‹ Mémoires sur Voltaire, et sur ses ouvragesChapitre 11 sur 19 · SON ESPRIT EST PARTOUT, ET SON COEUR EST ICI · texte numérisé non relu

SON ESPRIT EST PARTOUT, ET SON COEUR EST ICI

Jj'auguste impératrice de Russie ayant bien voulu (par le canal du respectable M. le baron de Grimiriy qui en cette occasion m'a servi de père) me faire l'honneur de m'appeler auprès d'elle pour ranger la bibliothèque de M. de Voltaire ^ dont elle avait fait Tacquisition, et pour être instruite par moi de ce qui concernait ce grand homme, je me rendis à Pétersbourg , le 8 auguste 1779 {y). Après y avoir été long -temps très-malade et en danger de mort , après avoir mis les livres et les papiers en ordre, le chagrin de la perte de mon

[jf ) L'héritière de M. de Voltaire n'ayant voulu accorder aucune récompense aux domestiques de son oncle , son cocher qui l'avan servi dix-neuf ans, et qui Fayait soigné à son lit de mort , autant qu'il Pavait pu, se trouva fort à plaindre. Je le menai par commisération avec moi en Russie , et Sa Majesté Impériale a eu la générosité de le gratifier de cinq cents écus. O madame Dems ! Ne direz-vous jamais comme Mahomet : // est donc det rismords !

maître altérant toujours ma santé, je fus obligé, avec le plus vif. regret, de quitter cette princesse adorable, du moins jusqu'à ce que ma famille et ma santé me permettent de retourner me jeter à ses pieds. Je m'en revins à Femey , comblé des bontés de cette souveraine, qui, outre l'argent qu'elle me fit remettre , a daigné m'accorder une pension viagère de quinze cents francs par an (z) ; de sorte que c'est à elle seule que je dois d'être délivré de la crainte trop fondée que j'avais , de ne savoir comment vivre avec ma femme et mes enfatns, après la sujétion et le travail les plus pénibles pendant plus de vingt-quatre ans, et n'ayant'aucun état pour me faire subsister; car, deux jours après mon retour de Russie, la nièce de M. de Voltaire^ qui venait de se remarier à soixante-neuf ans, me fit dire qu'elle ne me donnerait point les cinquante \o\m qu'elle m'avait promis ; outre un billet de six mille franco, à elle donné pour moi par M. Panckàucke >, et qu'elle s'est approprié.

.A mon arrivée à Femey , je vis avec la plus vive douleur tout ce qui s'y était passé pendant mon

(z) Je dois aussi la plus tendre et la plus respectueuse reconnaissance au respectable comte M. Alexandre de Woronzof, pour toutes ies bontés qu^il a eues pour moi à Pétersbourg^ pour Fintérét qu'il a daigné prendre à ce qui me regardait, et pour tout ce qu^il a fait pour moi. Messieurs ses frères, ainsi que Messieurs de Besbarodkay de JBacownin , Lwof, la fermière et tous les amis de mon protecteur, M. le comte de Jf^oronzof, ont pénétré mon cœur^ et y ont laissé de sincères sentimens de gratitude par la manière dont ils ont bien voulu m'accueillir.

absence; je fus surtout bien étonné des singulières descriptions que Ton avait insérées dans les journaux , des peintures mensongères qu'on y fait de ce lieu autrefois si respectable, de cette habi* tation d'un honune immortel, laquelle je ne puis jamais regarder qu'avec le plus grand serrement de cœur et qu'en versant un torrent de larmes.

Telles sont, mes chers enfans, dans la plus exacte vérité , l'histoire des 'derniers jours de M. de Foltaire, et les causes du chagrin que vous voyez me tourmenter tous les jours ; vous l'adoucirez si vous vous rendez dignes d'oser Vous vanter d'être nés dans la maison et sous les yeux de ce grand homme. Je dois l'espérer, puisque je vous vois déjà partager ma sensibilité et ma reconnaissance pour mon auguste bienfaitrice, et pour ceux qui s'intéressent à mon sort,. ainsi que ma vénération pour M. de Foltaire, qui daignait quelquefois s'amuser av«c vous de vos petits jeux et de vos discours enfantins.

A Femey, mars 1780.

Page 1