Î8 MÉMOIRES
» L'étourderie de s'en allet* avec un jeune homnie »est bien mal, mais elle n'est criminelle que par-
• cequ'elle a éclaté, et que l'on rit de voir une
• jeune femme de, vingt-deux ans faire infidélité » à un mari de soixante-dix. Tout son crime ne » vient que de ce qu'elle s'est mal conduite.
» Mais ce vieux monsieur de Monnier est aveu- » gle et presque imbécile , et il est anïoureux de sa » femme. Qui peut nous assurer qu'dle ne rentre
• pas avec lui? Elle est grosse de trois mois; cet » enfant à naître peut jouer un jour un grand 9 rple. S'il n'est pas reconnu en naissant , il vou- » dra se faire reconnaître. M. de Monnier trbii- » vera peut-être déplacé que l'on mette sa femme »à Sainte-Pélagie, lieu où l'on ne met que des » filles publiques , lieu qui la déshonore. Enfin , «monsieur, ce n'est pas lui qui a demandé eet » ordre , et sa femme lui appartient. Ne serait-il » pas plus à sa place qu'elle aille dans un couvent » honnête , tel que Conflans , ou tel autre que l'on » voudrait, même avec un ordre du roi?
» J'ai fait' des représentations à madame de » RufFey " , sans entrer dans ces détails, et je crois » que vous les approuverez. Il résulte donc que )»je ne conduirai pas madame de Monnier à
' Mère de Sophie.
SUR MIRABEAU. aSg
» Sainte - Pélagie sans avoir eu de nouveaux op» »,dres.
» Madame de Monnier a demandé aux magis* » trats de cette viUe (Amsterdam)-, sous l'autorité » desquels elle est présenlèmeiit , la permission » d'écrire à plusieurs ministres , et ils l'ont accor- ]>dée; mais madame de Ruffey n'approuverait >y pas d'être ainsi tympanisée. Je me suis emparé » de ses lettres, et j'ai l'honneur de vous les en- » voyer çi-jointes, afin que vous puissiez ordon- .» ner ce qui vous plaira à- cet égard. »
M. de La Vauguyon, ainsi qu'il résulte de sa
lettre à M. Le Noir, s'était intéressé à madame
de Monnier; en excusant son inconduite par sa passion violente ^our le comte de Mirabeau , il engage le magistrat à ne pas permettre qu'une femme de ce rang, et aussi malheureuse , soit mise à Sainte-Pélagie. Ces instances , pour une chose aussi juste et aussi convenable, prouvent à quel point d'aveuglement la haine et le res^ sentiment peuvent entraîner les personnes qui s'y lussent aller. Comment concevoir qu'une mère veuille ajouter au déshonneur de sa fille la preuve ostensible qui le constate, en la faisant renfermer dans une maison comme était Sainte-Pélagie ? Cette rigueur pouvait-elle atténuer la faute commise? elle ne poteprait que l'aggraver; ma-
2k4o Mémoires
dame de Rufifey fut à juste titre blâmée d'avoir sollicité un pareil ordre, qui heureusement ne fut point suivi '.
Madame de Monnier fut conduite , en arrivant à Paris, chez la demoiselle Douaj, qui tenait une maison de refuge aux ordreà de la police, rue de Bellefonds, quartier du faubourg Montmartre. On l'y reçut sous le nom de madame de Courvière ; elle y resta jusqu'après ses couches , qu'un autre inspecteur de police, appelé Quidor, et spécialement chargé de l'attribution des filles* publiques et de l'arrestation des femmes qui, sur la demande de leurs maris, ou pour autre raison, étaient détenues en vertu d'ordres du roi , vint la prendre et la conduire au couvent des datnes de Sainte-Claire de Gien.
Mirabeau était entré à Vincennes le 8 juin 1 777 ;
^ On a une preuve de raveuglement passionné dont était frappée madame de Ruffej dans la lettre qu'elle écririt à M. Le Noir sitôt qu'elle connut l'arrestation de sa fiUe.
« Le sieur de Bruguières, monsieur, a rempli sa mission «avec toute l'adresse d'un homme qui a les mœurs à «venger. Ma fiUe m'a écrit, et je suis bien sûre que » c'est elle qu'il • tient dans ses fers ; lorsqiie son étirée «à Sainte-Pélagie vous sera certifiée par la supérieure, » je TOUS serai bien obligée de lui compter cent louis, n -
SUR aHRÀBEAU. 241
là, séparé de tout ce qu'il ainMÛt, incertain du sort de son amie , placé de nouveau dous l'inetorable autorité de son père , livré à la pluô sombre douleur , son courage ne l'abandonna cep^idant pas ; personne ne sut jamais mieux que lui se raidir contre le malheur et compter sur les ressources de soii esprit. Aussi ne peut-on s'em^ pêcher d'admirei^ la constance , l'assiduité , l'adresse et la fermeté qu'il mohtra dans sa prison pour adouch* son sort , se préparer des nîitjyens de salut , et donner des consolations à l'amie dont il venait d'être privé. Les travaux littéraires, qui furent toujours pour lui , comme pour tout homme d'un grand caractère , une ressource contre l'ennui et la douleur , vinrent rendre plus tolérables sa captivité et ses tourments ; il y puisa de la force et s'y forma au développement des facultés qu'il avait reçues de la nature. Cette période de sa vie, passée dans l'obscurité d'une maison de force, est une des plus intéressantes dé son histoire; on lui doit cette Correspondance dont nous aurons si souvent occasion d'admirer les traits de gêhie , de sensibilité et d'une véritable éloquence dont elle brille.
Ce sera lé sujet du livre suivant.
,, Mais avant de termirier celui-ci je dois à mes lecteurs de mettrç sous leurs yeux l'itinéraire de 1. 16
24a MÉMOIRES
la fuite de Mirabeau, morceau curieux, trouvé dans ses papiers, qui a déjà été rendu public, mais avec des omissions et des fautes qiy sont rectifiées ici.
Ne perdons pas de vue , pour entendre cette pièce, 1«5 projets qu'il avait concertés avec sa sœur de Cabris pour son évasion et celle de Sophie; elle explique les nombreux détours et les circuits qu'il fut obligé de faire pour dérouter les agents de la police que son père ava^t mis à sa recherche.
SUR MIRAHEAU. ^43
SOUVEÎÏIRS BrE J^^RABEAU,
TRACÉS pE^ SA MAIJST, DEPUIS PONTARLIEJl JÛSQu'a SON ARRIVÉE A AMSTERDAM AVEC SOIOpE.'. *
(aS mai 1775* — 7 octobre 1776/Jf ^
« J'aprivai le 25 mdi à Pontaruer^ •-
»^ai# de jtQjin. Sophie vient iJoT châteaikde Mont-"^
» pelat. /. 4 * .
» Mois de juillet. Fétetf pour If sacre, if He parais »> plus che» le marquis de JMoi|pier/v
» 25 octobre. A solit^tour de ses %prres, i'^^ais* » Voyage de Suisse en nove^l^e. : " ^ » 1 3 décembre. Je fus heureux. .
' Mii^bea#«Tait l^abitude de confier au (lipier ses j^jets , ses idées ; c'est à elle ^Oi nous devons de nombreux renseignements sur les diverses époques de sa vie ; il recourait aux notes qu'il avait ainsi^édigéesà'la hâte, lo^qu'il avait à se défjpot^re un à travaillera quelque mémtfire, soit judiciaire ^ soit de littérature. La difficulté des circonstances ne rem|ffchait point d'être fîîlèle à ce^ m^ge» L'itinéraire et les souveii&rs qu'on rapporte ici le, prouvent bien , puisqu'il les écrivi| ^ans un des moments IcS plus oraf(%ux de sa jeunesse.
fl44 MÉMOIRES
> Le 1 4 janvier 1776. Je me cache chez Sophie pour » ne pas remonter au ch&teau.
» Le 16. Tallai chez la Gotton '.
» Mercredi des cendres , s i février. Je pars pour » Vitteiiiix ».
» Vendredi a3. Sophie part pour Dijon , et arrive le » dimanche.
» J'arrive à Dijon le mercredi 28.
» Jeudi i4 mars. Je passe la nuit à la Perspective ^ » avec Sophie.
» Les ordres pour me mettre au. château de Dijon «arrivent le 21.
» Sophie part) samedi a3, pourPontarli^r, et y arrive » dimanche 24.
» Première évasion , tentée avec le Gay le mardi V i4 mai, empêchée par Montherot.
» Seconde , dans la nuit du vendredi fi4 au sainedi » 25 , avec le chevalier Mâcon^.
y> Arrivé à la Jacquette lundi 27. Mâcon part sur-le- » champ pour Pontarlier.
■ Femme qn'employail BfiràbeMu poor ses rapports avec madame de Montlier.
* Vitteauz est ane petite ville entre les montagnes, k nenf lieues de Dijon.
^ Maison âè campagne appartenant à la famille Rnffey , près de Dijon.
4 Ces noms ont été expliqués précédemment.
» Sophie devait partir le mercredi 99.
» Le 6ay arrive à Pontarlier mardi s8.
» Le chevalier Mâcon me revient le mardi 3i.
y* Je pars le samedi, premier, juin, pour les Verrières, » et y arrive le dimanche 2. Sophie devait partir le » soir.
» Lundi 3. Je pars des Verrières.
» Richard arrive ce même jouf '.
» Mardi 4* Orage sur le lac.
» Mercredi 5. J'arrive à Genève.
» Dimanche 9. J'arrive à Thonon. "
» Louise? y artrive le dimanche 16; |ious partons » tous ensemble jeudi 20 pour Genève.
» Mâcon m'arriva samedi 22a Genève.
» Nous partîmes le dimanche aS détîenève et alla- » mes coucher à Seyssel. '
» Lundi 2A. Arrivé à Balme.
» Dimanche 3o. Je vais à Lyort.
» Mardi 2 juillet. Louise revient à Lyon.
• » Vendredi 12. Je quitte Lyon et vais me cacher chez » M. de Villedieu.
» Dimanche 14., Nous partons pour la Provence.
» Lundi 1 5. Dîné avec mon frère à Thim.
» Je pars dans la nuit du mardi 1 3 août au mercredi
' Richard, un eoToyé de Sophie.
* Madame de Cabris.
a46 MÉMOIRES SUR MIRABEAU.
» 14) pour Verrières; et je vais par les montagnes de 9 la comté de Ni^, Turin, lé grand ^aint- Bernard, » Te Valais, etc. Tarrive le vendredi 95. Samedi ft4> «^o- «phie arriye aux Verrières à onze heures et d^nie du
» SOJT.
• Vendredi i5. Départ dfes V^irrières à dix heures
» du £oir. A
» Le jeudi 26. Arrivé *à Roterdam.
• Lundi 7 octobre 'Il 776. Arrivé à Amsterdam.
FfM DU PREMIER LIVR16*