III
5o MÉMOIRES
» mort ' , et n'ai nulle raison de cesser de mettre » mon nom aux écrits que je veux publier. Mon » profond désaveu du livre et de sa publication »est donc dans son titre.
»L'a-t-on broché sur quelques feuilles qui » pouvaient venir de moi ? Le crédit, une habile » noirceur , la dextérité de la perfidie, se seraient- • ils emparés d'une partie dies lettres que j'ai pu » ou dû écrire aux ministres du roi ,* et aurait- »on trouvé «plaisant ou Jugé utile de les mutiler, » de les falsifier , de les empoisonner , d'y faire »de répréhénsibles additions? c'est ce que j'i- » gnore et ce que je suis porté à croire , puisque » tous mes amis sont fâchés qu'on m'attribue un «recueil de lettres auxquelles je n'ai peut-être «nulle part.
» Mais le bon sens dit que je n'ai point d'in- » térêt à multiplier les ennemis que m'a pu faire «mon austère franchise, ni à leur fournir des » armes, et que l'on ne pourrait imaginer que »je l'eusse fait , surtout dans les circonstances » actuelles , qu'en me supposant en démence.
J'espère prouver que je ne suis ni fou ni mé- » chant, et je ferai en sorte que le désaveu for-
* AUudion au mot posthume qu'il avait misa Touvrage, «l dont personne n'était dupe.
SUR MIRABEAU. 5i
» mel que je vous prie, inonsieur , de publier , de » tout ouvrage qui pourrait porter à me croire »run ou l'autre 9 soit soutenu par ceux que j'ai » réellement à mettre au jour , et par la conduite » entière d'une vie dont je ne fais plus aucun »cas qu'autant que je pourrai la consacrer à 9 l'utilité publique.
» J'ai l'honneur d'être , etc.
»Le comte de Mirabeait. »
Aix, Il février 17%.
L'état des affaires publiques offrait un si grand intérêt , les esprits étaient dirigés avec une telle impulsion vers les réformes de gouvernement , que l'on, s-'occupa beaucoup moins, et surtout moins long*temps qu'on ne l'aurait fait d^ns un autre temps , de cette querelle et des nouveaux torts dont elle chargeait Mirabeau. Aucun écrivain distingué ne répondit à Y Histoire secrète de Berlin; un seul étranger, un baron de Trenck, connu par ses aventures et un roman historique sur les persécutions que ses folies lui attirèrent %
' Qui n'a pas lu les Mémoires de Frédéric, baron de Trenck ? Il s*y fit peindre dans une prison , chargé de grosses chaînes aux piedë et aux mains et attaché à un poteau. Ce roman eut le plus grand succès ; on y Toyait
entreprit de réfuter l'audacieux détracteur de la cour de Prusise; on vît donc paraître, au mois de juin de la même année, V Examen politique et
une victime du despotist^e ^ et c^en était assez pour inspirer de l'intérêt et faire rechercher le livre. Trenck avait été dans sa jeunesse un des favoris de Frédéric 11^ qui lui donna de Tavancement rapide dans ses troupes : il suivit le monarque à la guerre ; mais une intrigue , réelle ou soupçonnée avec la reine , le fit tomber dans la disgrâce du souverain. On l'accusa de correspondance avec son frère , qui commandait dans Tarmée autrichienne. Arrêté et conduit en prison, il trouva moyen de s'échapper, et se rendit à Vienne, où il obtint du service. Quelque temps après, s'étant rendu à Dantzick, au retour d'un voyage en Russie , il fut arrêté sur une dénonciation qu^il voulait attenter aux jours de Frédéric, mais^ dans la réalité , parceque le roi craignait son caractère intrigant et sa langue. Il fut renfermé à Magdebourg, d'où il ne sortit qu'en 1774* H st tint tranquille au fond de l'Aileroagne, puis vint à Paris en 1790 , où il fut reçu dans la société des jacobins et se lia avec Latude, autre aventurier et intrigant qui avait été à Yincennes et à la Bastille. Trenck fut accusé en 1793 d'être un espion de l'étranger ; dérénu à Saint-Lasare pour ce crime , qui ne fut pas prouvé , les terroristes l'impliquèrent dans la conspiration des prisons, et il périt sur l'échafaud, le aS juillet i7949àrfige de soixante-dix ans. C'était un bel homme, tête exaltée, déclamateur, tantôt pour tantôt contre les rois , et mauvais écrivain*
eritùiue d'un ouvrage intitulé : Hiêtoire $ecrite de la cour de Berlin, ou Correspondance d'un voyageur français, par Frédéric, baron de Trenck. La négligence du style , la .bizarrerie et le mauvais goût qui régnent dans cet écrit, le rendirent * peu dangereux pour celui qu'on y attaquait. Il débute ainsi :
' « Ceux qui me connaissent tel que je suis ne » me soupçonneront jamais de partialité : il y a B long-temps que j'ai renoncé à dépendre des 'Caprices de tous les souverains du monde. Je «n'ambitionne ni charge, ni titre, ni bienfaits; 9 je ne désire pas même pour moi la restitution »des biens dont on m'a scandaleusement dé-
• pouillé : tout ce que je demande aux grands » de la terre , 'c'est qu'ils ne fassent pas la plus
• légère attention à mon existence. »
Ce n'était être guère conséquent que de prendre la plume pour eux et de vouloir en être oublié; une pareille manière de raisonner annonce un adversaire peu redoutable. Cependant ce qu'il dit de la jactance de Mirabeau , de son affectation à se donner comme admis à l'intimité, à la familiarité des princes, quelques démentis qu'il donne à certains faits rapportés par le correspondant de Berlin , auraient pu nuire à celui-ci, et faire rire à ses dépens, si les esprits
n'eussent pas été occupés d'aussi grandes questions que ceHeis qu'on agitait alors , et si Mirabeau ne se fût pas déjà élevé dans Topiniori andessus de semblables, attaques.
L'importance exagérée que le baron met aux suites du lirre qu'il censure , les craintes qu'il en conçoit pour le repos de la France , n'ont pas peu contribué à donner une idée grotesque de son talent politique. Il dit sérieusement : « L'ff «n taire seôrèté de ta cour de Berlin, qu'on a pu- » bliée à Paris , n'a pas donné aux Prussiens de la » confiance ni de l'estime pour les Français ; je » désire bien sincèrement qu'elle n'entraîne pas »de plus grands maux. Le roi de Prusse, sa cour, » ses amis, y sont persécutés sous le point de vue » le plus humiliant. Était-ce donc'au cabinet de » Versailles à souffrir qu'on offensât ainsi une » puissance si digne d'attention dans la balance «actuelle de l'Europe? Tous les gens sensés sont » surpris de son indififérence et de sa tiédeur, qui
• lui font abandonner à une cour de justice le » soin de venger un attentat politique ' , enfin de
• sa négligence à en rechercher l'auteur. L'offense
• personnelle est contre le droit des gens, contre
» II fait allusion à l'arrêt de la cour de parlement, du 10 février, rapporté plus haut.
» les égards que les souverains se doivent mu* » tuellemeut. Ici elle choque d'autant plus la rai- »son, que la nation qui insulte n'est pas en » état d'en imposer à celle qui peut lui demander » réparation.
» Pourquoi souffre-t-eile qu'un homme avide «d'argent et de célébrité répande un ouvrage » imposteur et insultant ? elle en double même » le prix par une punition devenue insignifiante » et banale ; on accroît enfin la fortune d'un sa- » tirique effronté, dont la plume peut armer con- » tre sa patrie la haine et la vengeance. »
De pareils reproches , déjà faits à l'ouvrage , quœque avec moins de bouffissure et de .faux zèle, avaient peu affecté Mirabeau; son désaveu, et plus encore les circonstances, le tenaient au-i dessus des craintes et des attaques dangereuses ; mais ce qui aurait pu fortement le tracasser, irriter sa bile, et jeter sur lui le mépris des gens du monde, ce sont les endroits où le baron relève avec quelque vraisemblance de vérité et de raison l'espèce de charlatanisme qui règne dans la correspondance, et l'ignorance avec laquelle, selon Trenck , le voyageur secret raconte des anecdotes sur les princes qu'il dit avoir fréquentés.
Suivant Mirabeau , la princesse Louise de
Brandebourg-Schewedt , épouse du prince Ferdinand II, aurait eu du comte Schmettau deux des fils du prince Ferdinand , son époux ' , « e'é- » tait , dit-il , l'opinion générale , et l'on cherchait »à les pourvoir avant la mort de Frédéric II, vdans la crainte que le successeur (Frédéric- » Guillaume II ) , instruit de ce fait , ne voulût » pas y consentir ". »
Trenck repousse singulièrement cette révélation. « Je connais particulièrement la maison du » prince Ferdinand ^, je lui ai voué le respect » qu'elle mérite. Quand je vois un homme digne » d'être heureux , enflammé de l'amour du bien , » ambitieux d'être utile à la société, je ne m'in- » forme point si sa mère a obtenu les grâces du «Saint -Esprit; si celui qui a reçu du prêtre le » droit social et divin de procréer lui a donné «réellement l'existence; si enfin le plus doux » penchant de l'humanité, l'amour, cet aimable » ennemi de l'hymen , a produit le germe de l'être
* Histoire secrète, lettre IV, 16 juillet 1786.
^Le prince Auguste-Ferdinand^ frère de Frédéric II, était oncle de Frédéric-Guillaume II, et père de Frédéric- Guillaume III, aujourd'hui régnant.
^ Cet aveu est très vraisemblable; Trenck ayant passé plusieurs années à la cour de Frédéric II et à son service^ il a do connaître la famille royale.
> qu'on appelle homme ou prince : il suffit qu il «soit, qu'il existe comme il doit exister dans le » rang où le hasard l'a placé. Qr la race actuelle du » prince Ferdinand est pour la gloire du royaume, » pour celle de la maison royale de Prusse , tout »ce qu'on peut désirer qu'elle soit...
»M. le voyageur n'a certainement pas été » présent au moment où le comte Schmettau au-
> rait été appelé pour procréer deux fils au prince
> Ferdinand ; c'est donc sur les discours calom- 9 nieux de la canaille des espions qu'il appuie »son opinion. Je peux lui prouver , moi, qu'il est » très peu au £sdt des secrets de cette famille, et que » toutes les fois qu'il en parle il tombe dans des » erreurs révoltantes; j'en sais certainement plus
> qu'il n'en £siut pour repousser victorieusement » ses assertions , mais je dédaigne sur cet objet
• de réfuter un homme qui , par l'audace avec la- » quelle il insulte tout ce qui devrait lui inspirer » de la circonspection et du respect , prouve que
• depuis long-temps il a désappris à rougir.
> Quel peut avoir été le motif qui a engagé ce
• petit Biomède à oublier le respect dû à l'oncle » du roi (Frédéric-Guillaume II ), à une princesse
• généreuse qui n'offensa jamais personne, et qui » a toujours accueilli les étrangers de ses égards? » H est £sicile au moins de le soupçonner. Selon
» toutes les apparences , la princesse, dont l'esprit • est juste et pénétrant, n'aura point voulu per- » mettre l'entrée de sa maison à un homme revêtu » d'une mission dégradante , et le sycophante «calomnie la renommée de celle qui lui a fait «sentir ses justes dédains , en le forçant de » rester à sa place. »
Mirabeau eut toujours le bonheur que tous ceux qui prirent à tâche de l'attaquer le firent d'une manière acerbe, accusatrice, et quelquefois grotesquement grave , si pourtant on en excepte Beaumarchais. Le ridicule , le sarcasme , étaient les armes qu'il fallait employer, lorsque surtout, comme dans son voyage qu'il eût dû toujours tenir seferet , il donnait prise à l'un et à l'autre. Le baron de Trenck l'attaqua lourdement et ne le blessa pas.
Quelque juste blâme qu'ait mérité Mirabeau par sa prétendue mission en Prusse , par ses révélations dignes de figurer dans les dossiers d'une police subalterne, par la publicité de sottises qui ne pouvaient ni édifier ni corriger personne, on lui doit cette justice , qu'il n'y oublia pas entièrement son caractère. Il y conçut l'idée de faire un ouvrage utile sur le pays qu'il parcourait : il crut que la mort du grand monarque à laquelle il avait, pour ainsi dire, assisté, l'honneur qu'il
en avait reçu d'être invité par lui à une entrevue^ l'accueil qu'il lui avait £aùt , semblaient l'autoriser à donner à son successeur des conseils de sagesse et de justice pour gouverner le riche héritage qui venait de lui échoir. Ici Mirabeau rentrait dans sa véritable vocation; il était dans son cœur de se prendre d'enthousiasme pour les grandes choses; elles sympathisaient avec ses idées , et soutenaient en lui l'ambition et l'amour de la gloire : de là cet écrit sorti de sa phime^ sous le titre de Conseils à un Jeune prince \ Des règles d'ordre , des principes solides , des réflexions judicieuse^ , distinguent cette production et en font un véritable code de gouvernement. C'était la Prusse que Mirabeau devait y avoir en vue, et les réformes qu'il propose étaient très propres à y opérer d'utiles et salutaires changements : il y enseigne que la liberté publique^ que les despotes redoutent, est la meilleure voie qu^aient les bons rois de vivre en paix avec leurs peuples et de rendre leur bonheur durable. On avait accusé Mirabeau d'avoir auprès du
' Imprimé sous celui de LeUre remise à Frédénc' Guillaume II , roi régnant de Prusse , le jour de son avènement au trône ^ par le comte de Mirabeçu , Berlin <•
6o • MÉMOIRES
nouveau roi fait la censure amère de la conduite de son prédécesseur; cette calomnie résultait de la fausse interprétation donnée aux conseils que renferme la Lettre à Frédéric-Guillaume; il était juste que le public fut détrompé : voici comme Mirabeau s'en explique.
if On m'a accusé d'avoir remis au roi de Prusse » régnant une satire contre l'immortel Frédéric. 9 Ce grand prince m'avait appelé auprès de lui » quand j'hésitais d'importuner ses derniers mo- » ments du désir de le voir , et d'échapper au re- »gret d'avoir été son contemporain sans avoir »eu ce bonheur; il a daigné m'accueillir, me » distinguer : aucun étranger depuis moi n'a été «admis à sa conversation, et, pour prix de cette » honorable bonté , j'aurais fait une satire contre »lui !
» Certes Frédéric est trop grand pour que je » tente jamais de faire son éloge. Ce mot éloge »me paraît fort au-dessous d'un grand roi; il » suppose des exagérations peu sincères ; forcer n les faits ou les dissimuler , n'envisager un sujet » que sous ses aspects favorables , tout louer en » un mot, c'est-à-dire déguiser ou trahir la vérité, «sont les inconvénients presque inévitables de » ce genre ; et jamais éloge auquel la critique ne » vint pas se mêler ne fut ni vrai ni honorable.
SUR MIRABEAU. 6i
*Je n'ai donc fait ni éloge^ ni satire... J'ai remis » un mémoire à Frédéric-Guillaume à son avéne- »ment au trône; mais il n'avait rien de commun » avec le règne du grand roi , il s'agissait seule- » ment de mettre sous les yeux du jeune monar- » que les espérances des honnêtes gens , qui sa-
• valent combien de choses plus grandes qu'écla- » tantes pouvaient éclore en Prusse sous un
• règne nouveau et sous un prince dans la force » de l'âge et de l'activité. »
Le comte y rappelle en effet au roi les avantages qu'offre le commencement d'un règne pour jeter les bases d'une sage et libérale administration ; il le met en .garde contre l'adulation des courtisans , peste à laquelle depuis tant de siècles la justice et la raison font inutilement la guerre ; il s'attache surtout à peindre les abus de trop gouverner^ abus que l'amour-propre des uns et l'avide intérêt des autres font passer pour un devoir et un droit du souverain ; et à montrer , par l'autorité de l'histoire et du raisonnement, que la force des états , l'amour des peuples pour le prince, se trouvent partout où règne la liberté. « Là où les hommes sont le plus «libres, dit-il, là aussi s'en réunit le plus grand » nombre; ils ont plus de soumission et d'atta- » chement au gouvernement , car le gouverne-
i»inent ne peut manquer d'être aimé de l'homme « qui jouit de sa liberté sous son abri : faites que »je sois libre et en paix, voilà ce que deman- » dent tous les peuples. »
Mais que pouvaient ces maximes sur un prince qu'on a vu marié à deux femmes à la fois, croire à la magie, se livrer à des illuminés, passer la plus grande partie de sa vie dans des intrigues de maîtresses , et qu -on à vu ensuite employer injustement ses troupes contre l'indépendance batave , et se bercer de l'idée *de soumettre six cent mille Français armés avec cinquante milliers de ses soldats! La liberté des peuples l'épouvantait ; esclave de ses passions , il voulait que ses sujets le fussent de ses volontés ; habitué aux maximes des cours, la Prusse n'était pour lui qu'une vaste ferme dont le revenu n'avait d'autre emploi que celui qu'il lui plaisait d'en faire.
Ce fut donc inutilement que Mirabeau réclama contre les lois qui enchaînent les Prussiens au territoire de l'état; qu'il invoqua le droit, que tout citoyen possède, de sortir de son pays lorsque ses intérêts ou ses goûts l'y engagent. « Laissez » cette défense de sortir, dit-il à ces puissances «qui ont voulu faire de leur état une prison, » comme si ce n'était pas le moyen d'en rendre le
» séjour plus odieux; les lois les plus tyraimiques »sur l'émigration n'ont jaoïais eu d'autre effet » que de pousser le peuple à émigrer , contre le » vœu de la nature qui l'attache à son pays '. »
Ailleurs il montre les avantages de la liberté de la presse pour le monarque et le gouvernement , qui, sans elle, ignoreraient les abus et les vexations des agents de l'autorité ; il y répond , pour la millième fois, aux arguments que la peur, l'ignorance, le désir de l'impunité, acc^ditent contre elle. La tolérance religieuse, la suppression des jeux, et quelques réformes dans l'administration des finances et le commerce complètent cette instruction, une des meilleures productions qui flous restent de Mirabeau; il n'y a manqué que l'exécution de la part de celui à qui il la remit.
J'en dois faire connaître une autre- ici dont le résultat ne fut pas plus heureux, mais qui donna
' Mirabeau a souteou et fait TapplicatioD de ces prin-* cipes lorsqu'il fut question^ dans la séance de l'assemblée nationale du 24 février 1791, de l'arrestation de Mesdames, tantes du roi, par les municipaux. d'Arnaj-le- Duc, qui s'opposaient à ce qu'elles sortissent de France ; il fit décréter qu'aucune loi ne s'opposait aux voyages de ces princesses , et qu'en conséquence on avait eu itor d'y mettre obstacle : elles continuèrent leur route.
à l'auteur une ample matière à développer sa haine pour les injustices politiques, et son enthousiasmé ordinaire lorsqu'il est question de liberté publique; c'est le pamphlet qu'il publia en faveur des patriotes hollandais.
Ils venaient de succomber aux coup^ portés par la Prusse à l'indépendance de leur pays. Cet événement, qui rompait l'équilibre des puissances , et auquel la France aurait dû résister, comme elle s'y était engagée, se passa presque sans aucune réclamation de sa, part; toutes les convenances, tous les intérêts, des promesses solennelles , furent méprisés dans cette invasion à main armée pour s'introduire dans les aflfaires domestiques d'une puissance indépendante- Un pareil scandale , un semblable contre-sens politique, excitèrent le zèle de Mirabeau : sa bile s'enflamma; il mit au joui^ une violente réclamation, ou plutôt un acte d'accusation contre la Prusse et les stathouders, et l'intitula: Atix Batavesj sur le stathoudérat \
L'intérêt du sujet , et la nécessité de rendre plus sensibles les raisons que Mirabeau eut d'écrire , me* font une loi d'entrer dans quelques détails.
" ' Un volume iD-8<> , Paris , avril 1788.
La république hollandaise, aujourd'hui province du royaume des Pays-Bas, respectable par son antique courage, son amour de la liberté, ses succès dans la navigation , ses glorieux exploits maritimes , était, à Tépoque dont il s'agit, formée de la réunion de sept provinces souveraines dont les députés composaient les étatsgénéraux chargés de la défense générale de l'union, de faire les traités de paix, d'alhance et les déclarations de guerre. La haute police , le régime intérieur et la législation locale appartenaient à chacun des états provinciaux, où siégeaient , avec des délégués choisis parmi les régences et les magistrats des villes, les membres de l'ordre équestre ou de la noblesse de la province.
Le stathouder , créé originairement pour commander les armées sous les ordres des états-généraux , avait usurpé, à la faveur des circonstances, plusieurs prérogatives appartenant à la souveraineté; pour soutenir cette usurpation , on l'accusait d'avoir eu recours à l'intrigue et à la corruption ; de s'être lié secrètement avec les ennemis de la république et les partisans du système despotique.
La province de Hollande, et quelques autres avec elle, entraînées par ces motifs, et résolues III. 5
d'arrêter l'accroissement du pouvoir stathoudérien , se liguèrent : les patriotes formèrent entre eux des coalitions dont le but était le même: effrayés des prétentions ambitieuses de Guillaume V, ils cherchèrent dans les lois constitutionnelles de l'état à mettre des digues à son autorité. Les plus grandes villes, celles de la province de Hollande surtout , et Amsterdam principalement, montrèrent l'énergie qu'exigeait une semblable résolution. Après une lutte habile-^ ment conduite et fermement soutenue , les droits nationaux , ceux des villes et des provinces furent reconnus, affermis, l'autorité stathoudérienne renfermée daQ3 de justes limites, et la paix rétablie.
Mais elle ne dura pas long-temps ; les stathoud<ériens soufflèrent le feu des dissensions; par leuTS intrigues, ils soulevèrent la populace des villes , ib excitèrent les nobles contre les magîs^ trats patriotes, La morgue des grands anima de son orgueil les ressentiments de Guillaume V et de la princesse son épouse , sœur du roi de Prusse régnant. Le premier est peint comme réunissant à une grande incapacité des défauts essentiels:* Hauteur, faiblesse, entêtement, dit » M/ le comte de Ségur , voilà les qualités domi- »nantei^ dans le caractère de Guillaume V; hau-
SLR MIRABEAU. 67
• teur., ambition démesurée^ «spril de ven- »geance<» Toilà celles qiii csiractérisent son •épouse*. «
L'un et l'autre avaient en Angleterre et en Prusse des appuis contre lesquels le parti pa* triote devait échouer. Soutenus par le duc de Brunswick, célèbre dans la guerre de sept ans ^ et qui avait gouverné sous la minorité de Guillaume y, ils se crurent, avec raison, en état de n'avoir plus rien à ménager, et de réduire au silence une opposition plus formidable qu^ils ne comptaient.
De leur côté , les républicains ne négligeaient aucun des avantages que leur donnaient leurs droits, la justice de leur cause, le nombre et le caractère estimé de leurs che£s.
' Histoire du règne de Frédéric^ Guillaume 11^ roi de Prusscy par M. le comte de Ségur.
M. de Ségur ; né à Paris en 1755, est fils du maréchal de ce nom. Il a fait avec distinction la guerre de Tindépendance américaine,sons MM. de RochambeauetVioménil ; il a rempli avec honneur diverses missions diploma tiques, entre autres, auprès de rimpératrice Catherine II, en 1787. Nou^sTavons vu successivement député au corps législatif, conseiller d'état, sénateur, et grand -maître des cérémonies de la cour impériale : il est de Tacadémio française, et auteur de plusieurs ouvrages estimés.
Une misérable intrigue vint aggraver l'état des choses , et donner un prétexte à l'agression prussienne. La princesse , épouse du stathouder, fut conseillée de faire un voyage dans la province de Hollande au moment même où le parti stathoudérien y avait ameuté et excité la populace à des désordres.
A la frontière de cette province, qui était gardée, la princesse fut arrêtée ' : l'officier de garde au poste lui en témoigna ses regrets et s'excusa sur sa consigne, qui lui défendait de laisser avancer aucun équipage considérable sans l'ordre de ses supérieurs. Les membres de la commission souveraine établie pour la haute police de la province lui exposèrent l'impossibilité où ils se trouvaient de permettre qu'elle passât outre, ajoutant qu'elle pouvait donner des ordres pour le lieu où elle désirait se retirer, et lui offrant une garde dlionneur pour l'accompagner.
Un événement aussi simple fut présenté comme une insulte faite à la soeur du roi de Prusse. Frédéric-Guillaume se laissait conduire dans les affaires publiques par M. Hertzberg , esprit aigre,
* 28 juillet 1787.
" M. Hertzberg avait de Tentêtement, de la vanité et des contradictions singulières dans le caractère. Partisan de lu liberté, défenseur constant de celle de la presse , il
ambitieux, et par M. Thulemeyer, ambassadeur à La Haye, tous deux voués aux stathoudériens : ils peignirent au roi ce qui venait de se passer sous les couleurs les plus exagérées , et comme appelant sur les Hollandais une punition exemplaire.
On parla bientôt de projets hostiles contre la république. Les patriotes conçurent de vives inquiétudes; ils apprirent par M. Reede , ambassadeur de la république à Berlin , qu'un rassemblement de vingt millehom mes devait avoir lieu
favorisa cependant rin?asion de la Hollande et les projets hostiles contre la France dans les premières années de la révolution. Il avait de Tinstructiou et entendait bien le droit public. Il dut son avancement à un traité qu'il fît sur le droit de la maison de Brandebourgs qui ^quoique supprimé par le cabinet de Berlin » n*cn donna pas moins ijnc haute idée de son talent. Frédéric II sut l'apprécier, l'appela près de loi, et peu après lui donna le ministère des affaires étrangères. A la mort du grand roi, le successeur conserva Al. Hertzberg dans la même place, et lui donna toute sa confiance. Les maîtresses de ce prince et leurs protégés le forcèrent de quitter le ministère en 1791. Il mourut en 1795, âgé de soixante-neuf ans. Il a laissé beaucoup d'écrits qui annoncent de l'érudition. Il était membre de l'académie de Berlin ; c'est, avec M. Necker et M. de Chateaubriand , le troisième homme de lettres qui , de notre temps , soit parvenu au ministère.
à Wesel ; et peu après M. Thulemeyer reçut l'ordre de déclarer aux états de Hollande que sa majesté prussienne persévérait dans les mesures qu'elle avait prises , et qu'un corps de ses troupes se réunissait dans cette ville. Il s'appuyait ostensiblement sur ce que la France faisait un semblable ' rassemblement à Givet ; sur ce qu'il voulait faire respecter sa médiation entre les divers partis qui déchiraient la république , prétexte banal de toutes les interventions armées; enfin, sur la demande d'une satisfaction exemplaire pour l'offense faite à la princesse, sœur du roi.
Le comte de Vergennes était mort dans le courant de l'hiver*, et le ministère des affaires
■ On avait, de Taveu du ministère français, répandu le brait de ce rassemblement, afin de favoriser le parti patriote ; et ily eut quelques dispositions de faites à Givet. Mais M. Bertzberg savait parfaitement bien qu'aucunes troupes n^étaient dans cette ville, et qu'on n'avait rien décidé à cet égard à Versailles. Il ne fit pas moins semblant de croii*e le bruit , et agît comme s'il était fondé.
» A Versailles, le i5 février 1787 , à l'âge de soixanlehuit ans. Homme honniête , faible , réservé ^ intéressé ; ministre médiocre, mais formé à la connaissance des traités ; indifférent aux grandes choses, sans en être ennemi , il ent toute la confiance de Louis XVI , à qui il plaisait par son caractère. Sa perte fut sensible au roi , qui ne sut sur qui placer sa confiance. Il avait été
étrangères passé à M. de MoDtniorin. Ce deraier suivait, à l'égard delà Hollande, les impressions que lui donnait M. Gérard de Rayneval , précédemment envoyé dans ce pays par la cour pour y prendre connaissance de Tétat des esprits. Us étaient l'un et l'autre convaincus que le succès de l'alliance que nous avions contractée avec les Hollandais était lié à celui des patriotes. Le mi* nistère français , par le canal de l'ambassadeur à La Haye, ne leur épargnait ni les assurances ni les promesses ; mais ils auraient voulu des déclarations officielles, qu'on ne pensait point à leur accorder. Cependant, pour ne point les abandonner, M. de Montmorin fit adopter au conseil le plan d'un camp de quinze à seize mille hommes à Civet, afin de s'opposer aux entreprises des Prussiens. Mais, malgré les instances du comte de Montmorin , du ministre de la guerre, maréchal de Ségur, et de M. de Calonne même qui tenait les fonds prêts, le parti anglais, d'accord avec celui du stathouder et de Prusse , manœuvra si bien à
rappelé de son ambassade en Suède pour prendre le ministère des affaires étrangères en i;774> ^^ ^^ place do M. d'Aiguillon, forcé de donner sa démission. On p<sut douter que M. de Vergennes, nialgré sa faiblesse et ses hésitations, eût supporté patiemment et sans représailles TinTasioD de la Hollande.
Versailles qu'il fit avorter le projet. Le camp ne se rassembla pas.
Frédéric-Guillaume , qui connaissait ce qui se passait , n'en sollicita que plus fortement une satisfaction éclatante de l'insulte prétendue de sa sœur ; il était entretenu dans son ressentiment par le chevalier Harris ' , ambassadeur d'Angleterre à La Haye. Les circonstances devenaient de plus en plus embarrassantes pour les Hbllandais; ils ne pouvaieEit sans une sorte de déshonneur accorder la satisfaction demandée. Les troupes prussiennes étaient arrivées à Wesel , et le commandement en avait été confié au duc de Brunswick , qui jouissait d'une grande réputation militaire et était digne de jouer un rôle différent. Les p'atriotes étaient dispersés; ils étaient de plus inquiétés par des soulèvements continuels de la populace, livrée aux stathoudériens. Ils répugnaient à une médiation surtout de la part de
' Le chevalier Harris partageait la haine de sa cour pour la France. 'C'était rhomme qu'il fallait pour ôter à celle-ci son influence en Hollande , et rompre l'alliance récemment conclue entre les deux puissances. Le chevalier Harris, depuis lord Malmesburg^ a été envoyé deux fois en qualité de ministre plénipotentiaire auprès de la république française , et en dernier lieu aux inutiles conférences de Lille , en 1797.
la Prusse ou de rAngleterre ; c était cependant l'avis de la France : elle ne voyait que ce moyen de réconcilier les deux partis qui divisaient la Hollande.
La France , qui venait d'envoyer quelques canonniers et officiers d'artillerie à Utrecht , pour la défense de cette ville , écrivait aux états de la province de Hollande de donner quelque satisfaction à la princesse , et de lui adresser une lettre qui , sans blesser leur dignité , renfermât du moins quelque regret de ce qui s'était passé , afin de suspendre , s'il était possible , les mesures hostiles de la Prusse.
Après de vifs débats le projet de lettre passa aux états de Hollande , et les patriotes , amis de la. paix ^ s'empressèrent d'en donner connaissance au marquis de Yérac, ambassadeur de France , au moment où il allait retourner à sa cour.
Mais cette condescendance de la part des états de Hollande , et les autres moyens de conciliation employés , ne produisirent rien de satisfaisant ; on peut même croire qu'on n'eut l'air d'en attendre le résultat à Berlin qu'afin de donner aux dispositions militaires le temps de s'effectuer.
Et en effet la nouvelle de ce qui avait été ré-
solu n'était pas encore arrivée en Prusse que M. de Thulemeyer avait déjà reçu l'ordre d'instruire les états que l'intention de sa majesté prussienne était qu'il fut fait des excuses à la princesse sa sœur ; que tous ceux dont elle pourrait se plaindre fussent exemplairement et sévèrement punis ; que toutes les résolutions prises à l'occasion de son voyage fussent à l'instant révoquées : et l'on prescrivait aux états de se décider dans le terme de quatre jours , à l'expiration duquel les troupes entreraient sur le territoire de la république.
Le duc de Brunswick, depuis qu'il était à la frontière , avait envoyé souvent des émissaires à Givet , qui lui avaient rapporté qu'il n'y avait point de camp , et que tout ce qu'on avait publié à cet égard consistait en quelques préparatifs faits à la hâte ; des inondations incomplètes ; la défense d'Utrecht confiée à un prince de Salm , jeune militallre , aimable , équivoque , disposé à se tourner du côté du plus fort , et qui ne pouvait inspirer aucune sécurité aux Hollandais ".
> Tout le inonde a connu le prince de Saim-Kirbourgà Pari». On l'appelait aussi le Prince de Limbourg, C'était un homme distingué et ruiné. Il plut par son esprit souple et aisé à M. de Calonne , qui lui fit obtenir le brevet de maréchal de camp , arec quarante mille lÎTres de trai-
Enfin , le 1 6 septembre 1 787 , on apprit que les troupes prussiennes étaient entrées sur le territoire hollandais , et s'avançdent à grandes journées dans l'intérieur des provinces. En même temps, des émeutes en faveur du stathouder eurent lieu dans toutes les vilbs ; celle de La Haye , commencée le 1 8, dura jusqu'au ao , jour auquel Guillaume V y rentra , après deux ans d'absence.
L'altière princesse fut intexible dans ses prétentions ; on espérait qu'elle bornerait sa vengeance à demander la purition des magistrats ou chefs militaires qui lui avaient refusé le passage , mais elle ne voulut pas laisser échapper une si belle occasion d'étendre les proscriptions sur les principaux membtes du parti républicain. Elle voulut bien, par grâce, disait -elle,
tenient. Il se déclara d'abord poir le parti patriote en Hollande, qui lui confia imprudemment la défense d'Utrecht ; il rendit cette place d'une manière si prompte qu'il fut accusé dans le temps de trahison ou de lâcheté : il avait changé de parti et s'était tourné du côté des stathou-' dériens. Méprisé en jlollande, il reyint à Paris habiter son hôtel ^ où il fut tourmenté par ses créanciers. Il devint un des commandants de la garde nationale. Incarcéré pendant le régime de la terreur, le prince de Salm périt sur l'échafaud, ie95)iiîllet 17949 à l'âge de quarante^huit ans.
laisser la vie aux coupables , mais en compensation elle ordonna qu'on déclarât à jamais privés d'emploi un grand nombre de magistrats, d'offipiers et d'hommes <^ui s'étaient fait remarquer parmi les patriotes.
Les suites déplorables de cette étonnante expédition , ce triomphe d'un prince étranger sur une nation indépendante, dans sa police domestique et son régime intérieur , soulevèrent tout ce qu'il y avait d'âmes lonnêtes et de cœurs généreux en France ; et le nombre en était grand alors. Mirabeau partagea ce noble ressentiment; il fut en quelque sore l'organe et l'interprète de l'indignation publique : il fit paraître le véhément écrit intitulé Aux Bctaves, sur le statfioudérat \ Il les loue d'avoir essayé de faire rentrer le stathoudérat dans ses anciennes limites ; il passe en revue les actes répréhensibles de chacun des chefs qui ont occupé ce poste éminent depuis Guillauftie I" jusqu'à son descendant Guillaume V ; il exhorte les patriotes à ne pas se laisser décourager, et semble, par un génie prophétique , annoncer ce que cet exemple présageait de maux pour l'avenir aux peuples et
' Aujc Bataves , sur le stathoudérat , par le comte de Mirabeau, avril 1788.
aux rois, qu'il menaçait également; enfin , il s'efforce, malgré ce cruel échec, de leur faire entrevoir quelque espérance dan» leur union , et dans l'impression que doit produire en Europe une semblable violation de territoire. Jamais la plume de Mirabeau n'eut une pluj belle cause à défendre, et l'on regrettera toujours qu'il n'ait pas eu le temps d'y mettre plus de soin et de correction; mais l'ardeur, la véhémence, la haine de la tyrannie, ne se^sont jamais exprimées avec plus de force dans aucun de ses écrits.
« Sans doute, ô Bataves, leur dit -il, il peut » être utile , il peut être avantageux à un peuple »de créer, dans des circonstances critiques, une » magistrature extraordinaire qui donne au gou- » vernement plus d^ puissance et d'énergie ; mais » du moment où elle devient héréditaire, ses pré- «rogatives ne peuvent jamais être trop limitées.
» Quel que puisse être le sort réservé au stat- » houder, à la république , à ces Prussiens altérés » d'or et de sang , vous avez, ô vertueux patrio- »tes, rempli un saint devoir en attaquant le p pouvoir injuste des grafids et le stathoudérat. «N'eussiez- vous reçu aucun encouragement, »vous pouviez croire que si l'honneur de l'hu- » manité n'entraînait pas vos alliés au secours de » vos provinces , ils y seraient poussés par la
» crainte de donner une sanction fatale à ce droit »du, plus fort, qui peut incessamment causer «leur propre ruine.
» Que si une luiaière prophétique vous eût » révélé les événements futurs, les maux que vous «avez soufferts, et ceux que vous souffrez en- » core , en ce cas mênae vous auriez dû prendre » la résolution que vous avez prise, pour peu que »vous eussiez respecté votre gloire, vos ancê- » très et les jugements de la postérité! Puisse donc » cette mémorable époque être gravée dans les » annales du monde, et sa gloire rester toujours
h nouvelle pour nos derniers neveux
» Honneur vous soit rendu , ô nobles républi- » cains ! vous avez quitté vos biens , votre patrie, » pour ne pas fléchir sous le joug d'une domina-
» tion étrangère et une oppression domestique '.
' Un grand nombre de Hollandais se retirèrent sur le territoire français , et pendant le reste de l'année 1 787 rémigration fut très considérable. Le gouvernement les accueillit et leur assigna Saint-Omer pour résider : on leur fournit des mojen^ de subsistance dont la direction et la distribution formèrent même une branche d'administration. D'autres fugitifs se réfugièrent dans le pays de Liège : le prince-évêque rendit une ordonnance qui exemptait de tout droit d^entrée les effets de ceux qui s'y rendraient.
» Mais c'est dans les grands malheurs que les »ànies s'exaltent, continue Mirabeau; c'est alors » seulement qu'elles jouissent de toute leur éner- » gie. Vos campagnes ont été ravagées , vos villes » livrées au pillage, vos firères massacrés ; qu'atten- »driez-vous? Puisse l'enthousiasme de la liberté • vous inspirer des démarches fermes et pruden- » tes ! Surtout, ne perdez pas un instant ; ceux de 9 vos concitoyens à qui des circonstances irrésisti- » blés rendent déjà leurs fers supportables seront » bientôt entièrement subjugués. Si la crainte n'as- Bservissait que les âmes communes, la tyrannie » disparaîtrait bientôt de la face de la terre. »
Ces exhortations, quoique fortifiées d'une longue énumération des actes répréhensibles dont les stathouders s'étaient rendus coupables , ne pouvaient rien produire ; il n'était plus temps : l'éloquence de Mirabeau ne fut qu'un témoignage de plus qu'il donna à la cause dont il s'était fait le défenseur. Cependant il laissait percer l'espoir que la force des choses et le choc des intérêts politiques ramèneraient d'heureux moments pour les Hollandais ; c'est plein de ce sentiment qu'il termine son écrit par un plan de constitution pour assurer la liberté de la Bfollande contre le retour des malheurs qui l'accablaient.
8o MÉMOIRES
« Ce n'est pas assez pour une nation , dit-il , ))de se plaindre de ses chefs, il faut qu'elle leur » ôte le pouvoir de faire le mal. Bataves, en vain » vous jouiriez de la liberté civile , vous le savez » trop aujourd'hui , elle est mal assurée sans la » liberté politique, et cette dernière ne peut ré- ;) sulter que d'une constitution fondée sur les » droits imprescriptibles et inaliénables des hom- »mes.*»
S'il était permis de douter du zèle et de l'ardeur de Mirabeau à combattre l'abus du pouvoir, et de sa constance à défendre la liberté, on pourrait s'en convaincre à la lecture de cet ouvrage. Il ne lui fut demandé ni commandé par personne , quoique le ministère français ne vît qu'avec regret ce qui venait de se passer en Hollande. L'écrit n'eut pas un succès proportionné à l'intérêt du sujet et à l'attente de l'auteur ; il ne fut recherché que par ceux qui avaient à cœur les malheurs de la Hollande ou qui s'y trouvaient compris; à quoi il faut ajouter une raison plus forte encore : la France était à la veille de grands événements; on les voyait s'approcher; des débats de la plus haute importance occupaient les esprits ; le gouvernement , dominé par l'opinion, était tout entier aux moyens de la diriger dans son sens, et cédait malgré lui à l'action de mille
causes qui tendaient au changement, Mirabeau lui-même épiait l'instant 011 cette fermentation lui présenterait quelque chance heureuse dont son talent, son ambition et sa force morale pourraient profiter : cet instant ne tai*da pas à arriver.
On n'était encore qu'au commencement de 1 787 , et déjà les esprits fermentaient, les écrits se multipliaient ; l'embarras des finances surtout était le sujet de toutes les conversations : chacun avait son plan pour les régénérer , mot de^ venu à la mode , et appliqué depuis aux autres parties du gouvernement.
M. de Galonné ne vit rien de plus sortable que d'appeler à son secours cette opinion publique qui faisait alors la loi à tout le monde ; il espérait en retirer de l'appui et la faire servir au soutien de son crédit et de sa gloire. Il fut de bonne foi , et s'il se trompa , il faut convenir que ce fut contre toute probabilité. L'assemblée de notables qu'il réunit flattait beaucoup d'am^ bitions , et lui donnait une large base pour ses opérations.
Le choix des membres qui devaient la composer en suivit de près la convocation ' ; mais
' La première assemblée de notables fut coDYoquée pour le 29 janyier .1787 , par uae circulaire datée du ag m. 6
8a MÉMOIRES
sait que M. de Galonné eût ou non dicté ces choix, il ne Ait pas long-temps à s'apercevoir de ses méprises; il rencontra des censeurs où il espérait trouver des approbateurs et des conseillers. Il vit bientôt qu'un parti jaloux s'était formé contre lui. On crut qu'il se repentait de s'être ainsi engagé, et on attribua à cette cause la prolrogation du 29 janvier au- 22 février; mais le véritable motif de ce retard fut que son travaÂ^l ne se trouvait pas prêt pour l'époque indiquée. Il £eignit une niKalàdie , mais l'activité de ses ennemis , l'impatience du public , et surtout des notables nommés , ne lui permirent point de différer^ et il faltut ouvrir l'assemblée le 1^2 février.
Afirabeau , qui étak encore en Prusse à celte époque , n'avait pu apprendre une pareille résohitioa sans se sentir fortement entraîné à prendrie part à ses résultats ; il y voyait une porte ouverte pour s'iniftier aux débats de l'adaministratien et se mêler aux a£faines du gouvernemem;. Le souvenir de son ancienne conduite et sa tivauvaise rép^itation pouvaient seuls y faire obstacle;
décembre 1 786 ; les notables arriYèrent dans le courant ée ÎM¥ler , mats l^onverttire fie sVa fit à VetsaiHes que le 3S fèvHcr. ^
cette idée lui imposait la lot de la drconspec«> tion ; il avait encore contre. lui d'avoir pour protecteur secret M. de Galonné, dont il avait vanté rhabileté et les lumia^es dans qudiques uns de ses écrits.
Deux cabales se liguaient alors pour dtaaser ce ministre, celle des partisans de M. Neckar et celle qui voulait porter l'ardievêque de Tcmlouse au ministère. La mort de M. deVergennes, dévoué à M. de Galonné, ôtait encore à Mirabeau un ap^ pui. Il aurait eu en lui , sinon un appui déclaré, au m(Hns un prolecteur au besoin , par le canal du ministre des finances. Gette mort et la dé£siveur du contsrôleur-général diminuèrent donc beaucoup les espérances de Mirabeau ; elles ra* lentirent l'^n de ses idées: il prit le parti de se borner aux matières de finances; <^étaient d'ailleurs celles qui laisai^it le plus de bruit et dont il s'était déjà occupé.
On connaît tout ce que l'agiotage , entretenu de mille manières , excita de plaintes et de récla^ mations depuis le premier ministère de M. Necker jusq%i'aiU milita de la révolution : c'était «me véritable plaie dans l'état; ses excès étaient encore exagérés par ceux qui en avaient été viotimes. Mirabeau prit à tâche de le dénoncer, et d'en signaler les suites funestes à la restauration des
finances , dans le moment où l'on s'en occupait le plus.
Telle fut l'origine d'un des plus remarquables écrits sortis de sa plume , qui fit le plus de bruit et ajouta le plus au nombre de ses ennemis , déjà si considérable.
Sous le titre de Dénonciation de l'agiotage au roi et à rassemblée des notables \ il fit le tableau des manœuvres de certains capitalistes qui , par des opérations secrètes et frauduleuses , entretenaient la fureur du jeu des actions, aux dépens des hommes crédules , de l'industrie et du commerce. L'abus était grand sans doute , mais peutêtre Mirabeau Tattaqua-t-il mal en exagérant ses excès , en prodiguant l'injure à des hommes en crédit, en se déchaînant contre la classe entière des banquiers , en jetant du doute sur le crédit d'établissements aussi utiles que la caisse d'escompte : ses motifs au re^e ne pouvaient qu'honorer cette nouvelle guerre ; il les expose avec sa confiance ordinaire dans le préambule de cet écrit.
« J'étais à Berlin depuis près d'une année, dit-il, » et je comptais y passer plusieurs mois encore , » lorsque j'ai appris la convocation d'une assem-
• ao fëfrier 1787.
» blée de notables : aussitôt je me suis dit' : Dans recette occasion solennelle tu paieras le tribut de 9 ton faible talent à ton pays, à ton roi. Un coup » d'œil rapide sur Tétat des choses qui dominent , » si je puis parler ainsi , les affaires du royaume , » la sagesse du souverain , les bonnes intentions » de ses ministres , m'a convaincu qu'éclairer mes » concitoyens sur les désordres de l'agiotage était » le plus grand service qu'il fut en moi de leur » rendre.
• Alors j'ai Ëtit serment à la patrie de dire la » vérité, sans acception de personnes , et je suis » venu chercher dans la capitale les détails indisf pensables pour rendre utile l'ouvrage que je «projetais. »
Il en voulut rehausser l'importance en le dédiant au roi : « Sire, dit-il à Louis XVI, si l'ou-
* vrage que j'apporte aux pieds de votre majesté
• ne répond pas à l'intérêt du sujet, à la solennité » de l'occasion , c'est la faute de mon esprit , ce » n'est pas celle de mon cœur. J'aurais donné ma »vie pour servir dignement la magnanimité de
1 Ceci n'est pas très conforme à la yérité : la Correspondance de Berlin prouTe qu'il ne quitta l'Allemagne que parcequ'enfin il .n'y jouait plus qu'un rôle ruineux
et sans objet pour son avancement.
» vos intentions et la chose publique, dans ce nio«< » ment où tous appelez Télite de la nation k dé" 9 libérer sur ses intérêts ; la brièveté du temps » et mon insufiBsance personnelle m'ont suscité » trop d'obstacles. Si mon âme n'a point élevé »mon génie, je crois du moins avoir dit de 9 grandes vérités. C'est l'ennemi le plus redôu- » table de votre royaume, c'est l'agiotage que »je dénonce à votre majesté: il dévore vos ren venus , il aggrave les charges de l'état , il cor- » rompt vos sujets, il énerve votre puissance; • s'il exerçait plus long-temps ses ravages, il r^i- » drait impossibles jusqu'à vos bienfaits. Nous ne » saurions nous déguiser, sire, qu'il a des pro- » tecteurs jusqu'aux pieds de votre trône : peut- »étre vous persuaderont - ils que l'agiotage a » été jusqu'ici un palliatif nécessaire , et que mes » principes et les faits que j'allègue sont autant » d'erreurs. »
Il demande ensuite au roi de ne pas s'en rap-^ porter à un seul homme sur un si grand intérêt, et de faire examiner son livre. « Vos occupations » sans nombre , ajoute-t-il , et la prodigieuse dis-- » tance où vous êtes ,et devez être de ces hon- » teux détails , détermineront peut-être votre ma* » jesté à ne pas juger elle-même mon ouvrage; » elle daignera du moins le soumettre à l'examen
f de quelqu'un de ces citoyens vertueux ' dont » la voix publique a proclamé les lumières et l'im- «partiale intégrité. J'attendrai leur jugement, • sire, avec l'impatience du zèle et la conscience » d'avoir bien fait. »
Cette épitre au roi > dans un semblable moment et pour un pareil ouvrage, parut déplacée ; elle fut mal vue du public : elle parut aux uns une véritable inconvenance , et aux autres une superfluité produite par la vanité de l'auteur; on la trouva mal écrite et exagérée. Mirabeau lui-même n'en attendait aucun résultat xUtile; il ne pouvait penser qu'il put tomber dans l'esprit du roi de soumettre son livre à une commission, et qui pis est une commission ^Lhomm^B vertueux. On avait d'ailleurs bien autre cbose à penser à Versailles; l'intrigue, les demandes des grands , l'agitation des ambitieux cachés derrière la scène, les cabales pour parvenir à expulser M. de Galonné , assiégeaient le roi, et formaient, à quelques exceptions près, le système patriotique de tout ce qui approchait du trône.
On s'étonnait dans le public que Mirabeau eut choisi pour son livre un semblable sujet ; de plus importants lui étaient indiqués , il ne pou-
< Il entend les notables.
vait se dissimuler que les intérêts de la liberté , la dénonciation des infractions aux lois , la réforme d'une police ténébreuse , et l'amélioration du régime des prisons, ne fussent des objets bien plus dignes de sa plume. Il s'en était déjà occupé sans doute , mais le moment était venu de résumer tout ce qu'il en avait dit et d'en faire un faisceau qui signalât aux yeux du roi et de la nation la faiblesse et la perversité des agents de l'autorité dans ces différentes branches de Tadministration.
Mais Mirabeau était conduit ici autant pair ses vues personnelles que par un grand intérêt public. En traitant de l'agiotage, il avait un texte pour blâmer M. Necker , rival de réputation de M. de Galonné : celui-ci était toujours présent à son esprit en écrivant ; il aurait voulu en bien mériter, et en obtenir quelque dédommagement de cette odieuse mission en Prusse, dont il avait retiré si peu de fruit. De plus il n'y avait que des ressentiments particuliers à craindre en dévoilant les manœuvres des joueurs à la bourse; au lieu qu'en s'attachant aux abus du gouvernement , il ressuscitait de vieilles haines , d'anciens souvenirs, et donnait des armes à l'autorité contre lui. Ses brochures sur la cai$$e d'escompte j Id banque de Saint- Charles ^ les eauqo
de Paris , lui avaient donné une réputation de savoir dans les matières de banque et de finance; c'était d'ailleurs le sujet de tous les entretiens , et quelque absurdes que fussent les écrits qui en traitaient, on les recherchait, on les lisait avec l'empressement de la nouveauté.
La Dénonciation de l'agiotage fit donc beaucoup de bruit à Paris : les opinions se partagèrent sur son mérité ; les uns se plaignaient que Fauteur y eût prodigué la louange à M. de Galonné , dont au reste le crédit baissait chaque jour , et qu'il eût présenté M. Necker comme un ignorant en finances, un charlatan qui avait trompé la nation ; d'autres ne voyaient rien que de juste dans cette manière d'apprécier l'un et l'autre ministre, et ceux-ci formaient une masse assez forte pour balancer l'effet de l'opinion contraire.
Ces derniers soutenaient que, tout en reconnaissant que M. de Galonné avait une étendue de lumières et une facihté de travail peut-être supérieures à tout ce qu'on en attribuait à M. Necker , il fallait avouer pourtant qu'on était redevable à celui-ci de beaucoup d'améliorations dans les finances et l'administration. Mirabeau , plus que tout autre , aurait dû s'en aper^^evoir : c'était M. Necker qui avait donné le premier
exemple d'une sorte d'appel à l'opinion publique, dans^ son Compte rendu ^ nouveauté qui opéra une révolution dans les esprits et leur offrit des bases de connaissances élémentaires. Le traité de V administration des finances était une autre conquête sur le domaine inabordable du fisc et sur les secrets du ministère ; ces ouvrages avaient donné une direction plus libérale à l'administra- . tion , en la soumettant au jugement d'hommes instruits des principaux détails sur lesquels elle repose. On devait à M. Necker l'heureux essai des administrations provinciales et plusieurs établissements qui l'ont placé au rang des premiers administrateurs du dix-huitième siècle.
C'était précisément cette auréole que Mira* beau aurait voulu faire disparaître à l'avantage de son patron ; et ce dessein fut, comme nous le disions , un des motifs qui lui firent prendre la plume ; à l'entendre , M. Necker était l'auteur de l'agiotage, « ce fléau de tout bien, cette cause » d'immoralité , la plus grande de toutes '. »
« Il faut , pour être juste , dit-il , reconnaître
■ On a tant dit d'absurdités, exposé de conjectures 9 débité de fables pour et contre M. Necker , qu'en les rapprochant on les trouterait toutes en contradiction , en sorte qu'il eût été l'honune impossible.
» que la véritable source de l'agiotage , qui avait
» péri avec le système de Law, est le système non
» moins chimérique de M. Necker, de fournir aux
» dépenses de la guerre par le moyen d'emprunts
f continuels sans impôts.. . Si , au lieu d'opérations
• aussi fausses en principes que mesquines en
«résultats, M. Necker avait tourné son génie
» fiscal vers desr impositions bien choisies qui
» eussent produit cinquante millions par an dès
t le commencement de la guerre , on aurait évité
»la plupart des emprunts onéreux mal faits de-
ppuis; l'état devrait aujourd'hui sept centmîl-
» lions , le capital de quarante-cinq millions de
« rentes , de moins , c'est*à-dire que le déficit ac-
» tuel ne serait pas à beaucoup près ce qu'il est :
9 c'est là un grand reproche à faire à l'adminis-
» tration de M. Necker. Par quelle puérile vanité
» a-t-il donc été conduit ? comment a-t-il espéré
» que les gens instruits ne s'apercevraient pas que
j» reculer les impôts c'était les aggraver , et que ,
» s'il se ménageait une réputation d'adresse , d'es-
»camotage politique en éloignant l'impôt, il
0 laissait à ses successeurs la tâche plus difficile ,
9 et par cela même plus méritoire, d'acquitter ces
«mêmes dettes qu'il mettait sa gloire à accu-
» muler ? »
Passant de ces reproches aux causes directes
ga MÉMOIRES
de l'agiotage, il les trouve surtout dans le commerce des actions , entretenu , à l'époque où il écrivait , au plus haut dfegré de vogue et de folie.
« Un homme de génie % dit-il , frappé de l'éton- » nante ahsurdité que Paris fut la seule grande » ville de l'Europe qui n'eût pas un établissement » consacré à l'escompte des effets de conjmerce , «proposa en 1766 au gouvernement 'd'établir t une banque qui en fît les fonctions , et démon- »tra aisément que l'industrie et 'la circulation » des fonds ne pourraient qu'en recevoir de l'ac- » croissement. Ce ne fut que dix ans après que »le projet fut admis, avec des modifications qui 9 en rétrécireQt les mesures et en diminuèrent n l'utilité; l'auteur voulait une banque, et l'on ne » créa qu'une caisse d'escompte : les avantages ne » s'en firent pas attendre , mais l'agiotage en fut • aussi une conséquence.
» En effet , le succès de l'établissement inspira vaux banquiers le désir de s'en emparer , afin de » tourner ses facultés à leur profit et de ne lais-
< M. Turgot, contrôleur-général, qui entra au ministère en 1774 et en sortit en 1776 : mort en mars 1781 , sans avoir été marié. C'est de lui que Louis XVI disait : H n'y a que M. Turgot et moi qid aimions le peuple» Il l'estimait, et le renvoya. M. de Malesherbes , son collègue et son ami, le suivit de près.
9 ser arriver aux facilités qu'il devait distribuer « que par leur intervention, toujours vénale. Dès » lors les administrateurs de la caisse d'escompte, » banquiers, seuls accapareurs, seuls juges c{u • papier à escompter, regardèrent cette espèce »de banque de secours comme leur domaine; » ils ne tardèrent pas à diriger les mouvements » des effets et le commerce du papier. lies actions » de la caisse haussèrent en proportion des béné* 9 fices de l'établissement , et cette hausse devint »pour les banquiers administrateurs une afiaire » d'autant plus séduisante , qu'ils se trouvèrent les j» arbitres des variations. Pour opérer cette hausse » il fallait laisser entrevoir de gros dividendes , il » fallait escompter beaucoup de papier ; et ce pa-^ »pier servant lui-même à payer des actions à » des prix exagérés , ces chimères se produisant »et se dévorant tour à tour, mirent la caisse » d'escompte à deux doigts de sa perte en 1 783'.
» M. de Galonné détruisit avec courage tous » les vertiges de cette démence , et le crédit res-
' L'arrêt du 27 septembre de ceUe année autorise la caisse d'escompte à payer ses billets au porteur en eD'ets et lettres de change , et ordonne que lesdits billets auront cours forcé, etc. M. d'Ormesson était contre leur-général.
» suscita. Mais radministration de la caisse ne fut «point changée'; le même esprit y dmninait en- > core ; il ne fit que devenir phis entreprenant. » L'agiotage, autrefois concentré dans les seules nactiœis de la caisse d'escompte, reçut une autre
* pâture : l'Espagne nous envoya les actions de via banque de Saini-^Charlet , qui n'est pas une 9 basque; Cabarus fîit imité en France. Nous » eûmes une compagnie des Indes % qui ne faisait » qu'une petite partie de son commercé dans llnde;
f ^ \ »une compagnie des eaux y forcée de mettre son * ' ^ » espoir dans une compagnie contre le feu ^ ; une
• autre société qui donne, à-faide de l'agiotage, » des profits. à ceux qui veulent bien se faire assu- »rer et troquent des actions qui gagnent cent 9 cinquante pour cent contre des primes d'assu- » ranoe de àm sous par mille francs 1 Toutes ces
' M. de Galonné entra au ministère le 9 novembre 1783. Un arrêt du censeH« du 10 décembre suiTant, annula le p^édent «t rendit libres les opératioQS deia caisse.
^ La compagnie des Indes, supprimée en 1769, avait été rétablie par arrêt du conseil du 4 avril ^785, sous le ministère de M. de Galonné. Supprimée en 1790.
' Miirabeau fait allusion à un projet de société d'assurances contre Tineendie, société qni n'eut pas lien; ce qui n'empècbft pas celle des eaux de se muîntenir.
4 II entend l'association formée par l'abbé d'Espagnac 9
n absurdités en afïaires , ces pièges grossiers, sont » soutenus, nourris, soufflés par les adminîs- » trateurs de la caisse , qui escompte du papier » de circulation dont lés banquiers se font payer • l'usage, et qu'ils passent ensuite aux joueurs » effrénés , dupes ou fripons , dont est compo*- » sée l'armée d'agiot?eurs qui £dt là goerre à tout » ce qui reste de sagesse , de prudence et d'bon- » néteté. »
Mirabeau ne se bornait pas à ces plaintes générales contre l'abus du crédit de la caisse et le commerce des actions , il signalait* comme auteurs des désordres de l'agiotage des hommes connus et jouissant de plus bu moins de considération dans le monde. Parmi eux se trouvait l'abbé d'Ëspagnac, fils du gouverneur des Invalides ; c'était un des hommes qui faisaient alors le plus parler d'eux , et qui se mêlait de toutes les affaires et spéculations suc les fonds publics '.
où, md^^noant une prtme^ on assurait t«x sociétaires Tachât ou le bénéfice èViutaut d*actions qu'ils 6n Toviaîent avoir. Le béoréfiee était pfour eux ée cinq pour cent , sauf à répartir au bout ée trok ans ^ terme de la société , les bénéfices des actions àégooiées pendant ce temps.
^ Il était chanoine de Notre-Dame, et foit ioBtruit. Ses Réflea^ions sur Suger afononcent «ne érudilimi variée ^ et font regretter qu'il ne se soit pas entièrement livré & la
La maladresse qu'eut Mirabeau de s'en prendre à un homme dont la famille lui avait rendu des services aux époques de sa malheureuse affaire de Pontarlier ' lui valut une des plus violentes et des plus amères censures de sa vie qu'il eût encore subies jusqu'alors.
L'ouvrage de Mirabeau parut sur la fin de février 1787 , et dès le 25 de mars suivant on en vit paraître une des plus virulentes réfutations
littérature. Il se lanpa dans les spéculations et Pagiotage ; il avait l'esprit de ce genre d'affaires. Il se lia ayec M. de Galonné, dont il fut l'agent dans plusieurs entreprises lucratives 9 on peut s'étonner par cette raison que Mirabeau Tait si mal traité; si ce n'est par jalousie. £n matière d'argent, l'abbé d'Espagnac et Mirabeau avaient des rapports, avec cette dififtrence 9 que l'abbé en avait beaucoup et le comte point. D'Espagnac ne put se déshabituer des affaires qui en font gagner ; nous l'avons vu fournisseur des armées pendant la révolution. Il eut le malheur d'être traduit au tribunal révolutionnaire, qui le fit périr sur l'échafaud le 5 avril 1 794 9 à l'âge de quarante-un ans. Il n'est pas vrai qu'il se soit marié ; quoique très partisan de la révolution , il ne fit pas cette sottise; il eut un enfant d'une demoiselle nommée Hubert^ au moins c'était le bruit public en 1789. > M. le baron d'Espagnac lui-même fit ôter le portrait de Mirabeau , appliqué à l'échafaud où il fut exécuté en eOigie» à la suite de la sentence du bailliage de Pontarlier, qui le condamnait à mort (juillet 1776) ; il lui rendit aussi d'autres services à l'époque de la révision de son procès.
que le ressentiment puisse dicter , sous le titre de Considérations sur la dénonciation de l'agiotage.
Ce qui dut le plus l'affecter, c'est que cette dernière brochure était attribuée à un homme de «ciérite , littérateur distingué , enfin Rulhière , l'éloquent écrivain de VHistoire de Pologne , et des Éclaircissements sur les causes de la révo^ cation de l'édit de Nantes ^ production digne de la plume d'un philosophe et d'un homme d'état \
Le comte y est mis en pièces ; l'auteur ne lui sait aucun gré de son aveu des erreurs de sa jeunesse ; ï\ en fait autant de chefs d'accusation ; il accueille tous les bruits , les exagérations aussibien que les récits véritables , et finit par mettre
^ Rulhière joignait à un grand talent littéraire et poétique la connaissance du monde et de la société. Il avait été en Russie avec l'ambassadeur , M. de Breteuil : ce ministre lui était attaché ; c'est par son ordre que Rulhière fit son excellent livre sur la révocation de l'édit de Nantes. Mirabeau fut long-temps au nombre de ses amis 9 et en reçut de nombreux services ; l'ingratitude, ou, si l'oa veut, la folie de celui-ci d'attaquer l'abbé d'£spagnac, dont Rulhière honorait la fïimille , lui mit la plume à la main , et produisit ce violent pamphlet, suivi de notes plus violentes encore. Rulhière est mort en janvier 1^91. m. 7
au jour des pièces qui ne prouvent que trop là conduite inconsidérée et les actions blâmables de son adversaire.
L'abbé d'Espagnac est signalé par Mirabeau comme le coryphée des agioteurs , et un homme . sans foi : pour repousser une semblable injure , et montrer le peu de confiance qu'on doit à celui qui la fait , on use de récrimination , et on rend odieux l'accusateur afin de détruire l'accusation. On jugera du ton de la brochure par le passage suivant , qui n'est pas un des plus emportés.
« Oh ça ! politique Mirabeau , n'est-ce pas une » farce dégoûtante de vous voir jeter au milieu *de l'assemblée des notables, et en face de » Louis XVI , une prétendue dénonciation aussi 9 emphatique que la source en est obscure ? O » lecteurs de cette dénonciation , imagineriez- » vous que cette sortie audacieuse est la démarche »de quelques agioteurs à la baisse? Et quels » agioteurs encore! d'un Clavière. Quel est ce » Clavière , un ex-Genevois , plein d'esprit à la • vérité, bienfait, bien rusé, porteur d'une tête «bien mieux organisée que celle du politique » Mirabeau , mais d'un cœur également pervers. » Ce Clavière est le chat qui voudrait tirer les mar- »rons du feu avec la patte de Mirabeau....
» Vous osez parler de patrie, comte de Mirabeau ! »Si le triple airain ne couvrait pas votre front, 9 combien ne rougiriez- vous pas à ce seul nom ? » Une maison paternelle liée k la famille com- > mune , des parents , des amis , des alliés , des 9 possessions à faire fructifier pour eux et pour » l'état , la tâche de fils , de frère , d'époux , de » père à remplir, une vocation honorable à suivre, » voilà ce qui constitue le citoyen. Avez- vous un 9 seul de ces caractères , comte de Mirabeau ? » Vous êtes sans asile , sans parents ; je cherche * vos domiciles les plus ordinaires , je ne trouve » que les prisons de Yincennes, le château d'If, le » château de Joux , la geôle de Pontarlier , où , » tour à tour justement renfermé , tantôt forçat » de la prudence paternelle , et tantôt coupable » forcené, vous avez renforcé les poisons de votre » âme et rongé de vos dents acérées les barreaux »de vos prisons pour vous exercer à déchirer » d'autant plus profondément tous les objets de » respect et de vénération. »
V Ces violences effrayaient peu Mirabeau ; il s'y attendait : et le public, déjà instruit d'une partie de sa vie, ne pouvait prendre qu'un médiocre intérêt à ce débordement d'injures et de récriminations. La malijgnité de ses ennemis se plaisait davantage aux révélations de sa vie privée , que
contenaient les nombreuses notes et les lettres placées à la fin de cette espèce d'acte d'accusation.
On y expose des faits qui , pour être un peu altérés ou exagérés , n'en étaient pas moins vrais au fond , et tendaient à flétrir celui qu'on y attaquait.
C'est ainsi qu'on y rappelle l'histoire du manuscrit de la Correspondance de Voltaire et de d^Alembert, qu'on reprocha dans le temps à Mirabeau d'avoir fait copier furtivement. Lié d'amitié avec Cliampfort , il savait par celui-ci , qui était secrétaire des commandements du prince de Condé, que ce manuscrit se trouvait en la possession de son altesse , il lui fut facile d'en obtenir communication ; on l'accusa d'en avoir fait copier des lettres entières, et même, dit-on, tout le premier volume. Cette infidélité lui attira de nombreux reproches, et l'auteur des notes ne.manqua pas d'en tirer de nouvelles inductions contre la probité et l'honneur de l'ennemi de l'agiotage.
Une autre accusation à peu près semblable résulte d'une lettre même de Mirabeau à Ru- Ihière ; il lui écrivait , le 4 juin 1 784 :
« J'ai reçu le mémoire intéressant que tu as B.bien voulu me faire passer , mon ami , et je • t'en remercie. J'ai envoyé un mémoire à ta jolie
SUR MIRABEAU. iv,
• dame '. Tu me rendrais un vrai service si tu » pouvais me prêter ton carrosse demain dans la » matinée; il faut que je porte mon mémoire » chez tous les membres du bureau de M. deBeau- » pré '. Mon carrosse est briséet jen^ai pas de quoi j» prendre un remise. »
Rulhière ajoute : t C'est de mon Mémoire sur » la Russie , et de celui concernant le camp de » Normandie que parle Mirabeau ; mémoire que 9 je lui ai demandé en vain (celui sur la Russie) , »et qu'il prétend s'approprier, d'après ce que » m'en a écrit son secrétaire. »
A ces révélations fâcheuses , Rulhière en ajoute d'autres tirées également des lettres que Mirabeau lui avait écrites, et où il lui exposait sa détresse et ses besoins. On croirait difficilement à
' Madame la comtesse d'£gmon49 la îeuae, ù qui Rulhière dédia son Histoire de la révolution de Russie , qui n'est autre chose que le mémoire dont il est ici question. Quant à celai qu'envoie Mirabeau, c'est le Mémoire en cassation j dans le procès de sa femme , dont il a été parié précédemment.
> M. Le Pelletier de Beaupré était un des conseillers d'état composant le bureau pour la communication des requêtes en cassation et en révision d'arrêts et jugements rendus en dernier ressort. Ce bureau était composé de treize conseillers d*état et présidé par M. de beaupré.
lOii MEMOIRES
de pareils procédés si on n'en avait la preuve ; des hommes du mérite de Rulhière ne devaient pas descendre à de telles représailles : je cite pour exemple la lettre suivante j
c Madame de Nehra vient de perdre ime tante » qui répare un peu les torts que lui avait faits 9 l'autre. Il lui faut une robe noire pour aller «chez l'ambassadeur (de Hollande), grand-juge » de la nation , y faire le3 formalités nécessaires. » Te serait-il possible de nous procurer à crédit , »tout de suite, une robe de ras de Saint-Maur? «car nous n'avons pas un sou. La marchande * de ipodes de ta femme lui donnerait aussi quel- » ques chiffons à crédit... Je n'ai que des boucles «ridicules et non portables, et point de boucles » de jarretières ; pourrais^tu m'en procurer une » paire ? Il me faut aussi nécessairement une cu- » lotte noire.
Ces révélations, peu dignes de figurer dans un débat pob'tique pour réfuter un adversaire , ne furent pas les seuls moyens qu'on employa contre Mirabeau ; on eut recours à l'autorité. Un arrêt du conseil du i ^ mars i ^87 , supprime la dé^ nonciation de l'agiotage^ comme un libelle calomnieux et contraire au3i intérêts de l'état ; un
SUR MIRABEAU. io3
ordre du roi fut même obtenu pour envoyer l'auteur au château de Ham , et sans M. de Galonné qui intervint secrètement , et l'abaence que fit Mirabeau , il aurait été exécuté \
Tant de contrariétés ne le déconoertèrent point ; on dirait même qu'elles ne servaient qu'à développer davantage en lui le principe de résîs*tanceet son zèle pour les intérêts de l'état. Il fit donc paraître une nouvelle production , comme tenant à la précédente, sous le titre de Suite de U dénonciation de l'agiotage ^ pw le comte de Mira^ beau ^ 1 788. On y lisait cette épigraphe : Desalute publica nil de$perandum. Moins emportée, moins chargée de déclamations que la première , et en cela plus digne de l'auteur , Mirabeau s'y livre à l'examen des causes qui multipliaient les mauvaiè effets de l'agiotage , k des considérations sur le crédit public , sur quelques étàblisaements GuBSir ciers , entre autres une compagnie d* asmranee sur la vie > et uneckamki^e d'accumulation ', telles que
'Au lÔ mars 1767, le registre des ordres porte- que celui-ci ne fut pas suivi d^exécution, quoiqu'il eût été signé et enroyé ji M. d^ Gro^,ei ^(ors lieiite»uit de poliQe^
- La compoffiie 4'assikrance sw la w avait été auton risée par arrêt du conseil du 5 qoi^npbre 1787 ^ aVec/mn i'i/^ ejrdi^^pour quinze ans. Cell^ 4* accuav^laHons^imA sollicité et obtenu un arrêt du conseil , mais s^ns pmUég0
io4 MÉMOIRES
nous en avons vu depuis plusieui's d'établies à Paris. La première avait obtenu un privilège exclusif, et prétendait que la seconde , qui était venue après elle, envahissait son domaine et portait atteinte à ses droits. Mirabeau prit la défense de celle-ci ; mais malheureusement les limites des deux sociétés étaient si mal tracées, qu'il était difficile de pouvoir les renfermer dans leurs attributions respectives. L'écrit n'en montra pas moins les avantages de l'une sur l'autre; mais leurs succès furent de peu de durée , et elles cessèrent entièrement.
Un mérite particulier distingue cet écrit : Mirabeau y démontre avec la supériorité qu'il avait dans ces matières que le véritable remède à ce qu^on appelait les maux de l'état était une solide et libérale constitution. Je citerai un passage de cet endroit du livre:
« Une constitution , voilà la base de toute » économie , de toute confiance , de toute puis^ » sance !
1» Ils seraient tout-à-fait ignorants de la nature
exclusif. Cette dernière receyait une somme , et, accumulant les intérêts des intérêts, elle donnait deux ans après une rente plus ou moins forte; c'est le système actuel de quelques sociétés anonymes déplacements, de prévoyance, etc. ,, formées en France.
SUR MIRABEAU. io5
9 des choses et des hommes ceux qui croiraient » que l'autorité royale peut être afifaihiie par ce » qui augmentera d'une manière incalculable sa » puissance ; ils seraient pires , ils seraient les crixminels calomniateurs d'une nation généreuse ^ » d'un peuple adorateur de ses souverains , dont » le dévouement , souvent trop aveugle , ne con- » nut jamais de bornes , et se signala par des » exemples que n'ofiirirait l'histoire d'aucune autre » nation. »
Le développement de ces idées .grandes et
vraies le ramène à lui-même , c'est alors que ,
s'adressant à ses adversaires , il leur dit : « Vous
• qui, tantôt vendeurs et tantôt acheteurs, croyez
» que l'on commerce ainsi de l'amitié , dites en-
»core, dites quel intérêt m'a dicté ces pages;
» analysez le venin qu'elles contiennent ; montrez
» mes intentions perverses dans toute leur tur-
»pitude. .. Ah! croyez -moi, efForcez - vous de
» trouver un crime dans mon silence , mais ne le
ï cherchez jamais dans mes écrits ; ils sont trop
V au-dessus de vos atteintes. Peut-être ils ne résis-
» teront pas à la lime du temps , mais ils brave-
»ront toujours la dent de la calomnie. L'injustice
0 passagère des esprits légers ou mécontents qui
» prennent les bruits du jour ou Thumeur des
«contrariétés privées pour l'opinion et l'esprit
io6 MEMOIRES
«public ne me découragera pas dans la carrière • que j'ai entrepris de fournir. »
Quelques personnes reprochaient avec raison à Mirabeau de n'avoir point écrit en faveur de la liberté à cette époque orageuse où le despotisme de, l'archevêque de Sens irritait la nation et conjurait la perte des seuls corps qui pouvaient y mettre quelques limites. On aurait voulu qu il se prononçât pour ou contre les parlements, ces protecteurs des droits publics, k qui de grands services devaient faire pardonner les préjugés et les erreurs qui avaient plus d'une fois dicté leurs arrêts,
« Si je n'ai point écrit , si je n'écris pas dans »ces moments de fermentation et de partialité, » répond-il , ce n'est pas ^jue mon parti ne soit » pris , ou que je craignisse de l'avouer , ce n est »pas qu'entre le fanatisme parlementaire q\ii a excite ma pitié et la servile déférence à l'auto- » rite qui me ferait horreur , je ne suase coneer- »ver mon indépendance et déclarer ludn opi- » nion particulière ; c'est que , convaincu comme «homme des bonnes iutentipn^ du gouverne* »meut> je ne me dissimule pas qu'au, milieu de » la grande et salutaire révolution qu'il vient de » comn^encer ( l'assemblée des notables ), il reste » de justes sujets d'alarmes à une nation 60U:¥ent
«trompée, et surtout trop long -temps déçue » par Finstabilité des principes de Tadministra*- »tion
» Dans mon opinion personnelle sur les pai*le- » ments , je pense que si les Français ne voient 0 pas naître une constitution sure et armée par » leur consentement , nul d'entre les honnêtes 9 gens ne voudrait effacer les derniers vestiges de » nos libertés mourantes \ Si la volonté d'un seul » devait faire désormais notre loi, pourquoi nous » mélmons*nous des disputes qui s'élèvent entre > le monarque et les mandataires de son auto- » rite ? Qu aurions-nous à perdre à cette guerre ? '» ou plutôt comment ne serions-nous pas tentés » d'encourager la résistance des seuls corps qui » aient conservé le droit de composer avec cette » terrible volonté ? »
Cet écrit avait donc un caractère de gravité, de mesure , de sagesse , qui le rendait supérieur à celui dont il n^était que la suite. Il ter-
* On n'a point oublié que Tarcheyêque de Toulouse , premier ministre 9 traitant la France comme un domaine de la cour, prétendait, à la plaoe de ses parlements , lui donner de grands èaUliages, et y substituer pour Tenregistremeat des lois une cour plénière, digne de figurer dans les Mille et une nuits, ou plutôt dans le code d'un )iOuls XI (époque d'ayril 1787 à août 1788 ).
io8 MÉMOIRES
minait la querelle dont Tintérét s'affaiblissait d'ailleurs par celui de ce qui se faisait ou se préparait de remarquable dans la nation. Je ne. pousserais donc pas plus loin l'historique de ce débat si je n'avais pris à tâche de faire connaître tout ce qui tient à la vie de Mirabeau , si variée et si peu ressemblante à celle des autres en tant de points.
Un écrivain , dont on a à regretter d'ignorer le nom , voulut tenir la balance entre le dénonciateur dé l'agiotage et ses adversaires passionnés. Il fit paraître dans cette intention un écrit sous le titre de Réponse à itf . te comte de Mirabeau sur sa dénonciation de l'agiotage , et à l'auteur des Con-sidérations sur le même ouvrage \ La clarté, la décence, une discussion sensée, distingue cette brochure oubliée comme tant d'autres parmi les milliers de celles qu'en&ntaient les affaires du temps.
« M. le comte de Mirabeau, dit l'auteurde cette li Réponse, ouvre l'attaque en donnant à son livre
' Paris» 1 787. Cet ouvrage parut, comme on voit, entre la publication de la dénonciation et celle de aa suite} mais j'ai renvoyé à en parler ici , afin de ne pas interrompre ce que j'avais à dire du premier. Il en est de même des Let^^ très à M, Lacretelle , doai il Ta être question.
» le titre de Dénonciation ; mais ne peut-on pas » mettre en question si un particulier qui ne » tient à aucune cour, à aucun tribunal, qui n'est » ni magistrat , ni juge , ni rapporteur , peut dé- » noncer ' ? A ne parler que d'après les principes, >il le peut, et le doit dans une république; » parceque là le gouverneibent appartient à cha- • que citoyen , et que la réforme d'un mal est le » bien de tous.
• Il n'en est pas ainsi dans une monarchie qui » a son vengeur pubUc chargé de la découverte 9 des crimes et des abus pour en faire son rap- »port à celui ou à ceux qui dirigent l'empire. » Le caractère des choses le demande ainsi. Dans
' Il y a plusieurs espèces de dénonciatioDs : elles peuteot être des actes de lâcheté ou de devoir suivant les circonstances ; le bon sens suffit pour les diçtinguer. Je dénonce à la justice rhomme qui m*a voulu assassiner; cVst mou droit. Je dénonce à ràutorité rhomme qui a fait quelque chose contre elle ; c'est l'ouvrage d'un espion gagé. L'accès auprès du souverain est impossible, les ministres sont sourds' aux représentations, il n'y a aucun pouvoir qui veuille ou puisse faire droit aux plaintes des opprimés : je dénonce dans un écrit public les oppresseurs, je fais un. acte louable, j'use du droit de cité, je repoussé l'oppression delà manière la moins hostile, je remplis un devoir. C'est ce que voulait fairie Mirabeau en dénonçant l'agiotage.
iio MEMOIRES
» quel danger ne serait pas le gouvernement , où n les haines personnelles sont si près les unes des «autres , où l'envie est toujours en action , où la «jalousie des rangs excite des murmures, où la o différence des fortunes en met une si grande » dans les caractères, où l'opulence cause une in- » dignation secrète, oùle pauvre est toujours Ten- » nemi du riche ; dans quel danger , dis-je , ne » serait pas ce gouvernement si on recevait les
• dénonciations de tous ceux qui se présente- 9 raient pour en faire ? On verrait la pâleur ré- » pandue sur tous les fronts : plus d'union , plus »de confiance dans les familles, plus d'amour » pour les parents.
»Que ceux qui ont lu l'histoire romaine se » rappellent les temps où les empereurs mirent ileur confiance dans les dénonciateurs. Il n'eiv » fut jaiAais de plus fimeste pour l'empire romain ;
• c'est que Rome n'était plus une répubhque, » mais une monarchie despotique.
» D'ailleurs les dénonciations persoimelles ne «sauraient être légales par leur nature. Pour
• dénoncer juridiquement ceux qui font des mo-
• nopoles ou des commerces illégitimes, il faut n des témoignages authentiques , c'est-à-dire des >» preuves par écrit ' , des conventions , des
* Mirabeau avait signalé nomiaatiyement dans sa bro-
SUR MIRABEAU. m
» contrats ; il faut les examiner , les rapporter , «les vérifier; la voix publique ne suffit pas; »les bruits qu'elle sème ne sont jamais tels * qu elle les répand ; on dit ne fut jamais reçu > devant les tribunaux, c'est un témoin qui » n'a que des oreilles et point d'yeux.
»De la dénonciation à l'espionnage il n'y a » qu'un pas ; deux personnages également odieux. » En effet , rien de plus méprisé même dans le 9 gouvernement monarchique que l'espionnage et » l'espion ; aussi Montesquieu disait-il en parlant »de celui-ci, qu'on peut juger de l'infamie de la 9 personne par l^ infamie de la chose, »
Ces réflexions ne manquent ni de vérité, ni de justesse , mais l'auteur avait-il bien raison de les appliquer à l'ouvrage de Mirabeau ? Sa dénonciation était publique j elle portait sur un fait connu que chacun pouvait vérifier. La clandestinité seule d'une dénonciation en fait l'odieux , la rend criminelle et porte atteinte à la sûreté des familles. Mirabeau avait eu tort et un très grand tort d'accuser publiquement des hommes qui pouvaient être coupables , sans en avoir administré les. preuves ; mais ce n'est' guère que
chiire plusieurs personnes comme coupables de néjg^ocia- Uons frauduleuses à la bourse. /
lia MÉMOIRES
dans une accusation devant les tribunaux qu'on est tenu d'en produire, et les accusés avaient cette voie contre leur dénonciateur. La liberté de la presse d'ailleurs leur offrait encore un moyen de représaille ; mais ils en usèrent gauchement , et leur ennemi en fut peu blessé.
Toute réflexion sur le mérite littéraire des deux productions de Mirabeau que nous venons d'analyser serait superflue ; les motifs qui les ont dictées , la célérité avec laquelle elles furent composées , expliquent assez les incorrections dont elles fourmillent , les négligences de style , le désordre dans quelques parties , et l'exagération dans les conséquences des faits. On y lit avec surprise qu'il n'y a point de milieu , point d'alternative, point de tempérament, que l'état est perdu si le monopole de l'agiotage n'est pas incessanmient réprimé.
«Détruire l'agiotage, ajoutait -il, c'est sau- Dver l'état, c'est pourvoir à la sûreté publique, . » c'est rétablir le bon ordre , c'est rendre au goufvernement la puissance, c'est rendre à l'auto- • rite royale son empire et aux lois leur force. » Voilà, je crois, le comble de l'exagération et la preuve d'un vice de raisonnement qui ne pouvait être que le fruit de la passion.
Mais si la Dénonciation de l'agiotage trouva des
SUR MIRABEAU. ii3
juges sévères et de violents détracteurs , elle eut aussi des approbateurs et des partisans : tel fut M. Lacretelle , avocat au parlement , homme de lettres connu par quelques bons écrits sur le droit public et l'économie politique '. Sans adopter en tous points les pensées exprimées dans cet oiivrage, il en prisait l'ensemble et ladoi!;trine; il rendait justice aux vues que Mirabeau avait eues en l'écrivant , mais n'approuvait pas l'animosité qui y perçait contre M. Necker : il regardait , et. non sans quelque raison , cet an-
' M. Lacretelle 9 ancieD avocat au parlement , né à Metz, dont il est question ici, est frère de M. Charles Lacretelle, rabréyiateur de Vhistoire du diX'huitième siècle, et auteur de beaucoup d'ouvrages où la vérité historique a été moins consultée que le désir de plaire ou de blâmer au gré des hommes et des intérêts dominants. M. Lacretelle l'aîné se distingua de bonne heure par plusieurs écrits sur la législation et le droit public. Il concourut en 1784 pour le prix proposé par l'académie de Metz : son discours sur le préjugé despeines infamantes, qui en était le sujet, partagea avec celui de Robespierre la couronne académique. Ces deux ouvrages firent beaucoup de- sensation , parcequ'ils tendaient à détruire une des grandes injustices de la société. M. Duport du Tertre , depuis gai'de des sceaux sous Louis XYI, en rendît compte dans \é Journal de littérature française et étrangère des Deux-Ponts (ai^née 1785). Il compare les deux discours ; et, après avoir reconnu que celui de M. Lacretelle est plus savant, plus profond , plus correcm. 8
n4 MÉMOIRES
cien ministre comme un de ceux qui avaient £ait le plus de bien dans TadministF^tion , opinion que partageait une grande partie du public.
Mirabeau ne tarda pas à le combattre; et le fit d'abord dans une première leûre, adressée à M. Lacretelle, sur l'administration de Neeker\ Là prompte publicité qu'on lui donna ne fut pas sans dessein. M. de Calonpe était encore en place, mais menacé de la perdre très prochaine-
tement écrit , il ayoue que le style de Robespierre a plus de chaleur , que son éloquence est plus pressante, ses arguments à la portée de plus de monde y et les paroles qu'il adresse au roî pour l'abolition de ce pi[éju(é piçiaes de force et de persuasioa*
M. Lacret^e l'aîné a été un des membres de la première commune de Paris ; nommé le 5 août 1 7S9 par le district des Fiiles-Saint-Thomas, il a partagé a^ec les hommes les plus recommandables (es trayaux de cette es-» timiable assemblée.
On lui reproche 5 comme écrivain , un manque de couleur et de force à son style, quelque yaguè dans ses conceptions législatives ; et ceux qui aiment à relever les défauts de leurs contemporains prétendent avoir remarqué en lui cette teinte pédantesque» cette suffisance qu'on prendrait pour les s<»urs de la vanité ^ et qu'il partage , diton^ avec son frère. Il s'était fait^ on ne sait pourquoi, libraire dans ces derniers temps.
' 19 mars 1787.
SUR MIRABEAU. ni
ment ' ; on espérait Fy maintenir contre le parti qui voulait l'en expulser; m^is l'irritation des notables contre lui , les intrigues de l'archevêque de Toulouse , le défaut de résolution de Louis XVI , ôtèrent à M, de Galonné le contrôle général et à Mirabeau un protecteur et un appui. ^
Au moment même parut im écrit de M. Nec ker, en rq)onse à ce que le nunistre renvoyé avait dit de lui dans l'assemblée des notables*; nouveau motif pour Mirabeau de reprendre la pliime , et d'attaquer comme de plus belle cet important antagoniste ; ce fut le sujet d'une Sacande lettre à M. Laeretelle y sur l'oifministration de M. Neeker, datée de Tongres , où Mirabeau
' Ce ne fut que le ao avril 1787 que M. de Galonné fut renvoyé , l'archevêque de Toulouse nommé , par ses iôlrîgues et la faveur de la rein4; , chef du conseil des finances ; M. de Fourqueux, conseiller d'état, fut contrôleur-général.
^ La brochure 4e M. Necker parut le 22 avril; (i. de Galonné avait été remercié l'avant-veille.
Je dois à mes lecteurs une sorte d'excuse pour ces nombreuses notes explicatives ; mais ceux qui écrivent sur ces époques le font avec une telle négligence des dates, qu'ils ignorent souvent eux-mêmes que, pour rendre la lecture de ces mémoires plus instructive, je ne saurais trop m al* tacher à cette méthode.
ii6 MÉMOIRES
avait fait un voyage au mois de mai de cette
même année.
Plus acerbe que la première , l'auteur s'y montrait d'autant plus acharné à décrier M. Necker , qu'il croyait voir dans son écrit une démarche qui pouvait le conduire au ministère, ou au moins dont le but était tel. On ledésirait en effet assez généralement dans le public ; il avait un nombreux parti : le ministère de M. de Brienne paraissait ne pas devoir être de durée; on connaissait la légèreté, l'entourage de celui-ci, son peu d'ordre, et ses principes moitié despotiques et moitié relâchés ; on en attendait peu d'amélioralion dans les affaires; mais personne ne pensait que son ministère dût être marqué par tant de fautes , d'actes insensés , et de bouleversement dans lequef il laissa le royaume en se retirât.
En décriant M. Necker, en présentant son administration comme l'œuvre de l'ignorance et du charlatanisme, Mirabeau servait en même temps le principal ministre : mais ce n'avait pas été là son but; il n'avait consulté que sa haine pour un homme dont il n'aurait jamais rien à espérer si le flot de la faveur le reportait au contrôle général ; il ne lui épargne donc ni les injures ni les reproches. «Voulez-vous savoir, di-
» sait-il j la véritable cause de la fermentation «extraordinaire qu'excite cet homme qui con- » naît si bien son public et ses tréteaux? voules&-
• vous connaître le secret de l'ascendant qu'il » exerce, je ne dis pas sur le peuple, je ne dis pas
• sur les fanatiques colporteurs de la renommée, •je ne dis pas sur les gens d'affaires, je dis sur
• les ministres , chargés par devoir de soutçnir
• la puissance légale du roi, sur les grands que
• M. Necker a humiliés , sur les courtisions qu'il » a désobligés , sur ceux-là même qui ont été ou
• pensent être les victimes des menées secrètes » de ce conspirateur actif et sombre , qui vit de
• délations et de méfiance, et dont l'ambition
• insatiable, l'orgueil féroce, ne composèrent ja-
• mais avec aucune autre ambition , avec aucun «autre orgueil?... Ses talents sont médiocres, » sa morale est au moins équivoque , son ca- »ractère est odieux, ses formçs sont repous- » santés : tout le monde le craint , pas un être
• ne l'aime.... Quelle est donc sa magie? Je le
• dirai en un mot, cet homme a du caractère... » Richelieu, Cromwell, c'était là votre puissance : » l'un de vous asservit son pays , l'autre ipimol^ » son roi ; haineux , implacable comme le pre-
• mier, sévère, mystique ,. atrabilaire comme le
• second, son retour serait le présage certain de
ii8 MÉMOIRE^
9 la plus effrayante alternative. Voilà l'homme » que l'on voudrait persuader à notre incohceva- »ble légèreté de i'edemandet ^
» Quoi ! ajoute encore oe véhément adversaire, » oeux que le roi consulte sur le vœu de la na- » tion ( les notables ) ne craindraient pas de la » couvrir de déshonneur en avouant sa prétehiB due disette d'hommes Iiabiles; ils se calomnie- » raient ainsi en s'acciasant d'incapacité ! Us vou- »draient obtenir du monarque le rappel du k directeur des finances qui a établi deux admi'nnistrations provinciales dans une forme qu'ils «ont proscrite*; qui depuis a écrit sur la gabelle
' Il était en effet fort question de le rappeler au ministère ; il le dit lui-même dans son liyre De la réi^oluiion française, à cette époque de mai 1^87. On le lui proposa; il refusa ; ne voulant pas partager Tautorité avec Tarchevêque, M. de Fourqueux accepta.
* Le premier essai d'une administration proi^inciale tut fait dans le Berrj , en yertu d'un arrêt du conseil du 1 2 juillet 1778: cet essai fut rendu définitif pour la généralité de Bourges par lettres patentes du g mai 1 779 , enregistrées au parlement.. De semblables furent formées la même année, 1778, dans le Dauphiné et la généralité de Montauban. L'assemblée des notables de 1787 y fît quelques changements, et leur donna une nouyelle organisation sous le nom d'assemblées pronnciales, ( Voyez l'édît du a2ittin 1787. )
■ dans un esprit absolument opposé à leur vœu » pour sa destruction ; dont les liaisons étroites » avec le clergé, qui croit n'avoir rien à craindre » d un protestant, feraient avorter le fruit de Tas- » semblée actuelle par de lâches ou perfides mé- »nagements, iniques et destructeurs de tout » bien.
» Non , une assemblée que la nation ne désa- » vouerait pas pour la représenter ne méritera > pas de si cruels reproches. Ce n'est pas d'un » ambitieux étranger que nous apprendrons , ni » la direction des richesses dont nous comble la » nature , ni les règles xle T-économie politique , » ni cetlés des finances , ni l'exemple du dévoueviKient le plus illimité à l'honneur dont nous • doiïtiâmes dans tous les siècles des leçons mé- 9 morables aux autres nations. »
Ces diatribes furent impuissantes ; elles n'empêchèrent pas qtfau bout d'un an , après mille scènes de folie et d'anardiie offertes à la France par le ministère, ou plutôt par les deux minis* très de Brienne et Lamoignon , on ne rappelât M. Bfecker ' , désigné par l'opinion publique comme le seul qui pût remédier aux fautes du •gouvernement , et remettre tm peu d'ordre au
» 24 août 1788.
milieu du bouleversement où étaient l'état et les finances.
Mirabeau ne retira donc de son opposition à M. Necker, et de la censure exagérée de son administration , que la vente du livre où il l'avait si mal traité ; mais l'ex-ministre n'en chercha pas moins à l'en faire repentir , et obtint une sorte de triomphe sur son redoutable détracteur. Quoiqu'il sût bien que la défense de vendre un livre ne pouvait qu'irriter la curiosité du public et lui donner de l'importance , il fit solliciter par ses amis un arrêt du conseil pour supprimer les Lettres à M. Lacretelle sur l'administration de M. Necker ; et comme il s'agissait de montrer à ses rivaux qu'il conservait du crédit à la cour , qu'il y avait une certaine influence , que par conséquent la porte du ministère pourrait lui être rouverte im jour,- il ne lâcha pas prise qu'on ne le lui eût accordé. L'arrêt parut le 6 juin , c'est-à-dire peu de temps après la publication de l'ouvrage de Mirabeau: il en ordonnait la suppression, comme contenant des assertions fausses et calomnieuses , ajoutant qu'on y trouvait même des expressions contraires au respect dû au roi ; il fut traité de libelle.
Cependant les débats politiques qui avaient occupé une grande partie de 1 787 prenaient de
SÛR MIRABEAU. lai
nouvelles forces , et comme ib se lient aux diverses déterminations de Mirabeau, et que la connaissance qu'on en peut avoir jette du jour sur ce qui doit suivre , je m'arrêterai un moment sur cette importante époque de l'histoire contemporaine.
Dès le 4 janvier de l'année 1 788 , le parlement de Paris, justement irrité de l'abus qu'on venait de faire des lettres de cachet envers plusieurs de ses membres que le gouvernement avait exilés , les déclara , par une délibération solennelle, attentatoires à la liberté et au droit qu'ont tous les citoyens d'être jugés par leurs juges naturels ; menaça, comme traître, quiconque les mettrait à exécution ; et demanda le rappel de ceux de ses membres qui avaient été exilés pour avoir parlé suivant leur devoir dans la dernière séance royale ". Le parlement fit ensuite une déclaration des principes de la monarchie , et protesta
' Celle du ignoyembre 1787, où TarcheTêque de Toulouse voulut faire enregistrer un édft portant création d'un emprunt de 44o millions. MM. Duyal d'Esprémenil, Robert de Saint-Yincent, l'abbé Sabatier de Castres, s'y opposèrent fortement. Les ministres obligèrent le roi d'exiler MM. Fréteau ^ Sabatier de Castres , et le duc d'Orléans, celui-ci pour avoir protesté contre l'enregistrement forcé de l'édit, en présence du roi.
à l'avance contre toute atteinte qu'on pourrait porter aux franchises de la nation et aux droits des parlements.
Les ministres, incapables d'une sage et légitime résolution dans cette tedipête , et côndtiits par l'archevêque qu'égarait l'orgueil , ajoutèrent de nouvelles &utes à toutes celles qu'ils venaient de faire. Ils firent arï*éter , pendant la nuit et sur leurs sièges , deux conseillers * par un oîEficier aux gardes-françaises I qui ne craignit pas de s'exposer à la haine publique en m chargeant de l'exécution de pareils ordres, et d'investir le parie^ ment d'une troupe de soldats. On fit faire ensuite au roi un autre acte qui ne pouvait qu'exciter du mécontentement sans rien ajouter à sa gloire ou à sa puissance : le ministre de Brienne lui proposa de nommer, et il nomma M. d'Agoult gouverneur des Tuileries. Le public ne vit dans cet actje qu'une bravade du premier ministre , et ne l'en
' Dans la nmt du 5 au 6 mai 178^8 : les conseillers arrêtés fareot MM. Ihi:?al d'Ësprétneoil et GU>islart de Modei&ert , le ^premier Oonduit aux îles Saiate-^Margoerîte) le second à Pierre- Eaicise.
L'oiflioîor qui les anrêta n*&tait p<mt M. le comte d'Agoâlt 9 ofiicieir des gardes*du^6orps , cooiine quelques personnes Tant cru, mais M. Vincent d'Agotrk, mn}or du régiment des gardes -françaises.
SUR MIRABEAU. i23
méprisa que plus. Le roi se laissa encore en* traîner par les conseils de cet homme à tenir un nouveau lit de justice pour y forcer Tenregistrejnent de la plus étrange folie qu'on pût proposer à la sanction des cours souveraines; c'est dire assez qu'il s'agissait dç la courplénière^ qu'on voulait faire passer à la faveur d'autres édits qui avaient un but utile. On ne comprenait rien à une pareille démarche de la part du roi; il était impossible que le monarque ne s'aperçut pas qise c^était tenter la subversion des institiitions les plus respectables de ison royaume; établir l'anarchie, le mécontentement, le désordre dans toutes les parties de l'administration de la justice. De Brienne et Lamoignon l'avaient fasciné à un tel points qu'il ne crut pas devoir respecter les anciens usages , les droits de la monarchie , au préjudice des prétentions bizarres de ministres passionnés et ignorants '.
* Lorsque M. de Brienne^ devenu archevêque de Sens, fut reu\r>Yè du ministère, on fit imprimer une pièce sa-^ tirique sous ce titre : La cour plénière, héroi-tragi-cO" médie, en trois actes et en prose, par M, l'abbé de f^er^ mond^ kcteur de Iti reine , 14 septembre 1788. On y joiye le ministre de Brienne et Lainoignon, garde des sceaux; on y fait intervenir divers personnages et ime troupe d'esclaves, dans laquelle figurent Tabbé Moreifet, par sa
Les esprits étaient dans une grande agitation , chacun s'inquiétait su» l'issue de cette lutte , où l'on voyait évidemment qu'on sacrifiait l'autorité légitime du roi, la tranquillité publique et Fintérêt de l'état, aux projets ridicules et à l'ambition de deux ministres méprisés. Enfin Louis XYI, cédant à la réclamation générale , malgré les intriguas , malgré la protection de la reine , qui en honorait fort mal à propos un homme aussi peu digne que l'archevêque, renvoya le principal ministre , qui emporta, pour récompense du mal qu'il avait fait , six cent mille livres de revenus en bénéfices et en pensions '.
« On regarda comme un scandale public , dit «M. Sallier, l'accumulation des récompenses et » des bienfaits qui lui furent prodigués. On ne vit » pas sans indignation que les plus riches abbayes » fussent ajoutées aux revenus immenses qu'il savait déjà en bénéfices ecclésiastiques; que des » places, des grâces de toute espèce fussent pro- » diguées à lui et à sa famille ; que le jour même »de son renvoi un courrier eût été expédié à
bassesse, Tabbé Maury, par sa lâche obséquiosité, et quelques magistrats et courtisans 9 que leur rang aurait dû rendre moins servîtes auprès du ministre en faveur. ■ Mémoires du baron de Besenval, tom. III.
SUR MIRABEAU. laS
»Roine pour lui obtenir le chapeau de cardinal, » et que pendant quelque temps encore, résidant » à une lieue de Versailles , il continuât à com- • muniquer avec la cour et avec le ministère. »
L'assemblée des notables avait naturellement fait penser aux états-généraux ; ils avaient été demandés dans une séance solennelle du parlement, et une déclaration du roi ' en avait annoncé la tenue sans en avoir fixé l'époque; mais un édit du 25 septembre de l'année suivante , porté au parlement , y fut enregistré avec la clause que les états-généraux seraient assemblés d'après la forme .observée en 1 6 1 4 ' l'ouverture en fiit fixée au premifer mai suivant ; on sait qu'elle eut lieu à Versailles le 5 du même mois.
On n'était point d'accord sur la forme à donner aux états - généraux , sur la proportion des députés des trois ordres. Un arrêté du conseil • avait provoqué les recherches des savants et des hôtels de ville sur ces divers points , mais aucun renseignement propre à fixer les opinions n'avait été obtenu. On n'était pas plus d'accord dans le ministère , et après six mois de débats
' i8 septembre 1787.
» 5 juillet 1788.
ia6 MÉMOIRES
le parlement de Paris avait déclaré qu'il s'en rapportait à la sagesse du roi sur le doublement du tiers'.
JVI. Necker avait là plus grande influence au conseil du roi; il était réellement premier ministre : son rappel avait fait une révolution salutaire; des députés frétons renfermés à la Bastille par de Brienne avaient été mis en liberté, les parlements rendus à leurs fonctions; plus d'or* dre dans les affaires et de confiance dans le public avaient suivi cet heureux début. Il ne voulut rien perdre des avantages que lui donnait cette position, et s'occupa des moyens de fixer l'opinion sur la grande question de la représentation nationale. Le parlement l'avait laissé le maître de prononcer, mais il voulait s'appuyer d'un suffrage] imposant ; il espérait le trouver chez les notables. Il proposa donc au roi de convoquer de nouveau ceux qui l'avaient été l'année précédente.
Ils furent en effet assemblés à Versailles dans les premiers jours de novembre 1788. «Comme » les états-généraux , est-il dit dans l'arrêt du con^ » seil de leur convocation, n'ont point été réunis «depuis i6i4> les notables sont appelés à déli-
« Arrêté du parlement du 5 décembre 1788.
■ bérer sur leur composition , sur la forme de
■ leur couYOcation , sur Tordre des élections, sur » la manière de tenir les assemblées qui doivent » donner des instructions aux députés. »
On connaît le résultat de cette assemblée,. qui fut close le 1 2 décembre. Ou y décida à la majorité que le nombre des députés aux états-généraux devait être le même qu'en 161 4; quant à la question de réalité du nombre des députés du tiers-état à celui des deux autres ordres réunis, l'opinion contraire à cette égalité comptait la majorité des notables , celle qui lui était favorable n'avait pour elle que la minorité; mais des sept bureaux dans lesquels l'assemblée était partagée, celui que présidait Monsieur^ frère du roi, comte de Provence, aujourd'hui sa majesté régnante, émit le vœu que le tiers-état eût des représentants en nombre égal à ceux des d^ux premiers ordres réunis , * le clergé et la noblesse ^
' Lorsque, dans l'affaire de Favras, le prince jugea à pit)pP9 de Tenir s'expliquer deTanjt l'assemblée gédéraie des représentants de la commune , le a6 décembre 1 789 , à l'occasion des bruits qu'on faisait courir sur lui , il rappela ce TOte comme une preuve de ses principes libéraux et de son attachement ù la révolution. « Depuis le jour où , dans » l'assemblée des notables , je me déclarai sur la question
M. Necker ne se tint pas pour battu par ce contre-temps ; si la majorité des tiotables , les parlements et les courtisans étaient d'une opinion contraire à la sienne , il avait pour lui le public, les écrivains, le bas clergé, la bourgeoisie , et presque tous les hommes attachés aux tribunaux et aux arts. C'en fut assez ; il prépara les choses de manière à amener le célèbre arrêté du conseil du 37 décembre 1 788, qui fut accueilli avec enthousiasme et donna l'essor à toutes les ambitions. Dès ce moment la révolution commence. ,
On a peine à expliquer le silence de Mirabeau sur ces grandes questions; il y allait pourtant de ses plus chers intérêts; mais son opposition à M. Necker , la jalousie , la haine qu'il portait à ce ministre , et qu'il avait manifestées avec tant d'aigreur et de publicité , devaient le retenir. . Sa vie *se renferma donc dans les habitudes de la société , dans quelques occupations littéraires, et dans la fréquentation d'hommes qui
«fondameutale qui dirisait les esprits, je n'ai pas cessé de «croire qu'une grande révolution était prête , et que le roi, »par ses intentions, ses yertus et son rang suprême, devait »en être le chef, puisqu'elle ne pouvait être avantageuse à »la nation sans l'être également au monarque. » ( Voyez les Procès verbaux de la commune de Paris, année 1 789.)
pensaient comme lui sur les droits des peuples et le besoin d'une constitution.
Quelques ouvrages sortirent cependant de sa plume, mais ils n'avaient qu'un rapport indirect avec les affaires publiques. Je ne regarde pas ^léme comme digile de beaucoup d'atten-^ tion celui qu'on vit paraître sous le titre d'06servaiions d'un voyageur anglais sur la maison de force appelée Bicêtre, suivies de réflexions sur les effets de la sévérité et sur la Cégislation crimi" nelle de la Grande - Bretagne > imité de l'an-
' glais '. Tout annonce dans cet écrit la rapidité avec laquelle il a été rédigé; les faits y sont peu développés, mal exposés, et l'auteur suppose toujours son lecteur instruit des détails de là législation criminelle anglaise, ce qui arrive rarement et frappe de stérilité la lecture de l'ouvrage* On y remarque; aussi le défaut qui détruit l'effet des plus justes réflexions sur les abus de notre police et de ses agents : c'est un manque de connaissance des usages, des formes , des vices réels et de la corruption expansive de cette partie peu connue de l'administration. Où trouver
. un écrivain , même depuis que la presse a répandu plus de lumières sur les différentes bran-
» Paris, 1788.