III
» tié ? Vous n'êtes plus qu'un homme d'état pour » moi , vous pour un serrement de main duquel •j'aurais donné tous les trônes du monde.... Ah! nje suis beaucoup plus propre à l'amitié qu'à la » politique ! »
Il fit donc une grande école de prendre ce rôle si peu convenable à ses goûts et à l'élévation habituelle de ses pensées. Mais il s'était fait illusion sur les intentions de M. de Vergennes et les promesses de M. de Galonné. Ce dernier ne voulait peut-être que l'éloigner de Paris , sans le désir de hii procurer un avancement qui ne dépendait pas, au reste , entièrement de lui , mais aussi de M. de Vergennes. Mirabeau crut qu'une fois engagé dans cette carrière équivoque , son zèle , ses talents fixeraient sur lui l'attention de ses protecteurs 9 et qu'au moins sa mission lui vaudrait de l'argent. Sur ce dernier point on a lieu de croire qu'il obtint quelque satisfaction , car dans le reste de sa correspondance il ne revient plus sur cette plainte. On conçoit qu'il dut être d'autant plus pressant pour en obtenir , que , voulant se faire valoir dans son métier de scrutateur et d'enquêteur politique , il devait le jeter à tout venant pour en arracher un secret, faire trahir une confidence , ou apprendre quelque anecdote dont il put se faire un mérite auprès des deux mi-
nistres, à quoi on peut ajouter qu'il était par luimême un des plus .grands prodigues du siècle et des moins difficiles en fait de dettes.
Il se dégoûta donc de sa prétendue mÎMion sercrête y sur laquelle il avait fondé de si grandes espérances , comme on le voit par sa lettre que je viens de transcrire. Enfin , ne recevant aucune réponse satis&isante à ses demandes , las de se trains dans les cours d'Allemagne sans caractère, ou plutôt d'y passer pour un espion déguisé, il se détermina à quitter la Prusse , et en partit au mois de janvier 1787, pour reyenir à. Paris.
Le fruit de son voyage se borna réellement à quelques matériaux qu'il recueillit pour son grand ouvrage sur la Prusse , et à cette correspondance secrète y long-temps tenue dans robsciu*ité de son portefeuille , et qu'enfin il mit au jour en 1 789 '.
* On accrédita dans le temps une anecdote ridicule sur cette publicité. Une maison de librairie, dîsaît-on ( la maison de Le Jay ) , allait faire faillite, lorsque Mirabeau , pour la mettre à l'abri de ce malheur, tira de son portefeuille la correspondance de Berlin et la lai livra, en disant: « Prenez cet aliment de la curiosité, imprimez-le. Tendez-le ; il me perd, mais je tous sauTC. »
Le marquis de Luchet a répété cette baliverne dans réloge de Mirabeau, prononcé au lycée le 1 1 aTril 1791. Cette correspondance , sous le titre à'Histoire secrète de la cour ile Berlin j fut Tendee et négociée avec la maison
Elle excita de nombreuses et vives réclamations ; elle fiit traitée de libelle , et regardée comme le fruit de la lâcheté et de la calomnie. Un réquisitoire de M. l'avocat-général Séguier la dénonça au parlement comme une production criminelle et attentatoire à l'honneur des premières familles de l'Europe.
« Quelle idée peut-on se former de cette Aw- » toire secrète > plus abominable encore que celle » de l'historien Procope, qui se permettait d'écrire » le pour et le contre sur le même empereur ? » dit le magistrat. Elle ne présente partout qu'un » recueil d'impostures honteuses , invraisembla- » blés et inventées à plaisir, plutôt pour satisfaire » la manie de l'écrivain, que pour attacher la cu- » riosité d'un lecteur qui cherche à s'instruire.
» C'est une collection de portraits où l'imagi- » nation a plus de part que la vérité. La main du «peintre a détrempé ses couleurs dans la bile
• amère dont son cœur était abreuvé ; et si l'on « pouvait se persuader qu'il a rendu les objets » tels qu'il les envisageait , il faudrait aussi con- B venir que son œil malade leur prêtait la nuance
• dont il était lui-même obscurci.
Le Jaj pour fournir à Mirabeau Targent nécessaire à son Foyage de Prorence, à l*époque des élections de 1^789.
SUR MIRABEAU. 5-j
» C'est un assemblage de réflexions hasardées » sur des conversations malignes, sur des rapports » mensongers , sur des confidences artificieuses 9 et sur des faits , enfin , dénués de certitude , > rapprochés à la hâte , transcrits avec précipi- » tation , et que l'émissaire caché n'a pas craint 9 d'aflfirmer comme véritables , parceque c'était » la seule monnaie avec laquelle il pouvait com- 9 penser le traitement qu'on lui faisait, et dont il 9 reproche sans cesse la médiocrité.
9 II est malheureux d'avoir un grand talent 9 quand on n'a pas une trempe de caractère assez 9 forte pour le diriger vers le bien '. Si la perversité 9 de l'âme étouffe le sentiment de l'honneur et le 9 cri de la conscience, le génie est un présent 9 funeste de la nature. Que penser d'un écrivain 9 qui adopte volontairement le rôle de délateur 9 caché, qui va s'établir dans une cour étrangère , 9 avec cette franchise, cette aisance, cette amé- 9 nité qui forme les liaisons , et qui , abusant 9 bientôt des sentiments qu'il a inspirés , ose ré- 9 vêler des particularités qu'il ne doit qu'à la con-
' Ce n'était pas la force de caractère qui manquait à Mirabeau , mais le respect des convenances de société , la retenue dans ses diatribes ; enfin il lui jnanqua daûs cette mission le respect de lui-même.
» fiance la plus intime , ose calomnier tous ceux j»qui l'ont reçu avec bonté , ose leur prêter des
• projets et des propos dont rien ne garantit la » fidélité, et porte l'audace jusqu'à insulter , avec »un cynisme odieux, des personnages si fort au-
• dessus de cet agent subalterne, ainsi qu'il se «qualifie lui-même, qu'il est difficile d'ajouter «foi à ses assertions?...
» Supposons que l'auteur, trompé par de faux
• rapports ou par de fausses combinaisons , ait » cru voir réellement tout ce qu'il a inséré dans
• ses lettres anonymes , l'ouvrage entier n'en pré-
• sentera pas moins une violation du droit des
• gens, un abus de l'hospitalité, une infamie » d'autant moins pardonnable, que la familiarité
• était en lui le manteau de la perfidie , et que la » sainte amitié devenait Pinstrument de l'espion- » nage et de la trahison *. »
* Les ministres à qui Mirabeau adressait ses ' lettres D*étaieQt-ils pas aussi coupables , plus coupables même que lui ? n^encouragèaient-ils pas de semblables manœuyres? De tout temps n'ont -ils pas payé des espions, i^*9nt-ils pas tendu des pièges à la bonne foi ? Si Ton ouvrait les correspondances secrètes «t celles des ambas* sadeurs déposées dans les bureaux , grand Dieu , que n'y yerrait-on pas !
SUR MIRABEAU. Sg
Cet éloquent réquisitoire fut suivi d'un arrêt ' de la cour de parlement , rendu , les chambres assemblées , les pairs y séant , qui condamne un imprimé ayant pour titre Histoire secrète de la cour de Berlin , ou Correspondance d'un voyageur français^ à être lacéré et brûlé par l'exécuteur de la haute justice.
Quoique l'ouvrage fut anonyme et portât le titre de posthume y tout le monde savait qu'il était de Mirabeau, et l'on s'étonnait que, dans un moment où la carrière politique s'ouvrait aux hommes ambitieux , il cherchât en quelque sorte à s'en fermer l'entrée par un livre qui ne pouvait que rappeler l'irrégularité de sa vie antérieure.
Que toute cette correspondance ait porté sur les projets ambitieux de certaines cours , sur les vues secrètes qui pouvaient intéresser la France , il n'y avait rien là qui pût armer le public contre lui ; mais que penser des anecdotes , au moins inutiles dans un semblable sujet, et qu'il recueille avec une scrupuleuse attention ? Je peux citer la suivante pour exemple.
Le roi Frédéric-Guillaume II avait des liaisons intimes avec mademoiselle de Voss ■ ; il voyait
' 10 février 1789.
' Voici ce qu'on lit sur madame de Vods dans Thijilojre
4o MÉMOIRES
fréquemment cette jeune personne, à qui les critiques les plus sévères n'ont pu refuser des sen-
de Frédéric-Guillaume II » par M. le comte de Ségar, imprimée en 1801 :
« Mademoiselle de Yoss ou Woss, nièce du comte »de Fink , plut à Frédéric-Guillaume II , roi de Prusse, »qui, en étant ardemment épris , fut au moment de Ténpouser. Il en prévint la reine , et consulta les prêtres 5 «qui répondirent qu'il râlait mieux contracter un mariage «illégal que de courir sans cesse d'erreurs en erreurs, «Cet hymen n'eut cependant pas lieu; mademoiselle de «Yoss aima mieux sacrifier sa vertu que la gloire de son » amant. »
Quelques écrivains français ont confondu mademoiselle de Yoss avec madame de Rietz, fille d'un musicien de la chapelle du roi, laquelle fut faîte comtesse de Lichtenau ; celle-ci eut un sort plus magnifique que la modeste de Yoss. Après beaucoup de négociations et d'intrigues , elle fut épousée par Frédéric-Guillaume II 5 qui n'en eut pas moins une autre femme légitime^ et qui, pour mettre le comble à ses folies, fit chasser de Berlin les comédiennes françaises, attendu qu'elles corrompaient les mœurs.
M. le comte de Dampmartin fut admis, pendant son émigration, chez madame de Rietz, et chargé de l'éducation du fils que cette dame avait eu du roi ; revenu en France sous Bonaparte, il obtint, par la protection de M. Maret de Bassano , comme récompense d'un ouvrage intitulé la France sous les rois , où il louait beaucoup le Jbndateur de la quatrième dynastie, une place au conseil des prises. On lui doit plusieurs ouvrages intéressi^nts.
SUR MIRABEAU. 4i
timents au-dessus de son rôle, et une réserve trop rare chez les personnes qui se trouvent dans sa position ; ce ne pouvait donc être un sujet de scandale qu'on vit paraître quelquefois chez elle une des princesses fille du roi ; et l'on doit être surpris que Mirabeau en ait fait un sujet d'odieuse inculpation. « Une nouvelle qui paraît vraiment 9 inconcevable, dit-il, qui mérite confirmation, et jpque je répugne à croire encore, c'est que le roi » prostitue sa fille, la princesse Frédérique, à être » la compagne de sa mtiîtresse '. »
L'auteur a beau dire que cette nouvelle mérite confirmation, qu'il a peine à la croire, il ne la présente que pour qu'on y ajoute foi , et comme une action qui couvre d'ignominie le roi de Prusse ; le mot prostitution qu'il emploie indique assez l'odieux que gratuitement il veut jeter sur le prince à cette occasion. Etait-ce pour plaire à ses correspondants qu'il parlait ainsi ? croyait-il se donner par là l'air d'être très instruit des intrigues de cour? que ce soit l'un ou l'autre , on fut d'autant plus choqué de cette révélation , qu'elle venait d'un homme qu'on savait ne guère se piquer de déhcatesse et de respect des mœurs.
Voici ce qu'il ajoute ensuite : HMademoiselIe
' I^ettre du 6 janvier 1787.
»de Voss a ijne sorte d'esprit naturel, quel- »que instruction, des* manies plutôt que des iVolont;és, une gaucherie très saillante qu'elle «s'efforce de sauver par les apparences de là » naïveté ; elle est laide , et même à un haut de- » gré ; pour toute grâce elle n'a que le teint du 9 pays, encore le trouvé -je plus bla&rd que » blanc ; une gorge assez belle , qu'aussi couvrait- » elle l'autre jour , au sortir de la comédie du » prince Henri , d'un double mouchoir^ pour tra- » verser les appartements^ en disant à la prin- » cesse Frédérique : Soignons-les bien y car c'est » après eux qu'il court. Jugez -du ton des princesses » qu'un tel mot fait rire. C'est ce mélange de li- » cence unique ( qu'elle unit aux airs de l'igno- » rance innocente) et de sévérité de vestale qui , » dit-on , a séduit le roi. »
Vingt autres exemples semblables pourraient être cités pour justifier la rumeur qu'excita contre lui cette imprudente publication. Il comptait sur ce scandale sans doute pour en tirer un parti avantageux ; mais , malgré la proscription que le parlement prononça , malgré les attaques qu'on y lisait contre des personnes puissantes, le succès fut média&re : l'édition s'épuisa à peine ; on y trouva peu d'intérêt , peu d'instruction , pas assez de ces faits historiques , ou de ces réflexions
fortes qu'on pouvait attendre d'un pareil écrivain.
La France retira cependant un fruit de son voyage ; elle lui doit l'acquisition d'un savant distingué, M. de Lagrange, un des premiers géomètre^ de notre siède. Mirabeau le vit à Berlin , et voici ce qu'il en écrivit , le 28 novembre 1 786 , à M. de Galonné : « Il me semble qu'il y » aurait ici dans ce moment une acquisition digne » du roi de France , et que M. de Galonné est D fait pour le lui proposer. L'illustre Lagrange , » le premier géomètre qui ait paru depuis New- » ton , et qui , sous tous les rapport^ de l'esprit et » du génie , est l'homme de l'Europe qui a le plus » étonné, Lagrange, le plus sage et peut-être le B seul philosophe vraiment pratique qui ait jamais » existé, recomman(|able par son imperturbable » sagesse, ses mœurs, sa conduite, est depuis vingt B ans à Berlin , où il fut appelé dans sa jeunesse «par le feu roi (Frédéric II) pour remplacer Eu- » 1er, qui l'avait désigné lui-même comme le seul i homme capable de marcher sur sa ligne. Il est • très mécontent , il l'est en silence , mais il l'est » irrémédiablement, parceque c'est du mépris que » sont nés ses dégoûts. Les fougues , les brutalités »de M. Herî&berg, l'association de tant d'hommes » auprès desquels Lagrange ne peut, avec pudeur,
» rester assis ' , la crainte très sage de se trouver » pressé entre le repos philosophique , qu'il re- » garde comme le premier des biens, et le juste » sentiment du respect de lui-même, qu'il ne » laissera pas blesser , tout le convie à se retirer »d'un pays où rien n'absout du crime d'être » étranger , et où il ne supportera pas dé n'être , «pour ainsi dire, qu'un objet de tolérance. Dans • cette conjoncture, il n'est pas douteux qu'il n'é- » change volontiers le soleil et l'argent de Prusse » pour le soleil et l'argent de France , seul pays de » la terre où l'on sache rendre un culte au génie » des scieiîces et des arts , et faire les réputations » durables ; où Lagrange, petit-fils d'un Français , » et qui se souvient , avec reconnaissance , que » nous l'avons fait connaître à l'Europe , puisse » aimer à vivre , s'il lui faut renoncer à ses habi- » tudes ".
' Il était membre de Tacadémie de Berlin , si peu distinguée par les talents et les productions de ses membres.
' Lagrange naquit à Turin , de parents français ; il fut éleyé eu France , et s'établit à Paris. Mais Frédéric II ^ qui voulait monter son académie» le fît venir à Berlin, et lui donna six mille francs de pension. A In mort de ce prince, les choses ayant changé à la cour, Lagrange pensa à se retirer de Prusse y et ce fut dans cette occasion qu& Mirabeau négocia son retou| en France.
• Le prince Cardito de Leffiredo, ministre de
> Naples à Copenhague , lui a offert les plus belles 9 conditions de la part de son souverain ; le grand-
• duc de Toscane, le roi de Sardaigne, l'invitent 9 vivement : mais toutes leurs propositions se- » ront aisément oubliées pour la nôtre. (£h ! quel » homme d'un mérite constaté en Europe le roi
> de France n'attirera-t-il pas de même , à l'aide
> d'un bon contrôleur'^énéral, le jour où il vou- » dra exercer cet empire de bien£uts qui ne peut » appartenir qu'à lui ? )
• Lagrange a ici six mille livres de pension : » le roi de France ne peut-il donc pas consacrer
• cette somme au premier géomètre de l'Eu-* >rope * ? est-il au-dessous de Louis XVI de reti-
> rer d'une académie misérable un grand homme » qu'on y méconnaît, qu'on y mésallie , et de tuer 9 ainsi , par la plus noble des guerres , le seul corps
• littéraire qui ait lutté contre les siens'? West-
' Il Tant ÎDCOtnparablement mieux consacrer six mille fîancs à la pension d'un sarant que d*un courtisan et d'un flatteur; mais je n'en dirai pas moins, comme M. Necker , que six mille francs sont la taille d'un Tillage, et qu'un homme comme Lagrange pouvait être employé dans le gouTernement. Bonaparte TaTait fait sénateur : c'est à peu près coomie s'il l'eût laissé oisif.
• Quelle déplorable raison que cette dernière ! elle est
9 ce pas aussi une générosité mieux entendue » que tant d'autres ? La France a si impolitique- »inent servi d'asile à tant de princes qui ne *» pouvaient que lui coûter , pourquoi ne recueil - » lerait - elle pas un grand homme qui ne peut »que lui valoir? elle a si long- temps enrichi les
• autres de ses pertes, pourquoi ne s'enrichirait-
• elle pas des fautes des autres ? enfin , et pour » parler du ministre que j'iaime , M. de Boynes '
d'ailleurs yicieuse dans le principe; car les corps Uué« raires et les lumières ne peuvent que gagner à la multiplicité des sociétés savantes : malheureusement celle de Berlin n'a pas eu besoin qu'on la tue.
■ M. de Boynes fut nommé au ministère de la marine en 1771, etse démitde sa place en 1774» mort en 1785. C'était un homme estimable. L'abbé Boscowich, dont parle Mirabeau, fut appelé en France par M. de Bojnes ; c'était un savant très distingué dans les sciences physiques et mathématiques. Le ministre lui donna huit mille francs , et non pas dix-huit mille , pour remplir la place de directeur de V optique de la marine ^ expression obscure , mais qui n'en désignait pas moins une partie importante au perfectionnement de l'art nautique : sa fonction n'était donc point inutile. L'abbé Boscowich a laissé de bons ouvrages sur l'astronomie et les mathématiques. C'était un homme aimable, généreux, obligeant. Il avait été jésuite. Né à Raguse en 1711, il mourut en 17B7 à Milan, où il s'était retiré après la mort de M. de Boynes.
» a donné dix-huit mille livres de rente pour une » place inutile à un Boscowich, méprisé de toute » l'Europe 9 savant comme un charlatan, assez » médiocre : pourquoi M. de Calonne ne ferait- >» il pas donner une pension de deux mille écus » au premier homme que l'Europe ait dans le » même genre , et probablement au dernier génie «qu'auront les sciences, dont la passion diminue » avec les difficultés excessives et le nombre in- «ifiniment petit de places qui restent à y pré- » tendre ? Je suis très attaché à cette idée , parce- » que je la crois noble, et que j'aime tendrement » l'homme qui en est l'objet ; je supplie qu'on me • réponde le plus tôt possible, car j'avoue que «j'ai suspendu la délibération de M. Lagrange »sur les propositions qui lui sont faites, pour » attendre les nôtres. »
C'est dans ses lettres qu'il faut étudier Mirabeau; c'est dans la chaleur qu'il y met à soutenir sa passion, ses vues ou ses désirs , qu'on apprend à connaître le fond de son caractère. Il se montre tout entier ici ; rien ne lui coûte pour convaincre le ministre sur une affaire qu'il avait à cœur de faire réussir, l'exagération d'une part, le dénigrement de l'autre; il est vrai qu'ici sa cause était belle. M. Lagrange méritait que la France le rappelât; le conseil de Mirabeau fut écouté ,
et son illustre protégé a joui long-temps parmi nous des honneurs et des avantages dus à son savoir et à son rare talent.
A travers les clameurs et les justes plaintes qu'excitait la correspondance de Berlin, quelques voix s'élevèrent pour la défendre ou l'excuser. On voulait y voir la hardiesse d'un observateur clairvoyant qui met au grand jour les intrigues et les turpitudes des princes , la fausseté et les tergiversations de leurs ministres ; on ajoutait que s'il avait sali sa plume de quelques obscénités, ou calomnié quelquefois légèrement, c'était plutôt pour plaire à ceux qui l'avaient envoyé que par la volonté de nuire ; enfin on trouvait da'ns ce livre des matériaux secrets pour l'histoire des cours et la connaissance de ceux qui y jouaient un rôle à l'époque de son voyage. . Mais Mirabeau lui-même se montrait peu satisfait de ces apologies , ou au moins pensaitil que le public ne s'en contenterait pas ; il crut qu'il devait désavouer l'ouvrage; c'était son pisaller en pareille circonstance '.
' La Correspondance de Berlin a été réimprimée depuis peu dans la, collectîoa des œuvres de Mirabeau ; mais y à dire vrai, pour quiconque n'est point au courant de Thistoire de Frédéric-Guillaume II et de sa cour, ce livre n*est
L.e Mercure de France était alors un des papiers publics qui joignaient à de l'exactitude un caractère grave et dont les jugements avaient une autorité particulière; il paraissait encore sous la censure du ministère. Ce fut ce journal, ou plutôt la partie politique que rédigeait le sévère Mallet Dupan , que Mirabeau choisit pour rendre public son désaveu '.
« J'apprends , monsieur , dit-il au rédacteur , » qu'on m'impute un ouvrage posthume sur la »cour de Berlin, où l'on dit que plusieurs per- «sonnes sont maltraitées, et que l'on m'accuse » d'avoir publié cet ouvrage. Je ne puis le juger » à Aix' ,où il n'est point parvenu; je ne suis pas
qu'une suite d'énigmes depuis un bout jusqu'à l'autre , les éditeurs ont laissé en blanc les noms qui s'y trouyent dans la première édition , comme s'il y avait quelque inconvénient à lever l'anonyme aujourd'hui ; mais c'est bien plus à l'ignorance qu'à la réserve qu'on doit cette négligence de leur part. L'ouvrage avait besoin aussi de notes et d'explications ; ce qui exigeait du savoir et des recherches : il a été plus court de s'en dispenser.
A combien de nouvelles éditions ou réini.pressions de mémoires ou livres anciens ne pourrait-on pas appliquer la même remarque !
' N° du 28 mars 1789.
^ Où Mirabeau était pour les élections aux états-généraux.