‹ Mémoires sur Voltaire, et sur ses ouvragesChapitre 9 sur 19 · A MES ENFANS · texte numérisé non relu

A MES ENFANS

JCiir 1777 , M. le marquis de Fillette ^ dont on connaît les goûts et la conduite, se promenant un jour au Vauxhall avec une dame, fut rencontré par une demoiselle du monde fort connue de lui. Elle lui dit en passant, et en le touchant avec son éventail : A dieu j Fillette. Celui-ci, feignant de ne pas la connaître, passa sans lui répondre. Elle récidiva ; alors M. de Fillette la frappa avec une baguette qu'il avait à la main (a).

Outrée de ce procédé , elle alla se plaindre à un

[a) Plusieurs personnes prétendent que cette demoiselle avah assure que M. de VUlelte lui avait pris des diamans , et que lui Payant rencontrée, il lui demanda sMl était vrai qu'elle Fen eut accusé ^ que la demoiselle ayant répondu afErmatiTcment, M. de ViUette la frappa (*)!

(*) Elle se nommait Thévemn. Elle est morte en 1779* laissant une sncceMion ëralu^e à cent mille éeus. Elle n'avait pas de souliers deux on trois années aupararant. (Corr. Utiér. sur,, t, • , p. «Bo.)

officier suisse qui alors était son amant. Celui-ci, pour venger FafFront fait en public à sa maîtresse, fit avertir M. de Fillette de se rencontrer dans tel endroit et à telle heure, qu'il s'y rendrait pour avoir l'honneur de lui donner (quoique Suisse) iine leçon de politesse envers les dames.

M. de Fillette^ qui n'aime point ces sortes de choses, alla pourtant au rendez-vous, mais trpis heures avant celle que lui avait indiquée son adversaire, lequel par conséquent ne s'y trouva pas alors. M. de Fillette revient sur-le-champ chez lui, fait son paquet , et part dans l'instant pour s'éloigner de Paris, sans être décidé où il irait, et s'il se rendrait à Marseille ou à Genève. Il préféra malheureusement ce dernier endroit (b).

11 vint en septembre voir M. de Foliaire à Ferney , chez qui il avait passé quelques jours , il y a quatorze ans , lorsque son père , avec lequel il était brouillé , mourut. M. de Foliaire fut obligé de lui prêter cinquante louis pour faire sa route jusqu'à Paris. '*'

M. de Fillette a de l'esprit, il est très-aimable dans la société , et a le don de raconter fort plaisamment. M. de Foliaire l'engagea à venir loger chez lui; et quelque temps après, M. le marquis de Filleneilley ami de M. de Fillette y arriva aussi à Ferney.

(3) Je tiens ce récit d^un homme trés-'altaché à M. tle yUlette^ et témoin oculaire.

Madame Denis ^ nièce de M. de Voltaire y avait, depuis deux ans, pris auprès d'elle, pour lui tenir compagnie, et par commisération, une jeune demoiselle, fille de M. de Varicourty garde-du-corps, père de onze enfans.

Dès que M. de FiUette fut arrivé, il dit qu'il voulait épouser mademoiselle de Varicourt; ce qu'il fit enfin, après avoir cependant tergiversé près de trois mois. Il n'est point vrai, comme on l'a dit, et comme on l'a imprimé, que M. de Foltaire eût eu jamais l'idée d'offrir une forte dot à la femme de M. de Fillette; cela eût même été ridicule, puisque M. de Fillette s'annonça comme jouissant de cent vingt mille livres de rente; par conséquent il n'a point eu la gloire prétendue de refiiser une dot. M. de Foliaire et madame Denis donnèrent seulement quelques diamants à la jeune mariée. M. de Fillette y apparemment pour se donner quelque relijef , cherchait à faire croire que sa femme et lui étaient parens de M. de Foltaire (i). Pendant ce. temps, M. de Foltaire oomposa sa tragédie d^ Irène; il en fit la lecture à MM. de Fillette et de Filleifieille ; après quoi il l'envoya aux

(1) Mademoiselle de Varicourt, que ses parens, dit-on, destinaient à être religieuse , lut reçue au château de Femey trés-jeune encore , et elle put se regarder comme la fille adoptive de madame Denis^ Des étrangers, des colons même, qui Pavaient toujours vue auprès de la nièce de Voltaire , ont pu croire en effet qnVUe était de la famille; et M. de Villetie, apparemment , se bornait à laisser dans leur opinion ceujL qui lui faisaient quelque compliment à ce sujets

Il8 VOYAGE DE VOLTAIRE A PARIS

comédiens de Paris , par M. le comte (TArgentaJ.

On avait commencé d'assurer à M. de Voltaire que la Reine, Monsieur y Monseigneur le comte d'Artois y toute la cour, avaient la plus grande envie de le voir; et dès lors il arrivait à Femey de prétendues lettres de Versailles et de Paris, remplies des choses les plus flatteuses et les plus agréables pour M. de Voltaire^ de la part de ces personnes illustres, et de celle du Roi mêine, pour l'engager d'aller à Paris.

Enfin, MM. de Fillette et de Fillevieilley madame Denis et madame de Fillette ^ firent tout ce qu'ils purent pour persuader à ce vieillard que sa tragédie tomberait, s'il n'allait pas lui-même à Paris pour la faire jouer et conduire les acteurs (c) (2); que c'était l'occasion du monde la plus favorable, puisque la cour, suivant les lettres qu'on lui mon-*

\c) Il s'était élevé malheureusement une violente querelle entre le marquis de ThibouvUle et Tacieur principal, Le Kain, qui refusait de jouer dans Irène, Celui-ci écrivit à M. de Voltcûre une lettre pleine d'amertume contre M. de TlUbouyiUe , qui en eut connaissance. Les esprits s'en aigrirent davantage. M. de Voïuùre était très-piqué du refus de Xe Kain , et n'y voyait qu'un trait d'ingratitude. Cette fâcheuse aventure contribua beaucoup an départ de M. de Voltaire pour Paris ; et Ton saisit avec empressement ce prétexte pour redoubler les sollicitations,

(a) Volteùre avait destiné le rôle de Léonce à Le Kain, dont l'âge assez avancé lui semblait devoir mieux s'accorder avec ce rôle qu'a^ vec celui du jeune et bouillant Alexis. Le fCain, persuadé peut-être que ThihouuilU avait carte blanche pour la distribution des rôles, et qu'il lui donnait de son chef celui de Léonce, lequel il ne regardait que comme un rôle secondaire , refusa de l'accepter, et^demanda celui

trait, était si bien disposée à aon égard; que ce voyage convenait à sa gloire , et pour dissuader les trois quarts de l'Europe, qui pensaient qu'il ne lui était pas permis de retourner .dans le lieu de sa naissance (d); qu'il consulterait à Paris M. Tronchin sur sa santé; qu'étant presque obligé d'aller à Dijon pour un procès, il n'aurait plus qu'autant de chemin à faire, etc., etc.

Toutes ces raisons, toutes ces sollicitations et ces manœmjrres déterminèrent enfin ce vieillard .à entreprendre ce voyage funeste. On convint que sa nièce , M. et madame de Fillette partiraient les premiers ; que tous logeraient chez M. de Fillette, et que M. de Voltaire ne resterait que six semaines à Paris.

Ils partirent le 3 février 1778, et M. de Fohaire,

d'Alexis, qui, étant le premier rôle, lui appartenait de droit. Voilà le sujet de la querelle. Ces tristes débats finirent peu de temps après , par un événement bien plus déplorable^ par la mort de LeKam, Il est à croire que P^oliaircy en apprenant la manière dont ce grand acteur venait -de jouer le rôle de Vendôme» quelques jours auparavant^ n'eût pas bésité à lui donner )e rôle d'Alexis $ et la tragédie dUrénc n'eût pu qu'y gagner beaucoup aux représentations, quoiqu'elles aient été justement applaudies, et que tous les acteurs j aient déployé en général beaucoup de zèle et de talent.

(d) Cette idée était si universelle, que le roi de France ]ui*mém« en était persuadé, et le dit à M. le prince de Beauuau qui le croyait aussi C'est ce que M. de Voltaire apprit de la bouche de M. de Beau» MBfy en ma présence. On dit même qu'à cette occasion. Sa Majesté ^t la curiosité de faire compulser les registres des lettres-de-cacbet, pour s'assurer de ce qui en était , et qu'on n'y trouva rien de ce qu'on y cherchait.

laO VOYA.GB DE VOLTAIRE A PARIS

avec moi, le 5 à midi, sans autre domestique que son cuisinier.

La douleur et la consternation étaient dans Ferney lorsque M. de Voltaire en sortit. Tous les colons fondaient en larmes et semblaient prévoir leur malheur. Lui-même pleurait d'attendrissement. Il leur promettait que dans un mois et demi, sans faute , il serait de retour, et au milieu de ses enfans. Il est si vrai que c'était là son intention, qu'il ne mit aucun ordre à ses affaire , et n'enferma ni les papiers de sa fortune, ni ceux de liftérature.

Nous allâmes coucher à Nantua. Etant arrivés à Bourg en Bresse, pendant qu'on changeait les chevaux, il fut reconnu, et dans l'instant toute la ville se rassembla autour du carrosse, et M. de VoU taire ne put même satisfaire à quelques besoins qu'en se faisant enfermer à la clef dans une chambre du rez-de-chaussée de la maison.

Le maître de la poste voyant que le postillon avait attelé un mauvais cheval , lui en fit mettre un meilleur, et lui dit avec un gros juron : Fa bon train y crèi^e mes chei^aux^ je m*enf.....y tu mènes M, de Voltaire. Ce propos fit plaisir aux spectateurs, dn partit au milieu de leurs ris et de* leurs acclamations. M. de Voltaire ne pouvait s'empêcher d'en rire lui-même , quoiqu'il se vît dépouillé en cette occasion de Vinco^nito qu'il s'était proposé de garder dans toute la route.

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Nous passâmes la seconde nuit à Senecey, et la troisième à Dijon , où , dès son arrivée , M. de Voltaire alla voir quelques conseillers et le rapporteur du procès qu'il soutenait pour madame Denis. Plusieurs personnes de la première distinction vinrent pour le visiter ; d'autres payaient les servantes de l'auberge pour qu'elles laissassent la porte de sa chambre ouverte. Quelques-uns même voulurent s'habiller en garçons de cabaret, afin de le servir à son souper, et de le voir par ce stratagème.

Le lendemain nous allâmes, coucher à Joigny, et de là nous comptions arriver le même jour à Paris ; mais l'essieu du carrosse se rompit à une lieue et demie de Moret. On y envoya un postillon qui y trouva M. de Fillette^ qui venait seulement d'arriver, et qui vint nous prendre dans sa voiture, après quoi il repartit avec sa compagnie. •

Enfin le 10 février, vers les trois heures et demie du soir, nous arrivâmes à Paris.

A la barrière, les commis demandèrent si nous n'avions rien contre les ordres du Roi. Ma foi^ ' Messieurs y leur répondit, M. de Voltaire ^ je crois qu'il 71 y a ici de contrebande que moi. Je descendis du carrosse pour que l'employé eût plus de lacilité à faire sa visite. L'un des gardes dit à son camarade : C^est^ pardieu ! M. de Voltaire. 11 tire par son habit le commis qui fouillait, et lui ^ répète la même chose en me fixant ; je ne pus m'^empêcher de rire; alors tous regardant avec le

plus grand étonnement mêlé de respect , prièrent M. de Foliaire de continuer son chemin.

Il avait joui pendant la route de la meilleure santé. Je ne l'ai jamais vu d'une humeur plus agréable ; il avait été d'une gaîté charmante. Son grand plaisir était de faire tous ses efforts pour m'enivrer, disant que puisque je n'avais jamais été pris de vin, il serait peut-être fort plaisant de l'être une fois. Il reposait dans sa voiture qui était une espèce de dormeuse. Quelquefois^ il lisait;^ d'autres fois c'était mon tour à lire; tantôt îks'amusait à raisonner avec moi, tantôt à me faire des contes à mourir de rire.

Immédiatement après être descendu à l'hôtel de M. de Fillette y il alla à pied chez M. le comte d'Jrgental^ son ancien ami, qu'il ne trouva pas, et «'en revint. M. d'Argental arriva un moment après, et vit M. de FoUaire qui entrait dans l'appartement qu'on lui avait préparé. Il court à lui , et après les premiers embrassemens , il lui dit qu'on venait d'enterrer Le Kain. M. de FoUaire fit im cri ter* rible à cette nouvelle.

Le bruit fut bientôt répandu dans Paris que Ce grand honàme y était arrivé. Dès lors le salon de M. de Fillette et la chambre à coucher de M. de Fokaire ne cessèrent d'être remplis d'un monde prodigieux. Sa politesse extrême lui fit recevoir toutes sortes de personnes. Il disait à chacun les choses les plus agréables et les plus spirituelles.

Tous le quittaient enchantés. Tous les faiseurs de vers et de prose lui en adressèrent j et chantèrent son retour dans sa patrie.

Dès cet instant on forma le projet de le faire rester à Paris.

Le surlendemain de notre arrivée, M. le marquis de Jauœurt vint mystérieusement avertir madame Denis que le retour subit de son oncle à Paris avait occasioné beaucoup d'étonnement à Versailles. On oe put le cacher k^.de Voltaire , et cela lui causa une grande surprise. On s'intrigua, on fit parler à madame Jules de PolignaCy intime amie de la Reine ; on engagea M. de Voltaire à lui écrire ; elle lui fit une réponse fort honnête ; elle vint même le voir, et il fut un peu tranquille. Cependant cette petite aventure laissa une forte impression dans . son esprit, et lui fit faire des réflexions.

Les prêtres commencèrent bientôt aussi à murmurer. Le curé de Saint-Sulpice chercha plusieurs fois à voir et à parler â M. de Voltaire y mais il ne put alors y parvenir.

Le genre de vie que menait ce vieillard depuis son arrivée était exactement contraire à celui qu'il avait embrassé à Ferney depuis vingt ans. Là, il était tranquille , et non assujéti à remplir aucun de ces devoirs gênans de la société, ne voyant presque personne, laissant faire à madame Denis les honneurs de la maison , jouissant en tout sens de la plus entière liberté, passant une grande

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partie du temps dans son lit, à travailler, se pro- . menant en d'autres momens dans ses jardins, dans ses forets , ou dans ses autres possessions , dirigeant lui-même les travaux de la campagne, goûtant le plaisir de créer et de voir prospérer sa colonie. Son nouveau genre de vie lui fit bientôt sentir qu'il altérait sa santé ; les jambes lui enflèrent de la fatigue de se tenir debout pour recevoir ceux qui venaient le visiter.

Dans ce temps, un ex-jésuite, nommé l'abbé Gautier y lui écrivit pour lui offrir ses services spirituels, si l'occasion s'en présentait. M. de VoUaire le remercia par écrit. L'abbé vint le voir et laissa son adresse. Quand il fut sorti, je demandai à mon cher maître s'il était content de M. Gautier. Il me répondit que c'était un bon imbécile.

Quelques jours après la visite de cet abbé, il vint un autre homme qui .me parut être aussi un prêtre, mais en habit court. Il me dit qu'il désirait ardemment de voir M. <afe Voltaire ^ qu'il venait de quatre cents lieues pour cet effet. Cela excita ma curiosité. Je lui répondis que M. de VoUaire était malade, et qu'il ne pouvait accorder que des audiences très-courtes. Je demandai à M. de Voltaire la permission de lui présenter cet homme qui disait venir de si loin pour le voir. Eh bien, dit -il, qu'il entre un moment , il pourra peut -être map^ prendre quelque chose de nouveau. Je retournai auprès de mon prétendu voyageur , et lui deman-

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dai son nom et ^ patrie. Il me répondit qu'il s'appelait l'abbé Marthe y qu'il était dTtalie, ce qui me causa de la surprise.

Cependant je l'introduisis dans la chambre de M. de Voltaire^ qui lui dit d^abord : Fous ai^ez là^ Monsieur, un hahit qui ne parait pas être celui d'un homme qui vient de quatre cents lieues: L'abbé lui répondît que ce n'était pas celui qu'il portait ordinairement. Ensuite il supplia M. de Voltaire de permettre qu'il l'entretînt en particulier. Mon cher maître alors m'adressant la parole, ainsi qu'à un serrurier qui raccommodait une sonnette, nous dit de les laisser seuls. Je sortis et me tins à la porte , disant au serrurier d'y rester aussi. Il tne prit une grande palpitation, et mon premier mouvement fut de porter machinalement la main à mon couteau.

Un instant après , M. de Voltaire s'écria avec véhémence : Ah\ Monsieur, que faites -vous? L'abbé s'était mis à genoux, en disant : « Monsieur, il faut » que tout-à-l'heure vous vous confessiez à moi, et Dcela absolument; il n'y a point à reculer, dépêchez- » vous, je suis ici exprès. » Sur ce, M. de Voltaire lui dit : N'êtes'vous pas Provençal? — Non , je suis du Languedoc. — Ce que vous faites prouve que vous êtes au moins de la lisière. Allez-vous-en dans votre paroisse ^ y remplir vos dewirs envers Dieu, et laissez -moi remplir les miens dans nia chambre.

J'étais rentré sitôt que j'eus entendu l'exclama-

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tion deM.de Foliaire. Je vis cet hbmme à genoux près du lit, ne voulant pas se relever, et jetant sur moi des regards étincelans et furieux. Je le pris par le bras, et le poussai avec violence hors de la chambre. Depuis, il tent^ plusieurs fois de revenir dans l'hôtel, mais on l'avait consigné à la porte.

L'envie du curé de Saint -Sulpice de parler à M. de Fohaire^ la lettre et la visite de l'abbé Gautier^ l'aventure étrange de l'abbé Marthe^ firent une singulière impression sur mon cher maître. Il soupçonna que tous agissaient de la part de l'archevêque; que les prêtres, les moines se remuaient et cabalaient contre lui.

Le célèbre FranckUn vint, avec son petit- fils, voir M. de Voltaire^ et lui demanda sa bénédiction pour ce jeune homme, qui se mit à genoux. Il la lui donna en prononçant ces mots : Dieu^ Uherté et Tolérance; il le releva en même temps , et l'embrassa tendrement. Cette scène touchante fit une profonde impression sur tous ceux qui étaient présens.

L'Académie française lui fit une députation extraordinaire.

Les coHK^diens vinrent aussi en corps. Il leur dit : Je ne peux désormais vis^re que par vous et pour vous. Il leur distribua les rôles de sa tragédie d^ Irène. Il eut bien de la peine à les mettre d'accord, et il fallut beaucoup de négociations pour arranger cette affaire. Enfin il leur fit faire devant

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lui une répétition , dans laquelle madame Vestris fut très-peu complaisante pour M..rfe Voltaire; et Brizart lui répondit^ lorsqu'il lui enseignait comment il devait déclamer son rôle : // suffit^ Mon-^ sieur y que vous me le disiez pour que je ne le fasse pas (3).

Le a5 février, à midi et un quart, il me dictait de son lit. Il toussa trois fois assez fort ; je me retournai; dans l'instant il me dit : Oh, ohlje crache du sang. Et sur le moment, le sang lui jaillit par la bouche et par le nez, avec la même violence que quand on ouvre le robinet d'une fontaine dont l'eau est forcée. Je sonnai : madame Denis entra; j'écrivis un mot à M. Tronchin. Enfin, toute la^maison fut en alarme, et la chambre du malade remplie de monde. Il m'ordonna d'écrire à l'abbé Gau-

(3) Cela noQs parait un peu fort. Jf^agnière ne dit pas s'il était présent à ce propos, ou s^il le rapporte d'après un ouï- dire. Nous BTons peine à croire que Brizard fût assez grossier et assez sot ]K)ur ravoir tenu; autrement, nous en conclurions que Pesprit et le caractère de cet acteur étaient fort au-dessous de son talent, qui n'était pas du premier ordre. Sa taille, sa figure, ses cheveux blancs , contribuèrent beaucoup aux succès de cet acteur. Ces -avantages naturels le firent admettre assez facilement à la Comédie-française, et lui suffiteaiy avec de Tinti^igue , pour s'y maintenir et écarter tous les débutans qui, par des talens supérieurs aux siens, auraient pu aspirer à son emploi, tels que Aufréne surtout. Du reste, sa figure , quoique no- Me, était sans expression, sa diction était sourde et embarrassée, la mémoire lui manquait souvent, sa sensibilité paraissait plus factice que vraie. En scène avec des acteurs du premier ordre, il semblait en être soutenu , et s'animait un peu, comme dans la grande scène de Zopire et de Mahomet, l'une des plus belles dii théliire français. La grandeur, la force y sont portées au plus haut degré. L'auteut* y fait

tier de venir lui parler, ne voulant pas, disait -il y que Ton jetât son corps à la voierie. Je fis semblant d'envoyer ma lettre , afin que 1 on ne dît pas que M. de Fokaire avait montré de la faiblesse. Je l'assurai qu'on n'avait pu trouver l'abbé.- Alors il dit aux personnes, qui étaient dans la chambre : Au moins. Messieurs y vous serez témoins xiuefai demandé à remplir ce quen appelle ici ses devoirs.

M. Tronchin arriva bientôt; il tint le pouls du malade jusqu'au moment qu'il trouva convenable de le saigner. Enfin, après avoir perdu environ trois pintes de sang ^l'hémorragie diminua. Il continua d'en cracher pendant vingt -deux jours en assez grande quantité. ^

M. Tronchin reconmianda au malade de ne point parler, pria les gens de la maison qu'on ne lui

triompher Zopire du prophète j et dans ce triomphe même de la Tertu sar Faudace et la ruse , on n'en sentait peut-éire que mieux Textréme supériorité du talent de Le Kain sur celui de Brizart. La différence étail encore plus marquée dans le pathétique. Le Kain , sans doute , eût fait ressortir hien autrement que Brizart les beautés du rôle de Léonce. M. âe yoltaire le savait bien, et s'il donna ensuite ce rôle à Brizart, celui-ci dut bien sentir que c'était par les circonstances du refus et ensuite de la mort de Le Kain, Son amour-propre devait d'autant plus en souffrir que le rôle était de son emploi. Il pouvait, non sans quelque raison , être#ndisposé contre Fauteur, mais rien ne pouvait l'autoriser à l'apostropher d'une manière si bruti^ et si impolitique. Comment, après cela , M. de Voltaire lui aurait-<il laissé le rôle de Léonce, et lui aurait- il ensuite destiné celui d'Agathode? (V. la lettre à éPArgental, t. 63, p. 458). Tout lecteur prudent, ce nous semble, doutera de la prétendue i&cartade de Brizart y et la mettra au nombre -des anecdotes suspectes ou, des exagérations.

parlât pas et qu'on ne laissât entrer personne chez lui. Il envoya une jeune garde-malade très-entendue , qui avait le plus grand soin de faire observer les ordonnances, et de faire retirer ceux que l'on ramenait dans la chambre, ce qui déplut fort au maître de la maison. On eut soin de faire coucher toutes les nuits un chirurgieji auprès de M. de Foliaire.

M. de Fillette qui, je ne sais pourquoi, n'aimait pas M. Tronchiriy le critiquait continuellement, et faisait sans cesse des plaisanteries sur la jeune garde. Il cherchait à donner au malade de la défiance sur son médecin. Il courait, il écrivait aux autres membres de la faculté. Il engagea M. de VoUaire à demander à M. Tronchin de faire venir avec lui M. Lorriy ami de M. de Fillette ^ homme ^ il est vrai, très-instruit et très-aimable. M. Trori" chin lui écrivit avec le plus grand empressement. M. de Fillette s'empara du billet, le garda, en écrivit un autre, afin de se vanter, comme il fit, que c'était lui seul qui avait fait venir M. Lorri, malgré M. Tronchin y et sauvé la vie au malade.

M. Lorri trouva les ordonnances de son confrère très-bonnes, quelque chose que l'on pût lui insinuer pour dire le contraire. M. de Fillette avait la plus grande haine pour M. Tronchin ^ et aurait désiré qu'il ne continuât plus de voir M. de Foltaire. Cela était si violent, qu'à la fin M, Tronchin le prit un jour par le bras, et le fit sortir de la

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chambre. Dès lors il se forma deux partis. J'ai été témoin des scènes les plus indécentes dans la chambre du malade, lorsqu'il était encore en trèsgrand danger. Au bruit qu'on y faisait , on aurait dit qu'il y avait des paysans ivres prêts à se battre. On n'avait aucun égard pour les ordres du médecin, ni aux iq^tances du malade, qui ne cessait de s'écrier qu'on le tuait. Je demandai en grâce à madame Denis la permission de refuser la porte de la chambre à ceux même qu'elle amenait; elle ne le voulut absolument pas, et me dit : Ohl par ma foi U... (4).

Chaque personne qui venait indiquait des remèdes, tous différens les uns des autres, et que souvent, à force d'instances, on faisait prendre à mon maître, malgré les défenses de MM. Lorri et Tronchin. On parvint à faire renvoyer la garde que ce dernier avait procurée. J'étais étonné qu'après tous les dégoûts possibles qu'on lui donnait, il continuât ses soins auprès de M. de VoUaire avec la plus grande amitié. Mon cœur était navré de douleur de tout ce que je voyais.

On donna dans ce temps (i6 mars 1778) la première représentation (di Irène. Je fus témoin de la cabale violente contre cette pièce; il me parut qu'elle était principalement excitée par dés gens vêtus en abbés; mais leur voix fut étouffée par des

(4) Cette réticeace est ainsi daus le manuscrit de ffagnière.

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acclamations générales. Il ne manquait à ce spectacle que la Cour et l'auteur.

Fort peu de temps après, l'abbé Gautier vint chez M. de Fillette. On l'introduisit auprès de M. de FoUaire^ qui lui dit : Il y a quelques jours que je vous cd fait prier de venir me voir pour ce que vous sauez. Si vous voulez, nous ferons tout-àr heure cette petite affaire. « Très-vofontiers, » répondit l'abbé. Il n'y avait alors dans la chambre que M. l'abbé Mignot^ M. le marquis de Fille" vieille et moi. Le malade nous dit de rester, mais Tabbé Gautier ne le voulut pas. Nous sortîmes; je me tins à la porte, qui ne consistait qu'en un cadre revêtu de papier des deux côtés, et n'avait point de loquet. J'entendis M. de Foltaire et l'abbé causer un moment ensemble, et celui-ci finit par demander à mpn maître une. déclaration de sa main, à quoi il consentit.

Je soupçonnai alors que le confesseur était un émissaire du clergé. J'étais au désespoir de la démarche qu'on exigeait de M. de Foltaire; je m'agitais près de la porte, et faisais beaucoup de bruit. MM. Mignot et de Fillevieille, qui l'entendirent, accoururent à moi et me demandèrent si je devenais fou. Je leur répondis que j'étais au désespoir, non de ce que mon maître se confessait, mais de ce qu'on voulait lui faire signer un écrit qui le déshonorerait peut-être .

M. de Foltaire m'appela pour lui donner de quoi

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écrire. Il s'aperçut de mon agitation, m'en demanda avec étonnement la cause. Je ne pus lui répondre.

Il écrivit lui-même, et signa une déclaration dans laquelle îl disait « qu'il voulait mourir dans la » religion catholique, où il était né; qu'il deman- » dait pardon à Dieu et à l'Église, s'il avait pu les » offenser. » Il donna ensuite à l'abbé un billet de six cents livres pour les pauvres de la paroisse de Saint-Sulpice.

Msidame Denis y presque au même moment, venait d'entrer dans la chambre pour témoigner à M. Gautier avec fermeté qu'il devait abréger sa séance auprès du malade.

Alors l'abbé Gautier nous invita à rentrer, et nous dit : « M. de Foltaire m'a donné là une petite » déclaration qui ne signifie pas grand' chose; je » vous prie de vouloir bien la signer aussi. » M. le marquis de Filleneille et M. l'abbé Mignot la signèrent sans hésiter. L'abbé vint alors à moi et me demanda la même chose. Je le refusai; il insista beaucoup. M. de Voltaire regardait avec surprise la vivacité avec laquelle je parlais à l'abbé Gautier. Je répondis enfin, lassé de cette persécution, que je ne voulais ni ne pommais signer^ attendu que

fêtais protestant. Et il me laissa tranquille.

Il proposa ensuite au malade de lui donner la communion. Celui-ci répondit : Monsieur t abbé y

faites attention que je crache continuellement du

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sang; il faut bien se donner de garde de mêler celui du bon Dieu avec le mien. Le confesseur ne répliqua point. On le pria de se retirer, et il sortit.

C'est pour moi quelque chose d'étonnant que cette espèce de lâcheté avec laquelle la plupart des prétendus philosophes et des prétendus amis de M. de Voltaire approuvèrent sa démarche et sa déclaration, sans même en savoir le contenu; lesquelles n'ont servi cependant à rien, comme on Ta vu à sa mort {e).

Le a8 février, étant seul avec lui , je le priai de vouloir bien me dire quelle était exactement sa Êiçon de penser, dans un moment où il me disait qu'il croyait mourir. Il me demanda du papier et de l'encre; il écrivit, signa et me remit la déclaration suivante :

Je HEUfiS EN ADORANT DiEU, EN AIMANT MES AMIS, EN NE HAÏSSANT PAS MES ENNEMIS, ET EN DÉTESTANT LA SUPER- STITION. 28 fi5vrier.i778. 5"%?!^ Voltaire (5).

M. de TersaCy curé de Saint-Sulpice, ayant bientôt appris ce qui s'était passé chez M. de Voltaire^

(e) n n'est pas 'vrai , comme le dit l'auteur des prétendus Ménioirts dt Bachaumont, t. Il, p. i65, que jAM. d^Alembert^ Condorcet, et d'autres, aient gourmande M. de P^oltaire sur ce qu'il avait fait. C'est exactement tout le contraire. D'ailleurs ces Mémoires sont farcis de cx>nte8 absolument faux sur M. de P^okaire. (Voy. les Rertuwques de Jf^agnière sur ces Mémoires. )

(S) Nous avons déposé k la bibliothèque du Boi cette déclaration» en original, et le passage de la relation de Wçgnière qui y a rapport.

l34 VOYAGE DE VOLTAIRE A PARIS

vit M. ile Fillette et lui témoigna son méconten*!tement de ce que Fabbé Gautier se fôt porté à de pareilles démardies sans son autorisation. Il en était d'autant plus blessé qu'il n'avait pu encore obtenir lui-même d'être admis auprès du malade. M. de Voltaire y informé des plaintes du curé, voulut le calmer par une lettre de politesse et de compliment. Celui-ci y répondit le même jour par une autre lettre à peu près de même genre. Ce sont deux morceaux, qui me paraissent assez curieux pour que je les transcrive ici, en m'abstenant d'y joindre aucune réflexion.

Lettre de M. de Voltaire à M. de Tersac, curé de Saint - Sulpice.

Paris, 4 ™*^* *77^«

Monsieur,

M. le marquis de Fillette m'a assuré que si j'avais pris la liberté de m'adresser à vous-même pour la démarche nécessaire que j'ai faite , vous auriez eu la bonté de quitter vos importantes occupations pour venir daigner remplir auprès de moi des fonctions que je n'ai crues convenables qu'à des subalternes auprès des passagers qui se trouvent dans votre département.

écrit de sa main. Cela faisait partie des papiers de ce dernier, que nous avons accpiis de ses enfaos ei héritiers.

EN 1778, ET SA MORT. l35

Mr l'abbé Gautier avait commencé par m'écrire, sur le bruit seul de ma maladie : il était venu ensuite s'offrir de lui-même, et j'étais fondé à croire que, demeurant sur votre paroisse, il venait de votre part. Je vous regarde, Monsieur, comme un homme du premier ordre de l'État. Je suis que vous soulagez les pauvres en apôtre, et que vous les faites travailler en ministre. Plus je respecte votre personne et vous , Monsieur, plus j'ai craint d'abuser de vos extrêmes bontés. Je n'ai considéré que ce que je devais à votre naissance, à votre ministère et à votre mérite. Vous êtes un général à qui j'ai demandé un soldat. Je vous supplie de me pardonner de n'avoir pas prévu la condescendance avec laquelle vous seriez descendu jusqu'à moi. PardoBnez-moi aussi l'importunité de cette lettre ; die n'exige point l'embarras d'une réponse : votre temps est trop précieux.

J'ai l'honneur d'être , etc.

Réponse de M. de Tersac à M. de Voltaire.

Le 4 mars.

Tous mes paroissiens, Monsieur, ont droit à mes soins , que la nécessité seule me fait partager avec mes coopérateurs; mais quelqu'un comme M. de Voltaire est fait pour attirer toute mc^ attention. Sa célébrité, quf fixe sur lui les yeux de la capi-

l36 VOYAGE DE VOLTAIRE A PARIS

taie , de la France , même de l'Europe , est bien digne de la sollicitude pastorale d'un curé. La dé* marche que vous avez faite, Monsieur, n'était nécessaire qu'autant qu'elle pouvait être utile et consolante dans le danger de v»tre maladie. Mon ministère ayant pour objet le vrai bonheur de l'homme, en tournant à son profit les misères inséparables de sa condition, et en* dissipant par la foi les ténèbres qui offusquent sa raison et le bor* nent dans le cercle étroit de cette vie , jugez avec quel empressement je dois l'offrir à l'homme le plus distingué par ses talens , dont l'exemple seul ferait des milliers d'heureux et peut-être l'époque la plus intéressante aux mœurs , à la religion et à tous les vrais principes, sans lesquels la société ne sera jamais qu'un assemblage de malheureux insensés, divisés par leurs passions et tourmentés par leurs remords.

Je sais, Monsieur, que vous êtes bienfaisant. Si vous me permettez de vous entretenir quelquefois^ j'espère que vous conviendrez qu'en adoptant parfaitement la sublime philosophie de l'Evangile, vous pouvez faire le plus grand bien et ajouter à la gloire d'avoir porté l'esprit humain au plus haut degré de ses connaissances, le mérite de la vertu la plus sincère, dont la sagesse divine, revêtue de notre nature, nous a donné la juste idée et fourni le parfait n^odèle que nous ne pouvons trouver ailleurs.

EN 1778,. EX SA MORT. l3'J

Vous • me comblez , Monsieur, de choses obligeantes que vous voulez bien me dire et que je ne mérite pas. 11 serait au-dessus de mes forces d'y répondre, en me mettant au nombre des sa vans et des gens d'esprit qui vous portent avec tant d'empressement leur tribut et leurs hommages. Pour moi, je n'at à Vous offrir que le vœu de votre solide bonheur et la sincérité des sentimens avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.

DE TERSAC.

Cependant, madame Denis et les prétendus amis de M. de Foltaire le persécutaient pour l'engager de se fixer à Paris. Il y avait une grande répugnance; et comme il était très-mal logé chez M. de Fillette^ où il lui fallait de la lumière à midi pour lire, on cherchait pour lui une maison à la campagne sans pouvoir réussir. On en trouva une contiguë à l'hôtel de M. de Fillette. Madame Denis donna sa parole, mais une heure après son oncle lui ordonna de la retirer, parce qu'il voulait s'en aller à Ferney.

Elle était si désespérée de cette résolution, si enchantée de Paris où la gloire de ce grand homme rejaillissait sur elle , et où elle pouvait se procurer du plaisir, qu'elle aimait; elle redoutait si fort dé retourner à Ferney, qu'elle avait en horreur, où elle vivait, à la vérité, assez tristement (M. de Foltaire ^ dans les dernières années, n'y voyant presque per-

l38 VOYAGÉ DE VOLTAIRE A PARIS

sonne), que l'on remarquait sur son visage les divers mouvemens de son âme , au point qu'elle était gale quand on venait lui dire que son oncle n'était pas bien, et que la tristesse s'emparait d'elle lorsqu'il paraissait se porter mieux. Elle s'écria même ui^e fois avec la plus grande douleur : Est^-il possible! il va s'en retourner à Femej, et je serai forcée encore de le suivre! Cela était si marqujè que ses domestiques s'en apercevaient ainsi que moi , à chaque instant. Elle me détestait, parce que M. de Foliaire ayant pour moi de l'amitié et de la con6ance, elle se doutait (avec raison, il est vrai ) que je fortifiais par mes conseils l'envie qu'il avait de repartir pour Ferney. ,

Quand on allait donner la quatrième représentation d! Irène f il fit demander la pièce au souffleur et les rôles aux comédiens, afin que j'y portasse quelques corrections. Il fut bien surpris de voir qu'on avait corrigé l'ouvrage à son insu. Il fit avouer à sa nièce qu'elle y avait consenti. Il entra dans une si grande foreur contre elle et contre les autres correcteurs, que jamais, pendant plus de vingt-quatre ans que je lui ai été attaché, je ne l'avais vu cbms un état si violent. Il repoussa brusquement TûsÂQxaQ DeniSy qui, en reculant, tomba dans iw fauteuil , ou plutôt dans les bras de celui qu'elle a ^ousé depuis (*) , et qui se trouvait alors dans ce &uteuil. Lorsqu'on entendit M. de Foltaire

(*) Duvwier,

ETf 1778, ET SA MORT. iSq

arriver dans le salon, on en fit sortir prompte* ment M. d'Argental^ à qui il faisait les plus sanglans reproches. Personne ne voulait lui nommer les auteurs des vers ridicules que Ton avait mis à la place des siens (/).

M. le comte (VArgentul, qui l'écoutait d'une chambre voisine, rentra pour tâcher de se disculper, mais M. de Voltaire le traita durement devant tout le monde, lui redemanda \^ Droit du Seigneur corrigé, AgaJthoclej et d'autres papiers qu'il lui avait confiés ; força madame Denis ^ comme complice, d'aller elle-même les chercher sur-lechamp chez M. d'Argentaly où elle fut obligée de se rendre à pied, par la pluie. Cela n'a pas servi à lui redonner de l'amitié pour son oncle.

Cette effervescence dura à peu près douze heures. L'hémorragie de M. de Voltaire durait encore. Je tranblais à chaque instant de le voir tomber mort, ce qui serait peut-être arrivé à un jeune homme qui se serait mis dans un pareil état. Cependant il ne s'en ressentit point, et son crachement de sang cessa quelques jours après. Je lui dis le lendemain, devant M. d'Alembert, que puisque cette aventure ne l'avait pas tué, il fau-

(/) C^étaient MM. deThibouifUle, d'Argental, La Harpe, ViUeOe^ madame Denis, etc.; il est bon de remarquer que toutes les pièces de théâtre qu^il envoyait à Paris étaient toujours horriblement mutilées par ceux en qui il se confiait. On en pourra yoir quelque chose dans sa correspondance avec M. éPArgental,

i4o VOYAGE I>E VOLTAIRE A PARIS

draity quand on voudrait qu'il mourût, l'assommer avec une massue.

Pendant cette querelle du salon , il avait dit : Pardieul on me traite ici comme on n oserait pas traiter même le fils de M. Barthel II ignorait que M. Barthe fût en ce moment dans un coin du salon {g). Sitôt que M. de Voltaire en fut sorti, M. Barthe se mît à faire un tapage du diable; il voulait absolument avoir raison de la prétendue insulte qu'on venait de lui faire. Il se disait tenir à quatre, on ne pouvait le calmer. Je croyais à chaque instant qu'il faudrait que M. de Fokaire se, battit avec lui. On alla en rendre compte au malade, qui fut très-étonné que M. Barthe l'eût entendu ; il lui fit dire qu'il n'avait jamais prétendu insulter ni son fils, ni lui, ni ses vers, pour lesquels il avait tout le respect qu'ils méritaient. Il vint, un moment après, l'en assurer lui-même, et ajouta : Si on assoit corrigé les vers de votre fils aussi ridiculement que les miens, Vauriez-vous souffert? Voilà tout ce que f ai voulu dire. Les specta-

[g) C'est l'auteur de la comédie de V Homme personnel II était venu à Ferney, en faire la lecture à M. de p^okaire, qui, au commencement de la seconde scène, se mit a faire des grimaces, et à se serrer le ventre. Avant la fin du premier acte, je me glissai vers la porte et me sauvai. M. de Paillette et sa femme suivirent ^ il ne resta que Fauteur, celui qui Pavait amené, et M. de F'oltairey qui redoubla ses grimaces, dit qu'il avait une colique horrible, et s'en alla aussi. M. Barthe revint un autre jour pour continuer la lecture de sa pièce, mais la malheureuse colique reprit encore M. de Voltaire, de manière que M. Barthe ne put finir.

EN 1778, ET SA MORT. l4l

teurs se mirent à rire , et M. Barthe comme les autres; et c'est ainsi que se termina une scène tragi-comique fort plaisante.

Lorsque l'hémorragie de M. de Voltaire eut cessé, le curé de Saint-Sulpice fut enfin introduit dans sa chambre, et causa avec lui. Dans cette première visite, le curé parut être très-fâché de ce que l'abbé Gautier avait fait, disait-il, à son insu. I] ne fut question d'ailleurs que de politesses de part et d'autre , et des établissemens que ce prêtre avait formés.

Le malade étant enfin bien rétabli, il se rendit à Facadémie française. C'était le 3o de mars, jour où devait se donner la sixième représentation di Irène. On lui fit accroire que la reine y viendrait. Elle vint en effet à Paris ce même jour, mais elle alla à l'Opéra. .Tout le mon^e a su par les relations, comment ce jour du triomphe de ce grand homme se passa (6). Jamais empressement ne fut plus grand. Nous pensâmes être étouffés en entrant au Louvre et à la comédie, malgré les gardes qui nous ouvraient le chemin , ainsi qu'à la sortie. On voulait au moins toucher ses habits; on montait sur son carrosse ; une personne sauta par-dessus les autres jusqu'à la portière , priant M. de Voltaire de permettre qu'elle lui baisât la main. Cet homme

(6) La Harpe eu a rendu un compte exact par sa notice imprimée dans le Journal de littérature, du 5 avril 1778, et que les éditeurs de Kehlont réimprimée, t. i4» P* ^gS, des Œuvres de F'oltaire.

l4^ VOYAGE DB VOtTAIRE A PARIS

rencontre la main de madame de Fillette , qu'il prend par mégarde pour celle de M. de Voltaire j et dit, 'après l'avoir baisée : a Par ma foi ! voilà une » main encore bien potelée, pour un homme de » quatre-vingt-quatre ans ! »

M. le comte d'Artois envoya le prince de Henin dans la loge de M. de Voltaire pour le complimenter de sa part sur le succès â^ Irène. C'est la seule nouvelle qu'il ait eue de la cour, excepté de ]VL le duc d'Orléans, qui le fit inviter deux fois d'assister à son spectacle.

Certainement jamais homme de lettres n*a eu un moment plus brillant. Aussi disait-il : On'veut tn étouffer sous des roses.

Cependant, je remarquai que tout cela n'avait pas fait sur lui toute l'impression qu'on aurait dû en attendre. Au contraire, lorsque je lui en pai>* lais, et lui témoignais ma surprise, il me répondait : Ahl mon ami, vous ne connaissez pas les Français; ils en ont fait autant pour le Genevois Jean-Jacques; plusieurs même ont donné un écu à des crocheteurs pour monter ^ur leurs épaules et le voir passer. On Va décrété ensuite de prise de corps, et il a été obligé de s'enfuir.

Aussi quand nous allions nous promener et qu'il voyait les Parisiens courir après spn carrosse, il devenait de mauvaise humeur, faisait abréger la promenade , et ordonnait au cocher de nous ramener à l'hôtel.

EN 1778, ET SA. MORT. l43

Le triomphe de M. de VoUaire et tous ces applaudissemens déplurent, nous dit-on^ un peu à Versailles, et surtout au clergé.

Cet empressement des Parisiens, ces honneurs dont on l'accablait^ servirent de nouveau prétexte à madame Denis ^ à tous les prétendus amis de ce grand homme, à la plupart des philosophes et des gens de lettres , pour redoubler leurs efforts afin de l'engager à rester à Paris, d'abandonner Ferney, où il avait la plus grande envie de retourner, et dont on cherchait à le dégoûter, en l'assurant qu'il n'y trouverait que de l'ingratitude (A). Une preuve encore de cette envie , outre ce qu'il me disait, c'est le billet qu'il écrivit de sa main à ma femme, le 26 mars, conçu en ces termes : « Ma » chère madame Wagnière, votre lettre m'a touché "Si sensiblement. Je vous remercie de tous vos soins. » /ai eu deux maladies mortelles à quatre-vingt* » quatre ans, et j'espère bien cependant vous re* » voir à Pâques (18 avril). Je vous embrasse de » Jtout mon cœur, vous et mimi. » Voltaire.

Tous ces conseillers se succédaient les uns aux

(A) Son cocher, en venant pour nous chercher, avait amené un trèsbeau chien qui m'appartenait et que M. de Voltaire aimait beaucoup. Ce chien, en arrivant à Paris, lui fît des caresses étonnantes. Le soir il le fit monter chez madame de paillette. Cet animal, en entrant dans Fappartement, courut à M. de Voltaire et le caressa. Eh bien! dit-il alors, vous voyez pourtant que je suis encore aimé à Ferney. En même temps les larmes lui coulaient des yeux. Dés Pinstant, on défendit de laisser rentrer le chien à Phôtel.

l44 VOYAGE DE VOLTAIRE A PAllfS

autres. Quelquefois il paraissait ébranlé, et l'on était au comble de la joie. Deux heures après, il persistait à vouloir partir. Alors toute la cabale se réunissait et tenait souvent conseil pour trouver des moyens de le retenir. J étais seul à le solliciter contre eux tous. On s'aperçut que c'était moi qui le portais à s'en retourner dans sa tranquille retraite, et l'on résolut, à quelque prix que ce fût, de me séparer de ce vieillard respectable, qui m'avait élevé et servi de père, et à qui j'étais attaché depuis si long-temps.

De tous ses vrais amis, M. Tronchin avait seul l'amitié courageuse de lui parler avec vérité. Il lui dit ces propres mots : « Je donnerais tout-à-l'heure » cent louis pour que vous fussiez à Ferney. Vous » avez trop d'esprit pour ne pas septir qu'on ne » transplante point un arbre de quatre-vingt-qua- » tre ans, à moins qu'on ne veuille le faire péfir. » Partez dans huit jours; j'ai une excellente dor- » meuse toute prête à votre service. — Suis-je en » état de partir? dit M. de Voltaire. — Oui, j'en » réponds sur ma tête, » reprit M. Tronchin. M. de Voltaire lui prit la main , se mit à fondre en larmes et lui dit : Mon ami, vous me rendez la vie. Il était SI attendri, que son cuisinier, qui était présent, fut obligé, ainsi que moi, de sortir pour pleurer.

Un instant après, M. Dupuits^ mari de mademoiselle Corneille, vint voir M. de Voltaire; il lui parla avec la xnême franchise que M. Tronchin^

et la même amitié. M. de Foltaire le pria d'aller voir la dormeuse dont lui avait parlé M. Tronchin. Ce fut alors qu'il m'ordonns^ d'écrire à Ferney, pour faire venir sur-le-champ son cocher, à dessein d'y remener son propre carrosse.

'^'àààxne Denis, ayant appris cette conversation de M. Tronchin, l'en gronda beaucoup, et ne lui a jamais pardonné.

Plus ce vieillard montrait d'envie de s'en aller, plus on redoublait d'efforts pour le retenir. Il répondait qu'il reviendrait. On lui dit qu'il n'avait qu'à m'envoyer à Ferney, que je connaissais ses affaires aussi bien que lui-même. Oui, disait-il, y e sais que fFagnière est un honnête homme , il est ma consolation, et je h regarde comme mon frère; mais il faut absolument que je m'^en retourne. — Pourquoi cela, mon oncle? — Parce que j'adore la . campagne y quelle méfait vivre. Restez ici à vous amuser j vous qui la détestez. — Qui vous a dit cela , mon oncle ? — Mon expérience , reprit-il avec une grande vivacité et un toa sévère. Elle consentit à rester à Paris, et sortit désespérée.

Cependant, réfléchissant qu'il ne serait pas honnête à elle d'abandonner ainsi, pour son plaisir, ce grand homme à qui elle devait tout, qu^elle serrait sans doute obligée bientôt de l'aller rejoindre, elle et ses amis lui proposèrent encore de lui procurer une maiscm à la campagne, dans les environs de Paris, "ou dans Paris même. 0^ lui I. 10

l46 VOYAGE DE VOLTAIRE A PARTS

en indiqua plusieurs, et enfin une très-jolie dans la rue de Richelieu, où il n'y avait encore que les niurs avec un superbe escalier ; elle lui plut : il voulait la faire finir pour que sa nièce y pût habiter.

Il se tint plusieurs conseils pour trouver le moyen de me séparer entièrement de mon cher maître. On convint de me proposer de m'en aller à Femey, et d'y demeurer, en m'assurant que l'on m'y ferait un sort heureux, et que l'on mettrait auprès de M. de Voltaire une autre personne à ma place (et qui sans doute ne l'engagerait pas comme moi à partir ). J'étais parfaitement instruit de tout ce qui se faisait et de tout ce qu'on disait.

En conséquence de ce résultat, madame Denis m'ayant appelé dans sa chambre, elle me fit la proposition dont je viens de parler. Je lui répondis: «Vous savez, madame, combien je suis tendre- » ment attaché à M. de Voltaire \ que je le regarde » comme mon père. J'ose croire que vous l'aimez » aussi; jugez donc par votre propre amitié pour » lui , combien il en coûterait à mon cœur de mie » séparer d'un homme que j'adore. Je ne le ferai » pas, cela m'est impossible; et si on veut m'y for- » cer, je descends dan3 ma chambre me brûler la » cervelle : mais si votre oncle a besoin absolument » que je fasse une course à Ferney pour ses affai- » res, je pars dans deux heures pour revenir de » suite. Je vous déclare que je'ne me séparerai ja-

EN 1778, ET SA. MORT. l47

» tuais volontairement de lui : réglez -vous là-des- » sus. » Et je sortis.

Voilà une des tendres marques d'amitié qu'on a données à ce grand homme. Est-il besoin d'autres preuves du peu d'intérêt qu'on prenait à lui? Mais, hélas! ses derniers jours qous en ont fourni de plus cruelles encore.

Je suis bien loin de croire avoir plus de mérite qu'un autre, au contraire; niais j'étais, par une habitude réciproque, devenu liécessaire à ce vieillard, ainsi que par la connaissance que j'avais de ses affaires, de sa manière de vivre, par la confiance dont il daignait m'honorer , par les épanchemens qu'il me faisait de son cœur, enfin par mon tendre attachement à sa personne.

Après notre conversation, madame Denis parut un peu plus contente ; elle dit à son oncle que je consentais d'aller à Ferney. Si mon cœur a un seul reproche à se faire, c'est celui d'avoir consenti à cette séparation de quelques jours; mais j'étais bien loin encore de soupçonner ce qui est arrivé.

Madame Denis proposa de mettre à ma place, auprès de son oncle, un certain jeune homme qu'elleprotégeait,etsur lequel elle pouvait compter. Elle espérait bien que si une fois j'étais parti, on trouverait lé moyen de m'empêcher de revenir. Le jeune homme ayant été refusé par son oncle, M. d'^rgentalse chargea de lui en procurer un autre.

M.^ Fokaire donna sa parole à M, de Fillarceau

l48 VOYAGE DE VOLTAIRE A PARTS

pour la maison de la rue de Richelieu, et convint de l'acheter à vie, sur la sienne et sur celle de madame Denis. Malgré cela , il résolut d'aller passer, disait-il, seulement deux mois à Ferney; il fixa même le jour (i). Alors pour dernière ressource, M. de Thibouville écrivit à madame Z>e/22lf un billet par lequel il lui disait que tous les amis de son oncle croyaient devoir, par amitié pour lui , l'avertir que s'il s'en retournait à Ferney, on allait lui faire défense expresse d'en sortir et de revenir jamais à Paris; qu'il fallait absolument qu'il ne partît pas pour éviter la persécution ; qu'ils espéraient enfin que M. de VoUaire se rendrait à cette raison , puisqu'il avait rejeté toutes les autres; que M. le duc de PrasUn viendrait en conférer le ^oir avec elle, afin de tâcher d'arranger le tout comme l'on conviendrait.

Je l'ai tenu ce billet infernal (^), rempli du plus horrible mensonge , et que j'appelle V arrêt de vuLort de mon malheureux maître. C'était à Paris au contraire qu'il. devait craindre la persécution; elle commençait même déjà de la part des prêtres , puisqu'ils prêchaient avec véhémence contre lui en

(i) Monaeignenr le prince de Condé lui avait donné rendez-vous à Dijon, à la tenue des États, et lui avait fait préparer un logement Kous devions partir un jour après lui, et madame de SainUJulUn devait nous accompagner. l

(A:) Je le trouvai tout chiffonné dans les cendres de la cheminée de madame DtnU,

EN 1778, ET SA IfÛ^T. 149

chaire; on ne l'ignorait pas, et ils savaient la manière dont Sa Majesté s'était expliquée (/).

Quelques jours avaAt, je témoignais à M. d'^^ lembert combien il était nécessaire que M. de Voltaire y j^OMx sa santé et sa tranquillité^ retournât au plus tôt à Ferney ; il répondit : « Il ne s'en ira pas, » je vous l'assure ; pardieu ! il n'est pas au bout. » M. de Lalande me dit aussi qu'on l'empêcherait bien de partir. M. d'Aîembert le fit élire directeur de FÀcadémie française, ce qui l'obligeait de rester au moins trois mois à Paris.

M. de Lalande vint avec tous les francs-maçons prier M. de Foliaire de se faire recevoir de leur société, lui firent signer son nom sur leur registre, fixèrent le jour pour sa réception. Je refusai (quoique franc-maçon moi-même) de l'accompagner à la «loge, tant j'étais étonné et révolté des singulières, et petites démarches que l'on multipliait, et qui toutes tendaient au même but, de le retenir à Paris. Celle-ci attira du ridicule sur ce vieillard. On eut enfin la cruauté de faire part à M. de Fol-'

(/] Le Roi avait dit que , puisque ce vieillard devait s'en retourner . bientôt, il fallait le laisser tranquillement finir ses Jours dans sa re^ traite. Hais s'il était resté à Paris, et s'il n'y était pas mort si promptement, on aurait fini par le tracasser et le persécuter tellement, qu'il eût été obligé de le quitter malgré lui. D'ailleurs ses prétendus amis devaient bien sentir qu'après être monté au plus haut degré de gloire, il n^aurait pu qu'en decboir quand reJBfervescence se serait calmée j qu'il s'en serait aperçu, et peut-être trop aSeclé dans l'état de faiblesse où Pavaient mis sou grand âge et les maladies. Çaurait été tout le contraire s'il s'en fût retourné à Ferney.

|5o VOYAÇE, DE VOLTAIRE A PARIS

taire de ce qu'avait écrit M. de ThihouvUle à madame Denis; il en fut singulièrement frappé et itonné. Il dit :

C'est l'effet que sur moi fit toujours la menace.

et dès ce moment il résolut de ne plus quitter Paris.

Pendant les dix jours qui suivirent celui où on lui coinmuniqua cet avis perfide , je le voyais som^ bre, inquiet; il me faisait continuellement des caresses à propos de rien. Il me disait : Mon aniiy vous êtes ma consolation y que ferais-je sans vous? Et k chaque instant il paraissait vouloir me fajre part de l'état de son âme.

On me demandait tous les jours si M. de Voltaire ne m'avait point dit d'aller à Femey; il ne m'en parlait pas, et cela donnait de l'inquiétude. Je voyais avec la plus grande douleiiir la situation pé» nible et contrainte oùjl était; je sentais qu'il avait envie de m'ouvrir son cœur, mais qu'il semblait redouter ce moment.

Le ^4 avril, M. d'^i^ental lui enwoja. l'homme qui devait me remplacer pendant mon absence ; cet * homme vint ensuite me l'apprendre lui-même. Alors je ipe rendis auprès de M. de Voltaire et lui demandai $'il était vrai qu'il m'envoyât à Ferney, et qu'il prît cette personne à ma place? Il se leva vivfjment de son fauteuil, me sauta au cou, criant

EN 1778, ET SA MORT. l5l

avec force : Ahl mon ami! mon ami! écoutez-moi, je vous prie, écoutez-moi. Il me serrait dans ses bras et nous fondions en larmes; ensuite il me dit : Je ne puis m'en retourner à présent' à Femey;je vous prie instamment de vous^ y rendre, pour y chercher les papiers dont j'ai besoin, et me les rap^ porter. Je lui dis que j'étais prêt à exécuter ses ordres; il ajouta: Fous massez empêché de dormir bien des nuits, parce que je craignais que vous ne m'aimassiez pas assez pour vouloir quitter votre femme et vos enfans, et venir rejoindre votre malheureux maître. Je le rassurai sur ses craintes.

Les jours suivans il me donna tous ses ordres par écrit et une procuration pour arranger ses affaires, fit arrêter ma place à la diligence de Lyon, où je devais passer pour lui envoyer de l'argent.

Le 29 avril, étant seuls, il se touri^a tristement vers moi, me tendit les bras en me disant : Mon and, c'est done après-demain que nous nous séparons ï Cela ne nous est pas arris^é pendant vingtquatre ans; je compte sur votre amitié et sur votre prompt retour. U pleurait comme un enfant en disant ces mots , et je n*en étais pas moins ému que lui.

Le lendemain à cinq heures du soir, il alla avec madame Denis chez son notaire , signer le contrat d'acquisition de la maison rue de Richelieu. 11 ne resta qu'une demi- heure et y laissa sa nièce. En descendant de son carrosse, il se jeta sur moi comme un homme désespéré , et qui a le pressen-

l59. VOYAGE I>R VOLTAIRE A FARIS

liment d'un grand malheur. Il me dit: Ah! mon cuniyje viens d'acheter une maison y et je n'ai acquis que mon tombeau,

Etant monté à sa chambre, 11 se jeta dans un fauteuil , paraissant accablé de la plus vive douleur : il me dit qu'il voulait m'accompagner et me conduire lui-même à minuit jusqu'à la diligence; je m'opposai de toutes mes forces à cette résolution : bientôt après il s'assoupit.

Je sortis pour finir mon paquet; pendant ce temps il s'était mis dans son lit tout seul, et s'était endormi jusqu'à dix heures et demie qu'il sonna : me croyant couché, il dit à son cuisinier de venir de sa part me faire des complimens, me souhaiter un bon voyage et un prompt retour.

J'entrai dans cet instant, et me jetai dans ses bras. Il me tint long-temps serré, sans que nous pussions proférer une parole , et fondant tous deux en larmes; je lui dis enfin : « Puis§é-J6, mon cher maître, » vous revoir bientôt en bonne santé ! » Hélas] mon ami^ répondit-il,7e souhaite de vis^repourte resfoivj et de mourir dans tes bras. Je m'arrachai alors des siens , et me retirai sans pouvoir lui rien dire de plus, tant j'étais plein de trouble et d'agitation.

Telles sont les dernières paroles que j'ai entendu prononcer à ce grand homme, à cet être extraordinaire, vertueux et bon, à mon cher maître, mon * père , mon ami , qu'un destin fatal n'a pas permis que je revisse, et que je pleure chaque jour.

EN 1778, ET SA MORT. l53

J avais prié, en partant, une personne de la maison de me donner des nouvelles de la santé de M. de JToàaire. J'appris à Lyon que le jour de mon départ il fut très-sombre , et ne voulut voir personne.

Je lui fis tenir de cette ville quatre-vingt mille francs par son banquier, M. Shérer^ et vingt mille par MM. Za^erg^we. J'adressai au premier seize cents louis d'or que je trouvai à Ferney.

Quelques jours après mon départ, il se rendit à une séance de l'Académie des sciences, où il fut reçu comme partout ailleurs.

L'idée lui était venue d'engager l'Académie française à refaire son dictionnaire; il eut beaucoup de peine à faire passer son avis : il s'anima trèsfort, ce qui parut un peu déplaire à ses confrères. Peut-être cette espèce d'ascendant ou de supériorité qui, aux yeux de plusieurs d'entre eux, semblait être acquise à son âge et à son génie, donnait quelque ombrage à d'autres. Il prit en cinq fois, pendant cette séance , deux tasses et demie de café. On a induit le roi de Prusse en erreur sur ce point (et j'ai eu l'honneur de le dire à Sa Majesté). Dans l'éloge qu'il a fait de ce grand homnie, il dit que M. de Foliaire ayant pris en un jour cinquante tasses de café , cda lui avait allumé le sang et causé la mort (7).

(7) Deux tasses et demie en cinq fois , ont pu passer pour cinq tasses dui yeux de quelques spectateurs. LHin d^eux aura pu écrire qu^un

l54 VOYAGE DP VOLTAIRE A PARIS

C'est sa nouvelle façon de vivre, c'est; son séjour à Paris, c'est le chagrin intérieur qu'il éprouvait ^ qui lui ont mis le sang en effervescence, ainsi qu'on le voit dans le peu de lettres qu'il m'a écrites , les premiers jours après mon départ de Paris (8).

Il avait promis de retourner deux jours après à l'Académie, mais il fut dans l'impossibilité d'y aller. Se promenant dans l'après-dînée, il rencontra madame Denis et madame de SairU-JuHen (née marquise de la Tour'du'Pin)y femme de beaucoup d'esprit, très-aimable, et qui lui était extraordinairement attachée. Il leur dit que se sentant tout malingre, il allait se coucher. Deux heures après, madame de ScdntrJuUen alla le voir, et trouva qu'il avait de la fièvre ; elle dit à madame Denis qu'il faudrait envoyer chercher M. Tronchin : cm lui répondit que cela n'était rien, que le malade était accbutumé à se^plaindre. Madame de Sainte * Julien^ inquiète-, revint encore vers les dix heures, et voyant que la fièvre avait augmenté , elle témoigna son étonnement du peu de soin que l'on ^ait de lui : ipoéme réponse. M. de Fillette envoya chercher un apothicaire qui vint av€C ime liqueur ; on proposa au lualade d'en prendre; il se récria beaucoup, dit qu'il n'avait janiais fait i^sage de U-

avait vu M. de Voltaire prendre cinq tasses de café de suite, c^està-dire dans la même séance , et puis quelque copiste aura transformé i cinq en cinquante pour la journée entière.

(8) Voyez les Pièces justificatives à la suite de cette Relation,

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queur spîritueuse, et qu'il prendrait encore moins, dans l'état où il était, une drogue de chimie. Madame de Saint-Julien s'y opposa aussi fortement : cependant, à force d'instances, on engagea ce malheureux vieillard à en avaler , l'assurant qu'il serait guéri le lendemain. Madame de Saint-Julien eut la curiosité de goûter de cette liqueur; elle m'a juré qu'elle était si violente, Qu'elle lui brûla la langue, et qu'elle n'en put pas souper. C'est d'ellemême que je tiens les détails que je rapporte.

•Le malade étant après cela dans une agitation terrible, écrivit à M. le maréchal de Richelieu y et le pria de lui envoyer de son opium préparé. Madame de Saint-Julien et un pavent de M. de /fci taire insistèrent long -temps auprès de îpadame Denis y poUr qu'elle ne permît, pas qu'il prît encore' de l'opium, disant que ce serait certainement i^n poison pour lui ; ils ne l'obtinrent point, au contraire.; M. de Fillette dit* que le malade pourrait tout au plus être fou une couple de jours, que cela lui était arrivé à lui-même.

On a prétendu qu'après avoir fait avaler à M. de Fbltaire une bonne dose de cet opium, la bouteille fut cassée. Je n'ai jamais pu tirer au clair ce dernier fait; je sais seulement qu'ils se réunirent tous pour assurer au n^alade qu'il l'avait bue entièrement. M. de Fillette dit avoir vu M. de Fokaire, seul dans sa chambre, achever de la vider. Madame de Saint-Julien lui dit alors qu'il éfait un

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grand malheureux de n'avoir pas sauté sur lui pour l'en empêcher.

Quoique l'opium eût affecté le cerveau du malade, il écrivit lui-même une ordonnance, et envoya chercher des drogues chez le même apothicaire, quatre fois consécutivement dans une nuit (rn). On sent combien il peut être "dangereux d'aban- . donner à lui-même un malade dans cet état, et combien aisément il peut mettre une lettre, un mot pour un autre, dans une pareille ordonnance ; ce qui peut changer entièrement le nom et l^spèce des médicamens. Certainement on doit avoir des reproches à se faire, sur cet article au moins; l'apothicaire lui-même n'est point excusable. Pourquoi n'avoir pas fait tenir continuellement auprès du malade, comme je fis pendant son hémorragie, un médecin ou un chirurgien qui l'aurait empêché de prendre ainsi des remèdes qu'on voyait opérer un effet tout contraire à celui que le patient désirait? Mais (9).

Il n'y eut plus alors de ressources; ce qu'on lui

(m) L^apothioaire refusa enfin la cinquième prise, mais il n^était plus temps.

(9) Ces points sont dans le manuscrit:-Nous ne devons point taire ici ce que le comte iVArgental, qui voyait tous les jours le malade^ nous a dit alors, et confirmé depuis par lettre^ cVst quace n'est point du tout à Topium que la mort de son waA doft être imputée, mais seulement à la strangurie, maladie ancienne, qu'un régime doux et bien approprié rendait tolérable, mais qui, par l'excès de fatigue et un échaufFcifQeut extraordinaire^ augmenta beaucoup d'intensité, et devint bientôt incurable.

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avait donné porta à la vessie, occasiona une rétention d'urine, et ensuite la gangrène: le malade souffrait des douleurs inouïes. Les bains, les re- ^ mèdes rafraîchissons que lui ordonna M. Tnmcfuri, quand on Teut appelé, ne pouvaient le soulager. Tout fat inutile , le mal était devenu incurable, M, de P"bkaire resta ainsi pentfant vingt jours.

il sentit alors toute rhorreur de son état, combien il avait été trompé , combien il avait eu tort de quitter sa douce retraite (ri). Il ne voulut plus rien prendre, et fit sortir sa nièce et tout le monde avec de vifs reproches.

Dès que sa maladie parut sérieuse, il recommanda que l'on m'écrivît de revenir sans délai. Au lieu de cela, on fit tout le contraire, ou fit les défenses les plus expresses de me donner avis de Tétat de mon cher maître (o). Il ne cessÊiit de me demander, et on i'assurait qu'on m'avait écrit, que je ne tarderais pas d'arriver. Il m'écrivit en présence de M. Tronchin; mais on retint la lettre: je Fai appris de M. Tronchin lui-mérae, quand, à mon

(n) Ceat Ce qu^it m'écrivait dana ses lettres. (Voyeï les Pièces justiflcali^^es. )

(o) Je rççus â Ferney trois lellres non signée» âûTi& lesf|iiÉllefi ou me maodait son danger. On me .supplbit de ks jeter au feu^ pour <jue ceii\ qui les écrivaient ne fussent pa8 corapromiâ^ J'ai eu celle délÎGBtesse, aprcB ks avoir cependant fait liry ^ a leur réception ^ a fiïua de viugt personnes. Je ne connaissais pas récriture. J^etais cFans un êiftt horrible, et loin d'avoir teriniwc k-ç aflaites pour lesquelles on m'avait envoyé i je n'osais les ahandoniicr, ne recevant point de nouvelles^ ni d'ordre pour courir au secours de M* de Voltaire. ^

l58 VOYAGE DE VOLtAlHÉ A PAR|S

retour à Paris , il me fit les plus grands reprocIi€S de n'être pas venu sur-le-champ auprès de M. de Fbltaire ; mais il fut bien surpris d'apprendre que sa lettre avait été interceptée.

M. Autran^ agent-de- changea Paris, manda i M. de Voltaire qu'il avait ordre de M. Sherer de Lyon , de lui compter les quatre-vingt mille francs que je lui faisais passer. Il lui répondit qu'étant malade, il le priait de lui apporter cet argent; il donna le billet à son cuisinier : madame Denis le lui retira des mains, et lui dit de répandre qu'il n'avait pas trouvé M. Autran^ à qui le malade écrivit encore plusieurs autres billets qui ne purent parvenir à leur adresse ; il est mort dans l'idée que cette somme avait été volée.

Il écrivit aussi plusieurs fois à son notaire, M. Dutertre^ pour le prier de venir auprès de lui. Celui-ci ne reçut aucun des billets ; il supplia alors, un soir, madame de Saint-Julien d'aller elle-même le chercher; elle en fit part à madame Denis, qui lui répondit que M. de Foliaire étant fou, elle ne devait point se charger de cette coiçmission. Le malade lui réitéra sa priçre; elle le dit encore à madame Denis ^ qui fit la même j'épouse. Lorsqu'elle revint auprès de lui, voyant qu'elle n'amenait pas M. Dutertre^ il s'écria avec désespoir : Ahl gran4 Dieu! vous êtes donc^ madame, corrime tout le monde y vous me trahissez aussi!

Il demandait en grâce sgn cocher pour le sortir

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de cette maison. On empêcha cet homme, qui pleurait au pied du lit, de se montrer à son maître; on voulut même le renvoyer à Ferney.

M. Racle ^ ingénieur établi à Ferney, ami de M. de Foliaire, et qui se trouvait à Paris dans ce teraps, n'ayant puN, malgré ses prières et diverses tentatives, obtenir de le voir, trouva enfin le moyen de s'introduire secrètement auprès de lui ; il le vit tout seul dans sa chambre, sortant du bain, mourant de froid. Ce vieillard lui fit de grandes lamentations sur le peu de soips que.Fon prenait de lui , et lui dit combien il était à plaindre de ce que j'étais absent, qu'il craignait que je ne fiisse tombé malade aussi ; ajoutant : Ah! s'il avait été ici j Je ne serais pas dans le triste état où vous me voyez. Je craindrais d'être accusé d'imposture, si je racontais en détail l'abandon affreux et l'état misérable où M. de Voltaire s'est trouvé réduit lés vingt derniers' jours de sa vie ; le cœur saignerait de douleur et d'horreur.

Voilà une petite partie des consolations qui lui étaient réservées à la fin de sa glorieuse carrière.

La nuit du 24 au 2^5 mai , à trois heures du matin, voyant que je n'arrivais pas, il dit au domestique de madame Denis\ qui le veillait presque toutes les nuits , de m'écrire une lettre sous sa dictée, avec prière de me la faire parvenir. Ce garçon le fit en cachette, en me suppliant de ne le pas dire, sans quoi il serait perdu. J'ai encore sa lettre.

l6o VOYAGE DE VOLTAtRE A PARÎS

Ce même jour, 26 mai , quand on vit que lé ma* lade était sans ressource, madame Denis m'écrivit enfin que son oncle avait été fort malade, maiS' que cela allait mieux; que cependant 'je devais partir sur-le-champ, en apportant avec moi tous les papiers d'affaires de son oncle (p). Je reçus ces lettres le 28 à inidi : je pris la poste sur l'instant y passai par Lyon, et j'arrivai à Paris le i**^ juin à huit heures du matin.

Dès le 26 mai , on avait ordonné de préparer le carrosse de mon maître pour le mener enterrer^ C'est le jour où M. de Foliaire fit sortir sa nièce de sa chambre, en l'accusant d'être la cause de sa mort. Elle ne le revit plus depuis.

Deux jours avant cette mort fatale, M. l'abbé Mignot alla chercher M. le curé de Saint-Sulpice avec l'abbé Gautier ^ et les conduisit dans la chambre du malade, à qui Ton apprit que l'abbé Gau-tier était là. Eh bienl dit-il, quon lui fasse mes complimens et mes rernercimens. L'abbé lui dit quelques mots et l'exhorta à la patience; le curé de Saint-Sulpice s'avança ensuite, s'étant fait connaître, et demanda à M. de Voltaire ^ en élevant la voix, s'il reconnaissait la dis^inité de notre Seigneur Jésus 'Christ? Le malade alors porta une de ses mains sur la calotte du curé , en le repoussant , et s'écria, en se retournant brusquement de l'autre

(p) Voyez le coq tenu de la lettre de madame Denis. ( Pièces justijftcatives. )

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coté: Laissez-moi mourir en paix! Le curé, apparemment, crut sa perisonne souillée et sa calotte déshonorée par l'attouchement d'un philosophe ; il se fit donner un coup de brosse par la gardemalade, et partit avec l'abbé Gautief. Après leur sortie , M. de Voltaire dit : Je suis donc un homme mort (q)?

Le 3o mai 1778, à onze heures et un quart du soir, ce grand homme expira avec la plus parfaite tranquillité, après avoir soufifert les douleurs les plus cruelles ) suite des drogues funestes que son imprudence, et surtout celle des personnes qui l'entouraient, lui firent prendre. Dix minutes avant de rendre le dernier soupir, il prit la main du nommé Morand^ son valet-de-chambre, qui le veil- . lait, la lui serra et lui djt : Adieu, mon cher Morand, je me meurs. Voilà les dernières paroles qu*a prononcées M. de Voltaire (10).

(^) Danâ le temps quHl étaitàFemey, il m'avait toujours dit: Si, lorsque je serai malade, il se présente quelque prêtre , ayez soin de Péconduire, Et méme^ pour éviter ces cérémonies qui ne servent qu'à effrayer Fimagination affaiblie des malades, et souvent à les faire mourir, l'avais loué , sous mon nom, pour lui et par sou ordre, une maison en Suisse à quatre lieues de Feruey , où il voulait se faire conduire pour j finir ses jours tranquillement, dès qu'il se serait senti en dàngen n m'avait aussi chargé expi^essément de le faire ensuite transporter dé là à Femej, pour y être enterré dans sa chambre des bains, quoiqu'il se fut fait autrefois construire un tombeau adossé extérieurement à l'église de Femey.

(10) C'eit d'après le récit dé Morand ^ que Jf^agnière parle ici des derniers momens de F'oltaire. Il est d'accord, pour le fond, avec Condorcet et l'abbé Duvernet^ et n'ea diffère que dans quelques petits I. ir

lÔa VOYAGE DE VOLTAIRE A PARIS

Sa famille, voyant qu'on lui refuserait la sépulture dans Paris, obtint de M, Amelot^ alors ministre de Paris, la permission de transporter le corps pour être inhumé à Ferney ou ailleurs. Elle fit viser la déclaration donnée à l'abbé Gautier^ et le curé de Saint-Sulpice ne s'opposa nullement à la translation du défunt (ii).

Comme on devait naturellement présumer qu'on le conduirait à Ferney, larchevêque de Paris, diton, écrivit consécutivement trois lettres à l'évêque d'Annecy pour l'engager à défendre au curé de Ferney d'enterrer Voltaire^ et de lui faire aucun service dans sa p/iroisse.

On embauma le corps. Les chirurgiens qui firent cette opération m'ont assuré n'avoir jamais vu d'homme mieux constitué; aussi a-t-il lutté trois semaines contre des maladies qui auraient tué d'autres hommes en peu de jours. Les chirurgiens et les apothicaires voulurent avoir de sa cervelle,

détaib. Par exemple, il rapporte plus brièvement qu^euz cette réponse de VoUaire an curé de Saint-Sulpice:^» nom de Dieu, ne me parient point de cet homme là ; laissez-inoi mourir en paix, Gesi ainsi que M. de yiUeviùUe^ qai était présent, Fa entendue et rapportée à Condorcet. Il nous l'a depub confirmée plusieurs fois. Morand était bien alors dans la chambre du malade, mais n'était pas aussi à portée de le bien entendre que M. de ViUet^ieiUe. Du reste, ce brave et honnête serviteur, que nous avons bien connu, rapportait exactement les faits dont il avait été témoin, et répétait de bonne foi ce qu'il ne savait que par ouï dire.

(i i) Il est probable <fue ce curé avait été informé par M. Ameiot^ que l'intention du Roi était qu'on s'abstint, en cette circonstance, de tout ce qui aurait pu donner lieu à quelques scènes scandaleuses.

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qu'ils trouvèrent fort àm[>le et sans aucune altération; ils se la partagèrent. M. de Fillette obtint de madame Denis le cœur de ce grand homme.

On emmena en cachette son corps, tout habillé, dans la voiture préparée d'avance pour cela. Son neveu, M. l'abbé Mignot, son petit neveu, M. d'Homojj avec MM. Marchant, de Farennes et éfe la HouLllière, aussi parens, l'accompagnèrent jusqu'à l'abbaye de Sellières, à sept lieues de Troyes en Champagne, dont M. Mignot est abbé. On mit le corps dans une bière de sapin. (On n'a pas sans doute jugé qu'il fut digne d'avoir un cercueil de plomb) (r). Il fat inhumé dans l'église, et quelques heures après, le prieur reçut de l'évêque de Troyes une défense d'enterrer M. de Foliaire ; mais la chose était faite , et la défense inutile ; on se borna à destituer le prieur (12).

O Foltaire! est-il possible ? Toi être enterré dans une église de moines! Toi, faire dans vingt siècles encore la réputation d'une abbaye qui possède tes précieux restes! Toi, homme extraordinaire, qui devais être inhumé \extraordinai rement! Toi, qui

(r) Quand on proposa à madame Denis de faire faire un cercueil de plomb à son oncle, elle répondit : A quoi bon? Cela coûterait beaucoup d'argent. Te tiens cet étrange propos de M. Guyetand, à qui elle fit cette réponse.

(13) Ce moine devait obéissance à son abbé, et fut puni très-injustement. M. de Barrai, évéque de Troyes, homme faible, excité par quelques fanatiques ardens de Paris, des deux sexes, qui lui annoncèrent le projet de la famille , se laissa aller, par condescendance ou par crainte, à des démarches inconsidérées. Mais ses ordres, soit

l64 VOYAGE DE VOLTAIRE A PARIS

m'avais recommandé cent fois de te faire ensevelir à Ferney, dans ta chambre des bains ^ au milieu de la colonie fondée par ta bienfaisance, que tes cendres auraient seules soutenue! O mon cher maître! reçois l'expression de mes regrets; tu es renfermé dans le fond de mon cœur , tes mânes connaîtront ma douleur, car tu es immortel dans tous les sens. Si ceux qui devaient être à jamais touchés de ta perte, t'ont sitôt oublié, ton chétif mais fidèle serviteur, t'offre au moins tous les jours son hommage par ses larmes; il l'ose joindre à celui que ii'a pas dédaigné de te rendre la plus grande souveraine du monde, et qui par là ajoute encore un nouveau genre de gloire à tous ceux dont elle s'est couverte. Toi qui l'as chérie autant qu'admirée, combien tu serais touché si tu pouvais, du sein de la tombe, voir tout, ce qu'elle fait pour ta mémoire, de digne d'elle et de toi, et être témoin, comme je l'ai été, de l'émotion que lui fit éprouver la vue de ton buste, et de l'hommage attendrissant qu'elle lui rendit !

par hasard , soii à dessein, arrivèrent à Selliéres, quand la cérémonie était achevée. Il choisit alors pour victime expiatoire le pauvre prieur, et n^osa rien dire à M. Mignot, abhé de Selliéres, conseiller de grandchambre du parlement de Paris, de plus, autorisé par le ministère, et 'qui, en cette occasion, dédommagea sans doute son prieur. Cela n'eut pas d'au ire suite, et les restes de F'oltaire reposèrent paisiblement dans Tabbaye de son neveu, jusqu'à ce qu'ils en sortirent à une époque et avec des circonstances très-différentes, et non moins extraordinaires que celles où ils y étaient entrés.

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