III
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lementdes décisions, Use trouve sans cesse dans un embarras assez commun aux rois , qui , succédant de droit au trône, s'y asseyent sans les notions qu'on n'acquiert que dans l'usage de la société, sans connaître même les lois fondamentales de l'empire. Incertains comment prononcer, ils se laissent guider par le ministre auquel ils croient devoir leur confiance, ou parla maîtresse^ le confesseur , le favori qui les a subjugués.
f Quoique le roi n'eût qu'une confiance aussi aisée à acquérir qu'à perdre, et qu'il n'eut aucun goût pour les femmes, il avait laissé prendre à la reine un tel ascendant sur lui, qu'il tenait de l'asservissement. Soit que ce fut supériorité, crainte ou attrait, non seulement jamais il ne lui résistait, mais j'ai mille fois été témoin que quand elle lui parlait, dans ses yeux et son maintien , il se manifestait une action , un empressement que rarement la maîtresse la plus cbérie fait naître.
» On voyait d'autre part une reine d'une figure agréable, à qui la nature avait prodigué des grâces qui charmaient lorsqu'elle voulait «les employer, dont le maintien en un mot semblait annonce la souveraine d'une nation aussi élégante et aussi aimable que les Français, mais n'ayant pas toutes les qualités nécessaires, à sa
» position. Son goût pour la société avait détruit ^9 toutes les étiquettes de la cour, et l'avait sous- » traite à la gène de la représentation , qui ne se » conciliait pas avec ce goût dominant '.
9 Les moments de représentation l'ennuyaient n tant, qu'en quelque occasion que ce fut, et même 9 lorsqu'elle tenait sa cour , les gens qui voulaient » des égards par leur rang , leur mérite ou leur » considération , n'étaient pas seulement aperçus. » Cela ne tarda guère à faire tomber Versailles » du brillant où il s'était soutenu si long-temps ; » on s'affranchit de l'obligation de s'y montrer f dans un abandon et une solitude indécente. La
' Qui ne sera étonné de Yoîr un homme d'autant d'es* prit q.ue le baron de Besenyal faire un reproche à la reine de son^ mépris pour les vanités et la sottise des étiquettes ? Si quelque chose pouvait ajouter au |u9te éloge qu'on doit aux belles qualités de cette princesse, ce serait ce mépris même qu'elle tenait de son illustre mère Marje«Thérèse , qu'on voj^ait dans sa cour et au milieu de son peuple comme une mère vertueuse et indulgente au sein de sa famille. Attribuer les malheurs de Marie- Antoi"^ nette et en partie la révolution au manque de respect qu'elle eut pour l'étiquette , c'est par trop aussi compter sur la crédule ignorance du lecteur. Le baron de Besenval, au reste^ a bien mauvaise grâce de faire ce reproche â la reine, lorsqu'il fut lui-même un de ceux qui contribuèrent le plus à l'abolition des étiquettes à la cour.
32i8 MÉMOIRES
«reine avait du goût pour la société privée; elle 9 hït complètement servie sur cet objet. Le hasard flui procura pour amie la femme de France «qu'elle aurait dû choisir par préférence, je veux f dire la duchesse de Polignac ; et je ne contrif huai pas peu à développer l'attrait que je re- «marquai dans cette princesse pour elle, et à » cimenter l'amitié et la confiance sans bornes qui ff en furent les suites.
ff Madame de Polignac ' forma à la reine une
' Peu de femmes ont brillé d'aussi aimables qualités que madame la ducbesse Jules de Polignac, qui fut honorée d'une amitié rare de la part de la reine. Voici le portrait qu'en fait le baron de BeseoTal, qui l'atait ?ue et fréquentée à la cour.
« La ducbesse de Polignac a reçu de la nature le pluâ ji charmant yisage qu'on ait tu ; en la détaillant , il aurait •été impossible de dire quel trait méritait la préférence. Sa » taille ne répondait point à tant de perfections ; cependant •elle passait et méritait de passer pour la plus jolie femme »de son temps, et celle qui plaisait le plus généralement. » Son caractère était encore plus parfait que sa figure : ce x> qui en faisait la base, c'était une qualité que je n*ai jamais »trouTée qu'en elle; je yeux dire un calme qu'aucune •situation, aucune circonstance, aucun objet ne pou Fait
• altérer, pas même les choses personnelles les plus faites •pour réyolter. Cette façon d'être hii faisait tout enyisager
• d'un coup d'œil juste, à la même distance de la préyen-
» société composée pour la plupart de gens aima- »bles et honnêtes, qui s'attachèrent véritatle- » ment à sa personne , et donnèrent le spectacle 9 rare d'une union d'hommes et de femmes à qui » la faveur ne tournait pas la tête, et si sûre, que » jamais rien n'a transpiré de ce qui se passait » dans l'intimité , et que jamais il n'y a eu l'appa- » rence de la moindre dissension entre eux. B La. reine est loin de manquer d'esprit , con-
ntion que de l'enthousiasme. Jamais la présomption n*a- » vait pu l'atteindre, et on lui entendait souvent répondre » de bonne foi : Ce que vous me dites là est au-dessus de » ma portée. Son maintien, ses actions, sa conyersajtion, »et jusqu'au son de sa yoix , tout se ressentait de sa dou-* »ceur. Sensible à Texcès pour les siens, bonne et com- » pâtissante pour les malheureux, elle était attendrie jus- » qu'aux larmes au récit de quelque infortune, et elle n'a «jamais refusé son secours à quiconque le lui a demandé'. • Le seul défaut qu'on pût lui reprocher Tenait en quelque » sorte de ses bonnes qualités; je yeux dire de son calme , nde sa douceur, qui dégénérait quelquefois en noncha- » lance, non pas lorsqu'il fallait rendre un service,, mais » sur mille objets. » Telle était l'amie de cœur de Marie- Antoinette; elle mourut en Russie à la fin de 1793, âgée de quarante-quatre ans , de douleur de la mort de cette grande princesse. MM. Armand-Jules duc de Polignac et Jules- Auguste comte de Polignac, aujourd'hui pairs de France, sont les enfants de cette intéressante femme.
23o MÉMOIRES
tinue le baron de Besenval, mais son éduca* tion est nulle sous le rapport de l'instruction . Hors quelques romans, elle n'a jamais ouvert un livre, et ne recherche pas même les notions que la société peut donner. Dès qu'une matière prend une tournure sérieuse, l'ennui se montre sur son visage et glace l'entretien. Sa conversation est décousue , sautillante , et voltige d'objets en objets. Sans aucun fonds de gaieté personnelle , elle s'amusait de l'historiette du jour, de quelques petites anecdotes gazées avec adressa, et surtout de la médisance comme on la prépare à la cour ; voilà ce qui lui plaît. Facile, point exigeante, mais peu faite pour le sentiment , sans sa liaison et sa conduite avec madame de Potignac, on aiurait pu dire qu'elle ne connaissait point l'amitié, car l'abbé de Yermont' et M. d'Esterhazy, pour qui elle en conserva toujours , ne peuvent servir d'exemple : elle a créé l'un et l'autre ; elle les considère plutôt comme son ouvrage et dépendants unî- » quement d'elle que comme ses amis.
* L'abbé de Yermont, lecteur de la reine , homme adroit, sans ambition personnelle, d*un commerce aisé, mal TU des ambitieax à la cour, afait été donné à cette princesse par l'arcfaerêque de Toulouse, pour lui ensei-
SUR MIRABEAU. aSi
» La reme s'occupe peu des gens qu'elle avait » rapprochés d'elle, et s'en détache aisément ; ils » n'éprouvent que les inconvénients de la faveur »sans en recueillir les avantages. Elle n'aime ni 1* les jolies personnes , ni les amants , ni les mai- » tresses. Des droits pour . plaire mieux fondés » que les siens l'inquiètent ; mais à cet égard elle >est femme. On l'a taxée d'un peu de dissinmla- » tion ; il était difficile que sa position lui per- »mît une extrême iranchise.
9 C'est avec ce manque de moyens , continue » le baron , que Tarchevéque de Sens , qui lui de- » vait sa place, la fit entrer dans tous les comités , » et lui donna une voix prépondérante dans les » décisions : par ce moyen, il augmentait son cré- » dit , la reine n'étant que l'écho de son opinion , » ce qui souvent jeta de la défaveur sur cette • princesse , en même temps que l'administratioii » en était discréditée. »
La cour offrait encore dans Monsieur et M« le comt-e d'Artois deux personnes doi^ le caractère,, les principes et l'opinion pouvaient influer sur les mesures du gouvernement.
gner les premiers éléments de la langue française et les principes de la littérature , qq'elle était encore à Vienne ; il revint en France, ainsi que M. d'Esteriiazy, avec Marie- Antoinette f et Ib restèrent attachés à sa société.
« Monsieur^ homme d'esprit, avec un dehors
• peu communicatif , dit iç même courtisan , avait » long-temps caché ses moyens sous les appa-
• rences d'une réserve calculée d'après sa situa- » tion : sa conversation est brillante, sa politesse »est extrême. Il fut un moment l'idole de Paris ' ; »mais ce rôle fut de peu de durée, il ne fit rien > pour le conserver.
»M. le comte d'Artois, à la figure la plus ai- » roable joint toutes les qualités ; bon père, bon 9 mari , bon firère, ami solide, chaud , franc, loyal ; » toujours ému par ce qui est noble et juste ; fa- » cile sans hauteur, brave ; en un mot la nature *a tout fait pour lui, et l'éducation rien. Par » bonheur, la sienne a été tellement négligée par » M. de La Yauguyon , comme troisième , qu'il
• n'a pas eu sa part des mauvaises impressions » données à ses aînés ; au moyen de quoi il est » venu dans la société, pour laquelle il avait un » souverain attrait, entièrement neuf, et dénué » des notions les plus simples. Elle déploya bien- » tôt les germes pvécieux qu'il avait en lui. Maïs
' Lorsqu'il alla fiiire enregistrer les édits à la chambre des comptes le peuple l'applaudit; on n'ayait poiut oublié que ce prince s'était prononcé pour le tiers -état dans l'assemblée des notables de 1788.
SUR MIRABEAU. a33
» l'essor fougueux d'un jeune prince qui passe f en un instant de l'esclavage où le tient son gou-
• verneur à devenir maître de ses actions ; cet
• essor, dis -je, une fois amorti, on remarqua »promptement qu'il était un peu apathique, » s'occupant plus, ou, pour mieux dire, se livrant » plus' aux choses qui plaisent en général , qu'il » ne s'en amusait ; penchant assez vers le jeu , » plaisir plus facile à se proom'er , et qui le re-
• muait peut-être davantage. I^ortait cette sorte » d'indolence jusque dans les choses qui le tou- » chaient le plus , comice de rendre un service >ou de faire une grande démarche. Il mettait » beaucoup de vivacité au début , et avait besoin f d'être poussé pour le soutenir ; on voyait sen- ^siblement que cette siûte lui coûtait : cepen- » dant ses excellentes qualités l'emportaient tou- » jours, on ne peut pas dire sur sa nonchalance, »mais sur une façon d'être aussi opposée à ce » qu'annonçait son caractère. »
Ce fut un tel prince que , pour plaii*e à l'ai^ chevêque , premier ministre , et afin d'obliger les coiu's souveraines à enregistrer les nouveaux édits de ce prêtre extravagant , on exposa à l'animosité et à l'aversion, du peuple de Paris. La multitude, qui ne juge que sur les actions et quelquefois avec aveuglement, crut le prince
complice du despotisme de l'archevêque quand elle le vit paraître à la cour des aides pour y assister à un enregistrement de force. Le prince perdit ainsi une faveur que mille qualités brillantes lui méritaient.
Le duc d'Orléans, qui, depuis la séance du parlement du mois de novembre précédent ' , était en quelque sorte regardé comme une victime de la cour, n'y panassait pas, ou peu. La haine qu'on lui portait l^ersailles, et le mépris qu'imprudemment on lui prodiguait , avaient aigri son esprit et l'auraient porté à une vengeance effective, si la nature et la mauvaise éducation qu'il reçut avaient permis qu'il eût quelque énergie constante dans le caractère. Ce n'était un homme à craindre pour aucun parti , mais dont le nom et le rang pouvaient favoriser des démarches sédi* tieuses. Nous le verrons le jouet de ses passfcms , des circonstances, et toujours au-dessous du rôle qu'en bien comme en mal on aurait du redouter de sa part.
Tel était , à Tépoque où nous entrons , l'état de la cour , et la position de ceux qui en dirigeaient la conduite. On venait de passer deux années d'anarchie et de désordres ; dévoré d'in-
' 19 novembre 1787.
SUR MIRAB^U. a35
irigues et de malversations de toute espèce , le royaume avait été bouleversé , les parlements , ces étais de la monarchie, attaqués, renversés, sacrifiés aux folles idées d'un ministre léger et présomptueux. La nation était indignée ; le roi était paralysé; le ministère, sans esprit de sagesse et sans force. M. Necker seul offrait quelque appui , quelque espoir ; mais il pouvait être renvoyé d'un moment à l'atitre. L'agitation , l'inquiétude , ne pouvaient donc que croître , et croissaient en effet chaque jour.
Qui mieux que Mirabeaq pouvait en apprécier les conséquences? Il y puisait une nouvelle activité pour son ambition et pour ce mélange d'amour de la gloire et de haine du despotisme qui étaient l'âme de toutes ses actions. Déjà fort dans le parti populaire , il n'auvait pas voulu négliger les nobles , et peut-être se serait-il entendu avec les principaux d'entre eu:^ , s'ils ne l'avaient pas légèrement dédaigné. Pour le rendre odieux, ils lui prêtèrent des projets de républicanisme , d'attaque contre la famille régnante , et de subversion de la monarchie. C'était mal le connmtre et le calomnier. Toute sa conduite a prouvé depuis qu'il avait , suar le gouvernement convenable à la France , des idées justes , et qu'il ne voulait qu'y mettre la liberté à Tabri d'Un trône que des
intrigues ou la* vénalité n'entourassent plus. Il fut donc indigné des £siux bruits accrédités pour lui nuire. Le désir de se venger des nobles et du mépris cpi'ils fusaient de lui le poussa plus d'une fois au-delà des limites qu'il aurait voulu respecter. Dès avant l'ouverture des états->généraux y il leur avait suscité des ennemis qui , au moment de la mêlée , lui assuraient la victoire.
Ces ennemis étaient les écrivains patriotes , les mécontents, les honmies las des hauteurs et de la cupidité des grands. Il ne dédaigna pas même de s'assoder à un parti équivoque, peu sûr , mal organisé, et privé d'appuis suffisants , mais qui pouvait avoir une influence décisive dans certains moments.
Ce parti avait à sa tête ce duc d'Orléans que la cour avait irrité et forcé de se jeter parmi ses ennemis. Elle avait agi vis-à-vis du duc d'Orléans à peu près comme les nobles d'Aix à l'égard de Mirabeau.
Des esprits crédules , des écrivains systématiques, échos aveugles des bruits publics ; enfin, des hommes pour qui une all^ation répétée est une autorité suffisante , ont depuis érigé en une vaste conspiration la conduite du prince : tout ce qui s'est fait , tout ce qui s'est dit contre la cour , les plus petites intrigues comme les plus
grands crimes ont été son ouvrage ; on y a vu la révolution entière , et , sans citer une preuve satisfaisante d'un aussi étrange pouvoir , on a supposé un gouvernemeift occulte dont il était l'âme et dont il soldait les attentats.
S'il y eut des menées contre la cour, si ce prince en a dirigé pendant autant de temps qu'on le dit les moyens et les ressorts , ne serait-ce pas la cour même qui les aurait imprudemment provoquées ?. On se souvenait de son exil pour avoir, avec quelque liberté , protesté contre la violation des lois parlementaires ' ; on voyait les grands * et la famille royale le repousser avec dureté ; on aigrissait, on irritait son caractère, quoique apathique. Les ambitieux des différentes classes, les , mécontents , dont l'absurde ministère de l'archevêque avait accru le nombre , durent s'apercevoir dès ce moment que le duc d'Orléans se
trouvait^un chef tout formé pour eux ; les idées s'échauffant , ils pensèrent que tels événements pourraient arriver où il serait possible que Phi-
' Cet exil n'était pas une peine bien rigoureuse ; il oe fut pénible pour le duc que parcequ'il le priyait du plaisir de voir madame de Buffon la jeune , épouse du fils du célèbre naturaliste , sa maîtresse chérie. Il n'j resta pas long-temps, obtint la permission de venir au Ralncy» et enfin à Paris bientôt après.
lippe fut appelé au trône ou au moins à en partager le pouvoir souverain , et que leur intérêt était de s'y attacher et dç protéger sa popularité.
On ne peut douter que Bfirabeau ne fut de ce nombre au commencement de la révolution ; il vit les amis du prince , se lia avec eux , ou plutôt en fut recherché : quelques lettres échappées à sa plume, et conservées dans les archives . de l'amitié , en seraient la preuve à défaut de celles que fournit l'histoire de ce temps. Mais il * se montra le confident des partisans du duc , bien plus qu'un zélateur de leurs projets; jamais il ne s'oublia au point de jouer le rôle de leur agent , à une époque où , député aux états-généraux , la plus noble comme la plus légitime carrière lui était ouverte.
On a pu juger, par ce qui précède, de l'état de fermentation où l'on était à Paris à l'approche des états-généraux : on y espérait , on y attendait un changement dans un gouvernement dont les rouages semblaient se dissoudre ; les bourgeois seuls n'avaient pas encore une opinion formée, mais les magistrats, les gens de lettres, les nobles qui Txe partageaient pas les faveurs de la cour, les capitalistes, d'anciens militaires, étaient tourmentés du besoin d'innovations dont
les écrits qui paraissaient en grand nombre offraient, en quelque sorte, le programme. C'était au milieu de cette classe d'hommes de tous les états que Mirabeau aimait à se reproduire, à se Êdre des partisans, à répandre ses projets de réforme, et à échauffer les esprits de toute l'énergie de son caractère et de la fécondité 'de ses idées.
Un écrivain dont la sagacité est assez connue dans l'exposé des faits, quoique imbu de tous les préjugés de sa classe, le marquis de Perrière , nous trace ainsi l'idée qu'on se faisait alors de Mirabeau à la cour, dans le monde , et parmi les députés déjà élus pour là prochaine assemblée '. « Mirabeau , dit-il , avaitr calculé la force des liens 9 sociaux ; il les avait appréciés ce qu'ils sont pour » un ambitieux , et il s'était mis au large jusque » dans sa conscience. Jugeant les hommes d'après Bson propre cœur, il les classait tous parmi les »sots ou parmi les fripons; gourmandant le peu- »ple ou le flattant, suivant les circonstances, il » sut toujours le contenir et lui iniprimer, pour sa • personne et ses opinions , le respect et l'obéis-
' Mémoires sur la révolution de 1789, par le marquis de Ferrtère , député de l'ordre de la noblesse de la sénéchaussée de Saumur , édition de l'an VII.
d4o MÉMOIRES
» sance. Timide dans les hasards ordinaires de la 9 vie, il déployait, dans les grandes occasions, » la hardiesse d'un homme qui s'est assuré de ses » moyens : les obstacles l'irritaient et ne l'arrè- Btaient pas. Doué d'une grande facilité de conce- 9 voir , son imagination tourmentait sa pensée : 9 de là ce défaut de plan dans ses vues, ce peu » de suite dans ses idées, ces contradictions avec » lui-même , cette indiscrétion qui'ne lui permet- » tait de rien taire , lorsque , irritant à propos son » oi^eil , on lui présentait comme invincibles ou 9 comme faciles à détruire les obstacles qui s'opt posaient à ses desseins.
» Il ne secoua jamais entièrement les préjugés 9 et les habitudes de la classe où il était né ; il B tint toujours à la noblesse et à la monarchie. » Croyez-vous, disait-il à quelques nobles, que si » j'eusse été député de la noblesse , elle eût dé- 9 gringolé si promptement. Mirabeau se montra » l'ennemi des ministres et le plus zélé défenseur » du ministère. Sa haine contre le despotisme ne «s'étendait point à la royauté ; car il attendait • plus des rois qu'il n'attendait des peuples, et les » places du gouvernement ne lui semblaient dé- » sirables qu'autant qu'elles confèrent un grand » pouvoir et qu'elles mènent à de plus grandes » richesses. »
C'est avec ce mélange de bien et de mal , avec le souvenir que le public conservait de sa vie passée, les craintes qu'elle inspirait aux uns, l'espoir qu'elle donnait aux autres, qu'il prit place dans la plus imposante assemblée qui eût jamais frappé les regards de la France.
Loin de se déclarer d'abord ouvertement pour aucun parti , son rôle se borna à suivre le mouvement qui s'annonçait , ou à le seconder, suivant que ses intérêts pouvaient l'y engager. .
Il attendait. que des événements le. ^ssent à même de s'essayer avec avantage sur ce nouveau théâtre. Ses rivaux l'efïrayîdent peu ; il avait jugé, dès l'abord, la force des uns et la timidité ou l'irrésolution des autres. D'intelligence avec ceux qui professaient de l'attachement à la niaison d'Orléans , il ne prit cependant aucun engagement avec eux; mais, en échange des services qu'il leur laissa entrevoir au besoin, il en reçut des promesses dont il espérait bien tirer parti , si jamais les circonstances pouvaient ieur donner quelque réalité. Il avait calculé, examiné les possibles , et attendait que le choc des intérêts indiquât quelle marche il fallait qu'il suivît.
Enfin, l'instant de se montrer arriva. Les états-généraux s'ouvrirent le 5 mai. Il faut l'entendre rendre compte lui-même de ce moment ni. 1 6
a4a MÉMOIRES
dont les impressions furent si diverses sur les spectateurs, et dont on nous a laissé des relations si opposées '. Bfirabeau ne partagea ni Penthousiasme, ni l'illusion, ni les espérances de bonheur futur qu'une population confiante en attendait.
1 Après s'être successivement rassemblés dans t le salon d'Hercule , dit-il , le â , les députés des » trois ordres furent admis chez le roi , ceux du » clergé et de la nbblesse dans le cabinet du roi , » ceux des communes dans la salle de Louis XI V.
» Il ne s'y passa rien de remarquable ; on a » seulement été fir^ppé du peu de solennité d'une » présentation qui devait être si imposante, du » déÊiut d'ordre , des difficultés , des longueurs , » qu'une liste inexacte des bailliages et sénéchaus- 0 sées a occasionées.
» Une singularité qui n'a point été moins dé- » favorablement observée, c'est la difiSérence dans »la présentation des trois ordres*; les com- 9 munes en ont été affectées ; plusieurs gr(9npes
* Journal des étàt$*généwux, rédigé par le comte de Mirabeau , chez Le)ay, à Paris, n» i.
* Elle consistait dans celle du lieu où ils ont été repus; à quoi il faut ajouter que les deux battants ont été ouverts pour le clergé et un seul pour la noblesse; le tiers-état fat reçu seulement dans la salle de Louis XIV.
» se sont aussitôt formés parmi les députés. On » a proposé avec quelque véhémence de porter à » l'instan tméme une réclamation au pied du trône, » et de représenter au roi combien de pareilles » nuances étaient douloureuses pour la partie » vraiment nationale des trois ordres. Cet avis , » proposé par Mirabeau , fut ainsi motivé :
« Le premier sentiment que la vue des com- » munes doit porter dans Famé du roi ne doit pas »étre pénible; et tel serait poin* un bon prince 9 l'embarras qui naît de la crainte de désobliger , » ou d'avoir désobligé. D'ailleurs la présentation »est purement facultative et nullement obliga- » toire, ni légale : le roi reçoit chez lui qui il veut, » et où il veut.
» Le code de l'étiquette a été jusqu'ici le feu » sacré des gens de cour et des ordres privilégiés , »la nation n'y doit pas mettre la même impor- » tance. C'est lorsqu'elle demandé que les distinc- » tions humiliantes soient abolies , que les témoi- »gnages de respect décernés au monarque, et » qui ne sauraient être trop grands , puisqu'un )» peuple s'honore lui-même en honorant son » prince , Soient tmiformes et universels ^ parcen que les variétés eH' ce gem^e ne sont pkis un »» tribut d'honneur, mais un symbole d'esclavage; » c'est alors qu'on pourra citer cet exemple ré-
cent des rites serviles. Aujourd'hui nous ne sommes que des individus à qui le législateur provisoire n'a point encore couvert les lèvres. Et quand nous pourrons parler ne nous occuperons-nous pas d'objets plus sérieux que la nomenclature des escaliers et des salons par où le maître des cérémonies nous a fait passer.
» La cérémonie de la procession des députés se fit le lendemain avec une très grande solennité. Les députés des trois ordres ou plutôt les représentants de la nation , ont attendu le roi à l'église de Notre-Dame de Versailles , où ce prince a été reçu avec des acclamations, qui sans doute sont la première récompense de ce qu'il fait pour son peuple.
» De Notre-Dame , les communes venaient , la noblesse et le clergé venant ensuite , le roi et la famille royale fermant la marche , on s'est rendu à l'église Saint-Louis.
» Toute la pompe du trône et de son cort^ a été déployée.
» La messe a commencé; après l'évangile, Tévêque de Nancy * a monté en chaire. La religion est la farce des états ; la religion est la source
■ M. de la Fare, aujourd'hui cardinal, pair de France^
» unique de leur bonheur : telle est la division de » son discours '.
t II a paru long et tissu de pièces de rapport , p sans plan , sans idées , sans style , sans effet ; « c'est un autre mouvement , une autre inspira-^ » tion , un autre ordre de choses , en un mot , » qu'on attendait dans cette auguste assemblée. » Tous les lieux communs , depuis lé baptême de »<Dlovis jusqu'à la maladie de Louis le Bien-x\imé , » à Metz 9 et depuis la déclamation sur le luxe , » jusqu'aux injures à la philosophie, y ont » trouvé leur place. Il est trop évident que l'ora- » teur n'était pas d'accord avec lui-même , qu'il » n'avait pas un parti arrêté , et surtout qu'il a » bien moins jugé son époque que la tendance de » la feuille des bénéfices.
premier aumônier de Madame , duchesse d'Angoulême , archeyêque de Sens.
^ M. de la Fare se distingua pendant l'assemblée constituante par son zèle et le calme qu'il montra pour son ordre. Ayant émigré après la session , il rendit de grands services à ceux qui étaient dans le même cas que lui; il en partagea les erreurs et les peines.
1 « Ce n'était pas là la question importante à traiter deyyant Tauguste assemblée ^ dit le marquis de Perrière; le »lieu, la circonstance ouvraient un champ plus vaste : Té- »vêque de Nancy n'osa ou ne put le parcourir. » Mém, pour servir à l'histoire de la révolution, tom. I.
a46 MÉMOIRES
» Les fréquents éloges du roi ont été fort a|>- » prouvés , mais ils auraient dû être plus heureiit sèment amenés et exprimés.
» L'apostrophe à la reine , Fille de$ Cimrs y » émule et confidente de» bienfaits de son auguste 1 époux j pouvait être plus oratoire et mieux à sa » place.
»En tout, ce discours est fait, comme les tra- » gédies modernes, avec des hémistiches, et jamais » plus belle occasion ne fiit plus complètement » manquée. »
C'est dans la marche pompeuse du cortège de Notre-Dame à l'église Saint-Louis ' qu'on put dès lors juger de l'opinion publique , et de l'importance du rôle que jouerait Mirabeau.
« La noblesse se trouvant déchue de sa gran- » deur par l'esprit de courtisan , par l'alliage des » anoblis , et par une longue paix , dit madame » de Staël , qui fut témoin de cette grande scène ' ; » le clergé ne possédant plus l'ascendant des lu- » mières, qu'il avait dans les temps barbares, l'im* tportance des députés du tiers -état en était -«augmentée; leurs habits et leurs manteaux » noirs , leurs regards assurés , leur nombre im- » posant , attiraient l'attention sur eux. Quelques
' Considérations sur la révolution, tom. I, chap. 16.
9 nobles s'étaient fait nommer députés du tiers- » état , et parmi ces nobles on distinguait Mira- » beau. L'opinion qu'on avait de son esprit était » singulièrement augmentée par la peur qUe fai- » sait son immoralité ; et cependant c'est cette » immoralité même qui a diminué l'influence que » ses étonnantes facultés devaient lui valoir. Il était » difficile de ne pas le regarder long-temps quand » on l'avait une fois aperçu : son immense cheve- » lurQ le distinguait entre tous ; on eût dit que sa » force en dépendait, commet celle de Samson : »son visage empruntait de l'expression de sa lai- »deur même, et toute sa personne donnait l'idée 9 d'une puissance irrégulière , mais enfin d'une p puissance , telle qu'on se la représenterait dans » un tribun du peuple. »
Lorsqu'il entra dans la salle, quelques murmures , quelques voix d'improbation , se firent entendre ; mais sa démarche assurée , l'air fier et l'expression de sa tête élevée et un peu de côté , semblaient à l'avance menacer et faire repentir ceux qui se les permettaient. Il savait que ces murmures décèlent toujours la faiblesse et la haine impuissante de ceux qui les profèrent; ils ne firent qu'accroître la confiance qu'il avait dans ses forces , et il ne se trompa pas.
Il fut sensible à l'aspect magnifique de la
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séance; mais ni l'or, ni le trône, ni le brillant cortège de la couronne, ne frappèrent ses yeux ; il ne vit dans la séance que le monarque, entouré des représentants d'une grande nation , et ce sublime tableau le remplissait d'espoir et d'admiration. On aimera peut-être à l'entendre rwidre compte lui-même de cette célèbre ouverture des états-généraux; j'en prends le texte dans son journal : on y verra la leçon qu'il donne à ses collègues, et qui annonçait déjà la supériorité qu'il aurait bientôt sur eux.
« L'ouverture s'est faite aujourd'hui , 5 mai. » Les députés étaient avertis de se rendre à huit » heures à ta salle ; ils ont attendu très long-temps » ayant que l'appel commençât, dans un corridor » étroit, obscur, de cette salle éphémère ; et véri- » tableinent ils offraient plutôt le spectacle d'une » bourse de marchands que celui du vestibule de » l'assemblée nationale. L'appel a commencé sui*- • vaut l'ordre des bailliages de 1 6 1 4- Il était diffi- » cile de mettre à contribution la patience des dé- » pûtes avec une indiscrétion plus fatigante, et » l'on croirait volontiers qu'il a fallu du talent » pour trouver une forme si bizarre , si compli- » quée , si fastidieuse.
» Le coup d'œil de la salle était superbe ; les «députés n'ont été en place qu'à midi, et le roi
» a presque immédiatement paru ; il a été fort » applaudi : la reine s'est placée à côté de lui , » hors du dais , sur un fauteuil inférieur au trône ; » la famille royale et le cortège du monarque les V entouraient.
» Le roi a lu un discours où il exprime des » sentiments purs, et manifeste des intentions pa- » ternelles. Il a été interrompu plusieurs fois par B des acclamations , et cette espèce . d'inconve- » nance paraissait excusée et même embellie par » la vérité.
» Monsieur le gardé-des -sceaux ' a paru long, » et les trois quarts de la salle n'ont pas entendu
• un mot de son discours. Monsieur le directeur- > général des finances * a lu ensuite un volume , » et même considérable. Le roi en finissant son- » discours avait déclaré que ce ministre rendrait » compte de l'état des finances; et c'est ainsi qu'on » a ôté le prétexte et même le moyen de disputer » la parole au directeur-général, qui ne saurait en
• avoir l'exercice aux états -généraux, sans une
• permission spéciale, puisque le chancelier, ou » son suppléant , y est le seul commissaire du
• roi. M. Necker a parlé plus de trois heures. »
> C'était M. de Barentin.
î^M. Necker.
a5o MÉMOIRES
Ce récit , où Ton trouve la touche de Mirabeau , est terminé par ce passage remarquable, qui se rapporte à des démonstrations excessives de reconnaissance et d'enthousiasme que le ministre des finances avait excitées en sa faveur.
c Espérons que les représentants de la nation
• sentiront mieux désormais la dignité de leur » mission , de leur caractère ; qu'ils ne consenti- » ront pas à se montrer enthousiastes à tout prix > et sans condition ; qu'enfin, au lieu de donner à
• l'Europe le spectacle de jeunes écoliers échap- » pés à la férule , et ivres de joie de ce qu'on leur » promet un congé de plus d'une semaine , ils tse montreront des hommes, et des hommes » d'élite d'une nation qui , pour être la première » du monde, n'a besoin que d'une constitution. »
C'est ainsi que, dès l'ouverture de l'assemblée, Mirabeau faisait connaître que son opinion serait dans le seos d'une monarchie constitutionnelle et en opposition constante aux ministres.
Il voulait encore, en mettant ainsi les premiers faits des états-généraux sous les regards du public, donner la plus grande publicité aux actes qui en émaneraient , et appeler sur les députés l'estime ou l'animadversion , selon qu'ils défendraient ou trahiraient les intérêts de leurs cora-
SUR MIRABEAU. a5i
mettants. Cette voie lui procurait aussi le moyen de répandre et propager les opinions favorables à la cause populaire, et d'en signaler les ennemis cachés.
Il entreprit donc, dans ce dessein, sa feuille des États-généraux ; le prospectus et le premier numéro parurent, le lendemain même de Touverture, chez Lejay, libraire, dont nous avons vu la femme participer à ses projets comme à sa société.
« I^s livres, disait* il , sont principalement » utiles à ceux qui pourraient s'en passer, je veux » dire les hommes déjà instruits , qui, accoutumés » à cultiver leur raison, à exprimer, à développer » leur pensée , trouveraient en eux - mêmes ce p qu'ils cherchent dans les autres ; les feuilles pu- » bUques doivent, au contraire, être considérées » comme le manuel de ceux qui n'ont pas le temps, «l'instruction, ou l'aisance nécessaire pour lire • les livres.
• Voilà pourquoi, continue-t-il , les peuples » libres ont beaucoup de gazettes , de papiers^ » nouvelles, de feuilles publiques. Ces écrits, qui » circulent avec une rapidité proportionnée à leur » peu de volume; ces écrits, lorsqu'ils sont libres, n indépendants, lorsqu'ils n'ont d'autre gage de » leur succès que leur utilité même , sont la base
2b2 MÉMOIRES
» et Tinstrument du contrôle universel ; ils pro- » pagent l'instruction ou en reçoivent l'influence; lils deviennent le point de ralliement de tous » les bons esprits ; ils ouvrent une correspondance B qui doit infailliblement produire une harmonie » d'opinions, de sentiments et d'opérations, sou- » tien de la puissance publique , garant de la con- »stitution, et palladium inexpugnable de toute » liberté. >
Mais, soit que les ministres ne fussent pas convaincus de la bonté de ces principes et de la publicité que voulait y donner Mirabeau, soit qu'ils fussent choqués de la manière dont il avait rendu compte, dans son premier numéro, de la séance d'ouverture, ou qu'ils n'approuvassent pas qu'une feuille publique parut sans leur attache , un arrêt du conseil ' supprima les Étatsgénéraux^ dont le succès avait été tel , qu'au rapport des écrits du temps, le nombre des souscripteurs fut porté à près de six mille en moins de huit jours. C'était le premier journal politique quotidien affranchi de la censure.
' Du 7 mai 1789; un autre arrêt, rendu la veille, avait défendu l'impression , publication et distribution de tous prospectus, journaux, ou autres feuilles qui ne seraient pas revêtus de l'autorisation du roi.
Une pareille prohibition fut une faute inutile de la part des ministres ; elle ne fit que compromettre l'autorité. Ils fournissaient des armes contre eux, en prouvant qu'ils ne connaissaient pas ou méprisaient imprudemment les dispositions des esprits. C'était les irriter sans avoir moyen de les contenir dans de justes limites. On voulait la liberté, et, à moins d'essais périlleux, il fallait lui creuser un lit où elle pût se mouvoir sans danger pour le pouvoir légitime.
L'assemblée des électeurs de Pa^is se déclara contre la mesure ministérielle. .Elle n'avait point encore nommé ses députés à cette époque ; ceux du tiers ne le furent même que le 3i mai. Ce retard pouvait être attribué aux débats que fit naître la rédaction des cahiers de chaque ordre ; il tenait aussi à l'intention secrète des électeurs du tiers de rester en permanence jusqu'à ce que , l'assemblée nationale se fut constituée.
Mirabeau, bien au fait de ces dispositions, en tira bon parti ; il mit les électeurs dans ses intérêts: composés, en grande partie, d'hommes ardents , de patriotes exaltés , d'amis de la liberté, ils formaient une puissance disposée à recevoir les impressions qu'on voudrait lui donner dans le sens de la révolution.
L'arrêt du conseil du 7 leur fut dénoncé ; inu-
blée, où ses droits se discutent et où s'agitent ses destinées.
• Cet acte, émané du conseil dans le temps même des états-généraux et libres , décide une question qui leur est réservée par le roi, dans le résultat du conseil du 27 décembre dernier.
»Get acte enfin rappelle, au premier moment de la liberté nationale , une police et des règlements qui avaient été déjà suspendus par la sagesse et la bonté du roi , et en conséquence l'assemblée du tiers-état a unanimement résolu que le présent arrêté, lequel sera signé de tous les membres présents à l'assemblée, et présenté à la signature de tous les membres qui s'y rendront, sera porté à MM. de la chambre du clergé et à MM. de la chambre de la noblesse % et qu'ils seront invités à s'unir à MM. de la chambre du tiers-état pour faire révoquer ledit acte du conseil, et pour procurer à l'assemblée nationale la lib^té provisoire de la presse, et notamment celle d'imprimer tous les journaux et les feuilles périodiques contenant jour par jour les actes et les délibérations des états-généraux, sans préjudice des peines qui pourront être infli-
•' Il s'agit des assemblées des électeurs du clergé et des nobles, intra muros.
»gées aux auteurs coupables de calomnie. » Une aussi éclatante intervention ne fit cependant pas annuler l'arrêt du conseil, mais elle devint un puissant argument en faveur de l'ouvrage , et montrait que l'opinion en soutiendrait l'auteur. C'était tout ce que Mirabeau désirait ; et , comme il s'agissait bien moins pour lui de chicaner sur les mots que d'avoir gain de cause au fond , il changea le titre de sa feuille , et la fit paraîtresous celui de Lettres du comte de Mirabeau à ses commettants : le succès en fut accru de la contradiction même qu'il venait d'éprouver.
Les ministres sentirent la faute qu'ils avaient commise ; ils irritaient encore davantage contre eux un homme fort de l'opinion publique et de ses moyens personnels ; mais il n'était plus temps , il fallut supporter les suites de cette démarché d'écoliers et d'hommes qui ,, voulant toujours voir le passé dans le présent , se conduisaient au rebours de ce qu'ils auraient dû faire.
Mirabeau ne manqua pas de tirer avantage de cette position. Dès le début de sa nouvelle feuille, il rendit compte de la conduite des ministres ; il se plaint « des droits violés , et de la liberté de • la presse foulée aux pieds par des administra- » teurs ineptes, qui , disait-il , Couvraient de Tau-' m. 1 7
a58 MÉMOIRES
» torité du monarque leurs sottises et leurs pré- » varications. » Il soutient que , dans un point aussi important que celui dont il s'agit , on perdait tout en cédant aux injonctions ministérielles et aux ordres de la cour. Il parle, en homme habitué à de semblables matières , de. l'utilité et de la nécessité de la liberté de la presse. Ces questions étaient encore neuves , elles offraient un grand attrait à des esprits enthousiastes du nouvel ordre de choses, et des espérances qu'ils en concevaient.
«Messieurs, disait -il à ses lecteurs dans la 9 prendère Lettre à ses commettants j j'avais cru » qu'un journal annoncé comme devant être ré- » digé par quelques membl1^s des états-généraux » pouvait , jusqu'à uil certain point , remplir en- «vers la nation le devoir commun à tous ses «députés de lui rendre un compte particulier » des affaires publiques ; grâce à cette feuille je » sentais moins strictement l'obligation d'une cor- »respondance personnelle : mais le mmistère » vient de donner le scandale public de deux ar- » rets du conseil, dont l'un, au mépris du carac- » tère avoué de ses rédacteurs, supprime la feuille • des États- généraux, et dont l'autre défçqd la » publication des écrits périodiques.
» Il est donc vrai, que , loin d'afïrai^chir U n^-
SUR MIRABEAU. aSo
«tion, on ne cherche qu'à river ses fers; que » c'est en face de l'assemblée nationale que Ton » produit ces décrets auliques , où l'on attente à » ses droits les plus sacrés ; et que , joignant l'in- » suite à la dérision , on a l'inéroyable impéritie « de lui faire envisager cet acte de despotisme et «d'iniquité, comme un provisoire utile à ses » intérêts.
.11 est heureux , messieurs , qu'on ne puisse » imputer au monarque ces proscriptions , que «les circonstances rendent encore plus crimi- » nelles. Personne n'ignore aujourd'hui que les » arrêts du conseil sont des faux éternels , où » les ministres se permettent d'apposer le nom » du roi ; on ne prend pas même la peine de dé- » guiser cette étrange supercherie : tant il est vrai » que nous en sommes au point où les formes » les plus despotiques marchent aussi tranquille- » ment qu'une administration réglée !
» Mais de quel prétexte a-t-on au moins essayé »de colorer cette incroyable publicité de l'arrêt »du 7 mai ? A-t-on cru , de bonne foi , que des » membres des états-généraux, pour écrire à leurs » commettants, fussent tenus de se soumettre aux » règlements de la librairie ? -Est-il , dans ce mo- »ment, un seul individu à qui cette ridicule .assertion puisse en imposer? N'est-il pas évir
26o MÉMOIRES
» dent que ces arrêts proscripteurs sont un crime » public, dont les coupables auteurs j punissables I dans les tribunaux judiciaires , seront bien for- > ces , dans tous les cas , d'en rendre compte au » tribunal de la nation. £h! la nation entière n'est-
• elle pas insultée dans le premier de ces arrêts ,
• où l'on fait dire à sa majesté qu'elle attend » les observations des états^généraux , comme si » les états-généraux n'avaient d'autre droit que » de faire des observations ?
» Je regarde , messieurs , comme le devoir le »plus essentiel de l'honorable mission dont vous » m'avez chargé , celui de vous prémunir contre » ces coupables manœuvres ; on doit voir que leur
• temps est fini , et que celui de prendre une 1 autre marche est arrivé ; ou s'il était vrai qu'on 9 n'eût assemblé la nation que pour consommer » avec plus de facilité le crime de sa mort poli- » tique 9 que ce ne soit pas du moins en affectant » de vouloir la régénérer ; que la tyrannie se » montre avec franchise , -et nous verrons si nous
• devons nous roidir ou nous envelopper- la » tête. »
Ah ! qu'une triste réflexion me soit permise ici. Quelque despotiques que fiissept certains ministres de Louis XVI, quelque injustes et vexatoires que fussent leurs ordres , leurs règlements,
leur crainte de la liberté, et les abus de leur police , non ce n'était point là de là tyrannie ; il était réservé à une époque plus rapprochée de nous en faire subir Tépreuve ensanglantée; Mirabeau ne les a pas vus ces jours de larmes et de douleur ; quelle distance ils ont mise entre le despotisme d'ime cour mal conseillée et les scènes de terreur de la tyrannie !
Celle-ci ne méconnaît pas seulement les droits, elle ne se borne pas à commander au gré de ses intérêts et de ses caprices ; elle étend une verge meurtrière -sur toutes les personnes ; elle les poursuit dans les cachots où elle les plonge ; elle noie dans le sang les plaintes et les cris de ses victimes ; elle insulte à la nature dans les tourments même qu'elle leur fait subir ; elle s'honore d'une dégoûtante et farouche impassibilité : telle fut la tyrannie d'un Louis XI ; . d'un Richelieu, peut-être; telle, plus inouïe encore, nous l'avons vue quinze mois entiers couvrir la France de crimes et d'échafauds, et faire douter qu'il existât une Providence et des récompenses à la vertu.
Le despotisme et la tyrannie ont la mçme origine , mais ils offrent des images différentes : celle du premier est moins repoussante ; c'est de la soumission qu'il demande ; il est mesuré
dans ses démarches ; il n'est point destructeur ; il se met ^u-dessus des lois , mais il n'en £ait point de sanguinaires ; ennemi de la liberté politique , parcequ'elLe est une rivale du pouvoir , il laisse volontiers, aux individus l'ind^endauce de leurs actions et de leur conduite morale , ou ne s'en occupe que lorsqu'elles lui paraissent troubler l'harmonie de ce qu'il appelle Yordre public. Le despotisme peut: s'affermir; il donne des prétextes , forme des habitudes : mais la tyrannie ne peut être que'passagère ; elle appelle l'insurrection, qui n'est pas seulement alors un devoir, mais un besoin.
U y a donc eu despotisme et non tyrannie dans la suppression de la feuille des états -généraux. Les, ministres voyaient dans ce journal une atteinte portée à Yordre de cfioses établi, si cher à leur paresse et à leurs intérêts : ils durent en arrêter la publication. Mais le despotisme, en repoussant les lumières et les utiles innovations , se méprend souvent ; et c'est ce qui lui arriva ici : il ne sut pas juger de la circonstance , et la résistance qu'il crut surmonter se changea en un obstacle contre lequel il se brisa.
Les Lettres dfi Mirabeau à ses commettants remplirent parfaitement le but qu'il se proposait, et déjouèrent la manœuvre des ministres. Elles
méritent une grande attention pour l'histoire du temps ; elles font connaître les principes qui guidèrent l'auteur dans sa conduite à Touverture des états-généraux. On doit regretter qu'il ait abandonné sitôt cette entreprise pour se livrer plus entièrement aux travaux de l'assemblée et aux démarches , je devrais dire aussi aux intrigues dont les circonstances faisaient une loi à son ambition. Les Lettres à ses commettants n'allèrent pas au-delà de dix -neuf, et finirent vers le i5 juillet '.
Au milieu des troubles naissants, parmi les conflits des ordres, dés privilégiés et du peuple, il n'eut pas l'intention de borner son rôle à celui de tribun et d'antagoniste désintéressé de la cour. Deux impulsions le poussaient. Il ambitionnait lia gloire d'être compté parmi lés législateurs de sa patrie et les fondateurs de la liberté ; mais avec cette ambition il^avait aussi celle du pouvoir ; il en était profondément pénétré, et rien ne parais-
' La feuille périodique qui ensuite parut sous le titre de Courrier de Provence y jusqu'en juillet 1790, n'était point l'ouYrage de Mirabeau^ quoiqu'il le laissai croire et y insérât quelquefois des morceaux de lui. Il trayailla seuleaient aux premiers numéros. Elle n'en eut pas moins un grand succès^ et ne contribua pas peu à soutenir les principes dé l'assemblée contre les attaques de ses adversaires.
sait lui coûter pour satisfaire cet irré^btible penchant. Sa fierté, inflexible dans le reste, s'abaissait à d'obscures ressources pour parvenir à ce but ; dans son esprit les moyens s'ennoblissaient par l'objet qu'on se proposait en les employant : on en avait vu un exemple à Aix , on va en voir un autre dans sa démarche auprès des ministres de Louis XYI ; la même ambition dicta l'une: et l'autre conduite.
L'assemblée nationale , divisée sur la question de la vérification des pouvoirs, voyait le temps sîécouler sans qu'elle eût encore organisé sa mai^he ; chaque ordre accusait l'autre d'obstination, de mauvaise volonté, d'erreur; les esprits s'aigrissaient, les cabaleurs,les ennemis secrets du nouvel ordre de choses s'agitaient : il était à craindre que ce désordre ne se prolongeât et n'en amenât un plus grand encore.
Les députés du tiers voulaient que la vérification se fit dans la salle commune , dans celle où^ la première réunion générale avait eu lieu. Us l'occupaient depuis ce moment; et cette seule localité leur donnait un avantage marqué , et le caractère de principale assemblée, dont celles des deux autres ordres ne paraissaient être ainsi que des fractions. Ils attendirent donc que le clergé et les nobles vinssent s'y réunir à eux
pour vérifier les pouvoirs' en commun, et s'occuper du travail de la constitution. Plusieurs députations des communes s'étaient rendues fort inutilement auprès des deux premiers ordres pour les y engager, sans avoir pu obtenir rien de décisif que lorsque le roi, las de cet état d'hostilités réciproques , ordonna que la réunion se fît et que la division cessât.
Il s'était écoulé plus d'un mois avant qu*Qn en fût venu à ce point de solution, et c'est dans cet intervalle, que Mirabeau, voyant l'aigreur qui régnait dans les trois ordres , leur opposition ^ et les reproches amers qu'ils se faisaient, conçut le dessein louable de mettre un Arme à ce scandale, et de s'ouvrir une route à la prépondérance et au pouvoir par le double rôle d'homme admis aux secrets du ministère et de celui de député.
Le seul obstacle qu'il voyait à ^on projet était M. Necker , dont la suffisance et de vieux ressentiments ne manqueraient pas de repousser toute ouverture qui viendrait de lui : il ne- se méprit point à cet égard.
Vers la fin de mai, c'était l'époque du plus fort des débats et des rivalités entre les ordres , Mirabeau alla trouver M. du Roverai, ancien procureur- général de la république de Genève, réfugié en France et son ami ; il était de la con-
naissance de M. Malouet \ Il s'ouvrit à lui du désir qu'il aurait de voir cet estimable député , et de lui faire part de quelques idées sur les divisions qui s'élevaient dans l'assemblée. M. Ma-louet , et presque tous les députés royalistes , n'aimaient pas Mirabeau ; ils le craignaient ; ils le regardaient comme un homme dangereux , et ne lui pardonnaient pas sa conduite en Provence; ils alléguaient ses anciens torts et sa réputation d'homme immoral pour s'en éloigner.
' A la suite des troubles qui arrivèrent à Genève , et sous le prétexte de les apaiser, la France envoya contre cette république le chevalier de Jauc'ourt, à la tête de six mille hommes ; ledVemois y en ajoutèrent trois mille, sous la conduite du baron de Lentèches ; et le roi de Sardaigne autant , sous celle du comte de Marmora. Vers la fin de 178a, ces troupes s'avancèrent sur Genève; les républicains ne purent faire de résistance , divisés entre eux et trahis par le parti de l'étranger : les alliés se rendirent maîtres de la ville.
Les aristocrates genevois, appuyés de ces forces, exilèrent beaucoup de citoyens qui leur portaient ombrage : de ce nombre fut M. du Roverai. Il fut fort question de lui dans la séance du 11 juin, où on le dénonça comme un étranger, espion à la solde de l'Angleterre. Mirabeau prit sa défense , et fit voir que cet espion était tout uni* ment un Genevois , victime des événements , à qui l'Angleterre avait offert l'hospitalité avec une pension dont il vivait.
Cependaiit M. Makmet , qui avait trop de jugement pour ne pas apprécier l'importance de s'acquérir un pareil député, consentit à le voir, et hii donna rendez-vous chez M. du Roverai même.
« J'avais, dit M. Malouet en rapportant ce fait » dans ses Mémoires y autant de défiance que de » prévention contre M. de Mirabeau; je le regar- 9 dais comme un des plus dangereux novateurs , ' »et je fus très étonné de son début avec moi. » J'ai désiré, me dit-il, une explication avec vous, n parcequ'à travers de votre modération je vous » reconnais ami de la liberté, et que je suis peut- -être plus effrayé que vous de la fermentation » que je vois dans les esprits , et des malheurs » qui peuvent en résulter. Je ne suis pas homme » à meb vendre lâchement au despotisme ; je veux » une constitution libre , mais monarchique ; je » ne veux point ébranler la monarchie ; et si l'on • nesemef de bonne heure en mesure, j'aperçois »dans cette assemblée de si mauvaises têtes, tant » d'inexpérience et d'exaltation, une résistance, » une aigreur si inconsidérées dans les premiers » ordres , que je crains autant que vous d'horribles » commotions. Je m'adresse donc à votre probité; » vous êtes lié avec M. Necker et M. de Mont- «morin ; vous devez savoir ce qu'ils veulent, et
» s'ils ont un plan; si ce plan est raisonnable, je » le défendrai.
» Cette déclaration , ajoute M. Malouet , me fît » une grande impre^ion : elle était assez raison- » nable pour que je la crusse sincère ; et Mirabeau » avait l'esprit juste et ne voulait pas le mal pour »le mal'. »
M. Malouet se laissa donc persuader , et répondit à Mirabeau qu'il pensaitcomme lui; qu'il ne doutait pas de la nécessité d'un plan de réforme et de constitution qui remplît les vœux raisonnables de la nation , mais qu'il ignorait , qu'il doutait même que les ministres en eussent aucune • d'arrêté ; que ce qu'il avait appris de leur hésitation l'avait effrayé autant que l'exaltation de plusieurs de ses collègues.
Mirabeau s'offrit alors de voir les ministres et de conférer avec eux. M. Malouet y consentit, et rendit à M. de Montmorin et à M. Necker le résultat de cette conversation ; mais il leur trouva une répugnance extrême à entrer en correspour dance avec Mirabeau ; ils parlèrent de spn immoralité, de sa mauvaise réputation, et du peu de confiance qu'il méritait. M. Malouet combattit toutes ces raisons. Il leur représenta qu'un homme
' Mémoires de M. Malouet, torn. II ï»
SyR MIRABEAU. 269
qui , avec de grands talents , annonçait des vues honnêtes ; qui, malgré son immoralité, ne paraissait encore engagé dans aucun parti, et mettrait , un grand poids dans celui qu'il embrasserait ; qui , loin de s'offrir à la corruption , s'expliquait de manière à ce que toute espèce de rôle et de % condition ne pouvait lui être proposée, qu'un pareil homme méritait qu'on l'écoutât.
M. Malouet ayant surmonté la répugnance de M. Necker, il fut convenu avec lui qu'il recevrait Mirabeau dès le lendemain. La coijférence eut en effet lieu ; mais Mirabeau s'attendait qu'on lui parlerait , qu'on s'expliquerait avec lui sur l'idée que le ministre se faisait de l'état des choses. Ce n'était point là l'intention de M.* Necker, qui semblait plutôt céder que consentir. La conférence fut donc sèche et courte; Mirabeau en sortit mécontent, et, en rentrant dans l'assemblée, il dit à M. Malouet: 3e ny reviendrai pius , mais ils auront de mes nouvelles '.
' Si ce qu'on va lire n'est pas une altération et une confusion de ce qui précède, il paraîtrait qu'à la même époque Mirabeau se serait adressé aussi au roi et à la reine pour traiter avec eux dans la crise où se trouvait l'état ; c'est au moins ce qu'on doit conclure d'un passage des Mémoires de madame Gampan : on pourrait peut-être douter de la vérité de son récit , si elle ne di^
Us en eurent en effet dès le jour même ; car , au moment où il rentrait , on s'occupait du projet d'arrêté des communes, destiné à rapprocher les esprits, et qu'avait proposé M. Malouet. Mirabeau parla contre la délibération , au grand étonnement des royalistes , qui , déjà instruits de la démarche de Mirabeau, ne comprenaient rien à cette nouvelle hostilité; l'arrêté fut rejeté, et la
sait tenir le fait de la reine, par il n'est pas supposable qu'elle eût osé prêter à cette princesse ce qu'elle n'aurait pas dit , 'puisqu 'alors il ne faudrait plus croire un mot de tout ce que contiennent ses mémoires. Madame Gampan rapporte donc «qu'on assurait que, dès les premières » séances de l'assemblée , Mirabeau avait fait connaître au 9 roi, et plus particulièrement à la reine, une partie de ;>ses projets et ses propositions pour y renoncer. Cet nbomme jouait à la révolution pour gagner une grande » fortune. La reine me dit à cette époque qu'il demandait » une ambassade ; et c'était , si ma mémoire ne me trompe ))pas, celle de Gonstantioople : il fut refusé. »
Demander une ambassade , et celle de Constantinople y pour renoncer à sesprojets^L,. Encore une fois, il faut que madame Campun mette ces paroles dans la bouche de la reine pour qu'on y croie y car elles présentent une foule de contradictions avec la position de Mirabeau , son am«> bitîon et ses tues. £t puis , quels étaient ses projets ? JaniiH9 il ne pensa à renverser la monarchie ; s'il en écouta un mondent les ennemis, ce ne fut que très conditionnellement, et encore parcequ'on l'y forçait.
cour perdit par là les avantages qu'elle et ses ad* hérents eh auraient retirés.
La séance du ag lui offrit une nouvelle oecasio.n da signaler son ressentiment ; il s'agissait toujours de la vérification des pouvoirs , éternel sujet de divisions et de cabales, parcequ'on y attachait la conservation ou la suppression de la distinction des ordres, suivant qu'elle serait faite en commun ou dans chaque chambre séparée.
Les ministres auraient voulu renvoyer la question à une commission de députés réunis à des membres du conseil , en sorte qu'en cas de difficulté et d'opposition de vues , le roi , par l'organe du garde des sceaux , prononçât en défi*nitive.
Une lettre du roi instruisait l'assemblée de ce dessein ; il pouvait tout concilier.
« J'ai été informé, dit S. M., que lésr -difficultés » qui s'étaient élevées relativement à la vérîfica- «tion des pouvoirs. des membres de l'assemblée • des états-généraux subsistaient encore, malgré » les soins des comixiissaires choisis par les trois » ordres pour chercher des moyens de concilia- » tion sur cet objet.
» Je n'ai pu voir sans peine, et même sans in- » quiétude, l'assemblée nationale, que }'ai convo-
» quée pour s'occuper avec moi de la régénéra-
• tion de mon royaume , livrée à une ^îtiaction » qui , si elle se prolongeait , ferait évanouir les
• espérances que j'ai conçues pour le bonheur, i de mon peuple et pour la prospérité de l'état.
«Dans ces circonstances, je désire que les com- » missaires conciliateurs déjà choisis par les trois
• ordres reprennent leurs conférences , demain à » six heures du soir, en présence de mon garde
• des sceaux et des commissaires que je réunirai à
• lui, afin d'être informé particulièrement des » ouvertures de conciliation qui seront faites , et
• de pouvoir contribuer directement à une har-
• monie si désirable et si instante. » Signé Louis. Versailles , 29 mai 1 789.
On pouvait s'attendre à quelque heureux effet de cette lettre paternelle émanée du roi ; mais Mirabeau avait son injure à venger : un premier succès contre les ministres ne lui suffisait pas , il lui en fallait un second. « Comment fermer les
• yeux , messieurs , dit-il à l'assemblée , sur les cir-
• constances où la lettre du roi nous a été remise? > il est impossible de ne pas distinguer les motifs
• de ceux qui l'ont provoquée , du sentiment de » son auguste auteur.
• La lettre du roi nous a été remise sans que » nous ayons donné le plus léger prétexte à Vin-
» tervention de l'autorité ; et, si nous voulons ap- » précier cette observation à sa juste valeur , ne » soyons pas dupes des mots. Un médiateur tel » que le roi ne peut jamais laisser une véritable » liberté aux partis qu'il désire concilier. La ma- » jesté du trône suffirait seule pour la leur ravir ; » et qui ne sent combien non est difficile à profé- » rer devant celui qui a dit si long-temps , sdns » discussion et sans partage , Je veux? Qui ne sait »que le despotisme de l'amour est bien plus » puissant encore que celui de l'autorité ?
•'Nous n'avons pas donné le plus léger pré- » texte à son intervention , et elle paraît au mo- » ment où deux ordres sont en négociation avec » le troisième ( je'me sers du mot ridicule que » l'usage a consacré ) ; au mpment où l'un de «ces ordres est principalement entraîné par le » parti populaire* , c'est-à-dire celui de la justice » et des principes. C'est au milieu de la délibé- » ration de l'ordre du clergé^, après les concilia- »bules, je parle des assemblées nocturnes du » haut clergé , que la notoriété publique nous a «dénoncées, que les lettres du roi sont remises
^ La majorité du clergé^ composée en grande partie des curés 9 délibérait de se réunir dans la salle commune, et y passa en effet.
1274 MÉMOIKES
» aux divers ordres ; qu'elle^ arrêtent les délibéra- » tions, suspendent toute négociation ultérieure , » aiguisent la méfiance, et enflamment le& jalou- » sles réciproques.
• Enfin le message du roi reconnaît des ordres » comme constituants , à l'instant même où l'on » nous parle des moyens de nous concilier pour
> aous constituer en commun. Je di» le message » du roi , paprcequ'il ne parait pas prouvé qu'on
> ait pu prendre les ordres de sa»majesté sur cette
• démarche singulière. • • Mais aussi qui Croira 9 que la noblesse, malgré ses formes impétueuses
• et tranchantes , eût osé , sur l'invitation -du mo-
• narque à se conciUer , agir comme constituée ,
• et croire qu%le déclarer c^étâit s'y conformer, •yil eût été manifeste que le roi ne la regardait » pas comme telle ? *
f Voilà les principales circonstances qui ont pré- » cédé et accompagné la lettre du roi. Certes elles
• sont alarmantes, et cette lettre elle-même, où »se trouvent plusieurs expressions remplies de » sagesse et de bonté , plusieurs paroles vraiment 9 civiques, qu'il est boh de consacrer ; cette lettre » ne peut nous laisser sans inquiétude que grâce »à la ferme persuasion où nous sommes que » le roi est personnellement le premier ami du » peuple, comme le plus puissant auxiliaire de la
«justice et de la vérité; autrement Vintention^ qui » succède au désity et surtout la déclaration plu- » tôt que Tordit de contribuer directement à l*ac- « cord des ordres^ ne permettait à aucun honrnie » de bonne foi , qui connaît les choses et le pays, » de douter que Ton ne veuille nous conduire à «un jugement pronoricé par une commission...
» Qu'est -ce doxic que tout ceci? Un efSfôrt de » courage , de patience ^t de bonté de la part du » roi , mais en même temps un piège dressé par »la main de ceux qui lui ont rendu -un compte » inexact de la situation des esprits et des choses , 0 un pi^e in tous sens , un piège ourdi de la i»main des druides. * ,
Mirabeau , poursuivant - sur ce ton et avec l'assurance oratoire qu'il mettait dans de pareils débats, conclut à» ce qu'on reftisât d'ad- ' hérer à la formation d'une commission pour la vérification des pouvqirs , et qu'on passât à l'ordre du jour sur le message du trône. L'assemblée en conséquence ne prit aucune délibération.
On a beaucoup écrit sur ou contre M. Necker ; lui-même, dans deux ouvrages connus, a rendu compte de son administration , mais en aucun endroit on ne trouve relevée la fauta grave qu'il commit en dédaignant Mirabeau ; il eût peutêtre prévenu de grands malheurs par une con-
duite di£Férente. Il voulait établir deux chambres, et balancer ainsi l'immense influence des communes par une haute aristocratie constitutionnelle ' ; qui mieux que Mirabeau pouvait faciliter lexécution d'un pareil dessein ? J^Iais l'orgueil ou la basse jalousie , tous les deux peut-être, lui fermèrent les yeux ; il leur sacrifia l'intérêt de l'état, et, dans tous les cas, l'avantage de mettre du côté du gouvernement un homme propre à en ranimer les ressorts et à donner un nouveau nerf à son mouvement.
Long-temps encore nous verrons dans l'assemblée l'effet caché de cette vengeance secrète et du juste ressentiment que le redoutable député conservait contre le ministre dédaigneux.
A mesure que les séances prenaient de l'importance et offraient des sujets intéressants, Mirabeau donnait de nouvelles preuves de ses études pro-' fondes en politique et en législation.
Il s'agissait , dans celle du 1 5 juin , de savoir quel nom porterait l'assemblée : malgré le mauvais état de sa santé , il jeta sur cette question des lumières nouvelles qui fixèrent les idées encore incertaines du plus grand nombre de ses collègues.
' Voye» son livre de la Révolution fnmqme , tom. I.
c Je n'ai jamais été moins capable qu'àujourj» d'hui, messieurs, de discuter une question aussi » importante et de parler devant vous. Agité de- » puis plusieurs jours d'une fièvre opiniâtre , elle » me tourmente dans ce moment même; je sollicite
• donc une grande indulgence pour ce que je vais » dire. Si mon âme parle à votre âme , vos forces i suppléeront à mes forces ; mais j'ose vous de- » mander en même temps une grande attention » pour la série des résolutions que j'aurai à vous » offrir ; long-temps méditées , rédigées dans un » moment plus favorable , je les soumets à votre
• sagesse dans le peu de mots que je vais bal- »butier. »
Ce début fut suivi de l'exposé de ce que le tiers-état avait fait depuis l'ouverture de l'assemblée , et des obstacles que le clergé et la noblesse avaient mis à ses travaux; il ne veut pas les retracer, dans la crainte de porter les esprits à des résolutions extrêmes. « lime serait facile , messieurs, ■ dit-il , par un discours véhément , d'exciter votre
• indignation ; vos droits sont si évidents, vos » réclamations^ sont si simples , et les procédés
• des deux ordres si manifestement irréguliers, > leurs principes tellement insoutenables , que
• le parallèle en serait au-dessus de l'attente » publique. . . Toutes les voies de douceur sont
» épuisées, toutes les conférences sont finies, il » ne nous reste que des partis décisifs et peut-
• être extrêmes? Extrêmes ! oh ! non , messieurs ,. »la justice et la vérité sont toujours dans un «sage milieu. Les partis extrêmes ne sont ja- » mais que les dernières ressources du désespoir; »et qui donc pourrait réduire le peuple £ran- »çais dans une telle situation?... JLl faut nous » constituer , nous en sommes d'accord ; mais » comment ? sous quelle forme ? sous quelle dé-*
• nomination? »
Parcourant les différentes propositions faites sur cette question , il s'attache à réfuter celle de l'abbé Sieyes , qui voulait que les communes se constituassent sous le titre d^assemblie des tepréêenianti connus et vérifiés de la nation française ; puis il ajoute :
c Nous i^e pouvons non plus nous constituer »en états-généraux j le mot serait impropre, » vous l'avez, senti : il suppose trois ordres , trois »ètats , et certes ces trois ordres ne sont pas >id.
»Nous proposeraitHMi une autre .dénomina-
• tion après celle d'états-généraux, je demanderai, » aurez-vous la sanction du roi , et pouvez-vous » vous en passer ? L'autorité du monarque peut-
• elle sommeiller un instant? ne faut-il pas qu'il
ft concoure à votre décret, ne fut-ce que pour » en être lié ? Et quand on nierait , contre tous les » principes , que sa sanction fût nécessaire pour 9 rendre obligatoire tomt acte intérieur de cette i assemblée, accordera-t*il aux décrets subsé- »quents une sanction dont on avoue qu'il* est » impossible de se passer, lorsqu'il» émaneront » d'un mode de constitution qu'il ne voudra pas » reconnaître ?
» Etes-vous sûrt d*étre approuvés de vos commettants ? N'allez pas croire que le peuple s'in- * téresse aux discussions métaphysiques qui sont agitées ici : elles ont plus d'importance qu'on ne leur en donnera sans doute ; elles sont le développement et la conséquence du principe de la représentation nationale , base de toute constitution. Mais le peuple est trop loin encore de connaître le système de ses droits et la saine théorie de la liberté. Le peuple veut des soula*gements , parcequ'il n'a plus de force pour souf'^ frir ; le peuple secoue l'oppression, parcequ'il ne peut plus respirer sous l'horrible faix dont on l'accable; mais il demande seulement de ne^ payer que ce qu'il peut , et de porter paisible*ment sa misère. Sans doute nous devons avoir des vues plus élevées, et former des vœux plus dignes d'hommes qui aspirent à la liberté; mais
28o MÉMOIRES
» il faut s'accommoder aux circonstances , et se » servir des instruments que le sort nous a con- • fiés. Ce n'est qu'alors que vos opérations touji cheront directement ai|K premiers intérêts des » contribuables , des classes les plus utiles et les »plus infortunées; que vous pourrez compter »sur leur appui; que vous serez in vestis de Tir- »résistible. puissance de l'opinion publique, de n la confiance, du dévouement illimité du peuple. » Jusque là , il est trop aisé de le diviser par des * » secours passagers, des dons éphémères, des ac* sensations forcenées, des machinations ourdies »de la main des courtisans; il est trop facile » de l'engager à vendre la constitution pour du >pain. »
Développant ces considérations, et y en ajoutant de nouvelles , l'orateur finit en disant : « Ne 9 cherchons donc pas pour notre assemblée un n^ titre qui effraie ' ; cha:*chons-en un qu'on ne > puisse nous contester , qui , plus doux: et non 9 moins imposant dans sa plénitude, convienne 9 à tous les temps , soit susceptible de tous les » développements, et puisse au besoin servir de » lance comme d'aidé aux droits et aux principes » nationaux ; telle est , à mon sens , la formule
> Il fait allusion à celui que proposait l'abbé Sîeyes.
» suivante : Représentants du peuple français, » Le ressentimentde Mirabeau contre le ministre ne lui faisait point oublier , comme on voit, ce qu'il devait au trône ; il en défend ici les prérogatives avec force et perspicacité ; maïs il y soutient en même temps les droits du peuple , dont il fait ressortir la pénible situation avec beaucoup d'effet. Il se concilia tous les esprits ; il fut éloquent et persuasif: on l'écouta avec d'autant plus d'attention, qu'on voyait les efforts qu'il faisait pour surmonter la faiblesse de son organe dans ce moment de maladie. Cependant, malgré les applaudissements qu'il reçut, sa proposition ne fut point adoptée , et le titre d'assemblée nationale l'emporta , et non sans raison : sa simplicité, sa clarté, sa brièveté, le grand caractère qu'il conciliait aux députés, lui méritaient à bon droit la préférence \
Si Mirabeau donnait une idée avantageuse de ses talents oratoires , et confirmait l'idée qu'on en avait par ses discours à la tribune , il montra bientôt aussi que son caractère et sa force morale pouvaient figurer dans les plus orageuses circonstances ; la fameuse séance du 23 juin en offrit bientôt une preuve. Nous avons be-
» i5)uio 1789.
montraient la plus violente résistance aux prétentions du tiers-état
> Madame de Staël était en quelque sorte le centre du parti opposé : jeune alors, d'un physique peu distingué, mais née avec beaucoup d'esprit, des sens très actifs, une imagination vive , un grand amour de la célébrité , elle faisait mouvoir les femmes qui comme elle étaient attachées à la révolution. On la trouvait partout, au salon, au boudoir, à Versailles, toujours agissante et in&tigable ' . Mesdames de Luines, d'Aiguillon, de Lameth, de Castellane, de Tessé, de Coigny, avaient chacune leur emploi ; elles donnaient des dîners , assistaient régulièrement aux séances de l'assemblée , cajolaient les députés patriotes , commandaient des brochures, échauffaient les tièdes , soutenaient les chancelants.
' Madame de Staël , auteur de plusieurs ouvrages estimés , parmi lesquels ses Considérations sur la révolution tiennent le premier rang, a été jugée avec la légèreté et la partialité , tout à la fois, de Texclusife admiration et de l'esprit de. parti. Ses détracteurs en ont fait un être impossible I par les absurdités contradictoires qu'ils en ont dites. La postérité placera ses principaux écrits au nombre de ceux qui honorent la littérature et qu'a enfantés l'amour de la liberté et de l'humanité. Le goût outre de madame de Staël pour les .conceptions sentimentales ne
Mirabeau était un autre centre de mouvements et de projets politiques ; il jie perdait aucune occasion de faire prévaloir les intérêts de l'assemblée, et, s'il ménageait ceux du trône, il n'en donnait pas moins carrière à ses (^jurgations contre la cour et les ministres. Il recevait chez lui tous ceux que la révolution intéressait ; c'est à lui qu'on s'adressait pour se diriger et faire agir les autres. Il avait une société régulièrement composée d'hommes de lettres et de membres des districts dé Paris. Camille- Desmoulins, Sallaville, Cerutti, écrivaient pour lui ; le premier fut un de ses plus ardents émissaires au i4 juillet, et l'on sait que c'est à son audace qu'est due la première étincelle qui fit naître l'insurrection parisienne.
De leur côté les partisans de la noblesse, conduits en partie par MM. d'Esprémenil , Bouthil-
prouve que l'excès d'une organisation sensible et mobile; sa conduite privée la regarde seule, et sur ce point rien n'est moins certain que ce que la haine des beaux esprits et des coquettes en a pu dire. On a reproché à madame de Staël d'a?oir trop préconisé son père ; on aurait dû l'en louer: on aurait dû aussi priser davantage Phonorable refus qu'elle fit de louer Bonaparte, non parçeque c'était Bonaparte , mais parcequ'il fut le meurtrier de la liberté française, et pour long-temps. Madame de Staël est morte le i4 juillet 1817.
lier, Laqueille, se réunissaient dans des maisons connues pour professer les mêmes principes qu'eux. Ils formèrent aussi un club dont la conduite irrégulière et mal ordonné'e rendit inutile la courte durée. L'immobilité et la fermeté des communes déconcertaient toutes* les mesures tendantes à faire triompher les nobles et les ennemis de l'assemblée nationale.
Tels étaient à peu près les élémen ts d'agitations, d'intrigues et de sentiments divers qu'ofi&^it Versailles aux deux partis qui divisaient les esprits, lorsqu'on suggéra au roi la démarche de manifester sa volonté aux députés, et d'en venir à une fin prochaine de la tenue des états-généraux.
Pour parvenir à ce but, il était nécessaire d'éloigner le roi de Versailles, de le séparer de M. Necker et des ministres qui lui étaient attachés. On arrangea im voyage de Marly : la mort du jeune dauphin' servit de motif; là on s'empara de l'esprit du monarque, on lui remontra qu'il était temps d'arrêter les entreprises inouïes du tiers-état ; que sans cela bientôt il ne lui resterait plus que le nom de roi. Le cardinal de la Rochefoucauld et l'archevêque de Paris coururent se jeter à ses pieds, et le supplièrent d'em-
' Louîs-Xavier-Joseph- François ; il était né à Ver* sailles le aa octobre 1781.
pêcher la ruine du clergé et de protéger la religion. La reine et le comte d'Artois se joignirent au garde des sceaux, Barentin. On persuada au roi qu'il était aisé de contenter le peuple ; qu'il suffisait d une déclaration propre à remplir le vœu des cahiers ; que la noblesse et le haut clergé l'accepteraient avec reconnaftsance '.
Tout ayant été définitivement concerté, un ordre du r<», proclamé dans Versailles , annonça une séance«rpyale des éfits-généraux pour le 22 juin ; celles de l'assemblée forent suspendues jusqu'à ce moment ^ sous prétexte de travaux à faire à la salie. O» comptait par là empêcher le tiers - état de se rassembler ; c'était mal connaitreîa disposition des députés, et placer le roi dans un embarras d'où il ne se tirerait que par la violence, moyen prompt, mais dont les suites ne peuvent jamais être prévues. La séance qui avait été indiquée pour le 22 fut remise au lendemain. Ce délai tenait à une intrigue de cour. M. Necker avait voulu se donner un jour de plus pour faire quelques changétnents an projet de déclaration: il savait de plus que son renvoi avait été demandé, et employa ce temps à déjouer ses adversaires. Le 22 , nouvelles proclamations
■ Mémoires du marquis de Ferrières, foin. I.
des hérauts d'armes, pour annoncer que la séance royale se tiendrait le lendemain. Le refus de l'entrée de la salle (iit maintenu , et l'assemblée , qui s'était tenue la veille au jeu de paume , se réunit le 22 dans l'église de Saint-Louis, dont le curé, nommé Jacob , quoique fort attaché à la cour, ne crut pas devoir exclure les membres de l'assemblée qui s'y présentèrent ; ils y prirent des arrêtés auxquels la cour ne s'attendait pas.
Le roî revint de Marly ce même jour; M. Necker s'empressa de lui soumettre les changements qu'il proposait : mais son autorité au conseil fut éclipsée par la présence du comte d'Artois, des princes de Condé et de Conti , qui trouvèrent la première déclaration conforme aux droits de la monarchie et aux intérêts des peuples \ La séance des états-généraux s'ouvrit le 23 : M. Necker refusa de s'y trouver, parceque, comme il le dit lui - même , les conseils de sa majesté ayant
' Cela pouvait être jusqu'à un certain poiot : mais quelle garantie offrait-^n au peuple et à la monarchie contre l'ambition , les erreurs ou les vengeances ministérielles ? Ne yenait-on pas de Toir un premier ministre, l'archeTêque de Toulouse, bouleyerser le royaume, jeter la division et la discorde, le discrédit et la ruine dans toutes les classes ^e la société, le faire impunément, couvrir ces actes insensés de l'autorité du roi ?
donné un atitrç sens eliiun autre objet à la déclaration, n'ayant tenu aucun compte ^es additions oub changements qu'il y avait faits, il ne voulut pas prendre sur lui le blâme de la mauvaise impr^sion qu'elle devait pro(Juire dans l'assemblée.
c La séance royale , dit le marquis de Ferrîères, » offrit l'appsfreil d'un lit de justice : des Suisses » et des gardes-du-^orps enviroiyiaient la salle. » La déclaration ne contenta personne ; on y fit » parler le roi plutôt en despote qui commande » qu'en monarque qui s'occupe avec les repré- » sentants du peuple des intérêts d'une grande » nation ^ »
Après que M. I^arentin, garde à^ sceaux,
' «Une garde i]K)mbreifte entoure la salle ^ -on établit des «barrières 9 et, dans'ud moment où tout devait inspirer la » confiance , ..on ne songe qu'a imprimer la terreur. On » rouvre la porte de la salle aux représentants de la nation ^ » mais elle est séTÙrement interdite au public ; le roi parait : son observe un morne silence; il ne reçoit pomt ce tribut » accoutumé de vœux 6t d'bommages qui lui. annopce le «contentement de son peuple , et qu il obtiendra toutes les »fois que de perfides conseib n'égareront pas sa sagesse. » A^uel point ne faiit-il pas q<f elle ait été trompée, pour «adopter de^formes aussi despotiques , après avoir solen^ »nellement abjuré le despotisme!» 1^* Lettre de Mirabeau h ses commettants,
ni. 1 9
eut fait lecture de la déclaration , .le roi reprît la parole et ^it :
c Vous venez, messieurs, d'entendre lM*ésultat i de mes dispositions et de mes vues ; elles sont
• conforma au vif désir que j'ai d'opérer le bien » public : et si , par une fatalité loin de ma^pen- » sée , vous m'abandonniez dans une si belle en- » treprise , seul je ferai le bien de mes peuples ^ » seul je me copsidérerai comme leur véritable •représentant; ef connaissant vos cahiers , con- » naissant l'accord pariait entre le vœu le plus » général de la natipn , et mes intentions i>ien- » faisantes , j'aurai toute la confiance que doit » inspirer une aussi rare harmonie , et je mar- » obérai veis le but auquel je dois atteindre
• avec tout le courage et la fermeté qu'il ^ doit » m'inspirer.*
» Je vous ordonne, messieurs , de vous sépa- » rer touf de suite , et de vous rendre demain » matin chacun dans vos chambres affectées à » votre orJre , pour y reprendre vos séances ;
• j'ordonne en conséquence au grand''-maître clés » cérémonies de faire préparer les salles. »
En finissant ces mo^ le roi se leva et sqftit. Il fut suhri des députés de là no|^lesse, et d'une partie de ceux dm clergé; l'autre continua de siéger avec le tiers -état, qui resta
SUR MIRABEAU. 2g\
immobile , observant un morne silenœ. L'assemblée était daii|^ cette situation depuis un quart d'heure , lorscpie les ministres , ne voyant point qu'elle obéît aux ordres du roi , ainsî^ qu'ils l'avaient espéré , envoyèrent le çttaître des cérémonies pour demander à son président s'il 4es avait bien entendus. L'assemblée paraissait ébranlée , et il est probable que si M. Bully eut levé la séance , le très grand noinbre des députés seraient sortis ; mais , ayant répondu à M. de Brézé que c'était à l'assemblée qu'il fallait qu'il s'adressât pour rappeler les ordres du roi , MiiC^eàû saisit avec une l^ileté admirable cet Jnstamt pour raffermir les esprits, et inspirer aux députés tmé résolution qui commençait à en abandonner le plus grand nombre.
« Les communes de France , dit-il du ton le »plus fier , le plus imposant et le plus assyré, » ont résolu de délibérer : nous avons entendu
• les intentions qti'oR a suggérées au roi ; et vous , «monsieur, s'adressant au grâArf-^^naître , quS ne
• sauriez être son organe auprès die l'assemblée » nationale ; vous qui n'avez ici ni place , ni «voix, ni droit de parler , vous, jçx'êtes pas ùàt » pour nous rappeler éon discours ; allez dire »à votre maître* que nous sommes ici par la « volonté du peuple , et qu'on ne noul$ en' arra-
aga MÉMOIRES
» chera que par la puissance des bsuonuettes '. » 11 n'en Êillut pas davantage ^our relever les courages : rassemblée fut électrisée , et tous les députés, partageant l'opinion de l'orateur, s'é* crièrent , Tel est le vœu de l*asêemblée !
Ainsi«^ par la forae du caractère d'un seul homme , par une audace hâbifôment plKée , la volonté *du roi fiât détruite , le recouvrement de sa puissance deyiut impossible; les tentatives qu'on lui fera faire pour Jia reprendre n'aboutiront qu'à la faire entièrement disparaître : on dirait que la vigueur de Mirabeau était passée de l'assemblée nationale dans l'esprit de tous les Français. Ce trait dut prouver à la cour et aux mi-
' £d rendant compte de cette séance et de sou discours dans ses Lettres à ses commettants^ Mirabeau adoucit un peu son rôle ; on dirait qu'il voulait garder des ntvénagefnenfs : les phrases qu'il rapporte sont un "peu différentes, les termes sont moins violents que œux dont il se servit ; on n'y trouve pas ie terme à^assemblée nationale, qu^il employa; il y a substitué éuàs* généraux , locution moins hardie pour le moment ; on n'y trouve pas non plus l'apostropbe sanglante , Allez dire à votre maître, mais iine phrpse beaucoup plus radoucie , où le roi n'est ni .directement ni îpdireq^'ment indiqué* Ses Lettres allant dans les provinces 9 il aurait peut-être craint d*y déplaire par cette apostrophe; île « point la rapporter lui-même ^ c'était eo quelque -sorte la désavouer: «lie est pourtant réelle.
nistres de quel appui ils s'étaient privés par leur éloignement hostile-pour un pareil homme. Mais des ministres* peuvent-ils faire de pareilles réflexions? L'orgueil , la suffisance , l'intervention de la force armée, sur laquelle ceux-ci comptaient , les égarèrent au point de perdre la monarchie pat les moyens menlës que, dans leur aveuglement , ils employèrent pour la conserver. M. de Brezé alla rendre compte au roi de ce qui venait de se passer. Le sage monarque , à bon dfoit mécontent du rôle qu'on lui avait fait jouer , répondit au grand-maître : « Eh bien ! » si messieurs dû tiers-état ne veulent pas quitter » la* salle , il n'y a qu'à les y laisser '. » N'osant donc eiAployer la force , on eut recours à un moyen 'puéril. On envoya une trentaine d'ouvriers , armés de marteaux , sous prétexte de remettre la salle dans son ancien état , qui , détendant et retendant les tapisseries , démontant les boiseries , cognaient et recognaient. On pensait qu'un tel bruit et la confusion d'un pareil déménagement» forceraient les» députés à lever la séance ; il en fut autrement, ils demeurèrent impassibles : ils décrétèrent qu'ils persistaient dans leurs arrêtés ; ils furent entièrement ras-
' Mémoires du marquis de Ferrières , toni. I, pag. 55.
jg^ MÉMOIRES
sures par ce mot de l'abbé Siey es : « Messieurs , » vous êtes aujourd'hui ce cpie vous étiez hier ; t délibérons. > ^
Mirabeau , qui , plus que les autres , avsut à craindre les vengeances de la cour, sentit la nécessité de mettre les députés à l'abri de toute atteinte portée à 4eur liberté ; il proposa et fit adopter un décret portant • que la personne de chaque député est inviolable; que tous individus, toutes corporations, tribunaux ou commissions qui oseraient , pendant cm après la présente session , poursuivre , rechercher , arrêter ou faire arrêter , détenir ou iaire détenir un député, pour raison d'aucune pi^oposition , avis , opinion ou discoura par lui faits aux états-généraux ; de même que toutes personnes qui prêteraient leur ministère à aucun desdits attentats , sont infâmes , traîtres envers la nation, et coupables de crime *capital. »
L'assemblée , pour donner force et soutien à cette mesure , âjquta , sur la demande expresse de Mirabeau , que , dans les cas qu'elle venait de déterminer , elle prendra toutes les mesures nécessaires pour faire rechercher , poursuivre et punir* ceux qui en seraient les auteurs, instigateurs ou exécuteurs.
Les grands , les ministres , les conseillers de la cour, tén^pins de pareilles résolutions , restèrent d'abord frappés d'étonnement, mais bientôt crurent y voir une néca^ité ou un prétexte de forcer le roi à recourir à la violence; cet instant leur paraissait peu éloigné.
La déclaration du 25 était l'objet d» l'attention générale ; si ielle ôtait beaucoup à la nobfesse , elle ôtait encore davantage à ses ennemis ; elle conservait aux noMes le dt-oit de faire dans l'état un ordre distitiet : cette préro^tive , plus apparente qu'utile , les consolait des sacrifices réels qu'on exigeait d'eux. Les députés de la noblesse se rendirent au château ; le duc de Luxembourg*, leur président, les mena chez M. le comte d'Artois. Ce prince, d'un caractère ouvert, les reçut avec.sa politesse et ses manières accoutumées. On proposa de monter chez la reine; c'était flatter ce prince, qui eut toujours pour sa belle-sœur les plus tendres et les plus respectueux sentiments. La reine sortit dan^ la salle du jeu ; ellç tenait Madame par la main et portait le jeune dauphin sur son bras : elle présenta son fils aux députés avec cet air gracieux et touchant qui lui était si naturel et l'embellissait tant dans de pareils m<»ments ; elle leur dit q qu'elle » le donnait à la noblesse, qu'elle lui apprendrait
1 à la chérir et à la regarder comme le plus ferme i appui du trône, t
Tandis que la noblesse triomphait au château , et partageait l'espoir <^ la cour de pouvoir dissoudre prochainement les états -généraux^ les patriotes ardents ne n^ligeaient rien poqr tirer avantage de tout ce qui se passait; d'un côté^ les partisans de M. Necker, de l'autre ^ ceux ^ui regardaient le duc d'Orléans comme leur chef, et suivaient les directions qup leur donnait Mirabeau , leur servaient de puissants auxiliaires , et marchaient au même but-, celui d'opposer une résistance soutenue aux projets dirigés contre l'assemblée.
Mirabeau , qui craignait que les dépufés , gagnés par Tintrigue, ou effrayés de menaces, ne finissent par mollir ou se^ranger du côfeô de la cour, faisait de fréquents voyages à Paris; il répandait et accréditait le bruftt que le résultat de la députation de la noblesse au roi allait être d'abord de perdre M. Necker, qui avait antioncé sa démission; qu'il fallait prévenir ce coup, parceque ce ministre était dans ce moment le seul qiii soutint la cause du peuple, à laquelle il était lié. « Nous avons besoin d'énergie et de p force pour soutenir TasseiBblée; si le peuple ,ne soutient pas nos efforts, toute espérance
SUR MIRABEAU. aft" .
» est vaine. Empêchons le renvoi de Necker.'. » Une dépdtatjpn vint , au nom de la capitale , souiciter M. Neckep de ne pas abandonner la France : on disait tout haut autour de son* hôtel, à Vçrsaille», que sa retraite perdrait le royaume, que les nobles allaient se cendre msutres et opprimer la nation. ' " '
Un jeune homme que j'ai^^ejà nommé", et que là suite fera mieux connaître encore, Camille- Desmoulins fut un des plus actii^ agents qu'employa Hirabfiau pour jeter l'alarme. D'un extérieur peu agréable , Jl n'en parvenait pas moîn& à persuader le peuple par son ton assuré, ^^s^ déclamations contre les nobles , et une certaine élôcution factieuse très convenable à son rôle ; il seconda j)uissamment, dans ce moment, les intentions des patriotes, en écl^iauffant la multitude et criant à toute force que M. Necker seul pouvait sauver la France *.
Cette effervescence donna u6 redoublement dSnquiétude à la «our . La reine envoyti chercher
* Lettre h Chàmfort^ 5o juio 1789.
* Camille -Desmoulins eut Thorrible malheur de voter la mort de son roi; lui-même périt sur Téchafaud, où l'envoyèrent les tyrans de la France , le 5 mai v)^.. Son épouse , jeune , belle, courageuse, demanda à partager son sort. Robespierre, avec qui Camille avait étudié au
^8 ]^ÉMOm£S
M.'Necker, et pass^ dans le cabinet du roi , où il y eut une explication. M. Neckep promit de rester. Le peuple s'était» porté en foule au château; «r le duc du Chitelet fit reniarquer au ministre » cette multitude répandue dans les aours , çt lui 9 conseilla de se retirgr^ar la terrasse. Non , ré- M.pondit M. Necker/il fiht bien membi^fer au » peuple si Ton veiit; le calmer ; et il se rendit à » pied an contrôle général , ay milieu des- «ris de » vive M. Neck^ ' / 1
Ces événements , suivis de beauooup d'autres, et de nombreuses intrigu^, opérèrent enfin la réunion des trois ordres en une seule assemblée, qni bientôt prit un essorfapide. Les conseillers du roi n'enfurent que plus déadés à faire tête à l'orage , et à opposer la force à la résistance , en un mot , à dissoudre les é|j^ts-généraux et faire proclamer la déclaration du â3 juin comme loi
constitutionnelle du royaume : conduite qui amena les scènfis du i4 juillet, où Mirabeau se inontra, tant au dehors qu'au dedans de l'assena
collège Louîs-le-Grand , la fit traiaer au supplice dix jours après. Elle était fille naturelle de l'abbé Terray, et ce mariage, qui eut lieu pendant la révolution, ayaît valu 6000 livres de rente à Desmoulins.
' Mémoires du marquis de Ferricresp tom. I.
Liée , un des plus fermes soutiens de la révolution, et Je plus dangereux ennemi du parti contraire. Mais vctyons ce qui se passa avant cette époque mémorable.
Prévoyant de bonne heure ce qui devait arriver,, naturellement ouvert, il déguisait peu ses sentiments sur la détermination à prendre dans le cas^ où les événements forceraient le peuple à recourir au duc d'Orléans pour le mettre à la tête du gouvernement. Soit donc indiscrétion, soit désir de sonder l'opinion publique , ou plutôt tous les deux à la fois , il s'était mis à découvert, et avait laissé percer des preuves , sinon de sa coopération, du. moins de son adhésion , à ce^ qui fut tenté en faveur de ce prince aux deux époques principales qui les ont compromis l'un et l'autre.
Ce qui se passa au 6 octqbre, ni contraire aux intérêts des chefs patriotes et de la réyolutiop ,4es a portés à faire disparaître, depuis lors^ l^s traces de leur première intention ; ils ont nié les faits «et jeté du doute sur ce qui n'en paraissait souffrir^'àucun. Mais les antécédents , les propos , les démarches , des aveux indiscrets , antérieurs à cet événement , ont fait cesser tout^ incertitude, et prouvé que Mirabeau regardait comme une chance possible et désirable que, dans le commencement de la lutte, le duc d'Or-
5oo MÉMOIRES
léâns parvînt au trône, ou, au moins, à partager le pouvoir Souverain sous un titre qui lui en donnât la puissance.
La véracité , l'honnêteté , les principes d'une sage liberté, professés par Mounier, sont connus : son témoignage est donc une preuve prépondérante dans le récit des faits dont il fut le témoin. On tient de lui , et de plusieurs députés contemporains , des particularités qui justifient ce qu'on vient de lire , et qui font voir que Mirabeau ne fut point étranger aux projets de ceux qui auraient désiré voir Louis-Philippe d'Orléans près ou sur le trône.
« Pendant que Paris était environné de troupes^ » dit Mounier', le comte de Mirabeau , étant avec f M. du Roverai , de Genève , dans la cour des » Menus , à Tersailles , aborda MM. Bergasse , de » La Fayette , Duport et moi *. II nous pria de » passer avec lui dans l'un des bureaux ; il nous • fit part de la résolution où il était d'engager » l'asseinblée à demander l'éloignemei^t des trou* » pes. Il n'était point encore question de la jna- .. » nière dont devait être rédigée Fadresse au roi » sur cet objet : noufe fûmes tous de son avis. M. le
* Appel au tribunal de VopkdonpubUque, Genève, 1790. » a juillet 1789.
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» marquis de La Fayett;^ sortit ensuite, les autres » continuèrent leur entretien. L§ comte de Mira- ^ beau , après avoir parlé de la nécessité de mettre » obstacle aux projets que poiivait avoir la cour, » nous tint le discours suivant :
û J'ai rencontré hier M. le duc d'OrléSins, à qui » j 'ai diî : Monseigneur^ vous ne pouvez pas nier qtfe » noua ne puissions avoir bientôt "Louis XVII au ^tieu de Louis XVI ; et si cela u' était pas ainsiy ]> vous seriez au moinp lieutenant^général du royau- » me. Le duc d'Orléans m* a répondu ^ messieurs , » des choses fort aimables. »
«Je réfléchis sur ces expressions du comte de » Mirabeau , et lorsque le roi eut répondu qu'il » n'avait jamais eu le dessein de nuire à la liberté » de l'assemblée , et que , s'il lui restait sur la » présence des troupes les moindres inquiétudes , » il ofifrait de les transférer à Soissons , je résolus »4ie combattre toute nouvelle proposition sur » ce sujet. Xe fis part de ma résolution à Beaucoup » de députés. Le comte .de Mirabeau, qui avait fait »de vains efforts pour empêcher qu'on ne fut » satisfait de la#répDuse du roi ', ne pçrdit point «•l'espéramcé de rengager lé combat ; il travaillait
' €e que Mouq^er dil jj^ s'expliquera plus loin ^ lors de l'adressa ilour le reavoi des U^^upes.
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dans sa provinoe. Soi^ d'une fidmille peu opulente, et livré de bopne^eure aux études de droit public, il se distingua au barreau et dans la charge de juge royal «de Grenoble en 1 783. Renfermé pendant cinq années dans ces fonctions , les é^nemeq^ de 1788 vinrent l'en tirer pour le placer à la tête de l'insurrettion du Dauphiné. Grenoble s étant soulevée' contre la violation de ses droits p^y un ministère despotique, Tassembiée^énérale des trois ordres de la pro vioce se tint à Vizill^, sur la convocation qu'en firent les habitants de Grenoble, On.n^ avait aucune idée du droit constitutionnel qui devait^ diriger les oipé^ rations; l'incertitude, l'hésitation y régnaâent s^r la marche à làuivre : tout-à-coup parut Mounf er ; il s'y montra avec éclat ; les lumières qu'il a,vâit puisées dans la^lecture de bons ouvrages sur la législation lui furent d'un grand ^ecoiirs ; il les répandît parmi ses*collègues , qui le choisirent à l'unanimité pQur secrétaire de rassemblée , que les uns appelèrent sécJîtl^use , les autres légitime , et dont le résultat fut le rétablissement des états dit Dawphiné , dont Mounier ftit ' encore nomme secrétaire \ Il en exerçait les f^nctioas lorsque , le*2 janvier de i 789 , il fut élu dépmté
* 27 septembre 1788.
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aux états-généraux. Il ne cessa dans ces diverses positions de défendre avec courage et talent les droits de sa province , et de répondre aux protestations des nobles et du clergé, qui les mécon* naissaient. U publia aussi quelques ouvrages en faveur de la liberté constitutionnelle de la France, entre autres des Observations sur les états-gêné^ traux et du^auvemement qui convient à la Franm^ où il profiosait les deux chambres , dont l'uti* lité lui paraissait , à bon droit', démontrée par ce qui se passe en Angleterre ' et aux États* Unis. " .
Il étai% président de l'assemblée nationale lors-' que les événements des 5 et 6 octobre vinrent l'eifrayOT et émouvoîrsa sensibilité ; î) en iîit accablé et^ ne put résister à d'aussi violentes secousses. Lie découragement s^empara de lui , sa^santé en fut altérée, et du moment qu'il vit l'assemblée transféiéeVàf aris, il la quitta, et vint à Grenoble reprendre ses fonctions de secrétaire de la commission intennédiaire des états de la province '. U fit paraître on Exposé justificatif de sa conduite, où tèute rémotion qu'il éprduvait perce à chaque page. Son amour de la liberté , sans s'éteindre , ^'affaiblit , et lut qui avait défendu avec tant de
• 1* décembre 1789. ,