » la vérité , il ne peut pas éviter de se voir pour- » suivi sur les mots mêmes dont il s'est servi »dans ses réponses.

»Que pourrait-on opposer à ces avantages? » Dira-t-on que l'assemblée nationale n'a nul be- » soin d'être formée par les ministres ? Mais où » se réunissent d'abord les faits qui constituent » l'expérience du gouvernement ? N'est - ce pas

53a MÉMOIRES

dans les mains des agents du pouvoir exécutif? Peut-on dire que ceux qui exécutent les lois n'ont rien à observer à ceux qui les projettent, ou qui les déterminent ? Les exécuteurs de toutes les transactions relatives à la chose publique , tant intérieures qu'extérieures, ne sont-ils pas comme un répertoire qu'un représentant actif de la nation doit sans cesse consulter ? Et où se fera cette consultation avec plus d'avantage pour la nation, si ce ifest en présence de rassa[nblée ? Hors de l'assemblée , ce consultant n'est plus qu'un individu auquel le ministre peut répondre ce qu'il veut , et même ne faire aucune ré|ponse. L'interrogera-t-on par décret de l'assemblée ? Mais alors on s'expose à des lenteurs, à des délais, à des tergiversations , à des réponses obscures , à la nécessité enfin de multiplier les décrets , les chocs , les mécontentements, pour arriver à des éclaircissements qui, n'étant pas donnés de bon gré , resteront toujours incertains. Tous ces inconvénients se dissipent par la présence des ministres dans l'assemblée. Quand il s'agira de rendre compte de la perception et de l'emploi des revenus, peut - on mettre en comparaison un examen qui sera fait sous ses yeux ! S'il est absent, chaque question qu'il paraîtra nécessaire de lui

^ adresser deviendra l'objet d'un débat , tandis »que, dans l'assemblée , la question s'adresse à » l'instant même au ministre par le membrie qui i la conçoit. Si le ministre s'embarrasse dans ses i réponses, s'il est coupable, il ne peut échapper » à tant de regards fixés sur lui ; et la crainte de » cette redoutable inquisition prévient bien mieux »les malversations que toutes les précautions » dont on peut entourer un ministre qui n'a ja-

• mais à répondre dans l'assemblée. Dira-t-on » qu'on peut le mander dans l'assemblée ? Mais le » débat précède, et le ministre peut n'être pas » mandé par la pluralité , tandis que , dans l'asjiseml^ée, il ne peut échapper à l'interrogation 9 d'un seul membre.

• Où les miinistres pourront-ils combattre avec » moins de succès la liberté du peuple ? où pro-

• poseront -ils avec moins d'inconvénients leurs » observations sur les actes de législation ? où » leurs préjugés, leurs erreurs, leur ambition, » seront-ils dévoilés avec plus d'énergie? où con- » tribueront-ils mieux à la stabilité des décrets ? » où s'engageront-ils avec plus dé solennité à leur » exécution ? n'est - ce pas dans l'assemblée na^ xtionale?

«Dira -t- on que le ministre aura' plus d'in*nfluence dans l'assemblée que s'il n'avait pas le

•» droit 4'y siéger? On serait bien en peine de le prouver. L'influence des ministres , lorsqu'elle ne résulte pas de leurs talents et de leurs vertus, tient à des manœuvres, à des séductions, à des corruptions secrètes; et si quelque chose peut en tempérer l'effet, c'est lorsque, étant membres de l'assemblée, ils se trouvent sans cesse sous les yeux d'une opposition qui n'a nul intérêt à les ménager.

• Qu'on me dise pourquoi nous redouterions la présence des ministres. Craindrait-on leurs vengeances ? craindrait-on qu'ils marquassent eux-mêmes leurs victimes ? Mais on oublierait que nous faisons une constitution libre, et que si le despotisme pouvait supporter des assemblées nationales permanentes , il les remplirait d'espion^, auxquels les hommes courageux n'échapperaient pas mieux qu'à la présence des ministres: ce sont les lois sur la liberté individuelle qui nous affranchiront du despotisme ministériel. Voilà le vrai, l'unique palladium de la liberté des suffrages.

• Non, messieurs, nous ne céderons point à des craintes frivoles , à de vains fantômes ; nous n'aurons point cette timidité soupçonneuse qui se précipite dans les pièges par la crainte même de« les braver.

» Les premiers agents du pouvoir exécutif sont » nécessaires dans toute assemblée législative^; » ib composent une partie <les organes de son

• intelligence. Les lois discutées avec eux devien- » dront plus faciles; leur sanction sera plus as- » surée , et leur exécution' plus entière. Leur, prévsence préviendra les incidents, assurera notre

«marche, mettra plus de concert entre les deux * f pouvoirs auxquels le sort de l'empire est confié. » Enfin on ne nous demandera pas de ces inutiles » comités, où se compromet presque toujours la » dignité des représentants de la nation.

» Je propose donc, en me résumant, que l'as- » semblée décrète :

» 1** Que sa majesté sera suppliée de dépêcher

• incessamment auprès des États-Unis, comme 0 envoyés extraordinaires, des personnes de con- » fiance et d'une suffisante capacité pour récla- »'mer , au nom de la nation, tous les secours en 9 blés ou en farines quelles pourraient obtenir, »tant en remboursement des intérêts arriérés, »dont les États lui sont redevables, qu'en ac- » quittement^d'une partie des capitaux.

» a"* Que le comité des finances proposera le nplus tôt possible à l'assemblée le plan d'une 9 caisse nationale , qui sera chargée dorénavant »du travail des finances relatif à la dette publi-

» que , dlen faire ou d'en diriger les paiements , »de percevoir les revenus qui seront affectés à » ces paiements , et , en général , de tout ce qui » peut assurer le sort des créanciers d^ l'état , af- »fermir le crédit, diminuer graduellement la » dette, et correspondre avec les assemblées pro- 9 vineiales sur toutes les entreprises favorables à

• l'industrie productive.

»3'' Que les ministres de sa majesté seront

• invités* à venir prendre, dans l'assemblée , voix » consultative , jusqu'à ce que la constitution ait

• fixé les règles qui seront suivies à leur égard. »

De nombreux applaudissements se font entendre; la discussion s'eQgage î les deux premiers articles du projet sont ajournés, et l'on' renvoie au lendemain à s'occuper du troisième.

Tous les véritables amis d'une liberté constitutionnelle en désiraient le succès ; tout ce que Mirabeau venait de dire était parfaitement vrai, et si le choix du roi l'eût appelé au ministère dans le cas du* succès, il n'y a pas à douter qu'avec la popularité dont il jouissait, et qui n'avait reçu encore aucune atteinte dur8\J)le, il n'eût sauvé la France des fureurs des partis, de celles des factieux du dedans et de celles des ennemis du dehors.

DansU séance du 7, ses adversaires combat-

tirent avec plus d'acharnement la proposition qui en faisait l'objet. On vit avec peine un député de mérite, ami.de là liberté, M. de Lanjuinais, aujourd'hui pair de France , proposer ï Tappui de l'opinion contraire une rédaction insidieuse , ainsi conçue : « Les représentants de la nation ne

• pourront , pendant la législature dont ils.seront «membres, ni pendant les trois années suivan- » tes , obtenir du pouvoir exécutif aucune place-^ » pension, avancement. » Un autre député, M. Blin, avait demandé « qu'aucun membre de l'assemblée

• ne pût dorénavant passer au ministère pendant 9 la durée de la session. •

Le trait était directement dirigé contre Mirabeau dans cette nouvelle rédaction , car la première question était de décider si les ministres du roi pourraient avoir voix consultative dans l'assemblée; il ne pouvait s'agir de savoir si le roi pourrait prendre ses ministres dans l'assemblée, puisqu'on en avait des exemples dans les archevêques de Vienne et de Bordeaux.

Ce fut donc alors que Mirabeau monta' à la tribune et dit :

«Messieurs, la question qu'on vous propose pest un problème; il ne s'agit que de faire dis- » paraître l'inconnue, -et le problème est résolu. »Je ne puis croire que l'auteur de la motion

(M. Blin) veuille sérieusement faire décider que l'élite de la nation ne puisse renfermer un bon ministre; ([ne la confiance accordée par la nation à un citoyen doive être un titre d'exclusion à la confiance du monarque ; que le roi , qui j dans des moments difficiles , est venu demander des conseils aux représentants de la grande famille, ne puisse prendre le conseil de tel, de ces représentants qu'il voudra choisir; que l'assemblée nationale et le ministre doivent être tellement divisés , tellement opposés l'un à l'autre , qu'il faille écarter tous les moyens qui pourraient établir plus d'intimité, plus de confiance, plus d'unité dans les. desseins et dans les démarches... Je ne ppis croire non plus que l'on veuille faire cette injure au ministère , de penser que quiconque en £adt partie doit être suspect, par cela seul; à l'assemblée législative , et que trois ministres déjà pris dans le sein de cette assemblée « et presque d'après ses suffrages , aient fait sentir qu'une parei^e promotion serait dangereuse à l'avenir...

• Je me demande d'ailleurs à moi-même, estce un point de constitution que l'on veut fixer? Le moment n'est point encore venu d'examiner si les fonctions du ministère sont incom-

SUR MIRABEAU. ôSg.

» patibles avec la qualité de représentant de la » nation , et ce n'est pas sans la discuter avec

• lenteur qu'une pareille question pourrait être » décidée,

• Est-ce une simple règle de police que l'on n veut établir? Il est alors une première loi à la- » quelle il faut obéir , celle de nos mandats ^ sans

• lesquels nul de nous ne serait ce qu'il est; et » sous ce rapport il faudrait peut-être examiner «s'il dépend de cette assemblée d'établir pour.

• cette session une incompatibilité que les man- » dats n'ont pas prévue , et à laquelle aucun dé- » puté ne s'est soumis.

• l^iîdrait - oi\ défendre à chacun des reprév^^tant^ de donner sa démission ? Notre liberté » serait violée.

•Voudrait-on empêcher celui qui aurait don- » né sa démission d'accepter une place dans le » ministère ? .

» C'est la liberté du pouvoir exécutif que l'on

• voudrait limiter.

» Voudrait-on priver les mandants du droit de

• réélire le député que le monarque appellerait

• dans son conseil ? Ce n'est point alors une sim-

• pie loi de police qu'il s'agit de foire , c'est uit » point de constitution qu'il faut établir.

» Je me dis encore à moi-même : Il fut un mo-

54o MÉMOIRES

■ •ment où l'assemblée nationale ne voyait d'autre

• espoir dç salut que dans une promotion de » ministres qui , pris dans son sein , qui , désignés » en quelque sorte par elle , adopteraient ses me- » sures et partageraient ses principes.

» Jeme dis : Le ministère sera-t-il toujours as- »sez bien choisi pour que la nation n'ait aucun 9 changement à désirer ? Fût-il choisi de cette

• manière , un tel ministère serait-il éternel ? •

9 Je me dis encore : Le choix des bons ministres I» est-il si facile qu'bn ne doive pas craindre de

• borner le nombre de ceux parmi lesquels un

• tel choix peut être fait?

• Quel que soit le nombre des hommes d'état » que renferme une nation aussi éclairée que la » nôtre, n'est-ce rien que de rendre Inéligibles

• douze cents citoyens qui sont déjà l'élite de

• cette nation?

• Je me demande : Sont-ce des courtisans ou

• ceux à qui la nation n'a point donné sa con-

• fiance, quoique peut-être ils se soient mis

• sur les rangs poiu* la solliciter , que le roi de-

• vra proposer aux députés de son peuple?...

• Non, messieurs, je ne puis croire à aucune «) de ces conséquences, ni, par cela même, à l'ob- •jet apparent de la motion que Fon vient de » vous proposer. Je suis donc forcé , pour ren-

SUR MIRABEAU. 54i

n dre honimage aux intentions de celui qui l'a j)fait€, de supposer que quelque motif secret le V justifie^ et je vais tâcher de le deviner.

»Je crois, messieurs, qu'il peut être utile

• d'empêcher que tel membre de l'assemblée » n'entre dans le ministère. 9 ^

• Mais comme', pour obtenir cet avantage » particulier , il ne convient pas de sacrifier » un grand principe , je propose , pour amende- »ment, l'exclusion du ministère aux membres » de l'assemblée que l'auteur de la motion pa-

• raît redouter, et je me charge de vous les faire n connaître.

• Iln'y a, messieurs, que deux personnes dans » l'assemblée qui puissent être l'objet secret de la » motion. Xes autres ont donné assez de preuves »de liberté y. de courage et d'esprit public pour »rassirfer l'honorable député; luais jl y a deux «membres sur lesquels, lui et moi, pouvons » parler avec plus de liberté, qu'il dépend de lui »et de moi d'exclure, et certainement sa mo- »> tion ne peut porter que sur l'u^n des deux.

» Quels sont ces membres ? Vous l'avez déjà » deviné, messieurs; c'est, ou l'auteur de la mo- » tion , ou moi.

l' Je dis d'abord l'auteur de la motion , pàrce- » qu'il est possible que sa modestie embarrassée

M. de Lameth, et bientôt le bruit se répandit que Mirabeau allait être ministre. MM. de Grillon , de Noailles, avaient agi auprès des principaux: membres , et leur avaient représenté que si un homme tel que Mirabeau joignait à la place de député celle de ministre , il dominerait l'assemiblée , et qu'aucun député ne jouirait plus d'aucun pouvoir. Pendant la déli}3ération , Barnave et MM. de Lameth l'avaient combattu , et Duport , un des chefs du parti révolutionnaire, lui avait reproché des vues ambitieuses et insisté sur la nécessité d'adopter le décret, qui passa.

La cour sentit que , pour regagner sa popularité et son crédit , Mirabeau allait se montrer plus attaché que jamais aux intérêts de la révolution ; elle crut dans son anxiété que , pour retenir les patriotes et Mirabeau lui-même par la crainte, il fallait faire suivre avec activité la procédure du Châtelet, et répandre dansle public que le gouvernement avait des preuves accablantes de la complicité de plusieurs députés dans les attentats du 6 octobre. Mais Mirabeau redoutait peu ces menaces , et sentait que toutes les fois qu'il combattrait sur le terrain de la révolution, et en faveur de ses principes, il triompherait. Nous allons donc le voir se livrer ostensiblement à ses travaux constitutionnels avec plus d'acti-

vite que jamais , jusqu'à l'époque où l'on discuta le drpit de paix et de guerre , et ce^le où le roi prit encore des engagements avec lui : donc le succèsr ne dépendait point de l'assemblée.

Je n'occuperai point le lecteur de la discussion qui eut lieu Je 1 5 et jours suivants , sur là division du royaume en départen)ents. Mirabeau y combattit le projet de Thouret, et proposa une division du territoire en départements formés d'après la population et la richesse des productions. On ne peut douter que Mirabeau n'aSt été aidé dans la réfutation du plan du comité, au nom duquel avait parlé M. Thouret ; il n'en est pas moins vrai que son travail est clair , savant m'éme, et pouvait être adopté sans inconvénients. Les débats furent ^ongs et multipliés sur ce sujet. Nous ne nous y arrêterons pas ; mais je n'engage pas moins le lecteur à en prendre copnaissancé,. et de le lire en entier dans les journaux du temps et surtout le Moniteur où il fut consigné en entier.

Parmi les nombreux ennemis que comptait Mirabeau, se trouvait, au moins suivant lui, M. de La Fayette. Depuis l'époque où ce général avait ei\ quelque sorte forcé le duc d'Orléans à s'exiler , il jalousait sa popularité^ et Craignait de lef voir s'élever à un poste prédominant dans l'état ; in. 35

il lui $upposait les intentions de profiter des souvenirs des JQumées d'octobre pour le perdre à la cour et dans te parti des patriotes honnêtes ; et il attribuait en partie à son influence les recherches que Ton &isait à cet égard , et les menaces dont Les orléanistes , et lui Mirabeau, étaient Tobj^;

M. de La Fayette fut donc pour celui-ci un adversaire puissant , et dans tous les projets qu'il proposa dans la suite au roi , nous verrons Mirabeau recommander avec le plus grand soin d'en éloigner M. de La Fayette, de lui laisser ignorer ce qu'on voulait Cure, ou de le tromper par de faux-semblants, précautions qui furent presque toujours infructueuses , parceque le général de l'armée parisienne iivditmillç moyens de connaître ce qui se passait k la cour, et les desseins des contre-révolutionnaires : c'est ainsi que dans les négociations entamées avec M. de Bouille par le comte de la Marck, il savait de quoi il s'agissait, et. le fond du projet de Mirabeau. Une pareille opposition au reste entre deux hommes de cette importance, ne tenait pas seulement à des jalousies de pouvqir, m^is* encore à leurs différentes mafttères d'envisager la révolution, i^jirabeau, qui y voyait une «lite d'événements favorables 4 son ambition , était bien décidé à les faire tourner

à son avantage, et à profiter de tout ce qui poiD^rait Cadrer »vec ses vues et ses moyen$,^ pon qu'il eût jatnaîs la volonté de déserter la cause de la liberté; on sait ces mots qu'il ait à la reine dans cette entrevue de Saint-Cloud , dont nous parlerons : « Dans tout ceci, madame; il n^ s'agit pas » de mettfe le peuple à la chaîne^ mais' de relever »le trône; » mais pârcequ'il pensait qu'on ne pouvait redonner du pouvoir au roi que par une autre marche, et plus d'union entre les ministres et la nation.

M. de La Fayette, né avec des. idées d\me entière liberté, instruit à l'école des Américains dans le système d'un gouvernenaent libéral, penchant de cœur vers Ta démocratie, tr avariait de bonn^ foi à Fœûyte de la cotistitutioii. Le projet qu'on lui a prêté d'avoir voulu être connétable de France n'est quune rêverie aristocratique et digne des Actes des dpdtre9'. Il était également opposé au parti jaco-

■ Tout le monde connaît cet ouvrage de Pcltier , Tau*» teur de Thistoire infidèle du' 10 août} c'était le plud gai et le j^lus mordant de tous les pamphlets aristocratiques qui parurent dans la révolution y les numéros en' sonr encore recherchés et lu^ aVec empressement. Mai6 puisque j'ai nommé ici Itt. Peltier, aujourd'hui et depuis'longt* temps en Angleterre , je dois à mes lecteurs de leur

bin et à celui des contre-révolutionnaires ; les royalistes le haïssaient surtout, parcequ'il ne partageait pas avec eux l'opinion que le désor-

rapporter une anecdote sur cet apôtre de rarislocratie. Ayant eu occasion de le Toir en 1814, H me parla beaucoup dé rempereur ou roi d'Haïti ( Salnt-Dotnîngue ) 9 dont il était à Londres l'envoyé, et qui lui donnait 1 5,000 fr. de traitement pour cette mission. 11 me vanta beaucoup les dispositions favorables de sa mafesté noire pour les Français ; dit que ce prince faisait de très grandes dépenses ; qu'il venait de faire acheter à Londres pour plusieurs millions de francs de bronzes, de tapisseries, de pendules, de beaux meubles pour orner son palais; que les Français auraient beaucoup à gagner à établir des relations de commerce avec l'île ; que Christophe P" le désirait. Il me demanda si l'on ne pourrait pas faire insérer dans quelque écrit accrédité un article à ce sujet ; je le lui promis; mais avant j'allai voir M. Planta, secrétaire de la légation anglaise à Paris; je lui demandai si M. Peltier était reconnu à Londres comme envoyé de l'empereur Christophe ; il me répondit textuellement : «Nous ne reconnaissons pas AI. Peltier , nous ne »le méconnaissons pas, mais nous le connaissons comme • tel. »

Ainsi voilà l'apologiste des aristocrates français , le chantre de la contre -révolution, métamorphosé en ambassadeur des nègres insurgés ou , ce qui est pis , de leur chef, moyennant 1 5,000 francs par an. M. Peltier s'occupe encore, je crois, de rapsodies^ titre qu'il a donné à une collection des siennes.

StJR MIRABEAU. 549

dre ramènerait Tordre, et qu'il valait mieux se ranger du bord de ceux qui favorisaient ledésordre, que de celui des constitutionnels qui perdraient la monarchie. Il n'avait pas moins

d'éloignement pour ceux qui, populaires à. la

tribune , étaient toujours en négociation secrète avec le gouvernenaent pour leur intérêt particulier. C'en était assez pour qu'il y eut une rivalité, une inimitié entre Mirabeau et M. de LJa Fayette. L'un, Mirabeau, remuait les passions et • entraîn'ait l'auditoire; M. de La Fayette ne parlait qu'à la raison et au jugement. Ces deux hommes ont été mal jugés par leurs contemporains, et le temps seul leur rendra justice.

Cette inimitié n'avait pas empêché qu'à la séance du 1 9 octobre précédent, jour où l'assemblée se réunit pour la première fois dans une des salles de l'archevêché à Paris, MM. Bailly et La Fayette étant venus, l'un au nom de la commune, l'autre de la garde nationale, offrir leurs hommages à l'assemblée, et promettre de veiller à la tranquillité des députés , Mirabeau proposât de voter des remercîmetits à ces deux * chefs du pouvoir municipal et militaire.

ff Deux de nos collègues , vous le savez, mes- » sieurs, ont été appelés par la voix publique à • occuper les deux premiers pmplois ae Paris,

55o MÉMOIBES

• l'un dans »e civil , Tautre dans le militeîre ; je » hais le ton des éloges ; j'éspère que nous appro-

• chons du temps où l'on ne louera plus que ' par le simple exposé des faits. . . Ici les feits » vous sont connus ; yons savez dans quelle sî-

• tuatîon, au milieu de quelles. difficultés, vrai-

• rnent impossibles de décrire, se sont trouvés ces » vertueux citoyens. La prudence ne permet pas

• de dévoiler toutes les circonstances délicates s, ; » toutes les crises périlleuse^, tous les dangers

» personnels , toutes les menaces , toutes les pei-

• nes de leur position, dans utie ville de sept

• cent mille âmes, toutes en fermentation, k » la suite d'une révolution qui a renversé toas

• les anciens rapports , dans un temps de trou- » blés et de terreur , où des. mains invisibles fai- » saient disparaître l'abondance , et combattaient » secrètement tous les soins , tous les efforts des » chefs pour nourrir l'immensité de ce peupte ,

• obligé de conquérir, à force de patience, les » morceaux de pain qu'il avaifdéjà gagnés par la » sueur. . .

» Je vous propose , messieurs , de voter des

• remercîments à ces d'eux citoyens , pour l?é- » tçndu« de leurs travaux et leur infatigable vi-

• gilance; on pourrait dire, il est vrai, que c'est »un honneur réversible à nous-niêmes, puî$que

SUR MIRABEAU. 55i

oce$ citoyens sont nps collègues, mais ne cher- » chons point à le dissimuler , nous sentirons un tt noble orgueil si l'on cherche parmi nous les » défenseurs de la patrie , les appuis de la liberté ; »si Ton récompense notre zélé en nous donnant a la noble préférence des postes les plus péril - » leux , des travaux et des sacrifices. ••

Ces dernières paroles pouvaient déjà laisser pressentir l'opinion et les vues que Mirabeau développa dans la séance où ensuite il denoandi» l'admission des ministres dans l'assemblée avec voix consultative , que nous avons vue plus haut; malgré sa jalousie cachée contre M. de La Fayette , le même motif le porta à louer ce chef de la garde parisienne , à lui donner le titre d^kamme vertueux en pleine assemblée; il voulait soutenir sa popularité en louant des horhmes populaires , et lever , peut-être , par cette apparence d'union, les difficultés qu'il redoutait dans son projet. C'est peut-être à ce motif encore qu^il faut attribuer l'oubli où il laissa , dans cet éloge , les membres dés deux assemblées électorales et des représentants de la commune de Paris à qui on devait l'ordre , la répression des excès qui auraient été bien plus nombreux , la police, le soin des subsistances et de la sûreté publique dans les révolutions du 1 5 juillet , des

55a TVIÉMOIRES SUR MIRABEAU.

jours suivants et du mois d'octobre. Pour la partie civile, M. Bailly n'était qu'un représentant passif dans ces grands événements , et les catastrophes du 1 5 étaient passés ; un pouvoir s'était établi , que MM. Bailly et La Fayette ne savaient qu'imparfaitement encore le résultat de l'insurrection.

Mais Mirabeau , en louant les assemblées du i4 juillet, les magistrats de la commtme, n'aurait s^s doute pas cru atteindre le but qu'il se proposait dans ce moment , ou , peut-être , étaitil comme beaucoup de ceux qui ont parlé sur la révolution, et qui ont ignoré ou méconnu les faits remarquables et les travaux intérieurs de la municipalité provisoire. On doit à cette autorité d'en avoir préservé les habitants de grands malheurs , et d'avoir présidé avec une constance admirable au maintien de l'ordre , autant qu'on pouvait l'espérer dans une pareille conjoncture.

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