POST-SCRIPTUM
Suites de la monde M. de Voltaire, et particularités qui me concernent.
J'ai reçu à Ferney, le îi8 mai 1778, les lettres de madame Denis ^ datées de Paris du a5, que l'on verra ci-après. Je partis aussitôt pour me rendre auprès de M. de Voltaire^ et j'arrivai, comme je l'ai dit dans ma Relation, le i**^ juin à Paris, vers huit heures du matin. Je ne me doutais guère qu'une des voitures que je rencontrai la nuit, et qui courait en poste, contenait le corps de mon cher maître mort. Personne à la barrière (où je déclarai les papiers et les effets de M. de Voltaire^ dont j'étais porteur) ne m'apprit cette nouvelle ; je ne la sus que par le portier de M. de Fillette,
Toute personne qui a l'âme sensible, et qui a été véritablement attachée à quelqu'un, concevra l'é* tat douloureux où je me trouvai dans ce moment; je tombai évanoui. Si l'on parvint à me rendre la connaissance, rien ne put me tirer de ma tristesse et de mon accablement. Je ne tardai pas à voir, pour surcroît de peine, que le peuplé de Paris, dont quelques jours auparavant M. de Voltaire paraissait être l'idole , ne prononçait pas plus son nom que s'il n'eût jamais existé. On sait que le gouvernement défendit de jouer ses pièces jusqu'à
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nouvel ordre, et qu'on parlât de lui dans les papiers publics ; on m'avertit même de ne pas trop dire que f avais été son secrétaire : mais ce qui me surprenait le plus, c'était la lâcheté de la conduite de sa nièce {s).
Quand on apprit le contenu du testament du défunt, on en critiqua beaucoup les dispositions. J'ai entendu en France, en Suisse, en Allemagne et en Russie, plusieurs personnes le blâmer sur la somme modique qu'il m'avait accordée. Les papiers publics étrangers en ont parlé aussi d'une manière peu avantageuse pour sa mémoire. Ma reconnaissance exige que je rende ici justice aux intentions de M. de Fdltairé à mon égard.
J'ose prendre à témoin madame Z)e72£y elle-même, que son oncle, malgré son amitié pour moi, avait la faiblesse de craindre que s'il me procurait pendant sa vie une petite fortune, je ne le quittasse. Il ne me donnait en conséquence que des appointemens modiques et quelques cadeaux à ma femme et à mes enfans; mais nous étions heureux chez lui et très-contens de notre sort : nous n'auiions jamais rien désiré de plus, tant qu'aurait duré la vie de M. de Voltaire. Il me parlait souvent de ses
(s) La troisième question qu'elle me fit traaquillement, après mon arrivée, fut : Hon oncle a-t-il laissé bien de l'argent corttptant? Et «''était daus le moment où elle me voyait livré au désespoir et presqu^en délire, arrosant de larmes le lit dé mon cher maître, dont je ne pouvais m'arracher!
dispositions testamentaires; il me disait qu'il coulait qu'à sa mort j'eusse vingt mille écus de ses bienfaits , y compris les huit mille livres portées sur 3on testament; qu'il me compléterait la somme en billets à mon ordre ; il me les donna en effet : je les ai tenus ces billets, mais, par un excès de délicatesse, je ne voulus pas les garder, et je le suppliai de les reprendre. Alors, en m'envoyant ài^emey, il m'ordonna de laisser chez son banquier, à Lyon, cinquante-deux mille livres qui seraient un jour à ma disposition sur ses ordres. Mon malheur a voulu que je Ji'aie pu être auprès de lui à ça mort, 4nalgré toutes ses instances, et qu'on en ait également écarté son notaire, qu'il ne cessait de demander; c'est ce qui le mit dans l'impossibilité d'exécuter ses bonnes intentions à mon égard. Je ne hii dois cependant pas moins de reconnaissance, et le public ne peut, d'après mon témoignage, refuser de lui rendre justice sur ce point, et de disculper sa mémoire de tout reproche d'ingratitude. M. de Voltaire voulait, par la modicité de la somme énoncée dans son testament, forcer madame Denis y sa nièce, dont il supposait l'âme noble et généreuse, d'avoir aussi la gloire de contribuer à mon bien-être; c'est même ce qu'il lui recommandait expressément dans les instructions qu'il lui donnait dans une feuille séparée, qui accompagnait son testament; et il pouvait d'autant mieux espérer qu'elle y aurait égard , qu'il la laissait son
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héritière universelle avec cent ou cent vingt mille livres de rentes (t).
Après avoir mis au fait de tout madame Denis, je retournai à Ferney, chargé de sa procuration pour y gérer ses affaires; elle me promit cinquante louis par an, et mon logement dans le château.
Trois mois après la mort de son oncle, nous re* çùmes à Ferney la nouvelle que cette terre , qui devait rester toujours dans sa Ëimille, venait d'être vendue à M. le marquis de Fillette ^ pour deux cent trente mille francs. L'indignation y fut extrême, ainsi que dans les environs, surtout quand on ap* prit qu'elle avait refusé cette teijf e à M. d'Homoy, son neveu , qui la lui demandait aux mêmes conditions que M. de Fillette (u). Cela fit renouveler de3 propos injurieux sur le compte de madame Denis, propos dont elle a eu connaissance, et dont il n'a pas tenu k elle c^ue je ne passasse pour l'inventeur,
(c) Elle hérita en outre de six cent mille francf en argent comptant et en billets à ordre, et de la terre de Ferney. M. de f^okaire donnait à ses domestiques une année de leurs gages, et son héritière n*a youlu la payer qu^à un petit nombre ; tous les autres en ont été frustrés.
(u) Son horreur pour ce lieu charmant, créé par son bienfaiteur, était si forte, qu'elle eut Tinfamie de m'écrire, dans sa lettre du 39 septembre 1778 : Je voudrais que le feu fut à Ferney, Cest ce qu'eUe avait déjà dit à M* Christin, dans une lettre du 22 septembre. Il semble, par toute sa conduites , qu'elle aurait youlu anéantir tout ce qui pouvait lui rappeler M. de F'oltaire.
Je quittai alors la retraite qu'avait formée et habitée si long- temps M. de Foliaire {i^j.
Le nouveau seigneur en vint prendre possession en juillet 1779; il y changea tout, fit vendre beaucoup de meubles , et presque tous ceux de la chambre de ce grand homme (x). Il fit arranger dans une armoire une espèce de petit tombeau de terre cuite vernissée, ou plutôt les débris d'un poêle, de la valeur d'environ deux louis, et dit avoir déposé dans ce beau monument le cœur de M. de Notaire ^ qui n'y est point du tout. Il plaça dans
(iS) M. de Paillette, peu du temps apréâson acquisition de 1^ terre de Ferri^j", crut fdre sa cour à l'Impératrice de Russie, Catherine II ^ en lui faisaDt propoa^j par M, le priuce Bariatinshi j ambassadeur d« celte princesse k Puria, d^accepter la terre de Ferney , dont il terait GCiiâJoa à S, M. Mais rimpéralrice attacliait moins de prix à nne terril dont elle ne pouraît jouir, qu^iiuit livres et aux papiers de celui qtti f ayait possédée. £lle se contenta de faire construire un cliàteau sur le modèle de celui de FoZlttfi-Cj et d'jr faire placer, dans le même ordre, io bibliothèque que loi avait apportée îf^agniére.î^ tentative de M. de ^illeite n^ayant pas réussi, il revendît peu de temps après Ferûcj â us particulier* On croit qu^elle est rciournée a quelqu^un de la fiimiik des aiiciens poisejjaeurs. C'est par nos mai us cpie la proposition de M, de f^iîitîUc fut remise en celles de M. le prince Bnrmunski.
(x) On voit, avec serretnoDt de cœur, dans im cabaret de Ferney^ Ici porieâ de cette même armoire qui éiaît dans la chambre deM.de f^okairçj et dans laquelle il renfermait ses papiers. M. de Villûlte les a Tendues au cubaretiet ainsi que scn écritoire , ses ilambeaux, etc. (*] On peut juger par ta copdiien la mémoire de ce grand bumme est cliére au nouveau possesseur de Feruej. Quand on cintre diïQS cette chambre^ au lieu du recueîllenieiit et de la vénération qu^elle doit injfpirer à tout homme qui pense, on n^ éprouve que le scntimeut de rindignation et de la pitié.
{*) EC lani douta h b»"C»ii[i meiUcar cùnifrie qu'on de vendît ladis la laiit|Ha d^Epitlitér
cette chambre les portraits de l'impératrice de Russie, Catherine II y du Roi de Prusse, de Le Kairiy en tableaux, et quelques autres en estampes, ^insi que plusieurs cadres vides. Il fit mettre audessus du tombeau :
MES MANES SONT CONSOLÉS, PUISQUE MON COEUR EST AU MILIEU DE VX)USi
Et sur la porte de la chambre :