III
d'ailleurs ce . ministre ue pouvait agir que très indirectement contre un tel adversaire, et son intérêt était de. i^ter neutre à son égard.
Mais une plus grande inquiétude naissait des manœuvres de ses ennemis en Provence et surtout de la noblesse , qui redoutait ses principes. Le rôle qu'il y joua depuis l'ouverture des élections jusqu'à sa nomination de député du tiersétat de la sénéchaussée d'Aix est un des plus remarqu^les de sa vie : il y fit paraître toutes les ressources de son esprit et l'art avec lequel il savait remuer les passions populaires ; on le força d'y avoir recours, et ceux qui commirent cette faute eurent long-temps à s'en repentir. Je vais le suivre dans cette nouvelle épreuve.
Le mouvement imprimé à toute la France par l'attente des états-généraux avait éveillé tous les intérêts, et surtout ceux de ces anciennes assemblées qui , sous le nom di états provinciaux % partageaient avec le gouvernement l'administration de l'impôt et quelques parties du régime politique dans l'étendue de leur ressort.
La Provence avait de ces états , la noblesse s'y montrait très jalouse de conserver les préroga-
^Teh queceux ide Languedoc ^ de Bpurgogne, de Provence, d'Artois.
SUR MIRABEAU. i65
tives attachées à son ordre , et redoutait les changements qui pouvaient y porter atteinte. C'est à cette prétention qu'il faut* attribuer tous les troubles qui accompagnèrent les élections à Aix et à Marseille, et les dén^arches que fit )Vfirabeau pour en profiter et les apaiser; après avoir été repoussé par les nobles , ceux-ci furent heureux de l'avoir en quelque sorte pour médiateur entre le peuple et eux. Mais n'anticipons pas sur les événements.
Les nobles craignaient en lui les maximes populs^res et ses dispositions hardies à appeler à leur défense les forceis de la multitude : de là le motif secret de son exclusion de la chambre de la noblesse aux états assemblés à Aix dans les premiers jours, de 1 789.
Pour en compreiidre les motifs apparents , il faut rappeler ce qui se passa à l'égard de Mirabeau dans cette occasion. Comme tou^ les propr^étaires de Provence y il avâijt été convoqué et invité à s'y trouver par des lettres des syndics des états , afin de prendre part aux affaires qu'on y traiterait *. Il devait y être question surtout de
■ Voyez V Adresse de Mitaheau à ht nation prû^erUdale , iifévrier 17B9. £Ue se trouve dans le recueil'de ses ouvrages publié eu 1791 par Étîeiïne Atejean ,^ devenu
protester contre les règlements envoyés par le roi pour la tenue des assemblées destinées à élire les députés aux états-généraux.
Quoique ces règlements ne parussent pas à Mirabeau aussi parfait^ qu'on aurait pu le dé* sirer , il y voyait cependant un germe de liberté politique et surtout une justice rendue au tiersétat dans le droit qu'on lui accordait d'envoyer aux états-généraux des députés en nombre égal à celui des deux autres ordres réunis , ce qui en était assez pour qu'ils fussent à ses yeux dignes de la reconnaissance publique, bien loin d'en demander, l'abrogation.
Attaquer leurs dispdisitions était donc déclarer la guerre à Mirabeau et le provoquer au combat. Aussi s'en expliqua-t-il ouvertement dans la séance de la noblesse du 2 1 janvier. On y proposait de protester contre le règlement du roi : c II m'est impossible, dit-il, non seulement d'ad- »bérer à la protestation qu'on nous propose, • mais encore de comprendre en quel sens elle » pourrait être utile , convenable , légitime.
» Utile : vous ne croyez pas que ces protesta-
comte Alejean, qui n'a point racheté^ par le soin qu*ii a doQoé à cette coUeotioD , le mauvais goût et le détestable style de la préface placée en tôte.
SUR MIRABEAU. i65
» tiens porteront le gouvernement à rétracter le • règlement provisoire de convocation. — Con- » venable : pourquoi la noblesse prôtesterait-elle » contre le vœu du monarque , contre le vœu de » la nation ? Vous parlez du Mémoire des priry^ » ces \ et moi , pour ne pas faire injure au sang » de l'auguste délégué de la nation , je vous ferai » observer, messieurs, (![ue la pluralité des prîn- » ces % surtout Monsieur y frère du roi , et le roi » lui-même , ont ouvertement professé d'autres » principes. Quand l'opinion publique n'aurait » pas sanctionné le vœu du monarque , ce vœu » ne. serait*il pas, messieurs, un grand motif pour » la npblesse de rester au moins en suspens? Enfin
' Ce fut en décembre 1788, pendant la tenue de la seconde assemblée des notables , que son altesse royale le comte d'Artois et les princes de la maison de Condé se réunirent et signèrent un Mémoire, qu'ils présentèrent au roi , et où, en s'éleyant contre la double représentation, du tiers , et d'autres dispositions proposées ^ ils peignaient l'état comme en péril si l'on n'adoptait point une autre marche. Ce Mémoire n'était signé ni de Monsieur y aujourd'hui sa majesté Louis XYIII, ni des ducs d'Orléans et de Penthièyre.
' Mirabeau ne peut entendre que Monsieur, les ducs d'Orléans et de Penthièvre ; ce qui ne ferait pas la plu* ralité; à moins d'y comprendre le roi Louis XVL (Voyez le ProcHrverbal de l'assemblée des -notables de- «788. ^
j66 MEMOIRES
»la protestation soumise à votre délibératiou » ne saurait être légitime. Comment en effet dou- » ter que le roi ne soit le convocateur naturel , » le président nécessaire, le législateur provisoire » des états-généraux ? L'érudition fautive des pu- »blicistes, les prétentions captieuses des corps, » les sophismes de ceux qui essaient de couvrir » d*un feint respect pour des règles qui n'existè- » rent jamais leur attachement intéressé aux abus »dont ils prévoient la fin, ne sauraient obsçur- » cir cette vérité ; car Féternelle raison veut que » l'assemblée nationale puisse seule s'organiser » régulièrement. Mais elle ne saurait s'organiser » avant de s'assembler; il faut donc que quel- » qu*un l'assemble et la compose provisoirement : » or le provisoire est à celui qui possède... En • protestant contre le règlement provisoire de » convocation , vous choquez tous les principes , » vous manquez au roi , vous violez les lois de a l'honneur : est-ce là le fait de la noblesse?
9 Mais, dit-on, il résulte du rapport de M. Nec- »ker' que le gouvernement veut faire opiner
' Voyez sur ce rapport Fouyrage de M. Necker, De la révolutionfrançaise ^ oik ce mioiBtre répond d'une manière claire et judicieuse au rabdcbage tant de fois ^allégué contre cet acte ionportant de son administration.
«par tête et non par ordre, et ce changement « dans la constitution entraînerait le bouleverse- «œent dans la monarchie. é. Je n'examine point »sll est constitutionnel d'opiner par ordre; je » n'examine point les conséquences que vous > en tirez , ce qui probablement sera l'objet d'une » sérieuse discussion aux états-généraux mêmes : » mais , enfin , si les états-généraux ordonnent » que l'on opine par tête , il faudra bien que nous » nous y soumettions ; et malgré ces grands mots, » que la Provence est un état uni au royaume ' » de France et non subalterne , nous sommes un » co-état, ou province de France. Si nous somme$ » un co-état , envoyons des ambassadeurs , trai* )»tons de puissance à puissance, et, en cas demé- » contentement, que les possédant fiefs proven- »çaux combattent les tégions fi:*ançaises^ c'est la
• guerre, et nous ne. traitons ici que de paix; » si nous sommes une province , obéissons à la » loi commune.
» Je suis effrayé , messieurs , de la carrière «qu'on veut nous faire parcourir ; on veut » que nous décidions , en quelques minutes ,
• des problèmes qui ont demandé des mois en- » tiers aux têtes les plus accoutumées aux affaires » publiques : et aux questions de constitution. fOn veut que, dans une délibération inopinée.
» hâtive, précipitée, nous prenioDS un parti » qui , s'il avait de Finfluence , nous rendrait
» l'objet des malédictions de la nation
» C'est par respect pour vous , messieurs , que • je m'abstiens de proférer aucun vœu, si ce n'est »de plonger dans l'oubli cette £sitale idée de » protestation. Mais si mon opinion n'est point » admise, je demande qu'elle soit inscrite sur » vos registres, »
La noblesse de Provence fut plus choquée que persuadée par les raisons solides que Mirabeau venait d'exposer ; elle persista dans sa protestation contre les règlements émanés du roi ; première preuve que , dans sa conduite politique , elle tenait pçu de compte de l'autorité royale , lorsqu'elle la croyait opposée à ses intérêts.
Ce début dans un systèçie contraire à celui des nobles accrut de beaucoup l'aversion qu'ils avaient pour Mirabeau, ou plutôt ce fut le motif réel qui les porta à l'éloigner de leur assemblée. Ce n'est donc ni à des considérations morales ni au mépris de sa personne qu'il faut attribuer la conduite qu'ils tinrent envers lui dans cette occasion. Il est également faux « que le comte s'étant » présenté pour prendre place aux états de Pro- » vence , on refusa dé l'admettre , quoiqu'il fut » originaire de cette province ^ •> comme l'a écrit
un ancien magistrat , quji aurait dû se garder de se rendre , dans un ouvrage très bien écrit , l'échp de faux bruits , d'allégations de partis et de conjectures hasardées '.
Ce fut la crainte seule que ses opinions politiques inspiraient , quoique conformes dans ce cas aux ordres du roi; ce fut sa popularité, qui donnait de l'assurance à ses démarches; en un mot , ce fiirent les principes de liberté qu'il avait toujours professés , qui lui suscitèrent des ennemis parmi les nobles de Provence, et réveillèrent de vieilles haines contre lui. On Cabala, on'intri-
' Al. Sallier, ancien conseiller au parlement, aujourd'hui maître des requêtes. Voyez ses Annales françaises y déjà citées.
On regrette que, dans un outrage de ce mérite, Tauteur ait adopté à la légère t«nt de préventions et d'idées hasardées , qu'il rattache toute la révolution à une prétendue conspiration d'Orléans ^ qu'il l'ait vue partout, sans en donner d'autres preuves que des bruits contradictoires ; qu'il aille jusqu'à en supposer le parlement dupe et agissant par son influence , et qu'il en fasse M. Necker le principal complice. Il ne lui aurait manqué , pour faire pendant à cette fable, que de dire, avec l'auteur allemand des Ca» ractères prussiens, que Mirabeau fit la révolution pour payer ses dettes; qu'à cet effet « il mit aux prises le pourvoir exécutif avec le pouvoir législatif, n
C'est ainsi que Brissot imagina son (romte autrichien.
gua , on répandit des libelles ; enfin on le força de recourir à des moyens factieux , sembialiles à ceux qu'employaient ses ennemis pour lui nuire.
Mirabeau , entré dans la chambre de l'ordre des nobles au commencement de janvier, n'ayant cessé d'y assister que le 8 de février, je dois faire connaître à mes lecteurs ce qui se passa dans cet intervalle.
Dès le 2 1 janvier il fit paraître dans l'assemblée un esprit propre aux grandes délibérations, lorsqu'on s'occupa des protestations dont on vient de parler. Les membres n'avaient point été prévenus du sujet de la séance , et ce n'était pas sans motif: les chefs du parti aristocratique
qui causa tant de désagréments à la reine, et qui n'avait de fondement que quelques conversations que cette grande princesse avait avec ceux de ses serviteurs qui lui appor-^ talent des nouvelles du dehors ; c'est ainsi qu'au rapport de AI. Sallier même on accusa M. de Miroménil, si estimable et si loyal , de tenir des conciliabules contraires à l'autorité du roi pendant la première assemblée des notables ; telles nous avons vu de nos jours des révélations d'cusemblëes secrètes , qui n'eurent d^ezistence que dans des discours préparés ou des protocoles. Qu'on \he nu reste les Mémoires de la iigue y on y retrouvera les mêmei erreurs de i'esprit de parti.
craignaient que la question ne fiit débattue et résolue à l'avance contre leur sentiment si on l'avait connue. Mirabeau dévoila cette manœuvre avec sagacité, mais en même temps avec l'adresse et Iç ménagement qu'il savait apporter dans les discussions publiques. « Je pense , dit-il , messieurs , » comme l'honorable collègue qui vient de par- » 1er ' , que les chefs de nos assemblées devraient 9 annoncer d'avance les matières de noa délibé- Y rations. Proposer de délibérer sans nul délai , » sur des points inopinés , ce n'est pas recueillir ))les suffrages, mais les surprendre. Un pareil » usage , lorsqu'il n'est pas l'instrument du des- » potisme , est là torche de la discorde , qui est » pour le despotisme tin puissant moyen de ren- » verser ce qui lui déplaît , d'extirper ce qui lui » fait ombrage, 'tels hommes qui se seraient pai-» » siblement rapprôcljés dans les discussions pré- » liminaires de la conversation se repoussent » dans une délibération publique et imprévue , » parceque personne ne veut avoir eu tort devant
' M. d*ÂlbertûS9 marquis de Bouc 9 issu d'une famille illustre dans les annales de Marseille, premier président de la chambre des comptes de' Provence, allié de Mirabeau par Louise Goret de Marignane^ mère de M. d'Albertas et tante de la comtesse de Mirabeau.
«beaucoup de témoins; l'irascibilité de lamour- » propre appelle la guerre là où la communauté » d'intérêts et plus encore la nécessité de leur » rapprochement eût négodié la paix ; en un mot , » messieurs , délibérer avec soudaineté ne con- 9 vient pas à des hommes occupés d'affaires graves » et publiques. »
Pouvait-on parler avec plus de modération et de retenue, et ne croirait-on pas entendre un homme que la peur ou l'impuissance force à tenir un langage de suppliant ? Tel n'était cependant pas le cas où se trouvait Mirabeau.
Non seulement l'assemblée ne fit point cette remarque , mais témoigna un grand mécontentement de cette espèce de censure de la conduite de ses officiers, et s'occupa bien moins des printcipes exposés par l'orateur que des moyens d'éloigner celui qui les professait. Elle les chercha dans un système que quelques membres firent enfin prévaloir, quoique contraire à l'ancien droit public et aux prérogatives de la noblesse de Provence. Tel est l'aveuglement de la passion , que , pour favoriser ses écarts et ses injustices , qu'elle présente comme utiles, elle viole les lois, ou les change au gré du pouvoir dominant.
La chambre établit donc que , pour en êti'e membre et pouvoir assister aux assemblées des
états, il ne suffisait pas qu'on fût noble, qu'il fallait encore être possesseur de fief. C'était tendre , par une voie détournée, à en éloigner Mirabeau , qui , quoique propriétaire de fiefs par substitution et contrat de mariage, n'avait ni la jouissance ni la possession actuelle d'aucun fief.
Outre la certitude d'exclure un-membre qu'ils redoutaient , à l'aide de cette innovation , les nobles possédant fiefs y voyaient encore un moyen d'interdire l'entrée des états aux autres nobles non possédant fiefs , qui se rapprochaient davantage des vues et de l'opinion du gouvernement: ils avaient en effet réclamé contre les prétentions exclusives des possédant fiefs et contre le système ancien de représentation qii'iis voulaient maintenir.
Tant de chicanes et d'obstacles n'altérèrent pas la persévérance de Mirabeau : il voyait dans la défense des non possédant fiefs l'intérêt de sa cause , il résolut dès lors de prouver le droit qu'avaient tous les nobles, d'assister aux états. C'étaient de nouveaux titres à la haine de l'assemblée; mais aussi de deux choses l'une : ^u il réussirait, et alors sa nomination par la chambre de la noblesse était sûre ; où il ne réussissait pas , et tous, les non posséds^nt fiefs se réunix^aient en sa faveur et concouri;'aient à ses projets ultérieurs
pour parvenir à se faire nommer par le tiersétat*
Dans un discours serré et' pressant ' , il soutint les intérêts de ceux-ci , s'attacha à montrer que le principe d'exclusion qu'on voulait admettre était contraire aux droits de la noblesse provençale, et que, si on l'admettait, les non possédant fiefs , ainsi exclus des états , seraient dans la pire des conditions politiques , et constitueraient une classe à part, traitée avec la plus injuste rigueur.
< Les nobles non possédant fiefs , sur la récla- » mation desquels nous avons à délibérer, forment »une grande partie de la noblesse provençale, » et ils ne jouissent cependant ni des droits du » tiers - état ni des prorogatives les plus impor- » tantes de la noblesse.; exclus de l'assemblée de » leur ordre par je ne sais quelle fiction de nos » règlements , ils ne tiennent au tiers-état par la » fortune que pour être appauvris. Exclus du » tiers-état par leurs propres prétentions , ou par »la défiance naturelle du peuple, leur influence »y s^ra nulle : ils ne pourront être, dans aucun » ordre, ni électeurs, ni éligibles, ni représèn- » tants , ni représentés*... Mon avis est donc qu'au
' Prononcé le aS janvier 1 789.
* I* serait difficile de dire pourquoi ce système a été
» lieu de nous montrer les adversaires de nos frè- » res au moment où ils commencent leurs justes » réclamations , nous remettions d'abord les no- »bles non possédant fiefs dans nos assemblées^
> puisqu'ils s'en sont plutôt retirés qu'ils n'en ont »été exclus y et que nous n'apportions aucun
> obstacle à ce qu'ils entrent avec notre ordre
> dans les états de Provence, qui seuls , lorsqu'ils » seront également assemblés et formés, peuvent, » après les avoir entendus , juger si leur admission » est ou n'est pas légale. »
Les possédant fiefs ne se rendirent pas à ces
suiyi dans notre législation constitutionnelle. Quiconque n'est pas riche d'à peu près 4o à 5o,ooo francs ne peut pas être électeur; il en faut 120 à i3o,ooo pour être éligible; le reste de la nation, savants 5 marchands, magistrats, anciens 'militaires, etc. , qui n'ont point cette fortune, quelque mérite qu'ils aient d'ailleurs, de quelque estime qu'ils jouissent, quelques services qu'ils aient rendus, ne sont rien, ne peuvent rien être dans la représentation nationale. L'ancien droit public français était plus équitable; la confiance seule des électeurs faisait la condition des éligibles ; on aurait trouvé injuste ej ridicule de refuser à une province la nomination d'un député parcequ'il n'aurait pas été possesseur de telle ou
telle fortune. Le bon sens , autant que le droit natiolttl, puisque droit national il 7 a, contraste, ce semble, avec une pareille disposition.
in6 MEMOIRES .
sages considérations : on aurait dit qu'il y avait un plan arrêté entre eux d'amener, par une ré3istance dépiaoée , des troubles 'en Provence, pour en rejeter la faute sur les nouvelles opinions et les partisans de la réforme électorale. La motion de Mirabeau fut donc repoussée. Cette défaveur, le discours qu'il avait prononcé, et qui fut rendu public , lui rallièrent les non possédant fiefs : il s'y attendait, et sut en profiter.
Les nobjes étaient donc loin de chercher à pacifier les esprits ; ils ameutèrent leurs partisans et encouragèrent les déclamations contre ceux dont ils venaient de repousser les réclamations. Mirabeau surtout fiit signalé comme un boute-feu qui allumait l'incendie , quand on savait qu'au contraire il venait de proposer des moyens de cfonciliation ; ils l'accusèrent de fomenter les troubles et de séduire la populace pour satisfaire son am{)ition.
Ces clameurs s'accrurent encore lorsque, quelques jours après , il prononça , dans la même assemblée de la noblesse , un nouveau discours , qui décida son exclusion , mais aussi assura son triomphe par les suites qu'eut cette démarche imprudente et injustç de la part des nobles.
A la séance du 3o janvier, au moment où ses adversaires le croyaient réduit au silence et dé-
courage par le rejet de sa motion en faveur des non possédant fiefs, il s'éleva avec force contre les vices de la constitution des états de Provence' : il dit que, dans Tétat actuel des choses, il n^y avait d'autre moyen d'y remédier que par la convocation d'une assemblée générale des trois ordres. Il lui paraissait démontré que, d'après la forme existante des états, les députés qu'ils enverraient aux^ états-généraux seraient en opposition avec toutes les lois et les principes d'une légitime représentation ' ; enfin , qu'il fallait surtout, dans la question qui s'agitait, décider que le troisième ordre enverrait des députés égaux en nombre à ceux des deux autres ensemble ;
' Je ferai peat-être plaisir à quelques uns de mes lecteurs eu leur indiquant, pour prendre une idée des états de Provence, V Introduction tai Dictionnaire de Pnhi*ence, par Bouché, ayocat au parlement d'Aix, depuis député du tiers-état de la sénéchaussée d*Aix aux étalsgénéraux, 4 ▼ol. in-4% Aix, 1787. L'auteur nous apprend qu'on voyait dans la salie des états de Provence un tableau représentant le tiers-état soutenant à lui seul un poids énorme, que la noblesse et le clergé touchaient à peine du bout des doigts.
' Les états envojrérent néanmoins à TiersjilHes une députation élue suivant la forme ancienne; ib roi rie voulut point la recevoir ni la reconnaître.
il terminait ainsi cet exposé , si peu du goût de ceux à qui il s'adressait :
• Messieurs, j'ai posé les principes d'une 9 représentation légale et légitime ; je les ai ap* » pliqués comme une mesure k nos états actuels ,
• et cette mesure ne leur convient sous aucun » rapport. Je me 6uis demandé à moi - même , «comme pour me tenir en garde contre mes
• conséquences , si les états ne pourraient pas du » moins délibérer d'une manière provisoire , et je » me suis convaincu qu'ils ne le pourraient pas.
I Quel est donc le parti qui nous reste à pren- » dre ? Un seul , messieurs, et je le regarcjie comme » le gage du salut et de la concorde; et certes j'ai » le droit d'en faire l'éloge , et je ne le puise pas >»daus mes propres idées, mais dans la volonté » publique y qui doit être ma loi , comme de tous » ceux qui m'écoutent. Je veux parler de la con- » vocation générale des trois ordres de la Pro- «vence, que provoquera votre magnanimité. » Oui , messieurs , que la nation provençale doive » ce bienfait à l'élite de ses gentilshommes ; qu'un •jour de méfiance et de discorde se change en •jour de reconnaissance et d'allégresse !
» Par quelle fatalité l'autorité législative a-t-elle
• perdu dans cette enceinte la confiance univer- »«elle qui fait sa force? et pouvons -nous croire
»au milieu des réclamations, des munxmres, et x> bientôt peut-être des malédictions, qu'il nofis » appartient d,e prononcer sur les destinées de la » Provence ? C'est dans ses états assemblés seuls » que cette grande question peut être décidée. » %
La chambre des nobles éclata en murmures les plus violents, en menaces contre l'orateur; ï^op discours devint le signal d'accusations , de dénonciations, et le commencement d'une guerre qui fut loin de se terminer au gré de ceux qui la provoquaient si légèrement.
Ce qui surtout irritait les nobles de la chambre , c'est que , par les propositions de Mirabeau ' et l'éclat qu'elles produisaient , ils se voyaient exposés à perdre l'effet d'une démarche sur laquelle ils comptaient. A force d'intrigues et de promesses auprès du tiers-état , ils étaient parvenus à le jeter dans une espèce d'irrésolution sur le maintien de ses droits , à opérer une sorte de rapprochement avec la noblesse , et à l'imir à elle pour demander l'abrogation des règlements du roi, et surtout de celui du 27 décembre, sur la double représentation du tiers : c'était au moment où Mirabeau venait de demander la convocation générale des trois états de la* -Provence, afin de décider les questions en litige.
0 L'accord était conclu , disaient les possédant
i8o MÉMOIRES
V fie£s et les prélats , réunis aussi dans leur cham-^ tbre % quand un ennemi de la paix est venu » la rompre par une motion incendiaire. » Mais Mirabeau était loin de s'e£Brayer de ces paroles injurieuses ; il savait qu'en refusant la convocation de l'assemblée générale des états de Provence après avoir protesté contre le règlement du roi y les deux premiers ordres s'exposaient à la haine du reste de la nation provençale, et que ^ s'ils ne cédaient pas , le dénouement finirait par une insurrection. En attendant , il leur répondit par une contre-protest§tion rendue publique , et où il renverse tout l'échafaudage élevé contre lui ?
« A qui donc , dit-il , ai-je laissé le droit de » douter que , dans l'engourdissement universel , » je n'eusse le courage de m'opposer à la paix de » la servitude et d'en faire gloire ? Mais les man- • dataires des communes mériteraient de grands t reproches si, contre l'intérêt du pays et le voeu » de leurs commettants , ils avaient laissé échap-
* Les deux premiers ordres youlaient choisir les députés aux états-géoéraux suivaut la forme et la quotité obseryécs à ceux de 1614 ; Mirabeau, le tiers-état et la majorité des pobles noo possédant fiefs youlaieot suivre le règlement arrêté au conseil, le 27 décembre 1788.
• 5 février 1789.
• per une seule occasion de faire les protestations » dont ils étaient expressément chargés \
> Qu'ai-je donc fait de si coupable ? J'ai désiré » que mon ordre fut assez habile pour donner » aujourd'hui ce qu'on lui arrachera demain; »j'ai désiré qu'il s'assurât le mérite et la gloire i>de provoquer l'assemblée générale des trois «ordres , que toute la Provence demande à 3 l'envi. Voilà le crime de l'ennemi de la paix ! » ou plutôt j'ai cru que le peuple pouvait avoir » raison... Ah ! sans doute un patricien souillé » d'une telle pensée mérite des supplices ! Mais »je suis plus coupable qu'on ne pense , car je » crois que le peuple qui se plaint a toujours rai- » son ; que son infatigable patience attend les » derniers excès de lV)ppression pour se résoudre »à la résistance; qu'il ne résiste jamais assez » long-temps pour obtenir la réparation de tous » ses griefs; qu'il ignore trop que, pour se rendre » formidable à ses ennemis, il lui suffirait de rester > immobile , et que le plus innocent comme le » plus invincible des pouvoirs , est celui de refu-r
' Les députés des communes de Prorence yertaieut de protester contre les délibérations des membres 'd« la noblesse et du clergé, comme contraires aut droits du tiers-état et aux règlements émanés du tài.
iSn .. MÉMOIRES
» ser de faire. Je pense ainsi , punissez renuemi > de la paix. >
Cette pièce raffermit bientôt les membres du tiers-état , et entraîna la Provence entière à demander une convocation générale des trois ordres : et elle eut lieu , malgré les menées des opposants ; mais ce ne fut ni sans troubles ni sans péril.
L'exclusion de Mirabeau , qui suivit cette contre-protestation , a été le texte de trop d'erreurs et d'allégations injurieuses pour ne pas ajouter à ce qui précède quelques détails qui la fassent mieux connaître. On verra s'il a été chassé, et si, dans cette lutte scandaleuse, les deux premiers ordres, les nobles surtout , ne montrèrent pas plus de haine pour le peuple et de mépris pour les ordres du roi , que de motifs tirés de la prétendue indignité du sujet.
La séance du 8 février fut choisie pour consommer cette oeuvre aussi injuste qu'impolitique. Le marquis de La Farre , premier consul d'Aix , ennemi déclaré de Mirabeau , homme à petits moyens , mais jaloux de ses prérogatives , demanda , Mirabeau présent , qu'il fut délibéré s'il ne; devait pas être exclu de rassemblée. Comme il s'agissait d'une délibération qui lui était personnelle, le comte quitta sa place, et dit
SUR MIRABEAU. i83
aux syndics qu'il demanderait à sortir si 1 objet de la délibération ne leur paraissait pas assez absurde pour qu'il dût rester ; on le fit juge dé sa propre délicatesse , et il se retira.
Rappelé quelques moments après, il fut requis de déclarer en vertu de quel droit il votait dans l'assemblée des possédant fiefs.
« Permettez , dit Mirabeau , que je réponde à n cette question par une autre. De quel droit me » la fait-on ? Je ne conteste à aucune assemblée » le droit d'exercer sa propre police , mais je lui » refuse celui de juger aujourd'hui ce qu'elle a •jugé hier ; de rendre deux jugements différents » sur la même question , et entre mêmes parties. » Il y a seize ans ' que j'ai voté pour la première • fois parmi les possédant fiefs, et je n'avais 9 point il y a seize ans , comme aujourd'hui, une » possession acquise , jugée provisoirement irrévocable par ceux qui l'ont accordée. Mais, » me dites- vous , suis-je donataire d'un fief, ou » simplement substitué ? Je suis l'un et l'autre.
>}?iS*^i»773. Il fut depuis question , en 1787, de réduire les rtiéinbres des nobles qui assistaient aux états de Pro- Tence; l'assemblée^ qui n^était composée que des possédant fiefs, arrêta qu'il n'y entrerait désormais que des possédant fiefs. La possession de Mirabeau était donc antérieure à cette dernière époque.
i84 MEMOIRES
» Donataire d'un fief, substitué de deux, et comme » cette substitution vaut donation , je suis dona- » taire de trois fiefe. •
Voudriez-vous montrer votre contrat de mariage ? lui demanda-t-on ensuite. « Je n'ai point »mes archives dans ma poche, répondit Mira- >beau; je ne saurais opposer des titres à une » attaque aussi imprévue. »
On engage le comte à se retirer, et l'abbé Decène , généalogiste de la noblesse de Provence , fut invité d'aller chercher le contrat, dont il avait un extrait chez. lui. Pendant que cela se passait, l'assemblée reçut de Mirabeau une lettre , où , après avoir exposé qu'il ne convenait point à un de ses membres d'attendre sur un pallier, et qu'il s^tait rendu à son domicile , il entra de nouveau en explication sur ses droits de possédant fiefs , dont , dit-il , il aurait été fort inutile de prouver la réalité , si , en possession jugée comme il l'était d'assister aux séances des possédant fiefs, il n'eût pas porté ombrage aux autres nobles par ses principes de justice et de liberté.
Voici la délibération qui fut prise. « En l'as- • semblée générale du corps de la noblesse de «Provence, le 8 février 1789 , M. le marquis de » La Farre a dit qu'il est propriétaire de plusieurs » fiefs , dont il a mis les titres sur le bureau ; il
SUR MIRABEAU. i85
9 a requis que M. le comte de Mirabeau remit » aussi les titres qu'il doit avoir, et qui peuvent » seuls lui donner entrée dans cette assem- » blée. M. de Mirabeau a dit qu'il avait titre et » possession pour être admis dans les assemblées V de la noblesse : titre , en ce que son contrat de » mariage lui donne la double qualité de dona- » taire et de substitué dans les fiefs que sa fa- » mille possède en -Provence; possession, en ce » qu'il a quelquefois assisté dans les assemblîées » de la noblesse, il y a environ quinze ans ; que, de » plus, ayant remis à M. Decène , généalogiste du » corps , ses titres de propriété , et MM. les syn- » dics, après examen , lui ayant envoyé une lettre » de convocation pour les états , il ai assisté en » conséquence aux assemblées de la noblesse te- 9 nues jusqu'à présent, et que ses pouvoirs y » ayant été légitimés , il n'avait point de nou- » veaux titres à produire ; et que , ne s'attendant 9 pas à cette motion , il n'avait pas ses archives » dans sa poche ; que cependant, sa présence pou- » vant gêner la liberté des suffrages, il demandait » à se retirer.
» Sur quoi M. le comte de Mirabeau étant sorti,
• l'assemblée a demandé à M. l'abbé de Decène » quels étaient les titres soit de propriété soit de
• possession de fief qui lui ont été remis par
» M: le comte de Mirabeau , et M. Decène ayant été
• chez lui , en a rapporté l'extrait du contrat de » mariage à lui remis par M. de Mirabeau. Il en a » été fait lecture. Après quoi ayant été demandé «à M. Bonnety, trésorier, si M. de Mirabeau » était compris dans l'état d'afflorinnement ' , il »a répondu que M. le marquis de Mirabeau » payait annuellement l'afiQorinnement en entier » de tous ses fiefs de Provence , et que M. de Mira- »beau fils n'avait aucun afflorinnement sur sa » tête.
»£t l'assemblée, considérant qu'on ne peut » avoir entrée dans les assemblées de la noblesse
• que par la propriété et possession de fief; que
• M. de Mirabeau , en l'état des titres par lui pro- 9 duits , n'a ni possession ni propriété en Pro- » vence , a délibéré , en corrigeant l'erreur dans » laquelle MM. les syndics ont été , qu'en l'état , » M. de Mirabeau cesserait d'assister aux assem- » blées de la noblesse. »
Trois jours étaient à peine passés, que Mirabeau, en réponse à cette décision, adressa à la nation provençale la pièce dont il a été précédemment question", où, réfutant les allégations et
' Du moi florin; droit imposé sur les bieos nobles seulement.
" Datée du li février 1789, à Aix.
les principes vicieux sur lesquels on motivait son exclusion, il dévoile les manœuvres de ses ennemis, et particulièrement de M. de La Farre , que ^a conduite avait déjà rendu odieux aux habitants d'Aix.
On apprend par quelques lettres qu'écrivit Mirabeau à ses amis de Paris que ces contre-temps ne lui paraissaient pas inquiétants pour son élection , qu'au contraire fl prévoyait les résultats les plus Êivorables pour lui de la conduite des nobles. On voit aussi qu'il eut soin , dans cette importante circonstance, de déjouer les manœuvres de la haine , en professant un grand attacliemen t à la monarchie et au roi , contre les ordres duquel les nobles se révoltaient d'une manière scandaleuse en rejetant ses règlements.
Il déclare publiquement que les possesseurs de fiefs ne l'avaient exclu qu'à cause qu'il défendait les intérêts du peuple ; que s^il avait partagé, leur mépris pour les droits du tiers-état et pour les intentions bienfaisantes du monarque , ils l'auraient accueilli, fêté; que jamais, quelque chose qu'il puisse arriver , il ne trahira l'engagement qu'il avait pris de soutenir la justice et la liberté contre les prétentions des nobles; et que , puisqu'ils le repoussaient par un injuste abus de leur pouvoir , c'était chez le peuple
i88 MÉMOIRES
qu'il chercherait un refuge contre ses ennemis ; qu'il se rangeait sous sa bannière , et que dès ce moment il se déclarait de son ordre.
Ces déclarations , suivies de démonstrations publiques, rendirent Mirabeau l'idole du. tiersétat de Provence ; personne ne se méprit sur les motife des nobles dans son expulsion de leur assemblée; et ses partisans, il en avait un grand nombre et savait habilement les diriger , surent en tirer avantage pour lui ; ils le désignèrent comme un digne représentant des communes qu'il fallait députer aux états-généraux, et que ce serait pour elles un ferme soutien et un défenseur fidèle et courageux.
Cependant les choses ne paraissaient pas devoir se passer paisiblement en Provence; les esprits fermentaient , tout annonçait que chacun des deux partis susciterait des mouvements séditieux pour en rejeter la faute sur l'autre. La classe du peuple et la bourgeoisie se déclaraient pour Mirabeau ; la noblesse se fiait sur la forme, les usages et la prépondérance dont elle avait toujours joui.
De ces conflits et de la disette des subsistances naquirent des troubles dont chaque faction accusa l'autre , mais qu'on peut regarder autant comme spontanés que comme l'efiet de la haine
populaire contre les nobles , entretenue d'ailleurs par les discours du parti patriote.
Une inquiétude peu alarmante , et qui pourtant troublait la tranquillité de Mirabeau au milieu de ces agitations , était la condamnation de la Correspondance de Berlin^ que venait de prononcer le parlement. Ses ennemis en faisaient grand bruit ; ils présentaient l'ouvrage comme une insulte aux têtes couronnées , dont Mirabeau excitait le ressentiment contre la France. Ce crime demandait les plus sévères punitions , il couvrait d'infamie son auteur.Le danger eût été plus grand pour lui, si le gouvernement n'eût pas eu une sorte d'intérêt à ne pas pousser les choses trop loin ; le blâme portait en effet en partie sur celuici , puisque , comme je l'ai déjà remarqué , comme tout le public le répétait, le ministère avait envoyé et payé l'espionnage en Allemagne qui avait enfanté le livre répréhensible : le secret gardé n'aurait rien diminué du tort des ministres ", et leurs successeurs ne voulurent point s'en mêler.
Cette considération rassurait faiblement Mirabeau; il craignait les suites de cet événement pour son élection. Il crut dont devoir quitter
' C'étaient M. de Yergenoes et ]|d. de Galonné, l'un mort 9 l'autre en fuite*
igo MÉMOIRES
Aix un moment pour venir à Paris s'instruire par lui-même de l'état de l'affaire et de l'opinion. Il insista sur le désaveu de l'ouvrage, et eng^agea ses amis à faire valoir cette conduite comme celle d'un homme qui ne savait pas braver les lois, et respectait les arrêts de la magistrature en désavouant ce qui avait pu paraître répréhensible dans cet ouvrage. Ce désaveu fut ensuite répété dans toutes les feuilles publiques, et j'ai précédemment fait connaître celui qu'il adressa au Journal politique de Genève.
Son séjour à Paris dura peu ; il en consacra une partie à augmenter le nombre de ses partisans, à réchauffer ceux qu'il avait , à leur demander des recommandations pour la Provence , à se procurer de l'argent , et à préparer les esprits dans le sens qui lui convenait.
Parmi ceux qui s'engagèrent à le servir à Paris , il faut compter Dupont de Nemours, Chamfort, Cerutti , le marquis de Luchet , plusieurs banquiers et hommes de finance, et enfin tous ceux qui secrètement étaient ennemis de M. Necker: il établit une correspondance régulière avec eux ; il la continua pendant tout le temps qu'il resta à Aix.
Il y fut de retQur le 5 mars : on l'y attendait ; les habitants voulurent, par une réception ma-
gnifique, lui témoigner leur attachement et leur ressentiment contre ses adversaires.
Dès l'endroit appelé le Pont^Royal^ c'est-à-dire cinq postes en avant d'Aix , les ordres avaient été donnés «pour annoncer son arrivée et le retenir par quelque incident, afin de donner le temps aux habitants de la ville de le recevoir avec pompe. Il n'y avait que Lambesc sur la route ; les officiers de cette commune l'attendaient et vinrent le féliciter : tout le pays environnant y était rassemblé ; on y tirait des boîtes , des coups de fusil , on criait P^ive la patrie/ vive Mirabeau ! Ou voulait dételer ses chevaux : < Mes amis , leur dit Mira- » beau , les hommes ne sont pas faits pour porter » un homme , et vous n'en portez déjà que trop. » En parlant de cet événement , il disait : « Je vois » comment les peuples sont devenus esclaves : la f tyrannie est entée sur la reconnaissance. »
A deux lieues d'Aix , tes députés des artisans parurent les premiers, et 'lui offrirent des couronnes et des fleurs ; près de là ville , des flots de monde en occupaient les abords. On arrêta sa voiture , et mille cris d'acclamations se firent entendre. Une première décharge de boîtes signala son entrée dans la ville. A peine était-il arrivé à sa demeure, que la place vis-à-vis fut couverte de monde et entourée de cent boîtes
igs MÉMOIRES
qui tirèrent sans cesse. On Tobligea d'ouvrir sa porte et d'entendre une harangue, interrompue par des cris continuels de vivat ! Jamais réception de souverain , dans une ville , ne fîit accpmpagnée de plus de marques d'allégresse , d'enthousiasme et de démonstrations d'attachement.
Pendant son dîner, soixante-neuf communes lui apportèrent des délibérations , où eUes lui votaient des remerciments pour le courage avec lequel il avait défendu les droits du tiers. A son retour chez lui le soir, une musique militaire l'accompagna , et un feu d'artificefut tiré devant sa porte : de nombreuses députations d'artisans et de la bourgeoisie d'Aix étaient venues le complimenter pendant toute la journée.
Malgré ce que la prévention a débité de ces honneurs rendus à Mirabeau , il est impossible qu'ils eussent été provoqués; c'était l'effet de l'enthousiasme qu'il inspirait et de l'animosité que le peuple éprouvait contre les nobles : en fêtant d'une manière si solennelle celui qu'ils avaient proscrit, c'était tirer d eux une vengeance méritée et désapprouver hautement leur conduite : il n'y eut pas d'autre provocation , au moins de la part de Mirabeau ; cela suffisait.
Mais ce qu'on pourrait soupçonner venir de lui , et au moins être le résultat d'une suggestion
qu'il aurait préparée, c'^t la bizarre démarche, que firent quelques paysans, d'aller en députation auprès de sa femme, qui se trouvait à Aix chez son^père, te marquis de Marignane, afin de l'engager à un rapprochement désiré. « Ce serait » dommage, disaient-ils , qu'une aussi belle race » manque. » Mais si sa femme se refusa à cette invitation , elle ne négligea rien de ce qui dépendait d'elle pour le servir dans ses vues politiques , irritée qu'elle était de l'espèce d'affront fait à la faimiUe «par l'expulsion du comte de la chambre de la noblesse.
Cet édat, ces triomphes ne sont pas les seuls que fit naître la présence de Mirabeau à Aix: ils furent poussés à l'extrême lorsqu'ilse r^dit au théâtre. On l'y porta , pour ainsi dire. A son arrivée , les applaudissements , les bravo ^ fiurent universels. Entre les deux pièces on jeta sur le théâtre une comronne à laquelle était attaché un papier; on y lisait : Jla sauveur de ta Provence s l^ tomte de Mirabeau.
Soit raison , soit politique , soit plutôt aver* sien réelle , il marqua un grand éloignèrent pour ces louanges , pour ces explosions de sentiments qui tenaient plus de Feffervescence et de l'entraînement que de la raison et d'un vrai patriotisme. Il répétait à ceux qui les lui prodiiii. 1 3
guaient : « Messieurs , haïssez l'oppression autant » que vous aimez vos amis , et vous ne serez ja- • mais opprimés ; » mais en même temps il tén^oignait que rien n'était moins propre à ce but que fesprit d'adoration dont on se laissait si ardemment transporter.
D'Aix , Mirabeau fut à Marseille ' : on l'y attendait également , et l'on y porta plus loin encore que dans la première de ces villes les expressions d'enthousiasme et de dévouement. •Lorsqu'il entra dans Marseille, tous les corps de garde prirent les armes, les officiers à la tête, et l'on battît au champ , le plus grand honneur militaire qu'on puisse rendre. Sa promenade sur 1 e port fut un nouveau triomphe. Cinquante mille âmes y répétaient les cris de vivat/ vive Mirabeau I On orna la maison où il logeait des pavillons de toutes les nations dont les vaisseaux étaient dans le port. Après le dîner, une foule innombrable de jeunes gens vinrent le prendre et le conduisirent au spectacle; à son arrivée la pièce recommença. Les témoignages de joie , d'attachement , de reconnaissance , se reproduisirent en mille façons différentes. Le lendemain, les hommes de la halle, lés poissardes, en possession de haranguer les
' 17 mars 1789.
grands personnages et les ]:^is, se rendirent chez lui et le complimentèrent.
Sa sortie de Marseille pour retourner à Aix fut plus remarquable peut-être encore * : un peuple immense dans les rues , toutes les fenêtres garnies de monde , et louées jusqu'à trente et quarante francs pour voir passer l6 cortège. Le carrosse de Mirabeau s'y faisait remarquai par des branches de chêne et d'olivier dont il était couvert ; ime musique militaire , quatre à cinq cents jeunes gens à cheval et richement vêtus , le précédaient, et une suite prodigieuse de carrosses fermait la marche et achevait de donner à cette cérémonie un caractère aussi extraordinaire qu'il était nouveau.
A la borne du twritoire de Marseille , on fit arrêter son carrosse , et un avocat de cette ville » prononça , au nom de ses habitants , un discours d'adieu. « Le triomphe de ce jour doit "vous être • cher et précieux, lui dît-il: la naissance et le » rang reçoivent quelquefois de pareils homma- » ges, mais le cœur ne les désavoue que trop sou- » vent; trop souvent encore les peuples ne se cour-
< 19 mars 1789.
* M. Brémont, connu par quelques bons mémoires judiciaires et quelques productions littéi^ires.
9 bent devant des maîtres orgueilleux que pour B cacher et laisser tomber sur la terre les larmes 9 dont ils l'arrosent. Vous ne devez pas vos hom-
• mages à votre rang : ils sont purs et libres.... » Allez achever votre sublime ouvrage: vous avez »pour appui la fermeté, qui ne redoute rien, » et l'amour du bien public, qui sait tout entre-
• prendre.-»
Une nombreuse députation d'Aix était venue au-devant des Marseillais. € Messieurs, dirent-ils » à ceux-ci , avertis par vos courrier s du retour du
• comtede Mirabeau et de notre empressement à le
• suivre, nous nous rendons au-devant de vous, « et pour renouveler nos hommages au digne dé- » fenseur de la nation provençale , et pour former » avec vous l'alliance à laquelle vous avez bien » voulu nous appeler. Notre alliance a pour prin- » cipe , pour garantie l'amitié fidèle , et pour té- > moin le comte de Mirabeau. »
De semblables scènes, tant d'éclat, de pareils mouvements, inspiraient les plus grandes inquiétudes à ceux qui redoutaient les nouvelles doctrines et l'approche des états-généraux.
Le comte de Caraman , commandant en Provence et parent de Mirabeau , se rendit auprès de lui l'interprète de ces craintes ; à peine arrivé
à Alx , il lui fit tenir une lettre où elles étaient e^i^primées '.
«La réception flatteuse qu'on vous a fiaite »à Marseille, lui disait-il, vous a sans doute «assuré de la confiance des habitants de cette » grande ville , et vous aimez trop l'ordre qui » peut seul faire réussir l'objet du ministère', pour »ne p$s sentir la conséquence des assemblées «nombreuses, dans un moment où il règne, je V ne sais pour quel sujet, une effervescence a£Qi- » géante. Vous m'entendez assez pour ne pas vous nen dire davantage. Une marque d'amitié et de f reconnaissance ne doit pas alarmer le public; » mais vous n<e pouvez pas donner une plus grande » preuve de votre amour pour le roi et le bonheur » du royaume qu'en calmant les esprits qui doivent » voir, dans l'assemblée des états-généraux , le seul » principe dubonheur national. C'estpar ce calme «qu'on doit vous marquer sa confiance et son «amitié , et je l'attends de la vôtre. » ^
Mais comment M. de Caraman , qui agissait ici sans doute d'après les suggestions de la cour, à qui Mirabeau inspirait des craintes , et qh'elie
' 20 mars 1789.
"> La tenqe des assemblées électorales > conformément aux ordres du roi , et l'arrêté du 27 décembre.
appelait le comte plébéien, pouvait^l supposer que son parent , repoussé par les nobles , chercherait à refroidir le peuple, entre les bras de qui on l'avait forcé de se jeter? U n'y avait pas de milieu pour lui : il &llait ou tomber dans l'ignominie sous la vengeance de ses ennemis , ou appeler à son secours tout ce qui ne partageait pas leur haine : l'outrage qu'on lui avait fait, il le ressentait trop fortement pour ne pas chercher à les en faire repentir.
Il ne dissimula pas cette pensée à ses imprudents adversaires. Lorsqu'il prît congé d'eux et quitta leur assemblée le 8 février, il leur adressa ces paroles, qu'ils méprisèrent trop, et qui furent une terrible prophétie :
ff Dans tous les pays , dans tous les âges , les » grands ont implacablement poursuivi les amis »du peuple; et si , par je ne sais quelle copibinai- 9 son de la fortune , il s'en est élevé quelqu'un » dans leur sein , c'est celui-là surtout qu'ils ont » frappé , avides qu'ils étaient d'inspirer la ter- » reur par le choix de la victime. Ainsi périt le » dernier des Gracques de la main des patriciens ; • mais , atteint du coup mortel , il lança de la ■ poussière vers le ciel , et de cette poussière «naquit Marias; Marius^ moins grand pour «avoir vaincu les Gimbres que pour avoir
» abattu , dans Rome , le pauvoir dominateur 9 des nobles. »
Mirabeau tint parole à ses ennemie ; et quoique de la poussière qu'il lança^ en quittant l'assemblée des nobles , on ne vit pas naître de proscriptions , il n'en sortit pas moins une armée d'hommes ardents et dévoués qui le regardèrent comme leur chef et secondèrent ses projets.
Mais cette armée éprouvait alors une disette dont les causes soupçonnées n'en étaient que plus alarmantes : Aix et Marseille en souffraient plus qu'aucune autre ville de Provence. Mirabeau avait promis au peuple de faire cesser ce fléau; mais ^1 lui déclara « que, sans une manifes-
• tation publique de sa détresse, sans son con- » cours , toute mesure échouerait ; qu'il avait » besoin de la fermeté du peuple pour le sauver ; 0 ajoutant que l'autorité ne se laisse émouvoir
• que par la terreur, et que ses agents ne sont » justes que lorsqu'ils tremblent. »
C'est ainsi qu'il souleva le peuple d'Aix et de Marseille , non en trivial agitateur , pour me servir des expressions de ses détracteurs , mais en factieux habile , en homme qui connaissait la puissance de l'opinion et la force des circonstances; il ne créa pas de moyens de vengeance,
ib étaient tout préparés par ceux mêmes qui voulaient l'en accabler ; le peuple souffrait , il loi promit secours , lui demauda le sien : c'est l'art qu'il employa.
Il commença par répondre à la lettre du commandant et à rendre publique cette réponse.
ff Deux choses , lui dit-il , m'étonnent égale- »ment dans votre lettre : c'est la signification 9 que vous donnez au mot public , et les doutes »que vous me manifestez sur le véritable sujet de » ce que vous appelez une effervescence affligeanie*
» Le mécontentement universel , que vous ap- . » pelez effervescence, a des sujets ou motifs »trop connus pour ne pas lever tous vos » doutes.
■ Et d'abord le peuple meurt de faim : voila un » sujet. Les principaux mandataires de l'autorité » dans cette province sont accusés depuis quàn rante ans de brigandage sur les grains : voilà 9 un autre sujet. L'insolence et l'iniquité des pri- » vilégiés va en augmentant : voilà un troisième » sujet.
» On est indigné qu'au mépris^ des intentions » connues du roi et de 5es lois textuelles , on » contrarie le bienfait qu'il accorde à là nation , 9 OU plutôt qu'on veuille le rendre impossible : )* voilà un quatrième sujet.
SUR MIRABEAU. aoi
-^ vOn est navré de douleur que le parlement 9 s'obstine à juger et à perdre lés malheureux » qpie la faim a seule égarés ; qiie l'évéque de Sis- » teron * pardonne tout haut et se vei^e tout bas ; » que Yous cédiez, contre vos principes et votre «Bonté naturelle, à de perfides et iniques de- 9 mandes de troupes , qui n'ont que faire là où » îl n'y a pas de bruit , si l'on n'y en veut point, »qui ne doivent point être mam-/brt^ de qui ne » trouve pas de résistance, et qui vont attirer un dé- »luge de malheurs sur cette province: voilà une » foule d'autres tristes sujets de mécontentement , » et j'en épargne bien d'autres à votre sensibilité.»
Passant ensuite aux honneurs qu'on lui a rendus , à l'empressement de toutes les classes de citoyens à le fêter , aux nombreuses escortes qui firent de sa marche un triomphe , il ajoute :
« Vous devez comprendre, d'après ces détails, » qu'il était aussi impossible d'empêcher une pa- »reille effervescence (puisqu'on veut l'appeler » ainsi ) que de la provoquer , et qu'il n'y aurait «eu de moyen pour moi d'éviter tout cela que »'de fuir un poste que -je ferais coupable d'aban- » donner. »
On a raisonné sur le peu d'énergie que montra
* M. Louis de Suifren Saiot-Tropez.
M. de Caramau dans cette occasion. Mais que veut-on dire par là ? qu'il aurait dû faire agir des troupes contre Aix et Marseille, arrêter ceux qui marquaient du mécontentement, et commencer par Mirabeau ?
Mais en tout il faut voir la fin. Aurait-il été sûr de réussir dans des mesures aussi violentes? Aurait-il pu prévoir les suites de cette démarche ? Il faut bien distinguer un trouble qui nadt de quelques volontés particulières ou des intérêts de quelques hommes, d'une insurrection qui résulte d'un accord général , d'une intention commune à toute une ville, à toute une province. L'emploi de la force est alors dangereux , et avec un peu de conscience et d'estime de soi-même on doit s'en abstenir. Combien d'exemples des tristes effets de cet abus ne nous offre, pas la révolution! Dix ans, quinze ans, trente ans après,, les peuples s'en souviennent encore , et vengent sur des générations innocentes les fautes et les violences de leurs pères.
M. de Caraman n'agit donc ni par faiblesse , ni par connivence , ni par égard pour son cousin , en s'abstenant de l'emploi des troupes ; mais il est aisé de raisonner et de trouver des torts à un homme lorsqu'on n'a aucune idée de ces temps d'orage.
SUR MIRABEAU. 2o5
La réponse de Mirabeau à ce commandant , rendue publique , était peu propre à calmer la fermentation ; elle allait tous les jours en augmentant : elle était entretenue chez les uns par les difficultés que faisaient naître les nobles à la tenue des élections , suivant le règlement arrêté par le roi ; chez les autres , et surtout le petit peuple , par là rareté iet la cherté des subsistances qu'il soupçonnait , non sans quelque motif, être l'effet de la fausse politique et de la perversité de quelques magistrats.
Comme leurs semblables, en pareilles circonstances, ceux-ci comptaient vraisemblablement entraîner le peuple à quelque acte répréhensible , afin d'avoir un motif plausible de sévir contre lui, et de le forcer par la terreur à les laisser agir, sur le reste comme ils l'entendraient : manœhvre qui réussit toujours mal, et qui tourna ici contre ses auteurs.
Mirabeau sentait toutes les conséquences d'un pareil état de choses ; il plaignait un peuple qui lui avait donné mille preuves de confiance et d'attachement ; ses conseils ne pouvaient être suspects , il les employa pour calmer les esprits et diminuer l'irritation que les menaces de l'autorité produisaient.
Il fit aJBQcher dans tout Marseille un avis
ao4 MÉMOIRES
adressé à ses habitants : en voici quelques passages que je cite comme autant de preuves du talent de Mirabeau à traiter des matières difficiles , et à en parler au peuple d'une manière à le persuader.
< Mes bons amis , je vais vous dire ce que je 9 pense sur ce qui s'est passé depuis trois jours ' » dans votre superbe ville : écoutez-moi ; je ne 9 désire que vous être utile, et je ne veux pas vous » tromper.
» Chacun de vous ne veut que lebien , parceque » vous êtes tous des honnêtes gens ; mais chacun
• ne sait pas ce qu'il faut £adre : on se trompe sou- » vent même sur son propre intérêt .....
» Vous vous plaignez principalement de deux i choses , du prix du pain et de celui de la viande.
• Occupons-nous premièrement du pain , et puis »le reste viendra : le pain est l'essentiel, fl faut 9 deux choses poiu* le pain , d'abord qu'il y en 9 ait , ensuite qu'il ne soit pas trop cher. £b bien !
■ Le peuple, poussé par le besoin, échauffe par les discours des méconteuts, irrité parla présence des troupes, s'était porté à des excès ; des magasins avaient été pillés, des Officiers publics insultés et/naltraités, enfin tout ce qu^OD doit craindre d'une multitude
«Qai croit Tcogcr sa cause et punir des perFers. •
SUR MIRABEAU. 2o5
mes bons amis , j'ai uAe grande nouvelle à vous donner , c'est que le blé ne manque pas au moment où je vous écris. Il y en a cinquante mille charges ' dans la ville ; ce qui donne du pain pour trois mois et douze jours. Ce n'est pas tout, mes bons amis : outre ces cinc[uante mille charges de blé que déjà nous avons , vos administrateurs et les négociants en attendent encore une grande quantité; il doit en arriva* d'Afrique, du golfe Adriatique , de Cagliari , de Livourne , de la Roitiagne, du Nord , de la Nouvelle-Angleterre j plusieurs chargements ne tarderont pas à entrer dans le port ; il y en aura cent vingt mille charges , et voilà du pain non seulement pour vous , mais pour vos amis.
» Ainsi soyez trai^quilles , parfaitement tran-» quilles: remerciez la providence de ce qu'elle vous donne ce que tant d'autres n*ont pas. Vous le -satvez', vous l'avez ouï dire , les saisons ont été génçFalement très mauvaises dans tous les pays ; la^'grêle, les orages ont détruit bien des récoltes ; on souffre ailleurs bien plus qu'ici , et cependant ceux qui spufirent prennent patience.
■ La charge de Marseille pèse deux cent quarartteH^fnq lîTres, poids de maro.
so6 MÉMOIRES
■ Je vais maintenant examiner avec vous pour-
• quoi le pain est fovt cher. » Ici Mirabeau entre dans des détaik très bien exposés ; que le prix du pain étant déterminé par celui du blé, il faut avoir égard aux causes qui haussent le pri^ de celui-ci ; il en tire cette conséquence, que le blé qu'on apporte à Marseille venant de loin, si l'on fait payer le pain 34 deniers la livre, au prix moyen, c'est tout ce qu'il est possible de faire.
t J'espère donc, ajoute-t-il , que vous serez «tous satisfaits et tranquilles, et votre exemple
• mettra la paix partout. Oui , mes amis , on dira
• partout : Les Marseillais sont de braves gens. Le »roi le saura, ce bon roi qu'il ne faut pas a£9i- » ger , ce roi que nous invoquons sans cesse ; et » il vous aimera et vous estimera davantage. Corn- «ment pourrions- nous résister au plaisir que > nous allons lui faire , quand il est précisément
• d'accord avec nos plus pressants besoins ? Com-
• ment pourriez -vpus penser au bonheur qu'il
• vous devra, sans verser des larmes de joie ? »
Cet avis diminua l'effervescence et l'irritation ; il est si aisé de calmer le peuple quand on ne méprise ni ses droits ni ses plaintes ! Il se contente de si peu ! du pain , un peu d'aisance : voilà ce qu'il demande ; voilà ce que l'injustice
SUR MIRABEAU. ao;
lui refuse trop souvent , et qui le réveille de son paisible sommeil. On parle d'héroïsme et de vertu; et où çn trouverez-vous plus que chez le peuple ? Tandis que la grandeur et l'opulence nagent dans les délices, l'homme du peuple place son ambition à pouvoir donner du pain à sa famille. Il est plus grand que vous , grands du monde : car si l'or et les dignités excitent entre vous de honteuses rivalités , lui voit avec mépris les marques extérieures de votre opulence : il n'envie ni vos repas somptueux , ni vos chars brillants ; il est au-dessus de ces tristes vanités, par sa résignation , par son courage et par Famour des vertus domestiques. Sa vie est un continuel sacrifice, dont la récompense ne lui est ofiferte que dans un autre inonde.
On a reproché à Mirabeau d'avoir ici flatté le peuple pour l'égarer. Trouve-t-on qu'il ait - agi ainsi dans la pièce qu'on vient de lire ? Si c'est là le langage d'un habile ambitieux, ce n'est pas celui d'un agitateur , encore moins d'un vil conspirateur : si l'ambition domine ici, on y voit percer en même temps ce respect des lois , cette haine des prévaricateurs, et cet amoiir de la liberté qu'il ne confondit jamais avec la licence.
Cependant , les mêmes scènes qui avaient agité
ao8 MÉMOIRES
Marseille se préparaient à Aix : les mêmes causes devaient produire les mêmes effets ; c'était le moment des élections, et il était à craindre que les ennemis de la paix n'en profitassent pour troubler les choix libres des votants. Les émeutes furent l'ouvrage d'imprudents magistrats, qui auraient pu y couper court avec plus de m^ure et de réflexion dans leur conduite.
Les habitants de la sénéchaussée se consultaient sur les voix à donner. Mirabeau, exclu par les nobles, avait été reçu avec empressement par le tiers-état ; tous les électeurs de cet ordre le portaient d'un suffrage unanime à la députation. Ce n'était pas ce que voulaient les nobles ; ils n'avaient qu'avec une grande répugnance laissé exécuter le règlement donné par le roi ' , et tout était préparé pour opérer une sédition qu'on pût attribuer à ceux qui l'avaient soutenu, et particulièrement au comte de Mirabeau.
La provocation fit explosion , mais non de la manière que l'avaient espéré les insensés patri-
* En voici le titre: Règlementjaitparle roi pour l'exécution de ses lettres de convocation aux prochains étatsgénéraux dans son comté de Provence,
Arrêté au conseil du roi tenu à VersaiUes le ï mars 1^89. Signé Laurent de Villedeuil.
SUR MIRAQS4U. 4Q9
ciens, <}uien attendaiept un favorable réaultat; le p^iple ^^ la bourgeoisie éiai^nt pour Mirabeau : ils lui restèmpt fidèle^.
Les électeur» avaient été' convoqués en <tiffé-
rents androilB , suivant leivr& proleftsioM reapec^
tives : oeu:( qui ne tenaient à aucune corppnation
le fiirent, d'après l'ordre des consuls, à L'hôtel de
ville, conformément au règlement du roi, pour
y procéder aux élections^ Dès ce moment le
4ésordre commepçà. On voit par le procès ver*
bal qui a été dressé de cette journée, cpieM. le
marquis de La&re, premier consul d^Aix, le
même que nous avons vu provoquer Fei^clusioif
de Mirabeau , alla se placer sur; la porte de Tbô^
tel de ville, en attendant que rassemblée, fiit
complète : il y fut hné par une troupe de femmes;
Alors quelques bourgeois et le second consud
l'invitèrent à rentrer ; il s'y refusa, et se mit à
parlementer avec la populace sur la diminution
du pidx du pain et la suppression de l'impôt
sur la farine. Comme M. de LaJbee né
rien à ces gens qui tes satisfit ^ ils s'4
de plus en plus ; il crut les calmer en leur jetant
de l'argent : mais , loin de s'apaiser , une des
femmes du rassemblement vin): liii demander
avec une nouvelle audace la diminution du prix
du pain ; à quoi il répondit qu'elle était faite