‹ Mémoires sur Mirabeau et son époque (volume 3)Chapitre 4 sur 10 · III · texte numérisé non relu

III

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ches du gouvernement, qui ait parlé de la police avec l'instruction nécessaire ? Exagération , méprises, faux calculs, incertitude de principes, contradictions dans les vues proposées, ignorance des éléments statistiques et des résultats de l'exécu- tion de ses mesures , telS sont les défauts des ouvlrages que je signale, qui empêchent le public d'en retirer quelque fruit , et les magistrats de s'intéresser aux plaintes, aux réclamations que la police Êdt naître ; tels sont ceux qu'on retrouve dans cet opuscule très peu intéressant.

Au reste, les motifs qu'eut Mirabeau en le publiant n'en sont pas moins recommandables ; il les explique avec sa chaleur ordinaire.

« Au nombre des maux les plus affligeants de »la société, dit-il, je compte l'insouciance à la- » quelle l'habitude nous entraine sur les excès les

• plus déplorables, lorsqu'ils se répètent jour- » nellement sous nos yeux. Nous vivons au milieu » d'uïie foule d'oppressions et de misères qui »nous laissent à peu près indifférents...

» Je croyais avoir moins qu'un autre à me re- » procher cette espèce de délit dont j'accuse la » plupart de mes concitoyens , et voilà que je m'en 9 surprends coupable dans un des sujets dont je » me suis le plus occupé. J'ai parlé avec énergie

• des attentats sur la propriété personnelle des

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j» citoyens , des lettres de cachet, des prisons d'é- » tat ; et comme si la rouille £u?istocratiquç enta* «chait l'esprit le plus exempt du préjugé qui «classe les hommes par le rang et par la for- » tune * ; comme si les angoisses du plébéien ou » du pauvre méritaient moins d'indignation que • celle du riche et du patricien , je me suis à peine » occupé des maisons de force. »

Celle qui fait l'objet de ces obseryatiops est la maison de Bicétre , alors prison et hôpital , jet où tous les désordres, les abus, les oppressions, étaient réunis avec une effrayante intensité. . Il était impossible de choisir un sujet plus capable d'exciter l'indignation ; mais Mirabeau prêchait dans le désert à cet égard au moment où il écrivait , et il afaUu que des événements inattendus ^ des convulsions sociales, un changement dans les autorités , amenassent ce que la raison , la justice , la charité chrétienne , exigeaient alors , comme elles Texigent dans tous les temps, de ceux que l'état paie pour administrer ces établissements ".

' Mirabeau fait allusion à sa qualité de noble et d*homroe

de condition.

* De nombreux et d'utiles changements, des améliorations considérables , se sont opérés î\ Bicêtre et dans Iq.?

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Les réflexions qu'il ajoute sur lès lois criminelles * d'Angleterre n'ont plus le même mérite aujourd'hui, quoique judicieuses et dignes de l'attention des philosophes. Notre procédure criminelle n'est plus secrète; l'accusé a un défenseur, les débats et l'audition des témoins sont publics ; un jury décide du fait de l'accusation ^ de l'existence du crime, et le tribunal applique la peine. Ce bienfait de la révolution est jusqu'à présent resté à l'abri des changements qui , chez nous, poui'sUivent là stabilité des institutions avec une constance inaltérable; Mirabeau a pu voir , à cet égard , ses désirs en partie réalisés.

Un plus grand ouvrage l'occupait aussi dans ce moment " ; il en avait recueilli les matériaux et conçu l'idée dans son voyage en Prusse. L'exécution pouvait en être plus parfaite; le sujet

prisons. Ce lieu n*est plus un hôpital, et ce qu'on lit dans la brochure dont il s'agit , sur les hideux traitements des malades qu'on y recevait, n'existe plus; un hospice bien organisé est consacré en particulier à ce genre de maladie au faubourg Saint-Jacques.

' De la monarchie prussienne sous F rédéric^le- Grand, as^ec un appendice , contenant des recherches sur la situa-tion actuelle des principales contrées de P Allemagne , par le comte de Mirabeau , 8 yolumes în-8<^ , arec un atlas , Paris, août, 1788.

est vaste , bien choisi , mais peut - être Tauteur n'ayait-il pas pénétré assez avant dans les détails de Fadministration de la monarchie prussienne. Il eut besoin de recourir à une main étrangère pour ce qui concerne l'agriculture , les manufactures , le commerce de ce royaume , qu'il embrasse dans ce grand ouvrage ; il s'associa un savant et laborieux Allemand ' , dont il loue le savoir , le zèle et la sagacité dans les travaux de la statistique : ce collègue lui fournit les bases de ses aperçus , ainsi que des recherches §ur la Saxe et l'Autriche, qui ne semblent laque pour augmenter le nombre des volumes.

Le bruit s'était répandu qu'il s'occupait d'une histoire de la vie du grand Frédéric ; mais ceux qui le connaissaient en jugèrent autrement. Ar^ dent, impétueux, pressé, livré aux intrigues politiques et de la bourse , il n'aurait pu s'assujettir , au milieu de Paris , à un travail d'aus$i longue haleine que celui-ci : ce n'étaient que dos productions courtes , rapides , comme la Ifénondation de ["agiotage y son Adresse aux Bataves , Réflexions sur l'ordre Cineinnatus , qui pourvaient l'attacher fortement; toute autre l^assait son impatience , son attente , et s'accordait mal avec

1 M, RlauYÎlIon,

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le besoin , qui si souvent lui mit la plume à la main. Il ne faut donc pas prendre à la lettre ce qu'il dit, dans llntroduction de cet ouvrage, des motifs iqûi l'empêchaient d'écrire cette vie de Frédéric : il n'était pas homme à s'effipa;^er dfes vérités qu'il aurait eu à y dire aux rois ou à leurs ministres , plus puissants qu'eux ; il en avait assez donné de preuves dans ses précédents écrits.

« On a dit que je me préparais à écrire l'histoire t de ce grand roi : c'est une erreur qui ne se serait y pas accréditée si on eût réfléchi qu'il est impos- » sîble à un ami de la vérité d'écrire celle d'une » époque dont les auteurs vivent encore ; mais ce » serait , à mon avis , savoir la principale partie » et la plus importante de la vie de Frédéric II ,

• que tfêtre informé dans un grand détail de

• tout ce qui concerne son système d'économie » politique , son armée ^ sa législation. Je crois » avoir rassemblé tout ce qu'il est possible d'en » savoir , et si je n'ai pas fait l'histoire de Frédé- ■ rie , j'ai tracé , autant qu'il était en moi , le it tableau de la situation où il laisse son pays , sa » nation , son royaume. >

Si les détails qui forment les quatre cinquièmes de l'ouvrage sont confus , écrits avec incorrection , et évidemment d'une autre main que celle

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de Mirabeau , les considérations générales qui les précèdent offrent un tout autre intérêt, et mon* trent tout à la fois Fécrivain de génie et le penseur profond. C'est là que Mirabeau trace , avec son beau talent, le tableau du règne de Frédéric , et qu'en soumettant à un examen impartial la vie , les actions , les opérations et le caractère de ce roi , il fait connaître en même temps en quoi il s'est éloigné ou tenu près des principes de justice et de raison qui doivent faire la règle des souverains;.

Un homme de mérite , le comte de Guibert , courtisan et philosophe du dix-huitième siècle , avait fait aussi l'éloge de Frédéric II ; mais quelle différence ! Si quelques traits rendent au naturel le héros prussien , que d'oublis , que d'omissions dans le récit de ses actions et de ses vues ! Guibert n'a loué que le guerrier; il a fait de la gloire militaire la seule qui décore les rois : mais quelle triste recommandation , quelle stérile destinée à leur accorder ! Guibert a cependant le mérite d'un style rapide , élevé ; on y voit un ennemi des préjugés qui dominaient dans la classe où il naquit , et que si cette classe ne lui eût pas refusé son suffrage , il eut été un des plus judicieux et sages défenseurs de la liberté constitutionnelle à l'assemblée nationale. C'est assez fstire

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connaître son ouvrage que de dire que Mirabeau lé cite avec estime dans ce qu'il dit de Fré-r déric II •:

Ce n'est point un éloge que l'auteur de la Monarchie prussienne a voulu faire de ce prince, c'est un portrait j c'est l'expression de son carac*. tère , c'est le résumé de son règne.

« La nature semble avoir réservé pour ce roi , » dit Mirabeau , cette gloire extraordinaire , que ,

' Le comte de Guib^rt était fils 4u gouverneiu' des Invalides du même nom, né à Montaul>an en 174^5 et mort à Paris en 1790. Il était très répandu et recherché dans le monde. Il avait quelque chose de l'ardeur et du décousu de conduite de Mirabeau , mais arec une réputation morale bien différente. Il eut le malheur de servir dans la guerre contre les Corses , qui défendaient leur indépendance contre lesi prétentions de la France 9 et de concourir à la soumission entière de TUe. Pron^u au^ gr£^de d'inspecteur-général d'infanterie, il se livra à la littérature. Son Connétable de Bourbon eut un succès contesté » et ne fut joué qu'à Versailles. Il concourut pour VÉhge de Catinat, mais ne remporta pas le prix : celui de Fre'^ déric II ne fut pas apprécié comme il le méritait ; il est vrai qu'il y établissait une doctrine étrange sur la gloire militaire , la seule qu'il trouvait digne d'un roi. U se mit mal avec l'autorité pour avoir placé pn tête de VElogé du chancelier de VHôpitql qes mots énergiques : Ce rCest pas aux esclaves à louer les grands hommes. Cet éloge est sans contredit son meilleur écrit dans ce genre;

• né sur le trône , il fut le premier de sa nation et > de son siècle. Également remarquable par Fau- ■ dace de sa pensée , la sagacité de son esprit , 1 l'énergie de sa prudence , et la fermeté de son 9 caractère , on ne sait qu'admirer le plus ou de » ses talents variés , de son profond jugement , » ou de sa grande âme. Brillant de toutes les qua- » lités physiques et morales , fort comme sa vo-

• lonté , actif JTisqu'au prodige , il perfectionna ,

il parut anonyme et sans permission. On connaît celui qu'il fit sur la tactique.

Il aspirait à être député aux états-généraux ; des propriétés qu-irayait dans le Bourbonnais lui donnaient Tespérance qu'il pourrait être noqomé par la noblesse de cette proYÎnce ; mais son EIoqs de l'Hôpital Payait signalé comme un philosophe 9 un frondeur 5 qn ennen^i du iQinistère, en un mot un homm^ populaire ; et les nobles étaient assez aveugles pour ne pas mettre un pareil candidat de leur côté : ils le repoussèrent. Guibert en conçut un chagrin dont il mourut un an après f au mois de mai 1790, âgé d'enyiron quarante-sept ans.

Lis comte de Guibert ayait immensément lu ; il jouissait d'une qualité particulière pour cela : il lisi(it pinq^ six lignes^ et même plus à la fois;; c'était une intuition, comme il l'appelait, et non pas une lecture; les idées ne se succédajent pas, mais entraient en m^^se dans sa tête. 11 fut l'ami du cœur et l'amant fidèle de mademoiselle de Lespinasse.

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» il compléta tous ces avantages , et ne fut pas » moins éminemment son propre ouvrage que » celui de la nature. Né facile , il se rendit sévère ; » absolu jusqu'à la plu^ redoutable impatience , il »fut tolérant jusqu'à la longanimité; vif, ardent , 9 impétueux, il se fit modéré , calme , réfléchi. Sa » destinée fut telle , que les événements tourne^ 9 rent à son avantage , souvent par le concours de »sa bonnef conduite, quelquefois malgré ses » fautes ; et tout , jusqu'au tribut d'erreur qu'il » paya à l'humaine faiblesse , porta l'empreinte » de sa grandeur , de son originalité , de son in- » domptable caractère.

» Jamais mortel ne fut constitué pour le com- » mandement comme lui ; il le savait. Il semblait » se croire l'âme universelle du monde , et n'ad- » mettait aux autres hommes que je ne sais quelle 0 âme sensitive , instinct animal plus ou moins » ingénieux. Aussi les méprisait-il , et cependant » il travailla infatigablement, selon ses lumières, à » leur bonheur. Ainsi l'extrême justesse de sou » esprit fit plus pour le rendre équitable et bien- » faisant que n'eût fait l'équivoque bonté des » cœurs nés sensibles. Il ne connut qu'une pas- » sion , la gloire , et il fut ennemi de la louange ; » qu'un goût , soi-même , et sa vie entière fut » pour les autres ; qu'une occupation , son noble

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» métier de roi ; il le fit avec la plus inimitable » persévérance pendant quarante-six années sans » discontînuation , jusqu'au jour qui précéda sa » mort , philosophique et simple , après dix-huit » mois de douleurs et d'angoisses qui ne lui arraj» chèrent pas une plainte. »

Je n'ai pu me refuser à transcrire ce beau portrait, à qui il ne manque, pour être celui d'un souverain accompli , que d'y voir Frédéric s'élever jusqu'au rang de législateur , et donner à ses peuples des institutions qui , eu assurant leur bonheur et leur liberté , transmettent la gloire du prince et la reconnaissance des sujets jusqu'aux époques reculées des générations.

Malgré l'imperfection justement reprochée au livre de la Monarchie prussienne , on en pourrait citer nombre de passages pleins de force et de saines idées politiques ; j'en rappellerai seulement un qui présente une réflexion malheureusement trop peu respectée dans la . conduite des gouvernements.

« La nécessité d'étudier, dit -il, les divers » pays de l'Europe , et la possibilité de parvenir »à tme parfaite connaissance de leurs affaires, » m'a toujours paru dériva d'un des plus grands «maux qui affligent l'humanité. En effet, si l'avi- » dîté , l'ambition de tous les gouvernements les

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» obligent seules à s'informer de leurs forces res- » pectîves , les motifs qui les engagent souvent à » connaître jusque dans les détails les plus mi* n nutieux ce qui concerne leurs propres 'domai-^ »nes n'est ni plus raisonnable ni d'une autre » nature ; et si , pour éviter de heurter trop vivevment les hommes et les choses, j'admets qu'il » est plusieurs administrateurs chez qui l'ardeur »de tout surveiller dans leurs pays naît d'une

• source pure, aurai-je moins de droit d'en con^ » dure que leur activité inquiète et tourmen-*- «tante est un grand mal qui. tient à cette ma^

• ladie meurtrière de vouloir trop gouverner.

» Mais comment prouver cette grande vérité ? «comment démontrer qu'il importe infiniment » à la prospérité des nations , à la puissance de » leurs chefs , qu'ils laissent à l'industrie humaine »la plus grande liberté, quHls gouvernent le » moins possible ? comment réfuter les sophis?- »mes , discerner les faux principes, redresser les » observations incomplètes qui servent de bases » au système contraire , si ce n'est par un examen » très exact et par conséquent très détaillé des «faits dont les arithméticiens politiques tirent » des conclusions si opposées. »

Dans le dessein d'offrir à ses lecteurs l'appli^ cation de ces principes et de rendre sensibles

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les abus de trop gouverner^ il crut donc devoir choisit un royaume où l'autorité est sans cesse occupée de tout voir, de tout surveiller, de tout réglementer, et où tout reste impar&it par cet excès de gouvernement : tel était celui de la Prusse. Rien de plus louable qu un pareil objet , et Mirabeau s'euN serait parfaitement acquitté , il aurait fait un livre de plus grand prix , si , au lieu de noyer ses raisonnements, ses judicieuses pensées dans rétendue de huit gros volumes, il les eût resserrés et présentés sous un cadre plus aisé à parcourir. .

Le succès de l'ouvJpage ne répondit donc point à son attente , et le libraire qui en fit l'entreprise ' fut loin d'y trouver la juste indemnité de ses peines et* de ses avances. I^ dédicace qu'il en fit à son père, et que j'ai rapportée dans le premier livre , n'ajouta rien à l'intérêt que le livre pouvait inspirer ; les détracteurs de Mirabeau n'y virent qu'une spéculation d'aifgent que sa détresse lui avait inspirée et qui fut bien loin de satisfaire le public.

Un autre soin l'occupait plus essentiellement à cette époque du commencement de 1 789; l'ouverture des états généraux approchait. Placé au

' Le libraire Maradan.

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centre du mouvement général , il pouvait facilement prévoir les résultats de cette grande démarche du gouverpement ; son espritjs'enflammait , ses idées s'élevaient, son ambition ^agrandissait et s'épurait à la vue des chances favorables qu'elle lui présentait; il songeait à se faire élire, et montra dans cette circonstance une habileté rare à triompher des plus grandes difficultés dans la poursuite de ce dessein.

Cependant sa vie passée, sa réputation d'homme sans conduite, d'écrivain vénal, étaient mal assorties à la nouvelle carrière qui s'ouvrait devant lui : s'il comptait de nombreux amis , il avait plus encore de détracteurs et d'ennemis; il en avait de secrets , il en avait de puissants : mais ce qui le rassurait, et lui donnait de la confiance, c'était l'opinion publique, puissance respectable en tout temps, et la prédominante, l'irrésistible, dans les moments comme celui où on se trouvait alors. Elle était en faveur de ceux que la cour avait persécutés , ou qui se déclaraient contre elle. Comme ses fautes se multipliaient , qu'elle oubliait sa faiblesse et mécontentait toutes les classes , tantôt par son despotisme incertain , et tantôt par sa lutte inégale avec les autorités existantes ; que l'armée , le plus fragile des appuis, et le verbiage des courtisans faisaient

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toute sa forœ, il n'était pas difficile de la braver et de distinguer par un suffrage particulier quiconque s*en montrait l'adversaire, Mirabeau n'ignorait rien de cet état des choses et des avan- . tages qu'il en pouvait retirer.

Si quelque considération avait pu refroidir son zèle ambitieux , c'eût été la médiocrité de ses moyens pécuniaires. Le moment des élections s'avançait , et il était sans argent pour s'y rendre. C'était en Provence qu'il devait exercer ses droits et assister à l'assemblée de la noblesse , qui allait s'ouvrir. Ces déplacements , et la représentation que sa qualité de colite exigeait, l'entraînaient à des dépenses inévitables ; il chercha à y pourvoir.

Il était depuis quelque tMaps en relation d'affeires avec la maison du libraire Le Jay , dont on a prétendu que l'épouse était alors en grande intimité avec lui. Le mari de cette dame n'était pas un aide indiffèrent pour les entreprises littéraires que Mirabeau formait. Le succès de la Monarchie prussienne n'avait point répondu à son attente, et le prix en avait été promptement dévoré; il fallait donc recourir à quelque expédient pour avoir les fonds nécessaires au voyage de Provence. La vente de quelques productions et la bourse de ses amis , telles étaient

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ses ressources : èes derniers vinrQpt à son secours; il disait même, en parlant d'eux, {fu'il se mettait à leur aumône afin d'être indépendant de tous les autres. Une pareille position , qui aurait pu décourager un autre , le troublait peu ; il était dans sa nature de se roidir contre les diffi-

iDultés , elles doublaient son ardeur. La perspective des états-généraux lui offrait une ample compensation pour tous ses sacrifices et ses peines , s'il pouvait une fois y être appelé ; il disposa donc tout pour se rendre aux élections de sa province.^

Son portefeuille fut mis à contribution; il en tira sa Correspondance avec Cerutli * , qu'il fit imprimer et qui se vendit assez bien. C'était un écrit de circonstance; il en était question depuis c|uelque temps dans le monde, et plusieurs fragments en circulaient dans les sociétés : lé ministre en place y était attaqué par l'un des correspondants et défendu par l'autre ; l'impression n'en pouvait qu'être très bien accueillie et l'ouvrage' goûté.

" Correspondance entre M. de Ceruui et le comte de Mirabeau, dur le rapport de M. Necker du 27 décembre 1 788 , et sur Tarrêt du conseil du 29 décembre de la même année ^ qui continue pour six mois force de papier-monnaie à celui de la caisse d'escompte. Paris, janyier , 1789.

Cerutti avait épousé la cause de M. Necker. C'était un homme d'esprit, que Mirabeau aimait. Autrefois jésuite et grand défenseur de l'ordre, il avait trouvé un protecteur dans le dauphin, père de Louis XVI, qui l'attira à Versailles. Connu dans le monde par des manières aimables , par le ton de la bonne compagnie, et une passion violente qui fit le malheur de sa vie , il était également recherché des gens de lettres et des hommes en place. Écrivant avec facilité , sans beaucoup de profondeur , ses ouvrages lui avaient fait une réputation littéraire , accrue par des prix remportés sur plusieurs sujets intéressants. C'en était assez pour que Mirabeau le recherchât et se l'attachât; il le fit par la suite travailler à la préparation et à la composition des discours qu'il prononçait à la tribune. Il devint son bienfaiteur, et Cerutti, reconnaissant et lié de cœur à Mirabeau , prononça son oraison funèbre , remarquable par plusieurs traits d'éloquence et de sensibilité '.

> GeruUi, né à Turin en juin 1758, est mort à Paris au mois de février 179a. Il rédigeait la Feuille villageoise en société avec Berquin, Grourelle et Ginguené; journal très répandu , et qui n*a pas peu contribué à entretenir les principes de l'assemblée nationale chez le peuple. Gerutti m. 1 0

M. Necker lui avait inspiré une admiration que Mirabeau était loin de partager ; cependant l'arrêt du conseil ' qui continuait aux billets de la. caisse d'escompte un cours forcé dans le commerce lui ayant paru une opération de finance difficile à expliquer, il en fit le sujet d'vme correspondance avec Mirabeau , et tout en avouant <jue , puisqu'un ministre éclairé avait prescrit cette mesure, il fallait bien qu'elle fut salutaire , il n'en voulut pas moins avoir son opinion et le pria d'éclaircir la question.

« Sans connaître M. Necker , écrivait Cerutti , » sans être connu de lui , sans dépendre de son » autorité , ni par aucune espérance , ni par au- » cune prétention , je suis son enthousiaste , son • panégyriste, et, ce qui est trop peut-être, son » défenseur en toute occasion. Mais avec la même «franchise que je vous déclare ma prévention » dominante , je vous dirai que je ne conçois pas » l'arrêt du conseil concernant la caisse d'es-

fut nommé député à la législature en 1791. On a de lui plusieurs ouvrages écrits avec goût. C'était un philosophe peu fait pour des temps de révolution, airaahle dans le monde, mais un peu servile et trop obséquieux auprès des grands.

' 39 décembre 1788.

I) compte. Si un mortel me paraît mériter la foi » humaine , c'est M. Necker ; pourquoi donc cet -

• acte qui semble le supposer infidèle ou du

• moins imprévoyant ? Tout le monde m'assure »que les administrateurs ont sollicité ou arra- »ché cette prolongation, selon eux indispensa- » ble. On m'assure que la perception des deniers » ne se fait point en province ; des troubles et «des dérangements de toute espèce ont tari la » source de l'argent ; au lieu d'affluer à Paris , il » reflue vers les campagnes , où tout est dans une 9 disette effroyable. C'est sous cet aspect que ;> j'envisage l'irrégularité d'une administration n qu'il m'est impossible de taxer d'ignorance ou » de soupçonner d'injustice. Le temps dévoilera » ce mystère, et absoudra Caton. Comment croi- »> rais-je que l'homme qui connaît le mieux les » principes du crédit , qui a fait le plus de preu- » ves de constance et de sagesse , qui a un œil » sans cesse ouvert sur le public , et qui voit le «public fixer sans cesse ses yeux sur la moindre » de ses opérations , en hasarde une si équivoque, » si elle n'est nécessitée par des circonstances irré- » sistibles, ou liée à des ressources qui en réparent

• toutes les conséquences fâcheuses? Un homme « tel tjue M. Necker sait perdre sa place plutôt »que sa réputation et sa vertu. Enfin je croirais

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«plutôt que toutes les têtes ont tourné, que la » sienne ait varié !»

Un pareil éloge fut vivement repoussé par Mirabeau. « Vous n'êtes pas au courant de la » question , répond-il à Cerutti , et tout l'esprit » du monde ne supplée pas ie$ faits. Jamais il n'y » eut plus d'argent à Paris , quoique la méfiance B le resserre ; jamais la fatale industrie de l'agio^ » tage n'a plus fait afiQuer le numéraire dans la « capitale ; jamais on ne prit de plus sûrs moyens » d'en arrêter la circulation, d'en tarir les sources, » qu'en faisant du papier-monnaie; jamais on ne » connut moins les sources du crédit que M. Nec- »ker, cela a été authentiquement démontré; ja- 9 mais on ne fut moins dextre et moins fécond en 0 expédients. Le Caton qui a mis à fonds perdus » tous les principes et les revenus de la monar- » chie; le Caton qui a infecté l'Europe de rentes vîa- > gères et de mœurs viagères; le. Caton qui a loué »ou proscrit^ suivant les circonstances particu- » lières , les mêmes opérations et les mêmes hom- » mes ; ce Caton a montré , il faut l'avouer , peu » de <;onstance , s'il s'est laissé arracher par des » banquiers^ un arrêt extravagant autant qu'ini- » que. Je ne sais si toutes les têtes tourneront plutôt » que la sienne ne variera s mais je sais qu'il serait * aisé de montrer que M. Necker , comme admi-

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• nistrateur financier, se montre irrésolu, et » que son système paraît être précisément Tindé- » cision '. »

Quel motif pouvait avoir Mirabeau de publier cet écrit à l'approche des élections? Ne pouvaitil pas craindre qu'un homme aussi populaire que l'était alors M. Necker ne nuisit à ses succès; car il ne le censure pas seulement sur les billets de la caisse d'escompte, mais sur un point beaucoup plus intéressant alors, et où l'enthousiasme se manifestait de toutes parts , le fameux résultat du conseil: il l'attaque dans les doutes que le ministre y élève sur certains droits nationaux, dans les intentions qu'il lui suppose de mettre en question ce qui était indubitablement démontré à la nation ; enfin dans tous les points où son opinion diffère de la sienne. Il ne se borne pas à ces reproches, il trouve dans le rapport fait au conseil par M. Necker , des inconvenances , et entre autres en ce qui concerne la reine '. « Sous aucun

' Ce jugement s'acoorde mal avec ce qu'a dit Mirabeau dans une lettre à M. Lacretelle , que tous les succès de M. Necker Tenaient de ce qu*il avait du caractère.

* M. Necker avait dit dans son rapport : « Ce sont vos sen- »timents, sire, que j'ai essayé d'exprimer. Ils deviennent «un nouveau lien entre votre majesté et l'auguste prin<f cesse qui partage vos peines et votre gloire ; je n'oublierai

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rapport , dit-il , elle ne devait être là. Il n'y a qu'une majesté dans le royaume , et je trouve ir respectueux de prononcer le mot reine dans une monarchie où les reines ne peuvent jamais être rois. Le nôtre , respectable dans ses intentions , intéressant dans ses malheurs % personnellement en possession de la confiance publique , n'a be* soin ni de caution ni de garants; la reine , son auguste compagne , est faite pour le délasser des soins du trône, et non pour être impliquée dans les affaires de l'état. Lorsqu'elle a voulu que le plus beau das arts la représentât couronnée de toutes ses grâces , de tous ses droits , c'est au milieu de ses enfants qu'elle s'est fait peindre ,

A jamais qu'elle me disait , il y a quelque temps : Le roi »ne se refusera pas aux sacrifices qui pourront assurer le % bonheur public; nos enfants penseront de même s'ils rt sont sages, et ^ s'ils ne l' étaient pas, h roi aurait rempli un u des^oir en leur imposant quelque gêne. Belles et louables «paroles que je priai sa majesté, avec émotion , démo • permettre de retenir. » Rapport au conseil du roi, de l'imprimerie royale^ pag. ai.

' Il n'est pas aisé de comprendre de quels malheurs M. Neckar et Mirabeau voulaient parler* Jusqu'à cette époque ( 1788 ) 9 Louis XYI n'avait éprouvé rien qui pût porter le nom de peines et de malheurs, pas mftme ceux qiii viendraient de maladie ou d'infirmité corporeU^i.

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»et non le globe à la main ou la carte de la «France sous les yeux.

» Quant au style, mérite bien indifférent au

• reste dans un tel ouvrage, je l'ai trouvé com- »mun, impropre , entortillé ; j'en excepte ce bel » alinéa sur les compensations que le roi trou- 9 vera de la diminution de son autorité arbitraire, oou plutôt de celle des ministres. Admirez la » puissance de la vérité et de la loyauté ! Là » M. Necker a été libre et pur , là aussi a-t-il été » noble , élevé , éloquent; partout ailleurs il est » très faible , si vous en exceptez encore ce trait » de génie, qui peut-être aussi pourrait être placé » parmi les inconvenances , que la défaveur au- »près des deux premiers ordres peut perdre

• facilement un ministre, et que les mécontente-

• ments du troisième n'ont pas cette puissance, » mais qu'ils peuvent perdre les rois. •

Si Mirabeau pouvait par cette censure irriter contre lui un homme puissant et se faire de nouveaux ennemis de tous les partisans de cet homme, il donnait aussi une idée imposante de son indépendance et du sentiment de la vérité , qu'il préférait à tout. La hardiesse jde ses expressions, les traits acérés de sa brochure, ne pouvaient d'ailleurs que plaire au public, toujours avide de semblables écrits; aussi fut-elle recher-

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chée et vendue à un très grand nombre d'exemplaires. Ses amis cependant lui en faisaient des reproches d^autant plus vifs et sincères , qu'ils désiraient le voir appelé aux états généraux , et qu'ils craignaient que le ressentiment de M. Necker n'y apportât des obstacles.

c Je crois, mon ami, lui écrivait Champfort, » que votre écrit est peu propre à vos vues. Faire » du bruit , faire parler de soi est un. mérite trop » petit dans les circonstances : vous en avez un » autre dont il faut ménager toute la force pour »le moment du combat, et ne pas semer des » pierres sur votre route à l'avance*. »

Ces craintes l'affectaient peu , et il en avait fait l'aveu dans la correspondance même qui pouvait les faire naître.

« On cherche en vain , dit-il à Cerutti , à me

• persuader que M. Necker et ses amiô s'efforcent » de m'exclure de l'assemblée nationale *. Je ne » crois pas cela : M. Necker est trop au^essous

• des circonstances et de lui -* même, si, dans

• ces moments de régénération et de crise, il ne »se place pas au-dessus des ressentiments per--

• sonnels et des souvenirs haineux ; il est mal-

' i5 février 1789.

' Lettre dg 3 janyier 1789.

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» avisé s'il doute qu'on ne peut analyser ses opé- » rations et ses ouvrages d'une manière rcdoutaf ble même à sa popularité ; ses amis ne savent » pas lui déplaire pour le servir , s'ils lui taisent » que les ménagements raisonnes du comte de » Mirabeau dans l'assemblée nationsde lui vau- » dront mieux que son opposition hors de cette 9 assemblée ; enfin , en tout état de cause , je ne » me tiendrais pas pour exclus parceque M. Nec- » ker aurait voulu m'exclure. »

Rien ne prouve, au moins ostensiblement , que le ministre lui ait suscité des obstacles ; mais , soit ressentiment, orgueil ou vanité, nous retrouverons Mirabeau toujours en opposition avec M. Necker, à commencer de l'ouverture des étatsgénéraux , où dans son journal le comte soiunit à une critique amère le discoiu*s prononcé par le ministre des finances , qui, au surplus, eut plus d'une fois à se repentir des refiis que nous le verrons faire des services que le député lui of&it dans un moment où ils pouvaient être d'un grand prix pour le gouvernement.

Si la publicité qu'il donna à sa Correspondance avec Cerutii ^ contre la volonté de ce dernier , lui attira des reproches , parmi lesquels il y en avait de mérités , il en fut bien pis de VHistoire • Hcreîe de la cour de Berlin » qui parut à la même

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époque, et de laquelle je ne dirai qu'un mot ici , en ayant suffisamment parlé à l'occasion de son voyage en Prusse , qui en fut l'origine.

Trop de personnes distinguées y étaient maltraitées, le caractère de délateur et d'espion y régnait trop du commencement à la fin , l'inutilité de mille odieuses révélations rendait l'ouvrage un objet de trop de plaintes , pour qu'il n'en rejaillît pas beaucoup de mépris sur l'auteur : aucun peut-être ne nuisit plus à sa réputation; il le compromit autant qu'aucune des actions les plus blâmables de sa vie.

IjC prince Henri, qui y est si souvent calomnié, se trouvait alors à Paris : le gouvernement voulut lui montrer à quel point il était indigné de la publicité de ce libelle ; le roi lui-même en remit l'exemplaire à M. de Séguier , avec ordre de le dénoncer aux chambres. On sut dans le temps que ce magistrat , en sortant de chez le roi , rencontra le prince , à qui il fit part de la détermination de sa majesté, et qu'il lui répondit: Si le public a fait comme moi^ le livre est déjà oublié.

Ce ne fut cependant que trois semaines après le prononcé de l'arrêt de condamnation que l'ouvrage fut livré aux flammes. M. Lefèvre d'Amecourt, conseiller de grand'chambre, chargé de l'enquête , fit comparaître madame Le Jay, chez

su» MIRABEAU. i55

qui Touvragese vendait; mais ce fut plus pour la rassurer sur les suites de cette affaire que pour un interrogatoire juridique. On ménageait Mirabeau, en possession de diriger l'opinion publique à son gré , et de se venger par de vigoureuses attaques de celles de ses ennemis. On craignait peut-être qu'en poussant trop loin les recherches on ne trouvât le gouvernement compromis , et honteux d'avoir reçu et payé un espionnage comme celui qui avait donné lieu à la Correspondance. Mirabeau ne la désavoua pas moins, et cet acte de résipiscence, en satisfaisant ses amis, imposa silence à ses adversaires, qui n'en tirèrent d'avantage qu'un peu de bruit et de médisances contre lui , auxquelles il était accoutumé '.

Je ne dois pas passer sous silence une autre production sortie de sa plume dans ce même temps , c'est la Théorie de la royauté d* après la doctrine de Milton.

Pendant son séjour en Hollande, en 1776, Mirabeau s'était occupé de traductions anglaises, de celles surtout de VHistoire de Philippe II ^ de Watson , et di Angleterre, de madame Macauley ; ces travaux lui avaient suggéré l'idée d'extraire

" Voyez sa lettre à Mallet du Pan , extraite du Journal politique de Genève , dans le lîyre III.

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des grands écrivains de cette nation dififérents morceaux sur la littérature et la politique. Milton n'était guère connu que par son chef-d'œuvre du Paradis perdu; on ignorait assez généralement qu'il eût été un des plus ardents antagonistes de la royauté dans la sanglante querelle entre le parlement et Charles I": il défendit les droits du peuple et la démocratie contre les partisans de la monarchie ; mais il ne se borna pas à ce seul sujet ; il en embrassa plusieurs autres qu'il rattacha à la même question : le divorce et la liberté de la presse furent, avec la théorie de la royauté, ceux qui fixèrent particulièrement son attention. Une érudition trop recherchée , des citations de lois, de nombreux passages de l'Écriture, rendaient ces discussions difficiles à saisir pour beaucoup de lecteurs: elles étaient d'ailleurs écrites en latin , et par cela même peu à la portée des gens du monde ou des personnes illettrées. Mirabeau voulut les faire connaître à la France, et les inséra par extraits dans un Essai sur Milton et ses ouvrages. Mais il ne fit d'abord imprimer , peu après son voyage d'Angleterre ' , que ce qui concerne la liberté de la presse; la Théorie de la royauté parut en 1789, dans YEssai sur Milton.

» En 1 785.

L'ouTrage où le célèbre Anglais défend la liberté de la presse comme la plus ferme garantie des droits du peuple , porte , en latin , le nom d*Jlre&pagiliea. «Quoiqu'on en ait déjà publié >un extrait, dit IVfirabean, dans un temps où » nous ne nous proposions pas de (aire \m travail

• étendu sur les œuvres de Milton , nous espé-

• rons que nos lecteurs ne seront pas fâchés de 1 trouver ici les principaux raisonnements sur

• lesquels cet écrivain appuie sa réclamation

• en Ëiveur de la presse. Celle dont nous jouis- 9 sons maintenant en France' n'est qu'imparfaite » et de pure tolérance : d'ailleurs elle ne s'étend

. » pas aux papiers publics ; il nous importe qu'elle » soit générale , reconnue , sanctionnée , et telle-

• ment affermie que qui que ce soit ne puisse y > porter atteinte ; or les considérations où nous

• allons entrer , d'après Milton , sont de nature à » conduire à ce but. »

\] Areopagitica est adressé au parlement d'Angleterre , où le zèle de l'auteur , son talent et ses opinions politiques lui avaient Êiit de nombreux , partisans. « Milords et messieurs, leur dit-il, je » ne prétends pas que l'église et le gouvernement » n'aient intérêt k surveiller les livres aussi bien

> C'était au cofnmenceinenl de 1 789.

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» que les hommes, afin, s'ils sont coupables, d'exer- » cer sur eux la même justice que sur les malfai- » teurs;carun livre n'est pas une chose absolument » inanimée. Je regarde les livres comme des êtres » aussi vivants et aus^ féconds que les dents du 9 serpent de la fable, et j'avouerai que, semés dans » le monde , le hasard peut faire qu'ils y produi* Dsent des hommes armés; mais je soutiens que 1 l'existence d'un bon Uvre ne doit pas être plus » compromise que celle d'un bon citoyen : l'une » est aussi respectable que l'autre , et l'on doit éga- » lement craindre d'y attenter. Tuer un homme , » c'est détruire une créature raisonnable , mais » étouffer un bon livre , c'est tuer la raison elle- «mérne. »

Ce traité fut suivi de celui du Droit des rois et des magistrats^ que Milton composa pour répondre aux royalistes , qui s'étaient déclarés en faveur de Charles I" ; il avait précédemment écrit sur le même sujet , mais avec moins d'étendue , dans sa réponse à VIcon Basilike , attribué à l'infortuné monarque, mais qu'on a su depuis être d'un évêque attaché à son parti.*

Le parlement fut si satisfait de Milton qu'il le nomma secrétaire des affaires étrangères au conseil d'état, place qu'il remplit jusqu'au retour de Charles IL Ijes lettres qu'il écrivit

pendant cette période forment un des recueils les mieux faits pour connaître l'esprit de ce temps. Le gouvernement le chargea d'écrire la Défense du peuple anglais , tâche dont il s'acquitta avec un succès qui lui mérita de nouvelles preuves de satisfaction du parlement. Dans l'analyse de cet ouvrage si favorable à la démocratie, Mirabeau fait une sage distinction : il blâme Milton d'avoir confondu les rois avec la royauté, et d'avoir cru que, parcequ'un monarque aurait; pu se charger de torts envers la nation anglaise , dl s'ensuivait que la monarchie ne fut qu'une usurpation maintenue par la force.

Au reste , la Défense du peuple anglais par Milton , imprimée en 1 65 1 , fut brûlée à Paris , tandis que l'auteur recevait à Londres une récompense nationale et des témoignages d'une haute estime.

Milton ne s^est pas seulement trompé dans la confusion qu'il fait de la royauté avec les rois , il s'est étrangement mépris encore en supposant que les rois pouvaient être mis en jugement; aucune doctrine ne pouvait cependant lui paraître plus contraire au droit du peuple dont il prenait la défense : comme un roi ne peut rien faire que sa volonté ne soit manifestée et légalisée par la signature d'un ministre au moins , c'est sur ce

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dernier que tombe la responsabilité. Les fonctions royales seraient impossibles, si celui qui les exerce, exposé aux intrigues, aux mensonges des agents de son autorité , pouvait en couvrir les prévarications de son inviolabilité. C'est par cette raison que , dans tout état bien gauyerné , l'accusation contre les ministres doit être libre , facile, et entraîner des peines réelles contre eux en cas de forfaiture; lorsque cet ordre , cette harmonie , cette marche régulière d'un gouvernement légitime et constitutionnel sont méprisés de la part du peuple ou du monarque , c'est alors que les troubles commencent et que tout est en danger.

Le recueil que nous venons d'indiquer, et que Mirabeau publia au commencement de 1 789, est du nombre des productions et des brochures qu'il composa en divers temps, soit en Hollande, soit après sa sortie de Vincennes , et que la nécessité de ses affaires ou quelque événement lui suggéraient. J'en pourrais nommer beaucoup d'autres ; je me bornerai à ses deux lettres sur CaglioBtro et Lavatety écrites et imprimées à Berlin en 1 786, et où l'auteur a recueilli mille traits piquants et consigné des réflexions judicieuses sur ces deux thaumaturges , dignes précurseurs des docteurs en somnambulisme et des apôtres

du miraculeux prince et abbé Hohenlohe '. Tous ces essais ou brochures de circonstance se perdent dans l'iijitérêt immense de ses autres écrits , surtout ceux qui tiennent à sa carrière politique.

Tandis qu'à Paris ses amis s^occupaient de ses intérêts et des moyens de l'aider à se procurer des ressources, il était efi Provence occupé de lutter contre les difficultés de toute espèce que la haine et le ressentiment des nobles opposaient à son ambition.

Déjà le lecteur a vu à quel point M. Necker pouvait lui être contraire, et comment la mort de M. de Vergennes et le renvoi de M. de Galonné avaient dû lui nuire. Mais il n'en chercha qu'avec plus de constance dans son courage les moyens qui lui manquaient d'ailleurs. Nous l'avons toujoiu*s vu se raidir contre les obstacles , qui, loin del'attérer, ne faisaient que donner plus d'énergie à ses forces morales et à sa volonté. Il craignait peu M. Necker , il le disait lui-même ;

' Ceux qui pourraient douter de la yérité des miracles de ce personnage peurent lire 9 pour s*en convaincre) le Précis historique de deux guérisons opérées dans la ville de Saint'Brieuc en i8a3 , par l'effet des prières du prince abbé de Hohenlohe. Cet ouvrage se trouve à Saint- Brieuc même^ et y est connu de tout le monde, m. Il

i6a MEMOIRES

d'ailleurs ce ministre ne pouvait agir que très indirectement contre un tel adversaire, et son intérêt était de rester neutre à son égard.

Mais une plus grande inquiétude naissait des manœuvres de ses ennemis en Provence et sur^ tout de la noblesse , qui redoutait ses principes. Le rôle qu'il y joua depuis l'ouverture des élections jusqu'à sa nomination de député du tiersétat de la sénéchaussée d'Aix est un des plus remarquables de sa vie : il y fit paraître toutes les ressources de son esprit et l'art avec lequel il savait remuer les passions populaires ; on le força d'y avoir recours, et ceux qui commirent cette faute eurent long-temps à s'en repentir. Je vais le suivre dans c^e nouvelle épreuve.

Le mouvement imprimé à toute la France par l'attente des états*généraux avait éveillé tous les intérêts , et surtout ceux de ces anciennes assemblées qui , sous le nom d'états provinciaux S partageaient avec le gouvernement l'administration de l'impôt et quelques parties du régime politique dans l'étendue de leur ressort.

La Provence avait de ces états , la noblesse s'y montrait très jalouse de conserveries préroga-

' Tels que ceux de Languedoc , de Soargogne , de Provence, d'Artois.

SUR MIRABEAU. i65

ti ves attachées à son ordre , et redoutait les changements qui pouvaient y porter atteinte. C'est à cette prétention qu'il fout attribuer tous les troubles qui accompagnèrent les élections à Aiy et à Marseille, et les démarches que fit Mirabeau pour en profiter et les apaiser; après avoir été repoussé par les nobles , ceux-ci furent heureux de l'avoir en quelque sorte pour médiateur entre le peuple et eux. Mats n'anticipons pas sur les événements.

Les nobles craignaient ^n lui les maximes populaires et ses dispositions hardies à appeler à leur défense les forces de la multitude : de là le motif secret de son exdusion de la chambre de la noblesse aux états assemblés à Aix dans les premiers jours de 1789.

Pour en comprendre les motifs apparents , il faut rappeler ce qui se passa à T^ard de Mirabeau dans cette occasion. Gomme tous tes propriétaires de Provence , il avait été convoqué et invité à s'y trouver par des lettres des syndks des états , afin de prendre part aux affaires qu'^m y traiterait*. Il devait y être question surtout de

' Voyez }l Adresse êe Mirabeau a la nation provençcde , 11 février 1^89.' 'EHe se trouve dans le recueil de ses'oU' vrages publié en 1791 par Etienne Mejean , devenu

i64 MÉMOIRES .

protester contre les règlements envoyés par le roi pour la tenue des assemblées destinées à élire les députés aux états-généraux.

Quoique ces règlements ne parussent pas à Mirabeau aussi parfaits qu'on aurait pu le désirer , il y voyait cependant un germe de liberté politique et surtout une justice rendue au tiersétat dans le droit qu'on lui accordait d'envoyer aux états-généraux des députés en nombre égal à celui des deux autres ordres réunis , ce qui en était assez pour qu'ils fussent à ses yeux dignes de la reconnaissance publique, bien loin d'en demaiider l'abrogation.

Attaquer leurs dispositions était donc déclarer la guerre à Mirabeau et le provoquer au combats Aussi s'en expliqua - 1 - il ouvertement dans la séance de la noblesse du ai janvier. On y proposait de protester contre le règlement du roi : t II m'est impossible, dit-il, non seulement d'ad- «ïiérer à la protestation qu'on nous propose, » mais encore de comprendre en quel sens elle » poui:rait être utile , convenable , légitime.

» Utile : vous ne croyez pas que ces protestacomte Mejean , qui n'a point racheté , par le soin qu'il a donné à cette collection , le mauvais goût et le détestable style de la préface placée en tète.

SUR MIRABEAU- i65

I tions porteront le gouTememeut à rétracter le >r^leinent proTÎsoire de convocation. — C<m- » venabte : pourquoi la noblesse protesterait^^e » contre le vœu du monarque, contre le vœu de lia nation? Vous parlez du Mémoire dês prim^ 9ee$\ et moi, pour ne pas £adre injure au sang 9 de l'auguste délégué de la nation , je vous ferai » observer, messieurs, que la pluralité des prin- »ces % surtout Monsieur , firère du roi, et le roi >lui«-méme, ont ouvertement professé d^autres ■ principes. Quand l'opinion publique n'aurait » pas sanctionné le vœu du monarque , ce vœu 1 ne serait-il pas, messieurs, un grand motif pour 9 la noblesse de rester au moins en suspens? Enfin

■ Ce fut en décembre 1788, pendant la tenue de la se^ conde assemblée des notables y que son altesse royale le comte d'Artois et les princes de la maison de Gondé se réunirent et signèrent un Mémoire, qu'us présentèrent au roi , et où 9 en s'éleyant contre la double représentation du tiers , et d'autres dispositions proposées , ils peignaient l'état comme en péril si Ton n'adoptait point une autre marche. Ce Mémoire n'était signé ni de Monsieur f aujourd'hui sa majesté Louis XYIII, ni des ducs d'Orléans et de Penthièy^w

^ Mirabeau ne peut entendre que Monsieur, les ducs d'Orléans et de Penthièyre ; ce qui ne ferait pas la pluralité, à moins d'y comprendre le roi Louis XVL ( Voyez ie Procès-verbal de l'assemblée des notables de 1 788. )

iS6 MÉMOIRjpS

]»la protestation soumise à votre délibération »tie saurait être légitime» Comment en effet dou- » 1er que le roi ne soit le convocateur naturel , » le président nécessaire , le légidateur provisoire » des étâts-généraux ? L'érudition fautive des pu- » blicistes , les prétentions captieuses des corps , » les sophismes de ceux qui essaienrt de couvrir f d*un feint respect pour des règles qui n'èxistè- » rent jamais leur attachement intéressé aux abus »dont ils prévoient la fin, ne sauraieM obscur- » eir cette vérité ; car Féternelle raison veut que ■ l'assemblée nationale puisse seule s'organiser » régulièrement. Mais elle De saurait s'organiser » avant de s'assembler; il faut donc que quel- * qu'un l'assemble et la compose provisoirement : » or le provisoire est à celui qui possède... En f protestant contre le règlement provisoire de » convocation, *^ous choquez tous les principes , » vous manquez au roi , vous violez les lois de » l'honneur : est-ce là le fait de la noblesse ?

» Mais /dit-on , il résulte du rapport de M. Nec- »ker' que le gouvetiiement veut faire opiner

' Voyez sur ce rapport l'ourrage de M. Necker, De la révolution/rançaise f où ce ministre répond d'une manière claire et judicieuse au rabâchage tant de (éh allégué contre cet acte important de son admiiustrattoo.

par tête et non par ordre, et ce changement dans la constitution entraînerait le bouleverse* ment dans la monarchie... Je n'examine point s'il est constitutionnel d'opiner par ordre ; je n'examine point les conséquences que vous en tirez., ce qui probablement sera l'objet d'une sérieuse discussion aux états-généraux mêmes : mais , enfin , si les états-généraux ordonnent que l'on opine par tête, il faudra bien que nous nous y soumettions ; et malgré ces grands mots, que la Provence est un état uni au royaume de France et non subalterne , nous sommes un co-état, ou province de France. Si nous sommes un co-état , envoyons des ambassadeurs , traitons de puissance à puissance , et , en cas de mécontentement, que les possédant fiefs provençaux combattent les légions firançaises ; c'est la guerre , et nous ne traitons ici que de paix : si nous sommes une province, obéissons à la loi commune.

» Je suis effrayé , messieurs , de la carrière qu'on veut nous faire parcourir ; on veut que nous décidions , en quelques minutes , des problèmes qui ont demandé des mois entiers aux têtes les plus accoutumées aux affaires

«publiques et aux questions de constitution.

» On veut que , dans une délibération inopinée ,

i68 MEMOIRES

• hâtive, précipitée, nous prenions un parti

• qui, s'il avait de l'influence , 'nous rendrait

• l'objet des malédictions d,e la nation

» C'est par respect pour vous , messieurs , que «je m'abstiens de proférer aucun vœu, si ce n'est »de plonger dans l'oiibli cette fatale idée de

• protestation. Mais si mon opinion n'est point

• admise, je demande qu'elle soit inscrite sur » vos registres. »

La noblesse de Provence fut plus choquée que persuadée par les raisons solides que Mirabeau venait d'exposer ; elle persista dans sa protestation contre les règlements émanés du roi ; première preuve que , dans sa conduite politique , elle tenait peu de compte de l'autorité royale, lorsqu'elle la croyait opposée à ses intérêts.

Ce début dans un système contraire à celui des nobles accrut de beaucoup l'aversion qu'ils avaient pour Mirabeau, ou plutôt ce fut le motif réel qui les porta à l'éloigner de leur assemblée. Ce n'est donc ni à des considérations morales ni au mépris de sa personne qu'il faut attribuer la conduite qu'ils tinrent envers lui dans cette occasion. Il est également faux « que le comte s'étant

• présenté pour prendre place aux états de Pro- » vence , on refusa de l'admettre , quoiqu'il fut » originaire de cette province , » comme l'a écrit

SUR IVilRABEAU. 169

un ancien magistrat , qui aurait dû se garder de se rendre , dans un ouvrage très bien écrit , l'écho de faux bruits , d'allégations de partis et de conjectures hasardées '.

Ce fut la crainte seule que ses opinions politiques inspiraient , quoique conformes dans ce cas aux ordres du roi ; ce fut sa popularité , qui donnait de l'assurance à ses démarches; en un mot , ce furent les principes de liberté qu'il avait toujours professés , qui lui suscitèrent des ennemis parmi les nobles de Provence, et réveillèrent de vieilles haines contre lui. Oh cabak, on intri-

* M. Sallier» andeo conseiller au parlement, aujourd'hui maître des requêtes. Voyez ses Annales françaises j déjà citées.

On regrette que^ dans un ouTrage de ce mérite, l'auteur ait adopté à la légère tant de préyentions et d'idées hasardées , qu'il rattache toute la réyolution à une prétendue conspiration d'Ork'ans ; qu'il Tait vue partout, sans en donner d'autres preuves que des bruits contradictoires ; qu'il aille jusqu'à en supposer le parlement dupe et agissant par son influence , et qu'il en fasse M. Necker. le principal complice. Il ne lui aurait manqué , pour faire pendant à cette fable, que de dire, avec l'auteur allemand des Ca» racthres prussiens ^ que Mirabeau fit la révolution pour payer ses dettes; qu'à cet effet « il mit aux prises le pou- » voir exécutif avec le pouvoir législatifs »

C'est ainsi que Brissot imagina son conUe autrichien,

gua , on répandit des libelles ; enfin on le força de recourir à des moyens factieux , semblables à ceux qu'em{^oyaient ses ennemis pour lui nuire.

Mirabeau, entré dans la chambre de Tordre des nobles au commencement de janvier, n'ayant cessé d'y assister que le 8 de février, je dois faire connaître à mes lecteurs ce qui se passa dans cet intervalle.

Dès le 2 1 janvier il fit paraître dans l'assemblée un esprit propre aux grandes délibérations, lor^u'on s'occupa des protestations dont on vient de parler. Les membres n'avaient point été prévenus du sujet de la séance , et ce n'était pas sans motif: les chefs du parti aristocratique

qui causa tant de désagréments à la reine, et qui n'avait de fondement que quelques conversations que cette grande princesse avait avec ceux de ses serviteurs qui lui appor*» taient des nouvelles du dehors ; c'est ainsi qu'au rapport de H' Sallier même on accusa M. de Miroménil, si esli» roable et si loyal , de tenir des conciliabules contraires à l'autorité du roi pendant la première assemblée des notables ; telles nous tivons vu de nos jours des révélations d'assemblées secrètes, qui n'eurent d'existence que dans des discours préparés ou des protocoles. Qu'on lise au reste les Mémoires de la ligue , on y retrouvera les mêmes erreurs de l'esprit de parti.

craignaient que la question ne fut débattue et ré* solue à TaTance contre leur sentiment si on Tavait connue. Mirabeau dévoila cette manœuvre avec sagacité, mais en même temps avec l'adresse et le ménagement qu'il savait apporter dans les dis* eussions publiques. «Je pense, dit-il, mesàeurs, » comme l'honorable colique qui vient de par*

• 1er ' , que les chefs de nos assemblées devraient «annoncer d'avance les matières de nos délibé-

• rations. Proposer de délibérer sans nul délai ,

• sur des points inopinés , ce n'est pas recueillir vies suffrages, mais les surprendre. Un pareil » usage , lorsqu'il n'est pas l'instrument du des- » potisme , est la torche de la discorde , qui est » pour le despotisme un puissant moyen de ren-* » verser ce qui lui déplaît , d'extirper ce qui lui *Êdt ombrage. Tels hommes qui se seraient paiftsiblement rapprochés dans les disaissions pré- » liminaires de la conversation se repoussent 9 dans une délibération publique et imprévue , » parceque personne ne veut avoir eu tort devant

' M. d'Albertas» marquis de Bouc, issu d'une famille illustre dans les annales de Marseille, premier président de la chambre des comptes de ProTcnce , allié de Mirabeau par Louise Coret de Marignane /mère de H. d'Aïbertas et tante de la comtesse de Mirabeau.

> beaucoup de témoins; l'irascibilité de l'amour- » propre appelle la guerre là où la communauté » d'intérêts et plus encore la nécessité de leur 9 rapprochement eût négocié la paix ; en un mot , » messieurs , délibérer avec soudaineté ne con- > vient pas à des hommes occupés d'affaires graves » et publiques. »

Pouvait-on parler avec plus de modération et de retenue, et ne croirait-on pas entendre un homme que la peur ou l'impuissance force à tenir un langage de suppliant ? Tel n'était cependant pas le cas où se trouvait Mirabeau*

Non seulement l'assemblée ne fit point cette remarque , mais témoigna un grand mécontentement de cette espèce de censure de la conduite de ses officiers j et s'occupa bien moins des principes exposés par l'orateur que des moyens d'é^ loigner celui qui les professait. Elle les chercha dans un système que quelques membres firent enfin prévaloir, quoique contraire à l'ancien droit public et aux prérogatives de la noblesse de Provence. Tel est l'aveuglement de la passion , que , pour favoriser ses écarts et ses injustices , qu'elle présente comme utiles , elle viole les lois , ou les change au gré du pouvoir dominant.

La chambre établit donc que , pour en être membre et pouvoir assister aux assemblées desi

états , il ne suffisait pas qu'on fut noble, qu'il fallait encore être possesseur de fief. C'était tendre , par une voie détournée, à en éloigner Mirabeau , qui , quoique propriétaire de fiefs par substitution et contrat de mariage, n'avait ni la jouissance ni la possession actuelle d'aucun fief.

Qutre la certitude d'exclure un membre qu'ils redoutaient , à l'aide de cette innovation , les nobles possédant fiefs y voyaient encore un moyen d'interdire l'entrée des états aux autres nobles non possédant fiefs , qui se rapprochaient davantage des vues et de l'opinion du gouvernement : ils avaient en effet réclamé contre les prétentions exclusives des possédant fiefs et contre le système ancien de représentation qu'ils voulaient maintenir.

Tant de chicanes et d'obstacles n'altérèrent pas la persévérance de Mirabeau : il voyait dans la défense des non possédant fiefs l'intérêt de sa cause , il résolut dès lors de prouver le droit qu'avaient tous les nobles d'assister aiïx états. C'étaient de nouveaux titres à la haine de l'assemblée ; mais aussi de deux choses l'une : ou il réussirait, et alors sa nomination nar la chambre de la noblesse était sure ; où il ne réussirait pas , et tous les non possédant fiefs se réuniraient en sa faveur et concourraient à ses projets ultérieurs

pour parvenir à se faire nommer par le tiersétat*

Dans un discours serré et pressant ' , il soutint les intérêts de ceux^i , s'attacha à, montrer que le principe d'exclusion qu'on voulait admettre était contraire aux droits de la noblesse provençale, et que, si on l'admettait, les non possé4^nt fiefs , ainsi exclus des étals , seraient dans la pire des conditions politiques , et constitueraient une dasse à part , traitée av«c la plus injuste ri- , gueur.

c L^ nobles non possédant fiefs , sur la récla- «•mation desquels nous avons à délibérer, forment > une. grande partie de la noblesse provençale , ftet ils ne jouissent cependant ni cLes drmts du » tiers - état tii des prérogatives les plus impor- » tantes de la noblesse; exclus de l'assemblée de » leur ordre par je ne sais quelle fiction de nos » règlements , ils ne tiennent au tiers-état par la «fortune que pour être appauvris. Exclus du » tiers-état par leurs propres prétentions , ou par nh, défiance naturelle du peuple, leur influence » y sera nulle : ils ne pourront être , dans aucun mordre, ni électeurs, ni éligibles, ni représen- «tants, ni représentés *... Mon avis est donc qu'au

' Prononcé le 23 janvier 1789.

3 II serait difDcne de dire pourquoi ce système a été

» lieu de nous montrer les adversaires de nos frè* « res au moment où ils commencent leurs justes » réclamations y nous xemettions d'abord les no-

• blés non possédant fie& dans nos assemblées , » puisqu'ils s'en sont plutôt retirés qu'ils n'en ont

• été exclus, et que nous n'apportions aucun

• obstacle à ce qu'ils entrent avec notre ordre «dans les états de Provence , qui ^uls , lorsqu'ils » seront également assemblés et formés, peuvent, » après les avoir entendus , juger si leur admission I est ou n'est pas légale. •

Les possédant fiefs ne se rendirent pas à ces

suÎTi daDB notre légtelation constitutionnelle. Quiconque n'est pas riche d'à peu près 4^ à So^ooo francs ne peut pas être électeur; il en faut lao à i3o>ooo pour être éligible ; le reste de la nation ^ savants^ marchands^ ma» gistrats 9 anciens militaires , etc. , qui n'oot point cette fortune, quelque mérite qu'ils aient d'ailleurs, de quelque estime qu'ils jouissent, quelques services qu'ils aient rendus, ne sont rien, ne peuvent rien être dans la représentation nationale. L'ancien droit public français était plus équitable; la confiance seule des électeurs foîsaSt la condition des éljgibles^ 9n aurait trouvé injuste etrî^ dicule de refuser à uâe province la nomination d'un député parcequ'il n'aurait pas été possesseur de telle ou ' telle fortune. Le bon sens , autant que le droit national, puisque droit national il y a , contraste , ce semble , avec une pareille disposition.

sages considérations : on aurait dit qu'il y avait un plan arrêté . entre eux d'amener , par une résistance déplacée , des troubles en Provence , pour en rejeter la faute sur les nouvelles opinions et les partisans de \^ réforme électorale. La motion de Mirabeau fut donc repoussée. Cette défaveur, le discours qu'il avait prononcé, et qui fut rendu public, lui rallièrent les non possédant fiefs : il s'y attendait, et sut en profiter.

Les nobles étaient donc loin de chercher à pacifier les esprits ; ils ameutèrent leurs partisans, et encouragèrent les déclamations contre ceux dont ils venaient de repousser les réclamations. Mirabeau surtout fut signalé comme un boute-feu qui allumait l'incendie , quand on savait qu'au contraire il venait de proposer des moyens de conciliation ; ils l'accusèrent de fomenter les troubles et de séduire la populace pour satisfaire son ambition.

Ces clameurs s'accrurent encore lorsque, quelques jours après , il prononça , dans la même assemblée de la noblesse , un nouveau discours , qu^ décida son exclusion ,nnais aussi assura son triomphe par les suites qu'eut cette démarche imprudente et injuste de la part des nobles.

A la séance du 3o janvier , au moment où ses adversaires le croyaient réduit au silence et dé-

courage par le rejet de sa motion en faveur des non possédant fiefs , il s'éleva avec force contre les vices de la constitution des états de Provence' : il dit que, dans l'état actuel des choses , il li'y avait d'autre moyen d'y remédier que par la convocation d'une assemblée générale des trois ordres. Il lui paraissait démontré que, d'après la forme existante des états, les députés qu'ils enverraient aux états-généraux seraient en opposition avec toutes les lois et les principes d'une légitime représentation ' ; enfin , qu'il fallait surtout, dans la question qui s'agitait, décider que le troisième ordre enverrait des députés égaux en nombre à ceux des deux autres ensemble ;

< Je ferai peut-être plaisir à quelques uns de mes lecteurs en leur indiquant, pour prendre une idée des états de Proyence, V Introduction au Dictionnaire de Provence, par Bouché, avocat au parlement d'Aix, depuis député du tiers-état de la sénéchaussée d'Aix aux étatsgénéraux , 4 ^ûl. in-4% Aix, 1 787. L'auteur nous apprend qu'on voyait dans la salle des états de Provence un tableau représentant le tiers-état soutenant à lui seul un poids énorme, que la noblesse et le clergé touchaient à peine du bout des doigts.

> Les états envoyèrent néanmoins à Versailles une députatton élue suivant la forme ancienne; le roi ne voulut point la recevoir ni la reconnaître.

il terminait ainsi cet exposé, si peu du goût de ceux à qui il s!adres$ait :

a Messieurs, j'ai posé les principes d'une A représentation légale et légitime; je lésai ap- 9 pliqués comme une mesure à nos états actuels, » et cette mesure ne leur convient sovis aucun » rapport. Je me suis demandé à moi - même , «comme pour me tenir en garde contre mes » conséquences , si les états ne pourraient pas du 9 moins délibérer d'une manière provisoire , et je » me suis cpnvaincu qu'ils ne le pourraient pas.

t Quel est donc le parti qui nous reste k pren* » dre ? Un seul , messieurs, et je le regarde comme » le gage du salut et de la concorde; et certes j'ai 0 le droit d'en faire l'éloge , et je ne le puise pas odans mes propres idées, mais dans la volonté » publique , qui doit être ma loi , comme de tous » ceux qui m'écoutent. Je veux parler de la con- » vocation générale des trois ordres de la Pro- » vence , que provoquera votre magnanimité. » Oui , messieurs , que la nation provençale dqive • ce bien&it à l'élite de ses gentilshommes; qu'un «jour de méfiance et de discorde se change en » jour de reconnaissance et d'allégresse !

i Par quelle fatalité l'autorité législative a-t-elle ■ perdu dans cette enceinte la confiance univer- » selle qui fait sa force? et pouvons -nous croire

»au milieu des réclamatioiis, des oiunâQures, et » bientôt peut-être des malédictions, qu'il nous » appartient de prononcer sur les destinées de la » Provence ? C'est dans ses états assemblés seuls • que cette grande question peut être décidée* » La chambre des nobles éclata en murmures les plus violents, en menaces contre l'orateur; son discours devint le signal d'accusations , de dénonciations, et le commencement d'une guerre qui fut loin de se terminer au gré de ceux qui la provoquaient si légèrement.

Ce qui surtout irritait les nobles de la cham-* bre , c'est que , par les propositions de Mirabeau •et l'éclat qu'elles produisaient, ils se voyaient exposés à perdre l'effet d'une démarche sur laquelle ils comptaient. A force d'intr^ues et de promesses auprès du tiers-état , ils étaient parvenus à le jeter dans une espèce d'irrésolution sur le maintien de ses. droits, à opérer une sorte de rapprochement avec la noblesse, et à l'unir à elle pour demander l'abrogation des règl^Haeitts du roi, et surtout de celui du 27 décembre, sur la double représentation du tiers : c'était au moment où Mirabeau venait de demander la convocation générale des txois états de la Provence, afin de décider les qt^estions en litige.

« L'accord était conclu , disaient les possédant

l8ô MÉMOIRES

» fiefs et les prélats , réunis aussi dans leur cham^ »bre % quand un ennemi de la paix est venu »la rompre par une motion incendiaire.» Mais Mirabeau était loin de s'effrayer de ces paroles injurieuses ; il savait qu'en refusant la convocation de l'assemblée générale des états de Provence après avoir protesté contre le règlement du roi> les deux premiers ordres s'exposaient à la haine du reste de la nation provençale^ et que , s'ils ne cédaient pas , le dénouement finirait par une insurrection. En attendant , il leur répondit par une contre-protestation rendue publique , et où il renverse tout l'échafaudage élevé contre lui?

» A qui dpnc, dit-il, ai-je laissé vie droit de *» douter que ^ dans l'engourdissement universel , » je n'eusse le courage de m'opposer à la paix de » la servitude et d'en faire gloire ? Mais les man-

• dataires des communes mériteraient de grands

• reproches si , contre l'intérêt du pays et le vœu n de leurs commettants , ils avaient laissé échap*

V Les deux premiers ordres Toulaient choisir les dé* pûtes aux états-généraux suivant la forme et la quotité obseryées à ceux de 1614 ; Mirabeau, le tiers-état et la majorité des nobles non possédant fiefs voulaient suivre le règlement arrêté au conseil, le s»7 décembre 1788.

■ 5 février 1789.

SUR AURABEAU. i8i

» per une seule occasion de faire les protestations » dont ils étaient expressément chargés ^

» Qu'ai-je donc fait de si coupable ? J'ai désiré «que mon ordre fût assez habile pour donner » aujourd'hui ce qu'on lui arrachera demain; »j'ai désiré qu'il s'assurât le mérite et la gloire *de provoquer l'assemblée générale des trois » ordres , que toute la Provence demande à » l'envi. Voilà le crime de l'ennemi de la paix ! >ou plutôt j'ai cru que le peuple pouvait avoir «raison... Ah ! sans doute un patricien souillé » d'une telle pensée mérite des supplices ! Maia »je suis plus coupable qu'on* ne pense, car je » crois que le peuple qui se plaint a toujours rai- » son ; que son infatigable patience attend les » derniers excès de l'oppression pour se résoudre »à la résistance; qu'il ne résiste jamais assez » long-temps pour obtenir la réparation de tous » ses griefs; qu'il ignore trop que, pour se rendre » formidable à ses ennemis, il lui suffirait de rester » immobile , et que le plus innocent comme le » plus invincible des pouvoirs , est celui de refu-

' Les députés des communes de Proyence Tenaient de protester contre les délibérations des membres de la noblesse et du clergé, comme contraires aux droits du tiers- état et aux règlements émanés du roi«

• set de fdre. Je pense ainsi , punissez l'ennemi » de la paix. » >

Cette pièce raffermit bientôt les membres du tiers-état^ et entraîna la Provence entière à demaniler une convocation générale des trois ordres : et elle eut lieu , malgré les menées des opposants ; mais ce ne fut ni sans troubles ni sans péril.

L'exclusion de Mirabeau , qui suivit cette contre-protestation , a été le texte de trop d'erreurs et d'allégations injurieuses pour ne pas ajouter à ce qui précède quelques détails qui la fassent mieux connaître. On verra s'il a été chassé, et si , dans cette lutte scandaleuse, les deux premiers ordres , les nobles surtout , ne montrèrent pas plus de haine pour le peuple et de mépris pour les ordres du roi , que de motifs tirés de la prétendue indignité du sujet.

La séance du 8 «février fut choisie pour consommer cette oeuvre aussi injuste qu'impolitique. Le marquis de La Farre , premier consul d'Aix , ennemi déclaré de Mirabeau , homme à petits moyens , mais jaloux de ses prérogatives , demanda , Mirabeau présent , qu'il fut délibéré s'il ne devait pas être exclu de l'assemblée. Comme il s'agissait . d'une délibération qui lui était personnelle, le comte quitta sa place^ et dit

SUR .MIRABEAU. i83

aux syndics qu'il demanderait à sortir si l'objet de la • délibération ne leur paraissait pas assez absurde pour qu'il dût rester ; on le fit juge de sa propre délicatesse , et il se retira.

Rappelé quelques moments après, il fut requis de déclarer en vertu de quel droit il votait dans l'assemblée des possédant fiefs.

« Permettez , dit Mirabeau , que je réponde à » cette question par une autre. De quel droit me » la fait-on ? Je ne conteste à aucune assemblée »le droit d'exercer sa propre police, mais je lui » refuse celui de juger aujourd'hui ce qu'elle a » jugé hier ; de rendre deux jugements différents » sur la même question , et entre mêmes parties. » Il y a seize ans ' que j'ai voté pour la première »fois parmi les possédant fie£s, et je n'avais » point il y a seize ans , comme aujourd'hui , une » possession acquise , jugée provisoirement irré- » vocable par côux qui l'ont accordée. Mais, » me dites- vous , suis-je donataire d'un fief, ou » simplemfènt substitué? Je suis l'un et l'autre.

'£n 1775. Il fut depuis question, en 1 787 , de réduire les membres des nobles qui assistaient aux états de Provence; l'assemblée, qui n'était composée que des possédant fiefs, arrêta qu'il n'y entrerait désormais que des possédant fiefs. La possession de Mirabeau était donc antérieure à cette dernière époque.

9 Donataire d'un fief, substitué de deux, et comme » cette substitution vaut donation , je suis dona- » taire de trois fiefs. »

Voudriez-vous montrer votre contrat de mariage ? lui demanda-t-on ensuite, c Je n'ai point •mes archives dans ma poche, répondit Mirais beau; je ne saurais opposer des titres à une » attaque aussi imprévue. »

On engage le comte à se retirer, et l'abbé Decène, généalogiste de la noblesse de Provence, fut invité d'aller chercher le contrat, dont il avait un extrait chez lui. Pendant que cela se passait, l'assemblée reçut de Mirabeau une lettre , où , après avoir exposé qu'il ne convenait point à un de ses membres d'attendre sur un pallier, et qu'il s'était rendu à son domicile , il entra de nouveau en explication sur ses droits de possédant fiefs , dont , dit-il , il aurait été fort inutile de prouver la réalité , si , en possession jugée comme il l'était d'assister aux séances des possédant fiefs, il n'eût pas porté on;ibrage aux autres nobles par ses principes de justice et de liberté.

Voici la délibération qui fut prise. « En l'as- » semblée générale du corps de la noblesse de • Provence, le 8 février 1789 , M. le marquis de » La Farre a dit qu'il est propriétaire de plusieurs » fiefs , dont il a mis les titres sur le bureau ; il

SUR MIRABEAU. i85

9 a requis que M. le comte de Mirabeau remît » aussi les titres qu'il doit avoir, et qui peuvent » seuls lui donner entrée dajos cette assen^- » blée. M. de Mirabeau a dit qu'il avait titre et » possession pour être admis dans les assemblées » de la noblesse : titre y en ce que son contrat de • mariage lui donne la double qualité de dona- » taire et de substitué dans les fiefs que sa fa- » mille possède en Provence ; possession , en ce » qu'il a quelquefois assisté dans les assemblées » de la noblesse, il y a environ quinze ans ; que, de ' » plus, ayant remis à M. Decène, généalogiste du t corps , ses titres de propriété , et MM. les syn- 9 dics, après examen , lui ayant envoyé une lettre » de convocation pour les états , il a assisté en » conséquence aux assemblées de la noblesse te- »nues jusqu'à présent, et que ses pouvoirs y » ayant été légitimés, il n'avait point de nou- » veaux titres à produire ; et que , ne s'attendant » pas à cette motion , il n'avait pas ses archives a dans sa poche ; que cependant, sa présence pou- » vaut gêner la liberté des suffrages, il demandait » à se retirer.

» Sur quoi M. le comte de Mirabeau étant sorti, » l'assemblée a demandé à M. l'abbé de Decène » quels étaient les titres soit de propriété soit de » possession de fief qui lui ont été remis par

i86 MÉMOIRES

» M. le comte de Mirabeau , et M. Decène ayant été » chez lui 9 en a rapporté l'extrait du contrat de » mariage à lui remis par M. de Mirabeau. Il en a » été fait lecture. Après quoi ayant été demandé »à M. Bonnety, trésorier, si M. de Mirabeau » était compris dans l'état d'afflorinnement * , il »a répondu que M. le marquis de Mirabeau » payait annuellement l'afïlorinnement en entier » de tous ses fiefs de Provence , et que M. de Mira- » beau fils n'avait aucun afflorinnement sur sa » tête.

• Et l'assemblée, considérant qu'on ne peut » avoir entrée dans les assemblées de la noblesse • qiie par la propriété et possession de fief; que n M. de Mirabeau , en l'état des titres par lui pro- » duits , n'a ni possession ni propriété en Pro- » vence , a délibéré , en corrigeant l'erreur dans » laquelle MM. les syndics ont été , qu'en l'état , » M. de Mirabeau cesserait d'assister aux assem- » blées de la noblesse. »

Trois jours étaient à peine passés, que Mirabeau, en réponse à cette décision, adressa à la nation provençale la pièce dont il a été précédemment question', où, réfutant les allégations et

' Du moi florin; droit imposé *ur les biens nobles seulement.

' Datée du 1 1 février 1 789 , à Aix.

les principes vicieux sur lesquels on motivait son exclusion , il dévoile les manœuvres de ses ennemis^ et particulièrement de M. de La Farre ^ que sa conduite avait déjà rendu odieux aux habitants d'Aix.

On apprend par quelques lettres qu'écrivit Mi-

rabeau à ses amis de Paris que ces contre-temps ne lui paraissaient pas inquiétants pour son élection , qu'au contraire il prévoyait les résultats les plus Êivorables pour lui de la conduite des nobles. On voit aussi qu'il eut soin , dans cette importantecirconstance^de déjouer lès manœuvres de la haine , en professant tm grand attachement à la monarchie et au roi , contre les ordres duquel lés nobles se révoltaient d'une manière scandaleuse en rejetant ses règlements.

Il déclare publiquement que les possesseurs de fiefs ne l'avaient exclu qu'à cause qu'il défendait les intérêts du peuple ; que s'il avait partagé leur mépris pour les droits du tiers-état et pour les intentions bienfaisantes du monarque , ils l'auraient accueilli, fêté; que jamais, quelque chose qu'il puisse arriver , il ne trahira l'engagement qu'il avait pris de soutenir la justice et la liberté contre les prétentions des nobles; et que, puisqu'ils le repoussaient par un injuste abus de leur pouvoir , c'était chez le peuple

i88 MÉMOIRES

qu'il chercherait un refuge contre ses ennemis; qu'il se rangeait sous sa bannière , et que dès ce moment il se déclarait de son ordre.

Ces déclarations , suivies de démonstrations publiques, rendirent Mirabeau l'idole du tiersétat de Provence ; personne ne se méprit sur les motifs des nobles dans son expulsion de leur assemblée; et ses partisans, il en avait un ' grand nombre et savait habilement les diriger , surent en tirer avantage pour lui ; ils le désignèrent comme un digne représentant des communes qu'il fallait députer aux états-généraux, et que ce serait pour elles un ferme soutien et un défenseur fidèle et courageux.

Cependant les choses ne paraissaient pas devoir se passer paisiblement en Provence; les esprits fermentaient, tout annonçait que chacun des deux partis susciterait des mouvements séditieux pour en rejeter la faute sur l'autre. La classe du peuple et la bourgeoisie se déclaraient pour Mirabeau ; la noblesse se fiait sur la forme, les usages et la prépondérance dont elle avait toujours joui.

De ces conflits et de la disette des subsistances naquirent des troubles dont chaque faction accusa l'autre, mais qu'on peut regarder autant comme spontanés que comme l'effet de la haine

populaire contre les nobles, entretenue d'ailleurs par les discours du parti patriote.

Une inquiétude peu alarmante , et qui pourtant troublait la tranquillité de Mirabeau au milieu de ces agitations , était la condamnation de la Correspondance de Berlin, que venait de prononcer le parlement. Ses ennemis en faisaient grand bruit ; ils présentaient l'ouvrage comme une insulte a'px têtes couronnées, dont Mirabeau excitait le ressentiment contre la France. Ce crime demandait les plus sévères punitions , il couvrait .d'infamie son auteur.Le danger eût été plus grand pour lui, si le gouvernement n'eût pas eu une sorte d'intérêt à ne pas pousser les choses trop loin ; le blâme portait en effet en partie sur celuici , puisque , comme je l'ai déjà remarqué , comme tout le public le répétait, le ministère avait envoyé et payé l'espionnage en Allemagne qui avait enfanté le livre répréhensible : le secret gardé n'aurait rien diminué du tort des ministres ', et leurs successeurs ne voulurent point s'en mêler.

Cette considération rassurait faiblement Mirabeau; il craignait les suites de cet événement pour son élection. Il crut dont devoir quitter

' C'étaient M. de YergeoDes et M. de Galonné ,. l'un mort, l'autre en fuite*

igo MÉMOIRES

Aix un moment pour venir à Paris s'instruire par lui-même de l'état de l'affaire et de ropinion. Il insista sur le désaveu de l'ouvrage , et engagea ses amis à faire valoir cette conduite comxtie celle di'un homme qui ne savait pas braver les lois, et respectait les arrêts de la magistrature en désavouant ce qui avait pu paraître répréhensible dans cet ouvrage. Ce désaveu fut ensuite répété dans toutes les feuilles publiques, et j'ai précédemment fait connaître celui qu'il adressa au Journal politique de Genève.

Son séjour à Paris dura peu ; il en consacra, une partie à augmenter le nombre de ses partisans, à réchauffer ceux qu'il avait , à leur demander des recommandations pour la Provence , à se procurer de l'argent , et à préparer les esprits dans le sens qui lui convenait.

Parmi ceux qui s'engagèrent à le servir à Paris , il faut compter Dupont de Nemours , Chamfbrt, Cerutti , le marquis de Luchet , plusieurs banquiers et hommes de finance, et enfin tous ceux qui secrètement étaient ennemis de M. Necker : il établit une correspondance régulière avec eux ; il la continua pendant tout le temps qu'il resta à Aix.

Il y fut de retour le 5 mar^ : on l'y attendait ; les habitants voulurent, par une réception ma-

gnifique, lui témoigner leur attachement et leur ressentiment contre ses adversaires.

Dès l'endroit appelé le Pont-Royal j c'est-à^lire cinq postes en avant d'Aix , les ordres avaient été donnés pour annoncer son arrivée et le retenir par quelque incident, afin de donner le temps aux habitants de la ville de le recevoir avec pompe. ï! n'y avait que Lambesc sur la route ; les officiers de cette commune l'attendaient et vinrent le féliciter : tout le pays environnant y était rassemblé ; on y tirait des boîtes , des coups de fiisil y on criait p^ive la patrie! vive Mirabeau ! On voulait dételer ses chevaux : < Mes amis , leur dit Mira- »beau , les hommes ne sont pas Êiits pour porter » un homme , et vous n'en portez déjà que trop. » En parlant de cet événement , il disait : a Je vois » comment les peuples sont devenus esclaves : la » tyrannie est entée sur la reconnaissance. »

A deux lieues d'Aix , les députés des artisans parurent les premiers, et lui offrirent des couronnes et des fleurs ; près de la ville , des flots de monde en occupaient les abords. On arrêta sa voiture , et mille cris d'acclamations se firent entendre. Une première décharge de boîtes signala son entrée dans la ville. A peine était-il arrivé à sa demeure y que la place vis-à-vis fut couverte de monde et entourée de cent boîtes

qui tirèrent sans cesse. On l'obligea d'ouvrir (Sa porte et d'entendre une harangue , interrompue par des cris continuels de vivat I Jamais réception de souverain , dans ime ville , ne fut accompagnée de plus de marques d'allégresse , d'enthousiasme et de démonstrations d'attachement.

Pendant son dîner, soixante-neuf communes ' lui apportèrent/ des délibérations , où elles lui votaient des remercîments pour le cqurage avec lequel il avait défendu les droits du tiers. A son retour chez lui- le soir^ une musique militaire l'accompagna , et un feu d'artifice fut tiré devant sa porte : de nombreuses députations d'artisans et de la bourgeoisie d'Aix étaient venues le complimenter pendant toute la journée.

Malgré ce que la prévention a débité de ces honneurs rendus à Mirabeau , il est impossible qu'ils eussent été provoqués; c'était l'effet de l'enthousiasme qu'il inspirait et de l'animosité que le peuple éprouvait contre les nobles : en fêtant d'une manière si solennelle celui qu'ils avaient proscrit , c'était tirer d eux une vengeance méritée et désapprouver hautement- leur conduite : il n'y eut pas d'autre provocation , au moins de là part de Mirabeau ; cela suffisait.

Mais ce qu'on pourrait soupçonner venir de lui , et au moins être le résultat d'une suggestion

qu'il aurait préparée, c'est la bizarre démarche, que firent quelques paysans, d'aller en députation auprès de sa femme , qui se trouvait à Aix chez son père, le marquis de Marignane, afin de l'engager à un rapprochement désiré. < Ce serait :» dommage, disaîent-ils , qu'une aussi belle race » manque. » Mais si sa femme se refusa à cette invitation , elle ne négligea rien de ce qui dépendait d'elle pour le servir dans ses vues politiques , irritée qu'elle était de l'espèce d^affront fait à la famille par l'expulsion du comte de la chambre de la noblesse.

Cet éclat, ces triomphes ne sont pas les seuls que fit naître la présence de Mirabeau à Aix: ils furent poussés à l'extrême lorsqu'il se rendit au théâtre. On l'y porta , pour ainsi dire. A son arrivée y les applaudissements , les bravo ^ furent universels. Entre les deux pièces on jeta sur le théâtre une couronne à laquelle était attaché un papier; on y lisait : Au sauveur de la Provence , le comte de Mirabeau.

Soit raison , soit politique , soit plutôt aversion réelle , il marqua un grand éloignement pour ces louanges , pour ces explosions de sentiments qui tenaient plus de l'effervescence et de l'entraînement que de la raison et d'un vrai patriotisme. Il répétait à ceux qui les lui prodi- III. 1 3

puaient : • Messieurs , haïssez l'oppression autant » que vous aimez vos amis , et vous ne serez ja- » mais opprimés ; » mais en même temps il témoignait que rien n'était moins propre à ce but que l'esprit d'adoration dont on se laissait si ardemment transporter.

D'Aix , Mirabeau fut à Marseille * : on l'y attendait également , et l'on y porta plus loin encore que dans la première de ces villes les expressions d'enthousiasme et de dévouement. Lorsqu'il entra dans Marseille, tous les corps de garde prirent les armes, les officiers à la tête, et l'on battit au champ , le plus grand honneur mi litaire qu'on puisse rendre. Sa promenade sur le port fut un nouveau triomphe. Cinquante mille âmes y répétaient les cris de vivati vive Mirabeau I On orna la maison où il logeait des pavillons de toutes les nations dont les vaisseaux étaient dans le port. Après le dîner^ une foule innombrable de jaunes gens vinrent le prendre et le conduisirent au spectacle; à son arrivée la pièce recommença. Les témoignages de joie , d'attachement , de reconnaissance , se reproduisirent en mille façons différentes. Le lendemain, les hommes de la halle, les poissardes, en possession de haranguer les

' 17 mars 1789.

SUR MIRABEAU. igS

grands personnages et les rois, se rendirent chez lui et le complimentèrent.

Sa sortie de Marseille pour retourner à Aix fut plus remarquable peut-être encore * : un peuple immense dans les rues , toutes les fenêtres garnies de monde , et louées jusqu'à trente et quarante francs poiu* voir passer le cortège. Le carrosse de Mirabeau s'y faisait remarquer par des branches de chêne et d'olivier dont il était couvert ; une musique militaire , quatre à cinq cents jeunes gens à cheval et richement vêtus , le précédaient , et une suite prodigieuse de carrosses fermait la marche et achevait de donner à cette , cérémonie un caractère aussi extraordinaire qu'il était nouveau.

A la borne du territoire de Marseille, on fit arrêter son carrosse , et un avocat de cette ville ' prononça , au nom de ses habitants , un discours d'adieu. « Le triomphe de ce jour doit vous être »cher et précieux, lui dit-il : la naissance et le » rang reçoivent quelquefois de pareils homma- » ges, mais le cœur ne les désavoue que trop sou- » vent; trop souvent encore les peuples ne se cour-

• 19 mars 1789.

* M. Brémont, connu par quelques bond naémoires judiciaires et quelques productions littéraires.

» If^ijt (tJevsLut des maîtres orgueilleux^ que pour » cacher et laisser tomber sur la terre lés larmes » doi^t ils Tarrosent. Vous pe deve^ pas vos hoin- » m^ges k votre rai^g : ils sont purs et Uhres.... » Allez î^chever yotre sublime ouvrage: vqus J^ve* »pqur appui la feripeté, qui ne redoute rien, » et l'aynour- du biep public, qui s^it tout entre-

«preçxlrp. »

Upe noi^breuse députation d'Aix était venue aif:flp^^^t des Marsjeillais. « Messieurs, dirent-ils i>à peux-ci , avertis par vos courrier s du retpur du » çpint^deMirabeau et de notre empressemept à le » suivre, nous nous rendoîqs au-devant de vous, " et pour renouveler nos hommages au digne dé- ') fenseiu* de la nation provençale , et pour former « ^vep vops l'alliance k lîiquelle vous avez bien » vqçjlu nous appelé^;*. Notre alliance a pour prin- » cipe , pour garantie l'amitié fidèle , et pour té- » moin le cqmt^^ de Mirabes^U: »

De semblables scènes, tant d'éclat, de pareils mouvements, inspiraient les plps grandes inquiétudes à ceux qui redoutaient les nouvelles doctrines et l'approçhp dps états-gépéraux.

Le comte de Caraman , commandant en Provence et parent de Mirabeau , se rendit auprès de lui l'interprète de ces craintes ; à p^ue arrivé

à Aix, il lui fit tenir urie lettre où elles étaient ex{)riniée$ '.

t La réception flatteuse qu'on vous a faite »à Marseille, lui disait- il, vous a isans doute »assul*é de la confiance des habitants de cette » grande ville , et vous aimez trop Tordre t{iïi » pfeUt seul feire réussir Fobjet du ministère', pour »ne pas sentir la Conséquence deà assemblées » noirlbt^euses , dans tîn riiôment où il règnié , Je » ne sais pour quel sujet, une elfervescence affli- » géante. Vous m'entendez assez pour ne pas vous , » en dire davantage. Une marque d'ainitié et de » reconnaissance ne doit pas alarmer le public; » mais vous ne pouvez pas dontielr une plus gr'àildé » preuve de votre amour pour le roi et le bonheur » du royaume qu'en calmant lés esprits qui doivent » voir, dans Tassèriibléè des états-généraux, le seul » principe du bonheur ïiatiotiàl. C'est par ce calme » qu'on doit vous marquer sa confiance et son » amitié , et je l'attends de la vôtre. »

Mais cotlimént M. de Caraima'n , qui agissait ici sans doùtè d'aiprèè lès suggestions de là cour,

à qui Mirabeau inspirait des crdîïïtes , et qifelle

' 20 mars 1789.

^ La tenue des assemblées électorales 9 conformément aux ordres du roi , et l'arrêté du 27 décembre.

appelait le comte plébéien y pouvait*il supposer que son parent , repoussé par les nobles , chercherait à refroidir le peuple, entre les bras de qui on l'avait forcé de se jeter? U n'y avait pas de milieu pour lui : il fallait ou tomber dans Tignominie sous la vengeance de ses ennemis, ou appeler à son secours tout ce qui ne partageait pas leur haine : l'outrage qu'on lui avait fait, il le ressentait trop fortement pour ne pas chercher k les en faire repentir.

U ne dissimula pas cette pensée à ses impru* dents adversaires. Lorsqu'il prit congé d'eux et quitta leur assemblée le 8 février, il leur adressa ces paroles, qu'ils méprisèrent trop, et qui furent une terrible prophétie :

«t Dans tous les pays , dans tous les âges , les » grands ont implacablement pojursuivi les amis ndu peuple; et si, par je ne sais quelle combinai- ?son de la fortune, il s'en est élevé quelqu'un

• dans leur sein , c'est celui-là surtout qu'ils ont n frappé , avides qu'ils étaient d'inspirer la ter-

• reur par le choix de la victime. Ainsi périt le

• dernier des Gracques de la main des patriciens ; «mais, atteint du coup mortel , il lança de la » poussière vers le ciel , et de cette poussière

. «naquit Marius; Marins^ moins grand pour

• avoir vaincu les Gimbres que pour avoir

» abattu , dans Rome , le pouvoir dominateur «des nobles. »

Mirabeau tint parole à ses ennemis ; et quoique de la poussière qu'il lança, en quittant, l'assemblée des nobles , on ne vit pas naître de proscriptions , il n'en sortit pas moins une armée d'hommes ardents et dévoués qui le regardèrent comme leur chef et secondèrent ses projets.

Mais cette armée éprouvait alors une disette dont les causes soxipçonnées n'en étaient que plus alarmantes : Aix et Marseille en souffraient plus qu'aucune autre ville de Provence. Mirabeau avait promis au peuple de faire cesser ce fléau; mais il lui déclara « que, sans une manifes- » tation publique de sa détresse , sans son con- » cours, toute mesuré échouerait; qu'il «avait » besoin de la fermeté du peuple pour le sauver ;

• ajoutant que l'autorité ne se laisse émouvoir » que par la terreur , et que ses agents ne sont

• justes que lorsqu'ils tremblent. »

C'est ainsi qu'il souleva le peuple d'Aix et de Marseille , non en trivial agitateur , pour me servir des expressions de ses détracteurs , mais en factieux habile , eiï homme qui connaissait la puissance de l'opinion et la force des circonstances; il ne créa pas de moyens de vengeance,

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