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lution fit perdre encore de précieux moments. « Cette hétoïne de Tamour , dit Mirabeau en par-
• tant de Sophie, était calme et sérieuse dans ce «moment de péril, mais jamais elle ne voulut «sortir avant moi; que l'on fut Venu Tarrêter
• une minute plus tard, et elle était sauvée; déjà
• j'étais hors de la maison , un ami allait la con- » duire par une autre route. Je sus bientôt qu'elle «était prise; je ne balançai pas sur le parti qui » me restait à prendre. Il fallait, et dans messen- » timents et dans mes principes, être heureux ou
• malheureux avec elle. Les sacrifices dont j'avais » retiré des consolations et des plaisirs devaient
• être couronnés par undévouement d'autant plus » méritoire, qu'il n'y avait qu'à perdre à celui que •je montrai : je me livrai à l'homme quiiilevait
• m'emmeneil mort ou vif ». »
Cet homme , de Bruguières , qui l'avait cherché deux fois deT Dijon en Provence et de Lyon à Lorgues , le trouvait sous sa main ; il fut compris dans la mesure et arrêté le même jour , i4 mai 1 777, à Amsterdam, dans la maison d'un tailleur, où, comme je l'ai dit, les deux amants vivaient sous le nom de Saint-Matthieii.
* Expression du marquis de Mirabeau, mais qu'on. ne paraissait pas Touloîr suitre ùl la lettre dans ce momeftt.
SUR MIRABEJftj. aay
Ce serait peut-être ici , avant d'aller plus loin , le liéU de rappeler quelques travaux littéraires* auxquels Mirabeau s'était livré en Hollande, et qui lui procurèrent quelques ressources' avant ce cruel événement.
J'ai déjà dit qu'il avait vendu à un libraire de !Neufchâtel son Essai sur te despotisme ; cette production avait fait connaître son talent, il en profita pour traiter des sujets analogues. Plusieurs brochures sortirent donc de sa plume; mais aucune ne fit plus de bruit alors que sa Lettre aux H^ssois. Il l'avait fait imprimer à Clèves au cornmencementde 1777. Le landgrave de Hesse ' venait de fàSe un ti^uté avec l'Angleterre pour fournir à cette puissance six mille Hessois destinés à aller combattre contre les Américains insurgés.
Un pareil marché parut à Mirabeau un attentat aux droits des hommes et un contre-sens po litique: cette vente des sujets lui fournissait un texte aux plus fortes réclamations 7 il l'attaqua sans ménagement; et, adressant la parole non seulement aux Hessois, mais aux autriê( peuples de l'Allemagne vendus par leurs princes à l'An-gleterre, illeur dit ; * Intrépides Allemands ! quelle
' Frédéric II", landgrave de iiesse-CasseU grand-pè<» du prince régnant d'aujourd'hui ( 182^»^.
flétrissure laisseas-Vous imprimer sur Vos fronts généreux! Quoi, c'est à la fin du dix-huitième siècle que les peuples du centre de l'Europe sont les satellites mercenaires d un odieux despotisme ! Quoi , ce sont ces vaienreux Allemands qui 'défendirent avec tant d'acharnement leur liberté contre les vainqueurs du monde, et bravèrent les armées romaines!... Ils souffrent qu'on fasse chez eux le commerce dliommes...
Partagerez - vous long -temps encore le stupide aveuglement de vos maîtres ? Vous , respectables soldats , fidèles et redoutables soutiens de leur pouvoir, de ce pouvoir qui ne leur fut confié que pour protéger leurs sujets, «^rqus êtes vendus \ et pour quel usage , justes dieux ! Amoncelés comme des troupeaux dans des navires étrangers , vous parcourrez les mers ; vous irez, à travers des écueils et des tempêtes, pour attaquer des peuples qui ne vous ont £dt aucun mal , des peuples qui défendent la plus sainte des causes , qui vous donnent le plus noble •des exemples. . . Eh ! que ne les imitezvous , ces peuples courageux , au lieu de les détruire; ils briéent leurs fers, ils combattent pour défendre leurs droits naturels et garantir leur liberté; ils vous tendent les bras; ils sont vos frères : ils le sont doublement , la nature les
nfit tels, et des liens sociaux ont. confirmé ces » titres sacrés ' ; plus de moi^é de ce peuple est » composé de vos compatriotes , de vos amis , de 9 vos parents. Ils ont fui la tyrannie aux extré- » mités du monde , et la tyrannie les y poursuit^
• des oppresseurs, ^galemept avides et ingrats, » leur ont forgé des fers , et les AmérniÉ^ ont D aiguisé ces fers pour repousser leurs oppres-
• seurs.»
Tout l'écrit est sûr le même ton ; mais, parmi beaucoup de déclamations, il présente cependant des considérations importantes et quelques vérités qui, pour être méprisées, n'en sont pas moins d'un grand poids. L'Europe , la France surtout qui protégeait lès Américains, applaudirent à cette vigoureuse sortie contre quelques princes allemands.
Un champion de la cause opposé<3iM;)sa Êdre preuve de zèle en répondant à hi- fjeitre aux JS[e%- -MIS ; mais il montra dès l'abord son peu (te jugement par le titre seul de son pamphlet , qu'il ifititula les Conseils de la raison^ C'était décider la question en sa faveur ayant toute discussion ; car
* I3n grand nombre des premiers colons de l'Amérique du nord étaient des Allemands fuyant la persécution reli^ gieuse. . •
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cette question ^tait de savoir de quel côté était la raison ; et il y avait de la sottise à prétendre qu'elle fut de son côté avant de l'avoir prouva.
Mirabeau montra au conseiller que, d'abord, il ne savait pas le français, qu'il, traitait de libelle un écrit oui , n'attaquant Thonneur ou la réputation^ personne , ne pouvait mériter ce titre ; qae tout ce que le conseiller de la raison disait en faveur du despotisme était autant de pétitions de principe, c'est-à-dire de raisonnements où il supposait démontré ce qui était en question. Aussi les Conseils* furent-ils à peine lus , pendant que \Avis aux Hessois étah dans toutes les mains : Mirabeau n'y aurait même pas répondu si ce n'eût été une occasion pour lui de fidre une brochure de plus.
U avait aussi dans le même temps entrepris la traduolfon de YHistoire d^ Angleterre de madame Macauley'; mais il y travailla peu , et ce ne fut que plusieurs années après sa sortie
< Catherine Macaulej , depuis Blistriss Graham par {km mariage en secondes noces ayec le dqcteur Graham 9 est auteur d'une Histoire d'Angleterre, depuis Jacques P' jusqu*à V avènement de la maison de Brunswick', ouvrage écrit dans les principes républicains; il eut une très grande Togue lorsqu'il parut en 178a ; peu recherché aujourd'hui. Mistrîss Graham 9 née en 1755, est morte en 1791.
au donjon de Vîncenhes qu^il en fit paraître les deux premiers voiunies, dont la plus grande partie avait été traduite par un de ses amis. Vintroduction , qui est toute de lui , feit honneur à son érudition et à ses connaissances variées en droit public; mais elle se ressent de la compilation , et manque souvent de correction dans le style.
Il traduisit encore, pendant son séjour en Hollande , un recueil de pièces sur la vie et les ouvrages de Milton , entre autres l'extrait du plaidoyer que cet homme fit pour la défense du peu* pie anglais ; mais ce livre ne parut qu'en itjSg 9 sous le titre de Théorie de la royauté suivant la doctrine de Milton : il donna aussi un Essai sur la liberté de la presse y tîré.du même ^auteur; nous en parlerons lorsque nous en serons à 1'^ poque où Mirabeau les fit imprimer^ 41 avait , pendant cette même retraite , conçu de grands projets d'ouvrages ; il espérait pouvoir les aller mettre à exécution en Angleterre, où ses talents auraient trouvé une plus ample et plus lucrative carrière , lorsque son arrestation lui en ouvrit une de nouveaux tourments et de captivité. Je reviens 4l ce triste événement , dont je ne me suis écarté qu'afin de placer dans l'ordre des temps la notice de ses divers travaux littéraires.
On a écrit dans qiielques libelles que, lorsqu'il fîit arrêté à Amsterdam, il s'était caché pendant qu'on s'emparait de madame de Monnier ; qu'au lieu de la soustraire à la main de l'agent de police , il avait montré de l'irrésolution , de la lâcheté. Ces bruits calomnieux sont démentis par le récit fidèle que nous avons fait de cette catastrophe, par ce qu'il en dit à SQp père, qu'il sa^ vait devoir être instruit des circonstances de son arrestation , et par le zèle qu'il mit à accompagner Sophie pendant tout le voyage , quoiqu'il eût pu s'éloigner en la laissant au pouvoir de de Bruguières. A la vérité il sortit de che^ lui avant Sophie , mais cette femme tendre et courageuse le voulut » elle croyait Mirabeau plus menacé*, qu'ellç^t supposait que ce ne serait qu'après l'avoir mxèté qu'on viendrait la prendre, mais elle était mal instruite; c'était à elle sui'lout qu'on en voulait , c'était d'elle que l'agent avait ordre précis de se saisir avant tout On ne peut donc accuser Mirabeau de lâcheté, tout au plus d'avoir manqué de sagacité et de prudence à se mettre à l'abri d'un pareil événeihent. Il s'éndorn^it dans une fausse sécurité ; le plus grand secret fut gardé par la police dans les recherches qu'elle ordonna. Il devait en connaître les astuces , et ne pas rester si près de ses.
cnoemis ; il aurait dû prariquer cette maxime , que ce n'est pas seulement ce qu'on sait que fait Tennemi qu'on doit craindre, mais ce qu'on a raison de craindre qu'il ne fasse.
Si quelque chose put diminuer la douleur du coup que venait de recevoir Mirabeau , et port^ quelqiA consolation dans l'âme des deux captifs , ce sont les égards et l'indulgence que de Bruguières eut pour eux, non ssctïs s'en faire bien payer , comme il sera aisé de le voir par ce que j'en dirai. Mirabeau n'en fut pas moins très reconnaissant : s'il faut s'en rapporter à luimême , cet officier ne voulut point le contraindre comme un prisonnier criminel ; c'était une recommandation que la police faisait ordinairement à ses agents lorsqu'il s'agissait de personnes du rang' de Mirabeau et de madame de Monnier, à moins qu'elles ne fissent rébellion ou cherchassent à s'évader. Ici de Bruguières poussa l'attention jusqu'à laisser Sophie coucher avec son ami pendant le voyage de Hollande à Paris ; complaisance qui ne pouvait d'ailleurs choquer les convenances, puisque les deux prisonniers passaient pour M. et madame de Saint- Matthieu : il faut ajouter pourtant que de Bruguières voulut coucher dans leur chambre , mais que ce fut toujours avec la réserve et
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les égards qu'une telle circonstance exigeait', li laissa de plus une liberté d'agir à Mirabeau dont celui-ci aurait pu abuser , s'il n'eût donné parole de n'en rien £ûre. Il aurait causé la mort de son amie s'il s'était échappé sans elle , et, s'il l'avait emmenée , il était déshonoré à jsunais : il tint donc la parole donnée; il n'^ voyait iRicun mérite, t La fidélité à ma parole , dit-iï y que je «donnai à des conditions avantageuses à mon » amie, est une action trop simple poi^r en par- »ler. Cependant, la tentation était séduîsaQte,.
» le plan d'évasion Csicile et sur, mon amie l'isût
i partagée; je soupirai; mais je refusai, et je • découvris le même jour ce projet à l'inspeç- » teur de police. *>
Au moment où Sophie se vit arrêtée, en l'absence de Mirabeau , elle manqua df^ succomber à sa douleur ; le monde lui parut un désert ou plutôt un abim^où il lui semblait qu'elle enfonçât :« elle aimait pour la première fois un homme jeune, malheureux, passionné; le quitter, et peut-être pour jamais , lui parut plus affreux que la mort , ou plutôt elle se trouvait heureuse que la mort put lui offrir un remède assuré contre un pareil mal; elle y allait recourir si
' Lettre de Mirabeau à Sophie , 26 décembre 1779.
elle n'eût pas reçu de soulagement. Le récit que fait Mirabeau de œ trait est un des plus distinctifs du caractère de ce^ite femme , et le triste présage de la . fin tragique q[Ui termina une vie de douleur à peine au printemps dé ses jours '. « Lorsque madame de Monnier fut arrêtée à «Amsterdam, dit Mirabeau dans uQe lettre à » M. Le Noir", l'idée de me quitter et de rentrer » sous la domination d'une famille tyrannique , t après un éclat dont elle ne pouvait se dissimu- » 1er le désagrément , la jeta dans un morne dés- » espoir^ elle résolut d'attenter à ses jours, et me
• l'écrivit par une voie indirecte. Ma tête et mon
• cœur, qui n'étaient pas plus calmes que les » siens, m'inspiraient le même projet ; mais une
• voix intérieure me cria qu'elle portait un germe «dans son sein*, et, très convai^cm qu'il nous » était libre de nous affranchir de nos maux , je »ne me persuadais pas de même que nous eus- »sions des drdits sur la vie de liotre enfant.
• J'en prévins^Af- de Bruguières : il fit ce qu'un »honmie sage devait faire; il s'efforça de ga-
' On sait que Sophie n'avait qu'i peu près ringt-huit ans lorsqu'dlesefttpérir avec la vapeur du oharbon. (Toyez plus bas. )
' 29 novembre 1777.
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gner la confiance de madame de Monnier, de lui rendre quelque tranquillité , et il crut que le meilleur moyen ou plutôt le seul était de m'employer à cette tâche difficile^ M. de B|iiguières se chargea de nos lettres ouvertes , et mit pour condition à une entrevue qu'il promit de lui ménager avec moi, qu'elle lui remettrait l'opium dont elle était munie '. Cette complaisance produisit l'effet que nous en attendions : je i^ppelai aisément à une feipme qui était toute ampur et toute sensibilité, ce qu'elle devait à son enfant ; elle me promit d'arriver paisiblement à son tenpe , mais elle fit serment en même temps qu'à une certaine époque , si elle n'avait nul moyen, nul espoir de recevoir de mes nouvelles et de me donner des siennes , ^le saurait échapper à l'esclavage et à la douleur. »
Les deux fugitifs ainsi arrêtés, il restait à de Kruguières à rendre compte du succès de sa mission. Nous placerons ici le rapport qu'il en fit; de pareilles pièces font connaître d'une ma-
' Il n'est donc pas vrai , comme lé dit Manuel dans la Préface des lettres de Mirabeau , que de Bruguîères alla chercher jusque dans le corset de Sophie la dose d'opium dont il s'agit.
nière authentique la marche que suivait la police dans ces opérations : c'est une connaissance sur laquelle trop peu de personnes ont des idées positives pour qu'on la néglige; nous reviendrons ensuite aux prisonniers.
C'est au lieutenant de police qu'écrit le sieur de Bruguières \ « J'ai l'honneur de vous infor- » mer que l'extradition a été accordée , et qu'en » conséquence je partirai avec madame de Mon- » nier et M. de Mirabeau fils , accompagné d'un » officier de justice du pays , qui me sortira des • terres de Hollande après -demain 27 du cou- » rant , pour me rendre à mes différentes desti- 9 nations.
»Mais, monsieur, permettez-moi d'avoir llion- » neur de vous hive une représentation qui me » paraît très juste et très nécessaire.
«Madame de Monnier est fille de condition, 9 de président d'un parlement , femme d'un pré- Dsident de cour souveraine, appartenant par » conséquent à bien des personnes en place; et » c'est une tache que d'avoir été à Sainte-Pélagie '.
^ Lettre datée d'Amsterdam^ du a5 mai 1777* » Cette pri^op était alors particulièrement dcsdnée aux femmes arrêtées par ordre du roi, pour vie libertine et débauchée.