‹ Mémoires sur Voltaire, et sur ses ouvragesChapitre 6 sur 19 · COMMENTAIRE HISTORIQUE SUR LES ŒUVRES DE L'AUTEUR DE LA HENRIADE · texte numérisé non relu

COMMENTAIRE HISTORIQUE SUR LES ŒUVRES DE L'AUTEUR DE LA HENRIADE

Page^i. Je tâcherai dans ces commentaires de ne rien avancer que sur des papiers originaux.

Je n'ai écrit aussi la plupart de mes remarques que d'après ce que m'a assuré M. de Voltaire , ou ce dont j'ai été témoin; et quelques-unes, d'agrès des personnes dignes de foi.

Ibid. Les uns font naître François de Voltaire le 20 février i6g4 7 les autres le 20 novembre de la même année.

La vérité est qu'il naquit le ao février 1694, et non le ao novembre, quoique son extrait de bap-

* Le CommenUdre historique est imprimé dans Pédition de Kehl ^ in- 8°, au tome xlviii, pages 91 et suiyautes^ section des Mélanges littéraires.

Dans quelques éditions récentes, le Commentaire a été placé à Ja suite de la ^7e de yoltaire par Condorcet.

Si nous citons de préférence l'édition de Kehl , c'est qu'ayant été tirée à plus grand nombre qu'aucune autre , c'est encore la plus répandue*

Les passages du Commentaire sont imprimés «n petit- romain; les Adâitions de Wagniére le sont en cicéro.

ao ADDITIONS

tême,que j'ai vu et tenu, porte cette dernière date. Il ne fut baptisé que huit mois après avqir été ondoyé. Son nom est Ffançois^Marie Arouet de Foltaire. On m'a assuré qu'il prit le nom de Voltaire d'un petit domaine que possédait sa mère. J'avoue que je n'ai jamais osé demander à mon maître ce qui en était. Son père était ancien notaire auChâteiet, et trésorier de la Chambre des Comptes de Paris.

Ihid, Je dois dire qu'à l'âge d'environ 12 ans , ayant fait des vers qui paraissaient au-dessus de cet âge, l'abbé dt Châteauneufy intime ami de la célèbre Nimn de Lenclos, le mena chez elle.

Il ne pouvait guère en effet avoir plus d'onze à douze ans quand l'abbé de Châteaun^uf^ son parrain , le présenta à madepooiselle de Lenclos y puisqu'elle mourut en 1705. M. de Voltaire m'a dit aussi qu'à peu près à l'âge de douze ans, il avait fait une tragédie intitulée Amulius et Numitory mais qu'il l'avait brûlée (i).

(1) C'est sans doute à cette tragédie que se rapporte ce que nous voyons écrit de la main de VoUaire à l'étiquette d'un dossier, où, parmi les titres de quelques-uns de ze& ouvrages, on lit : Ancien manuscrit d*une tragédie commencée à douze ans, II ne parait que trop certain , comme nous Tapprend ici Wagnière, que ce manuscrit fut supprimé par l'auteur. Les amateurs du théâtre doivent le regretter. Il eût été curieux et intéressant de voir le premier essor de ce génie dramatique» si précoce et si fécond, qui n'a cessé de produire jusqu'à l'âge de quatre-vingt-quatre ansj de le prendre, pour ainsi dire, au berceau j de ]e suivre jusqu'à sa (in , et d'observer sa marche depuis Amulius et JYumitor jusqu'à Irène, dans ce long intervalle de 1706 à 1778. P. 6\ Deux petits fragmens de cette tragédie ont été retrouvés, et ik

AU COMMENT A.IRÈ HISTORIQUE. ai

Pagegi. Tout jeune qu'il était, il fut admis dans la société de l'abbé de ChàuUeu, du marquis de la Fare, etc.

En 1713, il fut confié par son pèt'e, en qualité de page, à M. le marquis deChâteauneuf, ambassadeur à la Haie. Ce ministre le fit mettre aux arrêts à Foccasion de mademoiselle ,Du Noyer ^ depuis madame de Winterfeld^ qui fut la première passion de M. de Voltaire. Je l'ai toujours vu parler d'elle avec un grand intérêt. Ne pouvant plus l'aller voir, il l'engageait à prendre des habits d'homme pour venir le trouver. Des lettres et des vers qu'il lui envoyait , ayant été un jour interceptés, découvrirent leur intrigue. M. de Cbâteauneuf fut obligé de le renvoyer en France, où il se tint caché quelque teipps, dans la crainte du ressentiment de son père (2).

lUd. Il avait commencé dès l'âge de dix-huit ans la tragédie SŒdipe.

Les premières représentations ^OEdipe sont du mois de novembre 17 1 8. Des amis de la femille pressèrent M. Arouet le père d'assister à l'une d'elles. Il y vint, et fut très-touché du pathétique de la pièce. Il ne fut pas moins sensible à son succès et

font partie d'an volume de Pièces inédites do Voltaire, imprimé en i8ao chez Bi. /*. Didot.

(a) La mère de mademoiselle Du Noyer a pnbUé quelques-unes de ces lettres. On en a tiré la petite pièce de vers qui est à la page 27 1 du tome ziv dés OEuvrts de Voltaire^ édition de Kehl.

à tout ce qu'on lui dit de flatteur à ce sujet.. Cela contribua beaucoup à le réconcilier avec son fils (3).

Ihid. II fiit attaché à M. le maréchal de FUlars et à madame , jusqu'à la fin de leur vie.

Il fut aussi lié avec M. le duc, leur fils, qui avait la passion du théâtre. Un jour, après une représentation de V Orphelin de la Chine , sur le théâtre de M. de Voltaire y à Tourney, où M. de Villars avait rempli le rôle de Gengiskan , ce seigneur ayant demandé à l'auteur comment il trouvait qu'il eût joué, M. de Voltaire lui répondit vivement : « Monsei* r* gneur^ vous avez joué comme un duc et pair. »

Fage g4* H commença la Uemioât à Saint-Ange , chez M. de Coumartin,

II y travailla aussi à la Bastille, où il fut mis en 171 8, par ordre du régent, à l'occasion des J'ai vu, qui étaient de l'abbé Régnier. C'était avant les re-

(3) Des compilateurs d'anecdotes ont brodé celle-ci à leur manière. L'un d'eux dit que M. Arouet le père pleurait à une représentation d'OEdipe , sans ea. connaître l'auteur; que s'étant informé de son nom , et apprenant que c'était son fils, il s'écria, toujours en pleurant : Ah! le petit coquin! le malheureux! Voilà un enfant perdu ^ jamais il ne

sera awocat! Cela est pourtant bien touchant l C'est dommage que

le conteur, pour ajouter au pathétique, n'ait pas mis des hi, hi, hi! au lieu des points. Il ne songeait pas que Voltaire avait alors prés de Tingt-cinq ans. U est difficile aussi de concilier avec cet âge l'anec* dote rapportée dans le Commentaire, sur ce que l'auteur s'avisa de porter la queue 4u grand-prétre. Cela est sans doute e?Lagéré. IX ett possible qu'il ^it soutenu quelques instans la robe de l'acteur sortant de la coulisse, sans que cela ait eu d'inconvénient sur un théâtre qui était encore encondiré de spectateurs:

AU COMMENTAIHE HJSTORIQUE. 23

présentations d^ Œdipe. Il m'a a$siiré qu'il y avait composé le second chant de la Henriade en doi^ mant, qu'il le retint par cœur, et qu'il n'a jamais rien trouvé à j changer. Ce poème fut imprimé en 1723, sous le titre de La ligue , d'après une copie fautive dérobée à l'auteur. Le i5 février 1720, on avait joué sa tragédie ^Artémirej sans succès. Elle est perdue.

Fa^ ^. Ces mortifications continueUes le déterminèrent à faire imprimer en Angleterre la lùnnade.

C'était en 1726; l'auteur était alors à Londres. Il avait pris, en partant de France, ime lettre de change assez considérable siu* un juif de cette ville. Il ne la présenta pas à l'échéance : lorsqu'il alla chez le débiteur, l'Israélite lui dît : Monsieur, Je suis bien fâché , Je ne puis vous payer, car, au nom du Seigneur ^ J'ai fait banqueroute il y a trois Jours. L'argept fut perdu. IfC roi d'Angleterre ayant appris l'embarras où M. de Voltaire se trouvait, lui envoya cent guinées.

Passant un jour à pied dans les rues de Londres, la populace l'insulta, et allait lui jeter de la boue. Il monte aussitôt sur une pierre qui se trouve près de lui, et s'écrie en anglais : ^rai^e^ Anglais, ne suis'jepas déjà assez malheureux de n être pas né pamU vous ? etc. Il harangua si éloquemraent , que ce peuple voulait à la fin le porter chez lui sur ses épaules.

a4 ADDITIONS

Page 97. IVs'assocîa avec une compagnie nombreuse , et {^f, heureux (dans la^ loterie établie par le contrôleur des finances, OesfoHs ).

Une des causes encore de la grande fortune de M. de Voltaire y qui, à sa mort, avait cent soixante mille* livrés de rente, fut quil plaçait ses épargnes en rentes viagères, et qu'il tirait un gros intérêt, à cause de la mauvaise santé dont il s'est plaint toujoui's. Ses revenus ont doublé dans les vingt dernières années de sa vie. Il m'a souvent assuré qu'il avait perdu deux fois les fonds de ses rentes dans le temps qu'il n'en avait que soixante -dix mille par an; et j'ai remarqué que c'étaient ces pertes qui lui donnaient cet esprit d'ordre et d'économie qu'on lui a si injustement reproché, et que ses ennemis traitaient d'avarice,

\jà. compagnie chargée de U fourniture des vivres dans la guerre d'Italie , y intéressa M. de VoU taire. Il eut pour sa part plus de sept cent mille francs de bénéfice qu'il plaça en viager.

Il n'était né qu'avec environ cinq mille livres de rente de patrimoine. -Il hérita ensuite de son; frère, qui a été fameux parmi les convulsionnaires, et qui fit un recueU de convulsions. Il est en manuscrit dans la bibliothèque de M. de Voltaire^ que possède actuellement l'impératrice de Russie.

JRo^ g8« M. de VoUaire y fit bâtir ( à Cirey^) une galericf

AU COMMEKTAIRE HISTOBIQUE. ^5

au Ton fit toutes les expériences sur la lumière et sur l'idéetridté.

Voyez ses lettres à l'abbé Moussinot. Je n'ai jamais vu dans les papiers de M. de Foliaire la ^ moindre trace de ces lettres, et jamais je ne lui ai entendu parler de cet abbé, quoique le tout soit très- vrai; j'ai pris à ce sujet les informations les plus exactes (4).

Page loi . La Pucelîe fut indignement violée par 'des polissons gros^ers, qui la firent imprimer avec des ordures intolérables. Les seules bonnes éditions sont celles de MM. CrameK

J'ai vu, en 1756, une personne venir proposer à M. ^ VoUaire de lui vendre un chant de sa Pucelle ^ qu'on lui avait volé, et méchamment défiguré par un moine nommé Maubert. Cette personne en demandait cinquante louis. Le manuscrit de la PuceUe fat volé à Berlin, ainsi que plusieurs autres papiers très-curieux, par un secrétaire de M. de Voltaire y qui se sauva après les avoir vendus à un grand prince qui les possède encore.

Lorsque mon maître était triste ou souffrant, il me disait : AUez-moi chercher un volume de VA^ rioslCj ou bien ma Jeanne. C'est ainsi qu'il nommait sa Pucelle, et c'est le nom que son relieur mettait au dos du livre*

(4) La yéritable correspondance avec Fabbé Moussinot est encore manuscrite. Celle qu^a publiée Fabbé Duuernet, dont on a tiré quelqnes lettres pour Fédition de Rebl, est trés-défigurée et falsifiée.

Page loa. Les deux poètes sévirent (^M.de Voltain ei Jean- Baptiste Rousseau) , et bientôt conçurent une assez forte aversion l'un pour l'autre^

On me pardonnera aisément, sans doute, de ne pas entrer dans les détails ennuyeux et minutieux des malheureuses querelles de M. de Fokaire avec Tabbé Desfontaines y Jean- Baptiste Rousseau, le libraire Jore, le musicien Trauenol, MaupertuiSy la , Beaumelle, Fréron, J.-J. Rousseau, etc. Tavoue qu'on ne peut vcrir qu'avec douleur et gémir sur toutes ces tristes aventures, dans lesquelles M. de Voltaire peut avoir eu quelques torts V elles ont été as^ez publiques, chacune dans leur temps. Mais il faut aussi remarquer avec justice, qu'en général , ce n'a jamais été lui qui fut le premier agresseur, mais bien ses ennemis.

Page log. Il venait de composer un ouvrage bien plus sérieux et plus digne d'un grand prince : c'était la réfutation de Machiavel,

Plusieurs personnes- ont cependant prétendu que . M. de Voltaire était l'auteur de cet ouvrage. Je puis certifia le contraire, en ayant les preuves de la main même de ce monarque (5).

Fage 112. Nous avons quelques lettres de ce pape (^emâb XIV) h M. de Voliains. Sa Sainteté voulut l'attirer à

(5) Voltaire en a été Téditeur en Hollande, el en a probablement revu le style, par les ordres mêmes du roi

AU CÔMMEIfTAIRE HISTORIQUE. 27

Rome ; et il ne s'est jamais consoM de n'avoir point vu cette ville , qu'il appelait la capitale du monde.

Dans le temps du dernier voyage de M. de Foltaire à Berlin, le roi de Prusse avait résolu de l'envoyer à Rome, revêtu du titre de son chargé d'affaires ; mais leur rupture fit échouer ce projet. La crainte de l'inquisition est ce qui l'a toujours empêché de voyager en Italie, quoiqu'il en eût la plus grande envie. Il connaissait, Rome comme Paris, et j'ai vu plusieurs voyageurs qui y avaient séjourné, être persuadés qu'il y avait été, en voyant la manière dont il leur en faisait la description.

Page i3o. Je pourrais joindre à ce fragment curieux quelques chansons du comte-bacha (de Bonnetfol) ; mais, quoique ces couplets soient fort gais, ils ne sont pas si int^ressans que sa prose.

Je crois bien qu'auprès de cette lettre , les vers de Bonnei^al ne devaient pas être d'un grand intérêt, surtout aux yeux d'un poète tel que M. de FoUcUre; cependant ils sont assez singuliers, ce me semble, pour qu'on ne me sache point mauvais gré d'en donner ici un échantillon transcrit d'après l'original, daté de Constantinople , et qui est tout de la main du comte-bacha.

a 8 ADDITIONS

Couplets sur l'air : .

K Bonneval n^est point décrépit Gomme des sots Pont dit.

Via et maltresse Sont le joyeux support

De sa vieillesse Jusqu'au jour de sa mort.

. » Alcibîade si prôné, Comme Bonneval né.

De sa patrie Injustement chassé, -

Par son génie Fut partout recherché.

» De France il fut chez FÂlleman , De là chez le Sultan.

Quoique sur terre Sans habitation,

Elle est entière  sa dévotion.

» Ne venez pas, têtes d'oisons.

Blâmer ses actions.

La Jterre ronde Et son vaste manoir.

Et tout le monde Respecte son pouvoir.

» Son cœur ne fut, ni ses vertus, Des revers abattus;

Un grand courage.

Que Minerve conduit.

Sort du naufrage Où le poltron périt.

AU COMMEirrAIRE HISTORIQUE. 29

u II 8*est comme soumis les Heux Où Ton conduit les dieux.

Tel qu'Alexandre, Les peuples à TenYÎ ■

Viennent se rendre Et chercher son appui. »

a Voilà , en mauvaises chansonç qui n'ont rien de Saturnien^ à peu près le véritable état où je suis. Pour rendre la description plus complète, voici mes occupations, mes plaisirs, et ma manière de penser qui n'est pas trop vulgaire dans l'âge où je suis. »

« Ta sçu tirer de ma raison Cette sage leçon.

Qu'on est parjure Si Ton ne suit les loix

De la nature , Jalouse de ses droits.

» Crainte d'un fîicheux avenit On cherche à la hannir.

Le cœur de l'homme, Paitri du créateur,

Sait trop bien comme Elle fait son bonheur.

» Sur ce solide fondement Je vis joyeusement Sur le Bosphore^ Provoquant mes désirs Pour croître encore.

S'il se peut, mes plaisirs.

3o ADDITIONS

» Le temps passé n'est plus pour nous, L'ayenir est des fous.

Sur le Bosphore Je jouis du présent,

Est bien pécore Qui n'en fait pas autant.

» A Pezemple d'Anacréon, Dont je suis la leçon,

Sur le Bosphore, Souvent le yerre eu main ,

Jusqu'à Paurore Je bois 4e fort bon vin.

» Les ris, les jeux et les amours M'accompagneiA toujours

Sur le Bosphore, Narguant les ennemis

Du jus qu'adore Le peuple de Paris. »

Page i35. Il avait eu long-temps auparavant ime pension du roi , de deux mille livres , et une de quinze cents^ de la reine ; mais il n'en sollicita jamais le paiement.

Dès que M. le duc de Choiseul fnl entré dajis le ministère, il fit, à l'insu de M. de VoUaire^ qu'il ne connaissait pas personnellement, renouveler le brevet de cette pension du roi, et le lui envoya; mais M. de Voltaire n'a jamais voulu la toucher. Pendant les vingt -six dernières annéçs de sa vie, il n'a retiré aucune pension de piersonne; au contraire, il en faisait lui-même plusieurs, et, entre autres, une au nomœaé Jore^ ancien libraire, son

AU COMMENTAIRE HISTORIQUE. 3l

ennemi, qui lui avait intenté autrefois (en 1734) un procès cruel. Je la lui ai fait tenir à Milan jusqu'à sa mort.

Il a fort augmenté les revenus de la cure de Ferney ; il avait établi à ses frais un maître d'école en cet endroit. Il disait beaucoup d'aumônes, non auxmendians des rues et vagabonds, qu'il ne pouvait souffrir, mais aux habitans des environs de Ferney, qui peuvent attester combien de secours ils recevaient de lui dans leurs besoins et dans leurs maladies. Il a payé long -temps pour l'instruction de qiielqueis enfans suisses, dans les écoles de charité de Lausane; mais une partie, des ministres de cette ville lui ayant fait une <juerelle sur ce qu'il avait dit nouvellement du fameux Saunuy il fat si piqué, qu'il discontinua les contributions qu'il ai^cordait à cet établissement respectable.

Un grand nombre de gens de lettres, et d'autres particuliers, pourraient aussi certifier les bienfaits et les secours qu'ils ont reçus de lui (6). Cependant beaucoup d'entre eux ne l'ont payé que de la plus

(6) Wàgnière écrit ici : tes secours qu'Us ont eu reçus. Cet emploi inusité du Terbe auxiliaire avoir^ est une de ces expressions étrangères dont nous avons parlé dans la Préface, Elle revient assez souvent dans ces Additions et dans la Relation qui suit : // m'a eu dit, il m*a eé donné, etc. Nous nous sommes permis d'dler partout cet\e répétitkn de Tauxiliaife, pour le moins inutUe, et trés-choquanle pour Toreille. Nous n'en parlerons plus^ ni de quelques autres incorrections assez légères qui ont été rectifiées. • '

3a ADDITIONS

noire ingratitude, et très -peu ont public ses gé* néj'osités à leur égard.

En 1 771, il y eut une très- grande disette dans le pays de Gex. M. de Foltaire fit Tenir beaucoup de blé de Sicile, qu'il distribua aux habitans à un prix aii-dessous de celui dé l'achat. Voîcî ce que lui écrivait, à cette occasion, l'une des personnes chargées de cet approvisionnement :

a Monsieur, la eommission que vous me don- » nâtes de vous expédier deux cents coupes de » blé de Sicile , dont je vous laissai la montre à

» Ferney, le 1 3 de ce mois, est rempKe (Sui^

» ifent les détails du chargement.) G est un spectade » bien touchant. Monsieur, pour les cœurs sensi- » blés , que de voir \m philosophe dont le génie » mérita l'hommage le plus général de notre siècle, » s'occuper, malgré les infirmités d'un grand âge, » aux travaux les plus sublitnes de la philoso- » phie^ pour. éclairer les hoimnes, et descendre » en même tejnps, par une tendre sollicitude, » dans les détaib de tous les besoins de ceux qui » habitent son heureuse solitude. Puissiez -vous, » Monsieur, être encore long -temps le Nestor » des Français , l'organe respectable des peuples » et des malheureux, pour lesquels vous avez » plus d'une fois réclamé et obtenu la protec- 3> tion des souverains. Vous avez autant mérité » par vos vertus que par vos talens le moidlunent » que l'on élève à votre gloire, et vous avea fix4

AU COMAIENTAIRE HISTORIQUE. 33

» dès long •temps l'admiration et le respect avec » lesquels je suis, etc. (7).

» A Lyon, ai juin 177 1.

>» GLAUSEAU le cad«t. «

Pc^e 143. Nous ne pouvons nous empêcher de témoigner notre profond étonnement que le gênerai Lalli ait été accusé d'avoir livré Pondichéri aux Anglais.

M. de Fbitaire n'a pris ^a défense du malheureuit général LaUi qu'après s'être procuré la procédure et tous les renseignemens possibles sur cette af» feire, et avoir consulté des témoins oculaires et impartiaux, dont la plupart étaient des officiers qui avaient servi dans l'Inde. Comme il Tavait beaucoup vu autrefois, et l'avait asse^ fréquenté pour le connaître , il avouait que le caractère de cet officier était violent et emporté. Avouons aussi que les calomnies de M. d'Éprénienil contre M. de Vohaire^ et après sa mort seulement, sont bien étranges. On peut voir l'excellente réponse qu'un ami de ce dernier y a faite (8). M. de Voltaire s occupait encore de cette affaire dans son lit de mort, au milieu des souffrances les plus drUelles, comme on le peut voir par le billet qu'il écrivit de sa main au fils de lA. de LalU (9):

(7) L'acte de bienfaisance mentionné dans ceue lettre serait ^e^ meure ignoré, si H^ngnière n'en avait conservé ici le souvenir. Noàs n'en avions vu aucune trace dans les papiers littéraires de Vohaire^ . (8) Cette réponse est du marquis de CondoreeL

(9) Wagnière avait j<nnt à cette remarque la copie d'une lettre éciiic

Digifeed by

Page i^rj. Je vous aime comme un anû vertuo^. (Lettre du roi de Pmsse à Voltaire,')

M. de Voltaire disait un jour au prince de Beau-^ f remont : Le roi de Prusse ri est guère moins puis-^ sont ni moins malin que le diable^ mais il est aussi malheureux que lui, car il ne connait pas Vamitié.

Il avait aux Délices un grand singe qui, parfois, attaquait et mordait amis et ennemis. Il lui fit un jour à lui-même trois blessures à la jambe, qui l'obligèrent (Je se servir quelque temps de béquille^. Il avait nommé cet animal Luc; et dans la conversation avec des amis particuliers » ou dans les lettres qu'il leur écrivait, entre autres dans celles à M. d'jélembert^ il désignait aussi quelquefois le roi de Prusse par ce vxème nom de Luc, parée que disait-il, Frédéric fait comjne mort sijige^ qujimord quoiqu'on le caresse*

M. de Voltaire , ver$ F^n 1 756 , ayant encore çur le cœur la manière dont il avait été traité à Francfort, par les ordres du roi de Prusse , avait composé des mémoires curieux de son voyage en Prusse , qu'ensuite il voulut brûler; mais ils lui furent volés en 1768. Il y en a un exemplaire chez Sa Majesté impériale de Russie , et un autre entre les

de Pondichéri U i" février 1776, ^r Boureetk Vottaùre. Cette lettre, qui {nstifie le général Lalli et son iUiutre défenseur, et qui contient des détails curieux sur Flnde, est fort longue, et nous ayons cru qu'elle sevtitt mieux placée à la suite de ces Additions,

AU COMMJEirrAIRE HISTORIQUE. 35

màitis de M. de BeawnaràhaiSy qui me Ta fait voir, écrit de ma main. On les a imprimés depuis.

Page \lfi. Il y dépensait (à Paris) trente mille francs par an.

C'était pour l'entretien de madame Denis ^ sa nièce, principalement.

Page i^g* Ses jours coulaient ainsi dans un repos animé par des occupations si agréables.

Il demanda un jour au roi la permission «d'aller dans différentes cours d'Allemagne^ Ce monarque chargea le général ôomOe wfe Chazot de Faccom-, pagner, de lui rendre compte de tout ce que dirait et ferait let voyageur, et lui donna ordre de payer tous les frais du voyage. Passant dans une ville, on lui présenta un album ^ en le priant d'y kem^ quelqlie chose. Le dernier voyageur y avait mis ce^xnote suivis de son nom: SiDeuspro iiohi&y quis xKmtrà nos? M. de VbUaire écrivit au-dessous : Les gros bataillons prussiens. Voltaire.

A leur retour, le comte de Chabot présente au roi la note des déboursés. Le premier article portait une somme assez forte poz^r laçen^ms au sof^on, à deux kreutsers chacun y pris par M. dé Voltaire pendant les deux mois de notre voyage^ — Comment diable l s'écria le roi, quel compte d'apothicaire me présentez^vous là? — Sire y reprit M. de Chazot y Je n'en rabattrai pas un denier à Fotre Ma/estéy

car mon compte est de la plus grande exactitude. Et cela était Vrai.

Page i53. Enfin ils lie purentsortir (de Francfort) qu'en payant une rançon très^ousidérable.

La querelle avec Maupertuis ne fut pas la seule cause de la rupture avec le roi. M- de Vqkaire avait, dans ce temps -là, un différent assez désagréable avec un juif, espion et protégé de Sa Majesté. Il arriva aussi alors que ce monarque, donnant un bal chez la reine, y fit inviter tous les ambassadeurs, excepté celui de l'impératrice de Russie, avec laquelle il cherchait à ^se brouiller. Ce ministre n'y parut pas. M. de Foltaire, apprenant qu'il n'avait point reçu d'invitation , et ne sachant pas que ce fût l'effet d'un oubli volontaire, alla de lui-même le lendemain matin chez l'ambassadeur, pour le prier de ne pas faire de cette aventure une affaire d'état, lui disant que le joi en était sûrement bien fâché. Le ministre rendit compte de tout à sa souveraine, et confia sa lettre à un juif qui partait pour Pétersbourg. Elle tomba entre les mains du roi, qui, voyant la démarcke que M. de FoUaire avait ialte sans son ordre, se mit en fureur contre lui; et c'est la raison principale du départ de M. de Foliaire d'auprès de ce prince {a) (lo).

(a) Je tiens cette anecdote de la bouche même du général Chazot, gouverneur de Lubeck , qui en ayait été témoin.

(id) II est étonnant que FoUaire n^en ait rien dit. Il n*ayait en cela

AU COMMENTAIRE HrSTORIQUE. Z']

3e viens de voir, dans V Histoire tittéraire de M. de Voltaire y par M. le marquis de Luchet^ les détails circonstanciés du traitement qu'il essuys^ h, Francfort; ils sont exactement rapportés, et tels que je les ai aussi (i i). On voit qu'il a fait usage du Corntnentaire historique. M. de Luchet a aussi profité de mes réponses à ses questions, sur quelques points; mais je vois que sur plusieurs autres il a eu des mémoires peu exacts.

Pa^e 154. Je ne puis assez mYtonner de la bassesse avec laquelle tant de barbouilleurs de papier çnt imprimé qu'il avait fait une fortune immense par la vente continuelle de ses ouvrages.

MM. Cramer, de Genève, peuvent rendre témoignage du contraire. Je puis d'ailleurs certifier derechef à tous les détracteurs dèJM. deVoUaire, que jamais, pendant les vingt- cinq années que j'ai eu le bonheur de lui être attaché, il n'a exigé la moindre rétribution d'aucun de ses ouvrages ; qu'au contraire , je lui en ai vu souvent acheter des /exemplaires pour les donqer à ses amis, et qu'il n'a jamais voulu sQuffrir que ceux qu'il en gratifiait me fissenl: quelque présent, dans la crainte que l'on ne dît qu'il se servait de mon nom ppur les vendre,

commis qu*une imprudence , dont le motif, très-louable, devait au moins Tezcuser aus. ^eux du roi. (i i) On ne peut rien voir de plus détaillé sur cette aventure que dans

Page i55. Il alla dond à Genève avec sa nièce et

Ilarriva à Genève le i a décembre 1 7 54 > ^t acheta peu de temps après une jolie maison de campagne près de b ville, et la nomma lès Délice^, k cause des agrémens qu'il y trouvait. En janvier 1755, il en acheta une autre nommée Montriondy auprès de Lausane; et ensuite une dans le faubourg du Chêne, à Lausane. En 1758, il acquit Femey et Tourney, deux terres distantes d'une lieue de Genève, dans le pays de Gex. Le contrat de celle de Ferney était au nom de madame \De/iw; mais on était convenu qu'elle lui donnersât un contre-billet ou une reconnaissance qu'elle n'en était que titulaire, et que son oncle en était le vrai possesseur, c'est- à ^^ dire qu'il s'en réservait la jouissance' sa vie durant. Quand il demanda pette déclaration à sa nièce, elle -la refusa nettement et durement. Il se fâcha beaucoup, et résolut I5ur-le-champ d'acheter à vie la terre de Tourney, de M. le président de Brosses. Il aurait habité cette terre, mai^, s'étant brouillé avec M. de Brosses, pour une clause que celui-ci avait fait insérer dans le contrat, et dont ]VÎ. de VoUcUre ne s'était aperçu qu'après coup, il ne voulut plus y demeurer. Cette clause portait que « Tout ce qui se trouverait dans » le château fie Tourney, appartenant à M. de VoU

l^ouvrage intitulé ; Mon séjour auprès de VoUak-e, par CoUirU, son se* crëtaire, qui était alors avec lui.

AU COMMENTAÏUE HISTORIQUE. Sg

» taire^ à sa mort, en qiioii qu'il* pût consister, ap- » partiendrait de droit à M- de Brosses. » Voilà la cause de leur queiigUê et du peu de séjour que M. de FoUmre fit à Toumey. Crôimit-on que , lorsque M. de Foliaire fit de justes^ reproches à M. de Bro&es^ au sujet de cette clause , le prérideiit n'eut pas honte d'alléguer dans sa réponse VAuri sacra fames^ etc^? Madame Denis^ craignant alors que son oncle n'achetât quelque autre terre, lui donna probablement la satisfaction qu'il désirait, puisqu'il se détermina à se fisiar alVëo elle à Feirney.

Page i56. Le curé d'un petit village nommé Af....^' voisin de mes terres, a suscité un procès à mes vassaux de Ferney, etc.

Le vilk^« dont il^agit se nomme Moëns. Le curé de oe village ayant fait mettre en prison à' Gex les deux plus notables payi^ans de la œmmunauté de Fernejr, qui se trouvaient' dans l'impos^ilité de payer ce qu'il engeait d'eux, Mt de Fokaire m'envoya retirer ces deux malheureux labourjBurs^ et porter la^somine, qui se montait k deux mill^ cent livres. £lle ne lui a été remboursée que dans Tespaee de vingt sms, sans intérêts ^ par la jouis^ sauce d'un petit marais., qui lui fut concédée pour ce terme par la commune de Ferney; L'origine de cette aiOEiire venait d'une dime que ce curé se croyait en droit de lever sur des pièces de terre de Ferney. Il y; avait litige depu^ plusieurs anfnées,

4o APBJTÏPîfS

et les frais 4ih procès avaient pbis que triplé la redevance exigée de ces paysaps.

Je çrqis devoir rapporter ici quelques autres traits de m^me genre, et égaleinent propres à donner une idée du caractère de M. de Fokaireet de sa conduite, non -seulement envers les vassaux de ses domaines, mais envers tous les malheiu'eux qui s adressaient à lui, et qui ne l'étaient pas devenus par leur inconduite.

Dans l'année jiySg, ayant un jour appris qu'un habitant de Tourney avait été mis en prison à Genève, pour dettes, il m'y envoya pour l'en faire sortir. J'avais déjà terminé avec le citoyen de cette ville qui l'avait fait incarcérer, lorsque tous les autres créanciers de cet homme vinrent sur-lechamp le faire écrouer de nouveau. Je courus foire part de cet incident à mon maître, qui s'engagea de payer toutes les dettes de ce paysan , qui se montaient à plus de deux mille écus. Je portai l'argent nécessaire , même celui pour les frais d'emrprisonnement. Après l'élargissement , cet homme passa une reconnaissance à son libérateur, qui ne voulut exiger d'intérêts pour un certain nombre d'années, et qui n'a été remboursé qu'en partie, au bout de plus de seize ans.

Une veuve des environs de Ferney, mère de deux jeunes enfans, étant vivement poursuivie par ses créanciers, eut recours à M. deFoltcUre^ qui nonseulement lui prêta de l'argent sans intérêts , mais

AU COMMENTAIRE HISTORIQUE. ^l

lui paya encore d'avance la rente de quelques fonds de terre qu'elle ne pouvait ni faire exploiter ni louer à personne, et qu'il se diargea de mettre en valeur. Ces terres n'en ayant pas moins été mises en vente quelque temps après par voie de justice, il se rendit adjudicataire, et en fit porter le prix très -haut pour le profit de cette veuve et de ses enfans.De plus, il les logea long-temps gratis dans une de ses maisons; et au bout de quelques années, cette femme, par la plus noire ingratitude, lui fit perdre non-seulement tout l'argent qu'il avait payé pour elle, inais encore beaucoup d'autre par la chicane , outre tous les fonds achetés dont elle vint à bout de se faire remettre en possession par le mojpen de sa fille.

Une chose à peu près semblable lui arriva avec line autre personne à qui il avait prêté mille écus.

Une veuve de Ferney , très-pauvre , dont un des fils était élevé chez M. de Voltaire^ ayant une maison cjui était absolument en ruine , il la lui fit rebâtir, et fit don au jeune homme de tout ce que lui avait coûté cette reconstruction, par un billet de sa main , cpie je remis à ce dernier.

Il a aussi fait bâtir et donné des maisons, des portions de maisons et de terrains, à bien des paysans de Ferney.

Un habitant de ce lieu, qui lui devait six cents livres par obligation, lui faisant part, en ma présence, d'un petit malheur qui venait de lui arriver.

byCoOglC

/f2 ADDITIONS

obtint sur-le-champ de 'M. de Voltaire la remise de sa dette.

Il me serait difficile de rapporter toutes les actions particulières de bienfiaisance de M. de Foliaire. U les Élisait si simplement et si singulièrement, que Ton ne pouvait même s'en douter^ En faisant du bien, il avait encore l'art de ménager l'amour-propre de ceux qu'il obligeait.

Je suis bien aise de trouver ici l'occasion de confondre un peu la calomnie, en rendant hom-mage à la vérité. Je défie qui que ce soit de me démentir sur les faits que je rapporte. 11 y a bien, il est vrai, des personnes que je connais, qui ont eu part à sa munificence et à ses secours, mais qui se sont bien gardés de lui en témoigner quelque reconnaissance; au contraire.... Il faut dire comme Arlequin : Attendons un peu. Dieu permettra que^ Èout se déœuvre,

Pag€ i57j. M. de VoUcdre termina ce procès et ce procédé (du curé de Moëns) en payant de ses deniers la vexation qui opprimait ses pauvres vassaux.

L'année suivante, M. de Foltaire eut l'occasion de rendre la pareille à ce prêtre, mais dans une cause plus juste.

A son arrivée dans le pays de Gex, les curés étaient dans l'usage de faire la police. Celui dont nous parlons, ayant appris que trois jeunes gens, en revenant de la chasse, soupaient chez une

AU COMMEVrAlBE HISTORIQUE. 4^

veuve d'une famille honnête, dans un hameau de sa paroisse, éloigné de sa demeure d-Hne petite deQii-Heue, prend, à neuf heures du soir, en hiver, par la neige, quatre paysans forts et robustes, ar* mes de gros bâtons jûnsi que lui, les conduit chez la veuve, où, étant arrivés, ils assomment ces trois jeunes gens, quoiqu'ils lui demandassent quartier. L'un d^èux fut long-temps à la mort M. de Voltaire, chez qui on le porta , s'intéressa vivement pour faire rendre justice à ce malheureux jeune homme. On accommoda enfin l'affaire, et il en coûta beaucoup d'argent au curé. Il ne pardonna jamais ce trait à M. de Voltaire^ et en l'année 1761 il crut trouver le moment favorable de s'en venger.

M. d» VoUaire^ seigneur de Fern^, avait demandé et obtenu de l'évéque d'Annecy, du curé et des paroissiens , de changer l'emplacement de l'église et du cimetière de ce village, en se chargeant de la dépen$e. L'église était très-laide et mas* quaitson château. Il fiit très^pressé de faire exécuter l'ouvrage, fit abattre la moitié de l'église, les murs du cimetière, et changer de place à une grande croix de bois qui se trouvait dessus, avant d'avoir rempli tontes les formalités requises en* pareil cas. Le curé dont je viens de parler engagea alors celui de Femey à tran^orter le Saint-Sacrement danà son église, lui persuadant^ ainsi qu!aux habitans, que Mi de Voitaire scvaàt profauié et &it profaner la leur; quil avait dit en présence d'une couturière

très-dévote : Quon môte cette potence ^^xl parlant de cette croix du cimetière. Enfin , le curé de Ferney, effrayé, les larmes aux yeux, suivi de ses pa-i roissiens aussi en pleurs, alla en procession déposer dans i^église de Moè'ns le saint-sacrement.

Alors le curé de Moêns dénonça M. de Voltaire comme impie et sacrilège à l'official de Gex. Toutje la justice séculière et ecclésiastique descendit à Ferney. On commença un procès criminel très- violent contre le seigneur du lieu, et ces messieurs espéraient bien que M* de VoUùire serait brûlé, ou au moins pendu pour la plus grande gloire de Dieu et l'édification des fidèles. Ils le disaient même publiquement.

M. d^ Voltaire prit le parti de s'adresser en droiture au pape, par le canal du cardinal Passionei, et par M. le duc ChoiseuL II envoya à Rome le plan de la vieille et de la nouvelle église. Il supplia Sa Sainteté de lui envoyer des reliques pour les y placer. Le pape approuva tout, lui envoya un morceau du cilicede saint François d'Assise, patron du seigneur de Ferney, qui ne fut ni brûlé ni pendu, au grand regret des bons catholiques , et qui acheva tranquillement de leur bâtir une jolie église , su^ le frontispice de laquelle il fit mettre cette inscription : Deo erexit Voltaire, 1761.

Cependant le lieutenant criminel de Gex avait envoyé les procédures et les informations au procureur général dli parlement de Dijon , et on

AU COMMENTAIRE HISTORIQUE. /jS

attendait Tordre d'arrêter l'acciisé. M* François Tronchin^ conseiller d'État de Genève, l'un des véritables amis de M. de VoUaire^ se trouvant alors à Dijon chez M. de Quintin , procureur général , plaida avec chaleur la cause de son ami, et engagea ce magistrat, ainsi que le premier président, à laisser enterrer cette affaire dans la poussière du gre£fe; en sorte qu'elle n'eut aucune suite. Mon maître n'a jamais su que M. Tronchin lui avait rendu ce service essentiel dans une affaire qui prenait une tournure grave et qui l'avait beaucoup inquiété.

Page i58. On sait combien la liberté lui était chère, et a quel point il détestait la persécution.

Au sujet de cette haine qu'il vouait aux prêtres intolérans et fanatiques, je lui demandais un jour ce qu'il aurait fait s'il était né en Espagne? « J'au* » rais eu, dit -il, un grand chapelet, j'aurais été » à la messe fous les jours, j'aurais baisé la man- » che des moines, et j'aurais tâché de faire mettre » le feu dans tous leurs couvens. Je n'étais pas » fait pour vivre en Espagne, ni même en France. » — Et où donc ? — En Angleterre. »

Page i6o.

Je n^ai point tort quand je de tes te Ces assassins religieux, Employant le fer et les feux Four servir le Père céleste.

M. Milles y Anglais, allant à Rome, passa à Fer-

ney , et demanda jà M. de Foliaire s'il n'avait point d'ordre à lui donner pour cette ville; celui-ci répondit : Non y mais si par hasard vous rencontrez le grand-inquisiteur y je vous prie de me remporter ses oreilles dans un papier de musique. L'Anglais n'entendit point la plaisanterie, et prit la chose au pied de la lettre. Arrivé à Rome, il paHa de la commission que lui avait donnée M. de VoUaire. Ces discours furent sus du pape Ganganelli; et lorsque M. Milles vint À son audience , Sa Sainteté lui dit : «cMonsiou » de Voltere, à ce que j'ai appris , vous a donné » des ordres pour ce pays ; je vous prie , quand » vous le re verrez , de lui dire que sa comnMssion » n'est pas fesable, parce qu'aujourd'hui le grand- » inquisitour n'a piou ni oreilles ni youx. »

Cette aventure fit quelque bruit à Rome, et M. de Voltaire en fut informé. Il en écrivit à M. le cardinal de Bemis , et joignit à sa lettre de j^àà tots pour le pape. Le cardinal répondit que le pape avait fort bien pris les plaisanteries de M. de Voltaire y tant en vers quen prose, qu'il désirait de le voir plus saint, et qu'il était flatté de son estime (la).

(la) Il est parlé de cette anecdote dans une lettre au cardinal de Bernis, du a5 novembre 1771 (tom. i5. p. 338), et dans une autre an maréchal de Richelieu, du vj du même mois (toqa. 61. p. 55 1.) Dans la première, VAnglab dont il s'agit est noouné MuUer ou Milles, dans la seconde, MuUer, Il est à croire que ff^agnière a mieux retenu le yrai nom^ car VoUaire dit au cardinal qu^il se rappelle à peiùe cet Anglais qui éuit passé à Femey, et qu'il ne lui avait demandé les oreilles de personne^ pas même celles de Fréron,

Page i6i. II prêchait la tolérance aux églises protestantes , ainsi qu'aux églises romaines. Il disait toujours que c'était le seul moyen de rendre la vie tolérable , et qu'il mourrait content s'il pouvait établir ces maximes dans l'Europe.

La sœur du fameux capitaine Thurot étant venue à Genève pour acheter et porter à Paris une cargaison ài^ Dictionnaire philosophique ^ d'œuvres de Frerèt^ àQ Boulanger, de BoUngbroke^ et autres* livres prohibés, consulta le philosophe de Ferney sur les moyens de les faire entrer en France. Son zèle pour la propagation de la lumière s'alluma si fort en cette occasion, qu'il donna ses malles, son carrosse, son cocher, son postulon et quatre chevaux pour conduire le tout à cinq lieues jusqu'au pr^zûer bureau. Un employé des fermes, qui lui avait des obligations , s'offrit de les accompagner, et promit de faire plomber les malles sans qu'elles fussent ouvertes. Ce malheureux, au contraire, arrivé au bureau, dénonça la pacotille. Les malles , le carrosse , les chevaux -, tout fut saisi. La sœur de M, Thurot, après s'être défendue avec courage, se sauvages gardes. Cette aventure donna de grandes inquiétudes kl^.de Voltaire^ qui se crut en danger. Cependant il se tira très-heureusement d'affaire par la protection de M. le chancelier de Maupeou et de Malesherbes.

Ibid. Il n'a pas peu contribué à rendre le clergé plus doux, plus humain, depuis Genève jusqu'à Madrid.

La conduite indigne du clergé de Paris envers M. de Voltaire à sa mort, est une triste preuve du contraire , et que Tesprit de ce corps est toujours le même. Il n'y avait pas de semaine qu'il ne reçût des lettres abominables de prêtres, moines, etc., et après sa mort , on m'a fait la faveur de m^en écrire beaucoup à moi-même. J'en avais fait un .recueil curieux où entraient aussi d'autres lettres extraordinaires; M. de Voltaire le jeta par mégarde dans le feu , la veille de notre départ pour Paris y en brûlant beaucoup d'autres papiers.

Ibid. 11 fit bâtir à Femey un joli théâtre.

On a plusieurs fois fait à M. de Voltaire le reproche de lésine et d'avarice. Cela est cependant un peu contradictoire avec ses libéralités , avec la manière dont il recevait les étrangers, et avec les spectacles qu'il donnait chez lui, qui étaient de la plus grande somptuosité. Les rafraîchissemens de toute espèce n'étaient pas épargnés dans les entractes et après les pièces. Il donnait ensuite à souper à tous lès spectateurs et à leur suite , et puis le bal pendant toute la nuit. Quoiqu'il nourrît dans sa maison soixante personnes au moins par jour, elle était réglée par ses soins de façon que, pendant les dix dernières annés de sa vie, toutes ses dépenses ne montaient guère qu'à quarante mille francs par an. •

P^e 162. Mademoiselle Qairon et Lthahi déployèrent

AU COMMENTAIRE filSTORIQBC. /|9

tous leurs talens dans ces deux pièces. ÇUOrphelih de la Chm elTancrède.^

C'est M. de ybltairê qui avait commetieé de former le Kain dans l'art difficile du comédien. Celui-ci travaillait en orfèvrerie chez son père* M« de VoUaire crut découvrir le germe de son talent au geste que fit le Kain en lui rendant une tabatière qu'il avait raccon^modée.

Personne ne connaissait mieux que M. dé FbU taire toutes lès nuances de l'art de la déclamation. Lorsqu'il faisait répéter devant lui quelques-unes de ses' pièces^ il était presque toujoui^ hors de lui-^ même, tant il entrait dans les diverses passions. Souvent il arrivait qu'il avait r^été enfin toute la ^ièce à lui seul.

A une représentation de Zaïre, dans laquelle il jouait le rôle de Lusignan, au moment de la re^connaissance de ses enfans^ il fondait si fort en larmes qu'il oublia ce qu'il devait dire ; le souffleur, qui pleurait aussi , ne put lui donnei" la réplique. Alors M. de Voltaire ^t sur-le-champ une demi-^ douzaine de vêts neufe et très-i)eaux. Je n'ai pu malheureusement les écrire de suite, non plus que ceux qu'il composa en jouant Zcjpire, dans la scène avec Mahomet) ni ceux qu'il ajouta aussi sur*le<;hamp à son rôle de Trissotin , dans les Femmes s^u^fontes , à la scène avec Vadius , et qui étaient très-plaisans. Il ne s'en souvenait pas lui-même Tinstant d'après. La même chose est arrivée dans plusieurs autred I. 4

5o ADDITIONS

rôles qiie je lui ai vu jouer. Je Y sa vu aussi ^ après une représentation à Tourney, parier assez longtemps en vers à M* Marmontei, qui, tout étonné, jresta n^uet et ne sut que lui répondre.

Une chose fort singulière , c'est que personne n'apprenait plus difficilement que lui ses propres • vers y ce qui provenait sans doute dç l'impétuosité de son imagination qui le maîtrisait sans cesse, au ppint que, dans la plus grande chaleur 4'un^ conyer^£^tiQ^ à laquelle pp l'aurait cru Umt entier^ ou dans 1^ temps qu'il paraissait le plus occupé à une pfwftie d'échecs (seul jeu qu'il aimât), il me faisait id^m^nder pour écrire des vers qu'il venait de composa ^: ou des idée^ qui lui étaient vet^ues; et ^ je n'arrivais pas sur-le-champ,. il courait les écrire lui-même ^r ^on agenda ou sur le pranier i|iorc^u de papier qui tombait sous sa main.

l\ avaitime facilité étonnante de faire se^ vers,qu'il écrivait ordmairement de sa main qi^and l'ouvrage était^e longue haleine. Il n'écrivait jafi^pis h pian de ses pi^e^de théâtre^ Après l'avoir arir^t^ dans sa tête, i\ l'eî^écutait en même J:^raps qu'il fai6ai^ leîs ve4:s, Il dictait se3, lettres, ses ouvrîmes en prose et les petites j^ç^s depeésie^ av^c une si grande rîipidité,.que trèsrso^vent j'ét^s phligé de le prier de s'arrêter, ne pouvant écrira a$se?:.prpmptement pour 1b suivre. Jl lisait mêpa^ eni dictant.

Ce qui marque hien;^ suivant mpi^ l'étendue gt Iftpfprce, de génie, daos^ c-et homme extraordi^

AU COMMENTAIRE HISTORIQUE. 5l

naire, c'est qiie je Tai vu très -souvent corriger dans une même heure des épreuves d'histoire, de pièces de théâtre , de philosophie , de métaphysique, de contes, de romans, et faire sur-le-champ à chacune des corrections et additions considérables , avec la plus grande facilité, malgré l'extrétne différence des matières.

Quoiqu'il apprît et retînt difficilement ses propres vers , il savait cependant par cœur tous les bons vers des autres poètes, et les récitait souvent avec enthousiasme. Quand il assistait aux représentations de leurs pièces de théâtre, on l'entendait réciter tout bas les beaux endroits, avant que les acteurs ne les eussflit prononcés; et lorsqu'ils les déclamaient mal, il disait à demi-voix : u4hî le malheureux î le bourreau t qui tue ainsi les beautés é/e Corneille! ou de Racine^ ou de tel autre que ce fût. Quand au contraire ces endroits étaient bien rendus^ il s'écriait souvent et assez haut : Beau! admirable l et cela sans acception d'aucun auteur, quoiqu'on l'ait accusé de jalousie envers tous. Il était un peu désagréable de se trouver à côté de lui aux représentations , parce qu'il ne pouvait se contenir quand il était vivement ému. Tranquille d'abord , il s'animait insensiblement ; sa voix , ses pieds, sa canne, se faisaient entendre plus ou moins. 11 se soulevait à demi de son fauteuil, se rasseyait; tout-à-coup il se trouvait droit, paraissant plus haut de six pouces qu'il ne l'était réelle-

Sa - ADDITIONS

ment. C'était alors qu'il faisait le plus de bruit. Les acteurs de profession redoutaient inême, à cause de cela, de jouer devant lui.

II ne pouvait souffrir qu'on déclamât ou qu'on lût mal de beaux vers , encore moins qu'on les critiquât minutieusement ou mal à propos. Je rapporterai à ce sujet une petite anecdote. M. de FoUaire^ après le dîné, passait dans le salon, où il restait ordinairement une heure ou deux avec les convives ; après quoi il se retirait , et allait travailler dans son' cabinet jusqu'au soupe; ou, si le temps était beau, surtout l'été, il montait dans son vieux carrosse à fond bleu, parsemé d'étoiles d'or, à moulures sculptées et doi;^s, et goûtait le plaisir de la promenade dans la campagne ou dans ses bois, quelquefois seul, quelquefois avec un ami ou des dames de la compagnie. Un jour, après qu'il fut parti, une dispute s'était élevée sur les difficultés de la poésie française, sur ses beautés et ses défauts. Un homme lettré avait soutenu que dans ses morceaux les plus parfaits elle était encore remplie de fautes. Pour le prouver, il savait pris un volume de Racine^ qui se trouvait sur la cheminée, choisi une des plus belles scènes, et marqué des croix avec son crayon à côté de tous lés vers qu'il supposait défectueux. Le lendeniain, M. de Foltcdre, en remettant ce volume dans sa bibliothèque, l'ouvre par hasard, voit toutes ces croix, et, très-mécontent, écrit au bas de la page qui en

était le plus chargée : j4hl bourreau ^ si je te tenais, je t'apprendrais à crucifier ainsi V inimitable Racine î La mémoire de M. de FoUaire était prodigieuse. Il m'a *dit cent fois : Voyez dans tel oui^ra^ge, dans tel volume, à peu près à telle page, s'il n y a pas telle chose? et il arrivait rarement qu'il se trompât, quoiqu'il n'eut pas ouvert le livre depuis douze ou quinze ans.

Il avait la méthode, quand il recevait un ouvrage nouveau, de le parcourir rapidement, en lisant quelques lignes de chaque page. S'il s'apercevait qu'il y eût quelque chose qui méritât l'attention, il y plaçait une marque; après quoi il relisait tout fort attentivement, et même deux fois quand l'ouvrage lui paraissait intéressant et bien Eût, et il faisait des remarques aux marges. Il y en avait de très-curieuses, ainsi qu'une quantité prodigieuse de sinets sur lesquels il y a quelques mots écrits de sa main ou de la mienne. Je donnerai ciaprès quelques exemples de ses notes marginales. il était naturellement gai et sémillant. C'est pourquoi une chose me frappait toujours chez lui. Dans les conversations ou disputes sur des objets sérieux ou importans, il restait long-temps sans rien dire, écoutait tout le monde, la tête baissée, et semblait être alors dans une espèce de stupeur où d'imbécillité. Quand les disputeurs avaient à peu près épuisé leurs argumens, il paraissait se réveiller, commençait par discuter avec ordre et

54 ^ A^DDITIONS

précision leurs opinions , proposait ensuite la sienne. On le voyait s'échauffer par degrés; à la fin ce n'était plu^ le même homme , on croyait voir dans toute sa personne quelque chose de surnaturel, on était entraîné par la véhémence de son discours,' de son action, et par la force de se$ raisonnemens. 11 en était de mênae de sa colère ; il n'y arrivait que par degrés, et il fallait pour ainsi dire qu'on l'y portât. C'était toujours l'effet des répliques multipliées et de la longue résistance qu'on lui opposait. Mais sa pitié, sa sensibilité, étaient aussi promptes que vraies, qiioique ses ennemis aient dit tant de fois le contraire. Ma reconnaissance lui doit cette justice, et cer-tai^ement personne n'a été plus à portée que moi de connaître le fond et la bonté de son cœur. Quoique d'un caractère très- vif ^ je n'ai jamais connu personne à qui on pût mieux faire entendre la, raisoa qu'à lui, et qui s'y rendit avec plus de facilité, malgré qu'il eût été d'abord d'uu avis opposé. Je ne puis trop m'étendre sur ses qualités morales qu'on lui a si sou veut et si injustement refusées,

Page 164.. On les regardait comme des inconnus qui usurpaient le nom de Corneille,

H e» çst vçnu encore, depuis, quelques- uo^ à Ferney auprès d^ JVÎ. de Foïfgirey implorer s^ pro^ tectidn, se disant au^si dp 1^ Ta^niJUç de Corneille ;

mais le bon moment était passé. Ils n'obtinrent que quelques secours pécuniaires.

Ibid, Messieurs Deprez de Grossi.., étaient six frères, tous au service du roi.

Ce sont les oncles maternels de. madame de Fillette, au mari de laquelle madame Denis vendit en secret la terre de Ferney, trois mois après la mort de M. de Voltaire , qui avait cependant espéré toujours qu'elle resterait long -temps dans sa femille (i3).

Ffi^e i65. A peine M. an Vahxdtt fut-il instruit de cette étrange manière dont le père Feste voidait servir la compare de Jésus, qu'il alla siu^-Ie-cha^ip déposer «in ^effe du bailliage de Gex la somme moyennant laquelle la fa-^ mille Grossi devait payer les anciens créanciers et rei^trer dans ses droits. *

MM. de Crassi ont remboursé la plus grande partie de cette somme , et M. de VoUaire leur fit remise du restant.

Page i66. Après ta dissolution de la société, iï recueillit un jésuite chez lui , et plusieurs autres lui ont écrit pour le supplier de les recevoir aussi dans sa maison,

J'en ai vu trois à Ferney, dont l'un était espagnol^ venir demander à M. ^fe Voltaire un asile. Il

(i3) M. de VilUtte^ qui d^abord savait paru attacher un si grand intérêt à la possession deFecney, le négligea bientôt lui" même j et p9r une indifférence égale à celle de madame Denis, il revendit cette terre, qui est retitrée, dit-on, daitis la famille de ses anciens possesseurs.

me dit en riant de m'informer d'eux si c'était à titre de laquais qu'ils se présentaient chez lui, et s'ils prendrsûent sa livrée. L'Espagnol accepta surle-champ la proposition , sur quoi M, de FoUaire les congédia tous trois, en le$ aidant de quelques secours pour continuer leur voyage et gagner une autre retraite.

Il avait connu à Colmar , en j 754 , le ^kx^Adatriy jésuite, qui jouait très-bien aux échecs. Le hasard voulut que ce jésuite fût envoyé dans le couvent d'Ornex, à un quart de lieue de Ferney, dans le femps que M. de VoUaire fit l'acquisition de cette dernière terre. U le retira chez lui en 1763, uniquement pour jouer aux échecs et pour s'en amuser. Mais père Adcun , qui , comme disait M. de Foltaire y notait pas le premier homme du monde, était devenu à la fin d'une société si di£&cile et si insupportable, qu'il fut obligé de se retirer de Ferney en 1776. Il jouit d'environ neuf cents livres de rente. M* de Voltaire lui faisait un legs honnête dans ses anciens testamens; mais il l'en a privé danç le dernier, à cause de toutes ses tracasseries. Il lui a cependant fait encore tenir, depuis sa retraite, quelques sommes d'argent dont j'ai les reçus.

Pa^e 168. La famille entière des C4Ûas a toujours ëtéde^ puis ce temps attachée tendrement àr Voltaire, qiu s'est fait Mn grand honneur de demeurer leur ami.

Je viens d'apprendre avec le plus grand éton-r

AU COMMENTAIRE HISTORIQUE. Sy

Aemeat (en novembre 1781) qu'un homme de lettres assez connu répandait que M. de Foliaire^ qui , disait-il , lui avait accordé une grande confiance, lui avoua, pendant son dernier séjour à Paris, a Qu'il avait enfin reconnu que Cq.las père » avait été coupable du crime pour lequel il fut » roué et brûlé ; qu'il avait appris que -quatre » personnes s'étaient glissées derrière une tapisse- » rie , d'où elles avaient entendu ce monstre pro- » noncer à son fils sa sentence de mort; et qu'en- » fin M. lie FoUaire avait les plus vifs regrets de » s'être si fort intéressé pour cette famille de scé- » lérats, auxquels il fit en conséquence fermer sa » porte à Paris. »

Je respecte autant que je le dois le mérite et les talens de celui qui a cherché à répandre ce bruit étrange (j'ai peine à croire que ce soit par amitié pour mon ancien maître), et qui en a même déjà persuadé quelques personnes; mais j'affirme sur mon honneur que tout ce qu'il a dit sur ce sujet est faux; qu'au contraire, M, de VoUcdre est mort fermement convaincu de l'innocence de Calas et de sa famille; que j'ai été témoin de la manière attendrissante. doDt il reçut à Paris la veuve et ses filles.

Mon devoir et la vérité exigent que je réclame contre une assertion aussi extraordinaire. Celui qui Ta avancée s'étant vu presser, a voulu infirmer mon témoignage quand on le lui a allégué,

58 A.DD(TK>NS

parce que, a-t-il dit, je n'étais pas auprès de moif maître au moment de sa mort. Il est vrai, malheureusement, que j'en ai été séparé les vingt-huit derniers jours de sa vie, ayant été envoyé par lui à Ferney pour chercher des papiers et des livres qu'il désirait d'avoir; c'est la seide fois pendant plus de vingt-quatre ans que je lui ai été attaché; et si j'ai un seul reproche à me faire , c'est de lui avoir obéi en cette occasion et de l'avoir quitté(i4). ' Eh bien. Monsieur, pour remplir ce laps de vingt^huit jours, où vous ne l'avez^ pas vu plus que moi, ni avant, je joins ici à ma dénégation deux autres certificats. Ce serait d'ailleurs avoir une bien petite opinion du jugement de M. de VoUairCy que d'imaginer qu'il eût pu changer de façon de penser sur cette aventure horrible, par le conte ridicule qu'on lui aurait fait des quatre prétendues personnes cachées derrière une tapisserie à point nommé. Cela est en vérité aussi absurde. Monsieur, que la prétendue intime confiance dont vous osez vous vanter que M. de VoUaire vous a hoBforé à son lit de mort , dont vous n'avez jamais approché. Il avait même à se plaindre de vous. Serait-ce là comme vous écrivez Fhistoire?

Voici les deux pièces dont je viens de parler :

(i4) Oa tcoovera, d'amples détails à «e. sujet da^s la Meladon du dernier voyage de M. </c F'oUairc à Paris, et de sa mort, écrite par ff^agnièrCf et que nous avons placée à la suite de ses Additions au Commentaire historique.

Certificat de M. d'Ro^txoi j petit^nev^eu de M, de yoltaire, et président au parlement de Paris.

A Farifi, ce 6 décembre 1781.

ce Votre lettre, mon cher fFagnière ^ a été me » chercher en Picardie. Je puis vous répondre que » jamais M. de Voltaire n'a changé de façon de » penser sur l'affaire des Cahis. Celle qu'il avait » adoptée , qu'il a soutenue jusqu'au dernier mo- » ment, et qu'il soutiendrait encore s'il vivait, était » prise sur l'examen le plus approfondi de la pro- » cédure, et fondée sur la plus exacte vérité. Quant » à M. M... , je ne me rappelle nullement de l'avoir » jamais vu chez M. de Voltaire^ etc. (i5)

» Signé d'Horwoi. »

Lettre de madame de Saint-Julien, née comtesse de LA Tour du Pin, en réponse à la mienri^.

Paris, ce 8 janvier 1782.

ccYotre zèle, McMosieur, pour te mémoire de » votre respectable maître, ajoute au cas particu-* » lier que je faisais de vous. Vous avez grande rai- » son d'affirmer fopinion CQi^tante qu'a eue M. de » VoUaU^e de l'ipnocençje des Calas ^ et vous pou*

(i5) Nous avions espéré de découvrir quel est cçt homme de leUres , dont le nom commence par M, mais nos recherches ont été vaines. Nous ne croyons pas que ce soit M^armontah

6o ADDITIONS

» vez continuer d'attester à l'univers entier que » rien n'est jplus faux que la calomnie affreuse » qu'on cherche à répandre sur cette malheureuse » famille , déjà trop injustement opprimée. Je puis » vous certifier que ce grand homme n'a pas cessé » d'être convaincu de leur innocence, et qu'il a » toujours reçu madame Calas avec tous les témoi- » gnages de l-'intérêt. Vous savez que je n'ai point » quitté ce respectable ami pendant tout son se- » jour à Paris, même jusqu'à ses derniers momens, i> qui ont été employés à donner une grande » preuve de son humanité.... (i6)

«Vous m'avez fait grand plaisir, Monsieur, de » vous adresser à moi. Tout ce qui tient à la mé- » moire de ce grand homme est très -intéressant; » votre zèle et votre attachement pour lui vous as- » surent à jamais de l'intérêt que je prends à vous, » et du désir que j'aurais de vous en donner des » preuves.

» Signé LA Tour ni] Pin Saint-Juliisn. »

Page 170. M. de VoUaire fut assos heureux pour obtenir de M. le chancelier de Maupecu qu'il fît revoir le procès. iDe MonAaUlL)

On a su dans toute l'Europe l'intérêt qu'il prit à plusieurs procès fameux; mais il y a beaucoup

• (16) Madame de Saint-Julien yeut parler probablement de rintérét que marquait encore M. de Voltaire à M. de Lalii-Tolendal , dans les dernières lignes qull écrivit ayant sa mort.

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AU COMMEITTAIRE HISTORIQUE. 6r

d'autres traits de M. de Voltaire qui prouvent également son humanité, et qui n'ont guère été connus hors des Umites de Ferney, et quelquefois même hors de sa maison. Je n'en citerai que deux poiu* ne pas trop allonger ces Additions.

Deux de ses domestiques avaient fait chez lui un vol assez considérable. La justice, qui en avait eu connaissance par la rumeur publique , avait commencé des informations. Dans l'intervalle, M. de Voltaire ayant appris en quel lieu ces gens étaient cachés, me chargea aussitôt de les aller trouver, de leur dire de se sauver promptement potir n'être pas pendus, ce qu'il n'aurait pu empêcher s'ils avaient été arrêtés ; enfin , de leur donner l'argent nécessaire pour faciliter leur évasion et faire leur route. J'ajoutai , par son ordre , qu'il se contentait de leurs remords et qu'il espérait même que son indulgence les corrigerait Ces misérables furent touchés et indiquèrent volontairement les endroits où étaient cachés quelques - uns des effets volés. Ils parvinrent à se sauver la nuit suivante en gagnant le pays étranger. Long- temps après, M. de Voltaire apprit que dès lors ils s'étaient toujours conduits honnêtement, quoiqu'ils eussent été pendus en effigie.

Un homme qui commettait beaucoup de dégâts dans le village fut enfin dénoncé. Sur le point d'être arrêté, il prit le parti de venir avec sa femme implorer la miséricorde de M. de Voltaire. Ils se

jetèrent à ses pieds en se désespérant, pleurant et témoignant leur repentir. M. de Foltaire attendri ne put retenir ses larmes , et s'agenouilla lui-même pour les faire lever, en leur disaùt : « Mettez- vous » à genoux devant Dieu, et non ^as devant moi qui » ne suis qu'un homme. Allez -vous- en , je vous » pardonne , et n'y retombez plus. »

Ibid, La ville de Genève était plongée alors dans des troubles qui augmentèrent toujours depuis 1763.

I^n^ ces dissensions, M. de Foltaire fut consulté par lés deux partis. Il mit tout en usage pour rapprocher les esprits. Il pria même un jour à dîner chez lui les principaux chefs, sans les avoir prévenus que leurs antagonistes s'y trouveraient. Us furent tous fort étonnés de se rencontrer ensemble. Le dîné se passa en politesses réciproques, mais ni les uns ni les autres ne voulurent entendre aux propositions du philosophe, qui, ne trouvant plus de moyen de leur rendre la paix, finit par se moquer d'eux (17), ainsi que le roi de Prusse avait fait avec les Polonais.

Cela ne l'empêcha pas, quelque temps après, de rendre un. service essentiel à cette république, en obtenant de M. le duc de Choiseul qu'il retirerait k demande qu'il avait faite à la ville, pour qu'elle

(17) Cest à c« sujet qu'il fit le poème de lu Guerre duile de Genève, comme le roi de Prusse en avait composé un de piême genre sur la Guerre des Confédérés de Pologne.

autorisât dan$ ses murs le recruteioent d^ compagnie commandées par des officiers genevois dans les régîmens îsaisses au service de France; demaBde à laquelle les citoyens ne voulaient point asquiescer , et qui causait Une grande fermentation dans cette ville.

Page ijr. I\erney... devint bientôt un lieu de plaisance, peuplé de douze cents personiies, toutes à leur aise , et travaillant avex: succès pour elles et pour l'Etat.

Tous ces colons l'adoraient. Ayant été malade en 1775, ain^i que madame Denis j tous les habitans furent si transportés de joie de sa convalescence, que les jeunes gens se formèrent en compagnies militaires de dragons et d'infanterie^ donnèrent de très-jolies fêtes; et le jour de Saint- François il y eut une illiunination superbe dans tout Ferney , avec un beau feu d'artifice donné par madame Denis.

Les jeunes gens venaient chaque dimanche danser dans son château. Ils y trouvaient toutes sortes de rafraîchissemens ; il venait les voir danser, les excitait, et partageait la' joie de ces colons, qu'il appelait ses enfans.

Une des compagnies de dragons, dans le temps de cette convalescence dont nous venons de parler^ fit faire une médaille d'or avec le portrait de M. de f^oltaire , pour être donne'e à celui qui montrerait le plus d'î^dresse à l'exercice du fusil. La compagnie d'infanterie fit les frais d'un second prix qui

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consistait en une médaille en l'hoûneur de M. Tur-^ goty et pour le reroereier de l'affranchissemeig; du pays de Gex. Elle offrait d'un côté le buste de ce ministre^ et de l'autre ces mots : Tutamen regni. Elle fut gagnée à l'arquebuse par madame de Sainte Julien y née La Tour du Pin.

J'en fis frapper une troisième , conforme en tout à la premièrie^ sauf la lettre initiale de mon non» qui fut ajoutée sur le revers , au bas de l'inscription* Le portrait de M. de Foliaire y était si ressemblant^ que j'ai cru ne pouvoir mieux en disposer qu'en en faisant hommage à S. M. l'impératrice de Russie, mon auguste bienfaitrice. En voici l'em-^ preinte (*).

Page ijt. Si. le duc de C^iseùï protégea dé tout' soti pou-voir cette colonie naissante, qui établit un grand commerce*

M. de Fbltairé avait déjà fait bâtir, quand il mourut, plus de cent maisons, la plupart fort jo-

(*) Tci le manuscrit dé Jf^agnière conliie^ht eu effet l^empréiDle de In médaille , mais imitéerirop grosnére^ent pour être la représcnlation fidèle de la médaille. Copier cette empreinte ne serait pas donner le le por Irait si ressemblant de yaUaite^ s'en éloigner sei*ait une inGdëlité. Mais au moins nous donnerons les inscriptions. Autour du portrait onr lisait:

Erroris tenebras hic quanti lace fugattt.

Au revers étaient ces mots : Vottario et DerUsœ Fernesiifundatoribus^ coloni quos fecit amor milites, se , suaâ aries, ipsamque vitam devtipenU Et autour :

Omnilms boc unam ▼otnin cit : O ▼rval «terqve 1

lies, outre celles dont les fondemens étaient posés, et que depuis on a fait arracher. Une grande partie de ces maisons avaient été cédées aux différens ar» listes étrangers qu'il avait attirés > moyennant une rente viagère à cinq , ou six , ou sept pour cent sur sa tête , et réduite à moitié , après sa mort , sur celle de inadame Denis. Il avait en outre prêté beaucoup d'argent à cea artistes , pour leur commerce , à quatre pour cent. De plus il se chargeait sans escompte de leurs lettres-de-chànge. Enfin les habitans de Ferney trouvaient chez lui toutes les ressources possibles. Ils ont tout perdu à sa mort, et sa nièce s'est vue bientôt obligée de leur accorder de fortes réductions sur leurs rentes. M. de Voltaire avait, par la générosité de M. le duc de Choiséuly et par la bonté extrême de M. le baron d'Ogny^ intendant-général des postes, obtenu la permission de faire parvenir par la poste, sous le couvert de ce dernier, tous les ouvrages d'horlogerie et bijouterie fabriqués dans Ferney, non-seulement pout* tout le royaume , mais même pour les pays étrangers. Je dois aussi rendre justice à MM. les . fermiers^généraux, pour la facilité avec laquelle ils fermaient les yeux sur les droits qui pouvaient leur revenir.

Madame Denis ayant vendu Ferney trois mois après la mort de son oncle, M. le baron d'Ogny voulut bien permettre que je continuasse à faire les envois comme du temps de mon maître; mai»

ayant été appelé auprès de S. M. Timpératrice de Russie, personne né s'intéressant plus à cet établissement, M. le baron d'Ogny n'a pas cru devoir non plus continuer de favoriser Ferney, et d'accorder aux vassaux de M. de Fillette ^ qui les a abandonnés, les mêmes facilités qu'à ceux de M. de Foltaire; de sorte que Ferney se dépeuple tous les jours.

Page i8i. Noos avons un monument encore plus héroïque de ce prince philosophe ; c'est une lettre h M, de Voltam^ du 9 octobre 1757, vingt -cinq jours avant sa victoire de Rosback.

On ignore peut-être que dès l'instant qu'on eut appris à Genève la nouvelle de la perte de la bataille de Rosback 9 M. de VoUaire écrivit à son banquier à Rerlin de donner de sa part aux officiers français blessés et prisonniers l'argent dont ik pourraient avoir besoin, et de leur rendre tous les services qui dépendraient de lui. Il prit même aussi la liberté d'en recommander quelques-uns particulièrement aux bontés du roi de Prusse.

Vage aoi.

Monsieur Pigal, yotre statue Me fait mille fois trop d^honneurf Jean- Jacque a dit avec candeur Que c'est à lui quelle était due.

Il est inutile que j'entre dans les détails de la querelle de M. de Fbbdire avec /.-/. Rousseau.

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Assez d'autres en ont parlé. Peut-être a-t-elle été poussée trop loin par M. de Fbhaire; mais ce que je puis affirmer avec vérité, c'est que les premiers torts vinrent de M. Rousseau. Lorsque celui-ci fut obligé de sortir de Paris, M. de VoUaire. me chargea de lui écrire pour lui offrir de sa part une petite maison et un domaine appelés VHennitage^ qu'il avait auprès de Femey. Je fis sept'copies de ma lettre, et les adressai à différens endroits, ne sachant où M. Rousseau s'était retiré. Ce fut en réponse à cette lettre qu'il en écrivit une de la dernière grossièreté kM. de Voltaire^ qui, après l'avoir lue , dit avec un signe de pitié : Cest dommage que la tête ait tourné à cet homme. Mais ce qui l'irrita, non sans raison, ce fiit l'espèce de dénonciation que Rousseau ^ dans ses Lettres de la Montagne^ fit contre M. de Voltaire^ et les démentis formels qu'il lui donnait sur des choses où celui-ci avait parfaitement raison. Dès lors les autres gens de lettres avec lesquels^ le citoyen de Geiie<«e était aussi brouillé, ne cessaient d'aigrir le solitaire di» Femey contre lui, et contre tous ceux qui les attaquaient, sous prétexte que leurs ennemis se déclaraient aussi contre M. de Voltaire^ ce qu'il aurait souvent ignoré sans ces bons avis. On lui eût épargné bien du temps et des chagrins , si on ne l'eût ainsi excité à se défendre et à s^ venger; car H est certain, je le répète, que jamais il n'attaquait personne le premier. Ses amis,

dans des occasions, lui rendaient un mauvais service (i8).

Page 2o3. Le solitaire de Ferney, étant malade et n'ayant rien à faire, ne voulut se venger de cette petite manœuvre de Bwrd, évéque d'Annecy, que par le plaisir de se faire donner l'extrême-onction par exploit

Tout et) qu'on rapporte en cet endroit du Com-

(i8) Ce qu'on lit dans cette remarque de fTagnière, confirme Toffre faite par Koltaire à Rousseau, d'une habitation voisine de Ferney, et la réponse inijullànte de celui-ci. Il en est parlé dans la lettre de yàU uUre à M. HumCf du 24 octobre 1 766 (tom. Sg, p. /\g5,) lettre qui fut imprimée dans la même année , et du consentement de Fauteur ; tandis que la dénégation de cet acte de générosité ne se trouve que dans des papiers recueillis chez i?o«**eflK après sa mort. Par cet exemple etd'au^ très encore, on voit quel degré de confiance peuvent mériter ces lettres écrites ou reçues par le citoyen de Genève , ces pièces prétendues justificative», ces inculpations , dénégations, confessions, en un mot^ tous ces papiers réuuisjBt arrangés par lui, selon ses vues, pour n'être publiés que dans un temps où ses adversaires et lui ne devaient plus exister, Vernes, pasteur de Genève , contre qui Rousseau a laissé aussi un libelle posthume , mais que ce pasteur a eu le temps de voir avant de mourir, a prouvé combien Rousseau avait eu peu de bonne foi dans ce libelle!. Supposera-t-on à ce philosophe cynique plus de délicatesse envers celle foule de victimes immolées dans ses Confessions? et plus de scru' puleà l'égard de F'oltaire?on ne le croit p»s. Car autrement, il faudrait supposer que ce dernier eût été assez sot et assez impudent pour laisser imprimer en 1766 une lettre où étaient consignés son offre et le refus plus que malhonnête àe Rousseau, au risque d'être convaincu de mensonge publiquement quinze jours après. Il faudrait encore supposer que ff^aenière écrivant ceci plusieurs années après la mort de f^oitaire et celle de Rousseau , eût aussi menti effrontément et sans aucun intérêt* Cela ne peut se présumer, et son témoignage doit être ici d'un tout autre poids que l'assertion tardive et suspecte d'un homme dont l'orgueil devait même se manifester au-delà du tombeau.

C'est peut-être dans cette même offre généreuî^e de Voltaire qu'on

méritoire historique sur la communion que se fit donner M. deFoltaire dans son château de Ferney, en 1 768 , est à peu près la manière dont il en avait rendu compte dans le temps à plusieurs de ses amis. Cet événement est assez singulier pour que nous en donnions jpi le récit exact et détaillé , d'autant plus qu'il a été trés-falsifié et dénaturé par

trouverait la cause du changem^t subit deBousseau, du moins à en ju* ger par analogie. On sait que dans les vingt dernières années de celui-ci, son esprit omorageux ne voyait plus que des ennemis dans ses amis', et des outrages dans leurs bienfaits. Jusqu'en 1759, Voltaire n'avait cessé de lui témoigner de la bienveillance. Les égards étaient réciproqiies entre eux. A la fin de 1758, Rousseau sÂte^W encore un exemplaire de ses écrits à Voltaire, et c'est en 1759 qu'il refusa d'une manière si étrange le refuge qui lui fut proposé. Ce qui a pu encore contribuer à son inimitié, c'est l'accueil que Voltaire recevait à Genève. La jalousie aie Jean- Jacques , qui en était banni, semble lui avoir dicté cet étrange reproche : Vous corrompez ma république pour prix de Vâtile qu'elle vous a donné. Cet .outrage ne fut reçu qu'avec mépris et pitié; mais dès ce moment, toute relation cessa entre les deux phflosophes.. La franchise et la gaité de l'un étaient tout l'opposé de la défiance et de l'humeur sombre et farouche de l'autre. Ce ne fat qu'en 1764 que commencèrent les premières hostilités directes du côté de Voltaire, après que ^ou^^eazi, dans ses Lettres écrites de la Montagne (lett. S^), Teut, en quelque sorte, dénoncé publiquement aux magistrats de Genève, comme l'ennemi déclaré de la religion chrétienne. Si, dans l'intervalle, Voltaire s'était permis quelques plaisanteries sur la Nouvelle Héloïse, lorsqu'elle parut en 1761, il n'en fut pas alors soupçonné, %t le marq[uis de Ximénès les avait prises sur son compte. Mais après cette accusation si grave dont DOQs venons de parler | Voltaire ne ménagea plus son ennemi j et si \à guerre qu'il lui fit alors ouvertement fut longue et violente, doit on s'en étonner d'un caractère vif et sensible comme le sien , d'uiL cœur ulcéré qui éclatait enfin après plusieurs années de contrainte et de modération?

7^ AODITlOIfS

les journalistes, les libellistes, et même les panégyristes qui en ont fait mention.

Au commencement de cette année 1768 , M. de Foltaire ayant à se plaindre de l'infidélité d'une personne qui demeurait depuis quelque temps chez lui, eut à ce sujet des qiierelles très^violentes avec madame Denis ^ intéressée elle-même à la chose, et qui avait pris avec emportement, contre son oncle, le parti de cette personne coupable, conduite qu'elle ne tenait que trop souvent en diverses occasions. M. de Foltaire y excédé cette fois , renvoya madame Denis ^ le 3 mars 1 768, et l'homme qu'elle défendait Elle se retira à Paris. Sept autres maîtres logés alors dans la maison, s'apercevant, malgré l'extrême politesse de M. de Foltaire à leur égard, combien il avait besoin de repos et de solitude, dans l'agitation et l'inquiétude où l'avait jeté cet événement, partirent l'un après l'autre. En peu de jours, il se trouva seul dans le château, avec moi et ses gens (19).

Le dimanche d'après, pendant la messe, il se commit un vol dans une maison particulière. Le seigneur de Ferney fit venir chez lui la personne

(19) On avait soustrait des manuscrits du cabinet de Foltaire , et entre autres les Mémoires sur le roi de Prusse, qu'il voulait supprimer. Cet ouvrage était le principal objet de ues craintes. C*est de là proba* blement qu'est venue Fédition furtive qui en parut après la mort de Foltaire, et parvint dans les mains du roi. On trouve quelques édaircissemens sur ce que rapporte ici Wagnière^ dans quelques Wttres en* core inédites de Foltaire.

soupçonnée, lui fit avouer son crime, et l'obligea à restituer sur-le-champ.

Pendant la semaine sainte, un moine étant venu diner au château, M. de VoUcdre lui dit : a Père D***, » j'ai envie, pour le bon exemple ^ de faire mes pâ- » ques dimanche ; je pense que vous me donnerez » bien l'absolution pour cela. — Très- volontiers, ré- » pondit le moine, je vous la donne. » Tout fut dit : le prêtre but , mangea et s'en alla.

Le jour de Pâques , M. de Voltaire me dit : « A » présent que je suis seul et sans embarras, je veux, » en qualité de seigneur du lieu, aller communier » à l'église : voulez-vous y venir avec moi ? J'ai en- » vie aussi de prêcher un peu ces coquins qui vo- » lent continuellement. » Je lui répondis que je serais fort curieux de le voir communier; mais que, quoique protestant, autant que mes connaissances pouvaient me le permettre, je ne croyais pas qu'il fut en droit de parler dans l'église, et que je le suppliais avec la plus vive instance de s'abstenir de cette démarche que je pensais être dangereuse pour lui. Il me refusa.

Je l'accompagnai à l'église, à la suite d'un superbe pain béni qu'il était dans l'usage de rendre chaque année, au jour de Pâques. Après la distribution de ce pain, et après avoir communié, il commença à parler aux paroissiens du vol commis quelques jours auparavant, à leur faire des remontrances vives, éloquentes et pathétiques, à les

7» ADpiTiaNS

exhorter à la vertu. Alors le curé, qui était vers la balustrade, se retourna brusquement et ne fit qu'un saut jusqu'à l'autel, avec beaucoup d'humeur, pour continuer l'office. Notre orateur s'eh étant aperçu, dit encore aux auditeurs quelques mots flatteurs pour leur curé, et se tut.

On écrivit à l'évêque d'Annecy, qui se dit prince et évêque de Genève , que M. de Voltaire était monté en chaire le jour de Pâques, et y avait prononcé un long sermon sur le vol. En conséquence l'évêque écrivit à ce sujet au seigneur de Ferney, qui lui répondit (20).

Le prélat envoya ses lettres et les réponses au roi de France, par le canal de M. le duc de la VrïlUere^ avec prière de faire donner une lettre de cachet contre ledit seigneur de Ferney. On rit à Versailles de cette démarche, et M. le duc de la Vrïllière renvoya le tout à M. de Voltaire^ en lui faisant part de la demande du doux prêtre.

L'évêque, outré et au désespoir de n'avoir pu réussir, fit alors défendre à tout curé, prêtre, moine, etc., de son diocèse, de confesser, d'abjBOudre et de communier le seigneur de Ferney, sans ses ordres exprès, sous peine d'interdiction.

(ao) On peut voir aae partie de celte correspondance dans la Col - Icction des œuvres de P^oltaireftome 60. L'abbé Z>ii f^ernet, dans ia yie de p^oUairef dit que .ce prêtre nommé Biord, petit-Hls d'un jqs^ïl^ étant babitué d'une paroisse' de Paris, se fit cbasser de cette ville, comm» perturbateur du repos public, pour refus de «acrement, etc.

Au COMMENTAIRE HISTORIQUE. 7}

Dans la semaine de Pâques 1 769 , M. de Fohaire, îne dictant de son lit, vit dans son jardin quelqu'un qui $fe promenait : il me demanda qui c'était. Je lui répondis que c'était le curé de Ferney, avec un capucin de Gex, qui était venu pour l'aider à confesser les habitans.

a Est-il vrai, me dit-il alors, que l'évéque d'An- D necy à défendu de me confesser et de me dpnner jo la communion?» Je lui répondis qu'oui. <r Eh bien , «me dit -il, puisqu'il est ainsi, j'ai envie de me » confesser et de communier malgré lui. Je veux j» même ne point aller à l'église , mais que tout se 9 passe dans ma chambre et dans mon lit, pour sa » plus grande satisfaction. Cela pourra être fort » plaisant, et nous verrons qui, de l'évéque ou de » moi, l'emportera. Allez me chercher ce capucin. » Avez-vous de l'argent sur vous? — Oui. — Mettez- >» moi un éçu neuf sur ma table de nuit, afin que » mon compagnon puisse le voir. »

J'obéis, et allai ensuite chercher le capucin, qui vint avec moi, et Je l'introduisis. M. de Foliaire lui dit :« Mon père, voici le saint temps de Pâques. » Je voudrais, dans cette circonstance, remplir » aussi mes devoirs de Français , d'officier du roi » et de seigneur de paroisse; mais je suis trop ma- » lade pour me transporter à l'église , et je vous » prie de m'entendre ici.» Il mit alors l'écu de six francs dans la main du capuein^ qui fut frappé comme d'un coup de foudre de la proposition

inattendue qu'on venait de lui faire. Cependant il s excusa en disant quil y avait dans ce moment plusieurs personnes dans V église qui V attendaient^ mais que dans trois jours il reviendrait; qu'il priait le bon Dieu de le maintenir dans ces bonnes et saintes dispositions; le tout en tremblant comme uhe feuille, et il sortit.

J'étais pendant^ ce temps resté à la porté de la chambre, que j'avais laissée entr'ouverte. Après le départ du capucin, je rentrai auprès de M. de Voltaire^ et je lui dis en riant : «Vous n'avez donc » pas pu arranger vos petites affaires? — Non, » pardieul me répondit-il; le drôle s'en est allé » sitôt qu'il a eu mes six francs , en me promet- » tant de venir m'expédier dans trois jours , ce » qu'il ne fera sûrement pas : mais laissez-moi » £siire. »

Pendant ces trois jours il ne sortît point de son lit, et le capucin ne revint pas. M. de Voltaire alors envoya chercher le nommé BugroSy espèce de chirurgien, et se fit tâter le pouls. Bugros lui dit qu'il le trouvait excellent. «Comment, mor- » dieu ! ignorant que vous êtes , reprit M. de Foin » taire y avec sa voix de tonnerre , vous trouvez » mon pouls bon ! — Ah ! Monsieur, permettez » que je le retâte..... Vous avez beaucoup de fiè- » vre, dit alors le pauvre diable de chirurgien as- » sez épouvanté. — Pardieu, je le savais bien que j» j'en avais : il y la trois jours que je suis dans ce

AU COMMENTAIRE HISTORIQUE. ' 'jS

» cruel état. Allez le dire au curé, il doit savoir » ce qu'il a à faire auprès d'un malade qui , depuis » plus de trpis jours, a une fièvre aussi violente, T> et qui est en danger de mort. »

Nous attendîmes encore six jours inutilement le capucin,et chaque jour le chirurgien allait de la part de M. de Foltaire avertir le curé de la situation critique où se trouvait l'âme et le corps du soi-disant malade. Enfin, dans une belle nuit, il fit lever tous ses domestiques à une heure du matin, et nous envoya tou^ ensemble chez le curé pour l'avertir sérieusement du danger où était notre maître, qui ne voulait pas mourir sans les secours d'usage en pareil cas. Je lui portai même la déclaration qu'on va lire, signée de M. de P^oltaire, du sieur Bigex et de moi , et à laquelle était joint un certificat du chirurgien.

Déclaration remise à M. le curé de Femej, le 3o mars 1769.

tf François- Marie de Voltaire^ gentilhomme or- » dinaire de la chaînbre du roi , seigneur de Fer^ » ney, Tourney, etc., âgé de soixante-quinze ans » passés, étant d'une constitution très - faible, s'é- » tant traîné à l'église le saint jour du dimanche » des Rameaux, malgré ses maladies, et ayant de- » puis ce jour essuyé plusieurs accès d'une fièvre

» violente , dont le sieur Bugros^ chirurgien , a 1^ averti M. le curé de Ferney , selon les lois du » royaume , et ledit malade se trouvant dans Tin- » capacité totale d^aller se confesser et commu- » nier à Téglise, pour l'édification de ses vassaux, » comme il le doit et le désire , et pour celle des » protestans dont ce pays est entouré, prie M. le » curé de Ferney de £aire, en cette occasion, tout » ce que les ordonnances du roi et les arrêts des » parlemens commandent, conjointement avec les » canons de l'église catholique, professée dans le » royaume; religion dans laquelle ledit malade est » né, à vécu et veut mourir, et dont il veut rem- » plir tous les devoirs, ainsi que ceux de sujet du » roi; offrant de faire toutes les déclarations néces- » saires, toutes protestations requises, soit publi- » ques, soit particulières, se soumettant pleinement » à ce qui est de règle, ne voulant omettre aucun » de ses devoirs quel qu'il puisse être ; invitant w M. le curé de Ferney à remplir les siens avec » la plus grande exactitude, tant pour l'édification » des catholiques que des protestans , qui sont » dans la maison dudit inalade. La présente signée » de sa main et de deux témoins , dont copie res- » tée au château , signée aussi du malade et des » deux mêmes témoins; l'original et une autre coy> pie laissés entre les mains de mondât sieur curé » de Ferney, par les deux témoins soussignés; sauf p à les rendre authentiques par main de notaire si

4ir COMaTÏÏNTAmE niSTnRlQtlE. 77

» besoin est Ijd trente mars mil sept cent soixànteû neuf, à dix heures du Tnatîn. >»

Sî^é VOLTAIRE.

Et au-dessous, Bigkx, Wacsiéeè, témoins.

Cependant je craignais beaucoup que M» def^ol-^ taire, à force de vouloir être malade, ne le devînt enfin réellement. Malgré toutes ces démarches et tous ces avertissemens , le curé ne voulait point venir auprès du malade, et le capucin n'arrivait pas- Alors on envoya chercher im homme de loi, qui alla, de la part du prétendu moribond, dire au curé qu'il serait enfin obligé de le dénoncer au parlement pour refus de sacremens; que s'il s'obstinait à ne vouloir pas se rendre à Tinvitation qui lui était faite ^ il pourrait bien finir par être mis en prison, et peut-être puni plus rigoureusement Ce pauvre curé fut saisi d'une si grande frayeur, à Falternative de Tinterdiction ou de la prison, qu'il lui prit sur-le-champ une colique violente dont il est mort quelques mois après. Peu de jours avant qu'il n'expirât, étant allé le ?oir pour m'înformer de sa santé, de la part de mon maître, il m'avoua que sa maladie ne provenait que de ce saisissement, et qui! sentait bien qu'il ne résisterait plus long- temps a la révolution qui s'était faite en lui dès ce moment (21),

(ïi) Banale Cammeniairn htiiorique il e^l diidmplrm«ni qiie,ile-

Le 3 1 de mars, M. de Foltaire fît cette autre déclaration par-devant notaire :

« Et depuis au château de Ferney, le 3i mars, » après midi, l'an 1769, par-devant moi notaire » soussigné, et en présence des témoins ci-après » nommés, est comparu messire François - Marie » de Foltaire y gentilhomme ordinaire de la cham- » bre du roi, l'un des quarante de l'Académie frany> çaise, seigneur de Ferney, Toumey, Pregny et » Chambeisi , demeurant en sondit château , le- » quel a déclaré que le nommé Nonotte^ ci-devant » soi-disant jésuite, et le nommé Guyon^ soi- » disant abbé, ayant fait contre lui des libelles » aussi insipides que calomnieux, dans lesquels ils » accusent ledit messire de Pbltaire d'avoir manqué » de respect pour la religion catholique , il doit à » la vérité, à son honneur, â sa piété, de déclarer » que jamais il n'a cessé de respecter et de prati- » quer la réU^os cattioKque professée danr h- «royatime; qu'il pardonne à ses calomniateurs; » que si jamais il lui était échappé quelque indis- » crétion préjudiciable à la religion de l'État, il » en demanderait pardon à Dieu et à l'État ^ et

puis cette scène, le curé qui se nommait Gros, et qui était un bon ivrogne, s^était tué à force de bpire. IL est possible et même vraisemblable que les deux causes aient contribué à sa mort > et Paient accélérée par leur réunion. Du reste , il est assez naturel que Fauteur du Corn» mentairej bien éloigné d'avoir jamais voulu faire du mal à son curé, et de se croire la cause de sa mort, en ait rejelé tout le blÀme anr le dieu de là vigne qui en tuait beaucoup d'outrei.

» qu'il a vécu et veut mourir dans Tobservance » de toutes les lois du royaume , et dans la reli- » gion catholique, étroitement unie à ces lois. Fait » et prononcé audit château, lesdits jour, mois et » an que dessus , en présence du révérend sieur » Antoine Adam j prêtre, ci -devant soi-disant jé- » suite, et de sieur Sùnéon Bigex, bourgeois de » la balme de Rhin en Genevois, de sieur Claudey> Etienne Maugif^ orfèvre-bijoutier, et de Pierre » Larchex^êque , syndic , tous demeurant audit Fer- » ney, témoins requis. » Signé Voltaire, et plus bas, RuFFo, notaire, avec paraphe.

Le curé fit alors avertir le capucin qu'il fallait absolument venir, et il arriva enfin le premier avril. Dans tout cet intervalle le père Joseph et le curé avaient dépêché un exprès à l'évêque pour avoir ses instructions et ses ordres sur la demande du seigneur de Femey, en cas qu'il persistât dans sa résolution ; et ces ordres étaient arrivés au capucin.

Le bon père ne voyant plus d'obstacle de ce côté , et consentant de se rendre à l'invitation qui lui avait été faite, fut introduit par moi dans la chsgnbre du soi-disant malade. J'en laissai la porte un peu ouverte, et me tins dans le cabinet contigu.

Le capucin était à moitié mort de crainte. M. de Voltaire comment par lui dire : « Mon père, 10 je ne me souviens pas trop bien de mon Coiifîteor,

8o Ai>DiTioirs

» dans l'état où je suis; dites-le, ainsi que le Credo, » et je le répéterai après vous, » Ce qu'ifs firent, mais d'une manière à pouffer de rire; car c'était un salmigondis du Pater, du Credo, du Confiteor et des différens symboles, à quoi ni lui, ni moi, ni le capucin, nous n'entendions rien. Celui-ci était trop troublé pour y faire attention. Ensuite le ma* lade dit : « Écoutez , je ne vais pas à la messe aussi » souvent qu'on le doit, mais ce; $ont mes souf- » frances continuelles qui m'en empêchent. J'adore » Dieu dans ma chambre. Je ne fais de mal à per- » sonne, et je tâche de faire autant de bien qu'il » m'est possible; j'en prends Dieu à témoin, mes » paroissiens, mes domestiques et les habitans de » la province ; ainsi je vous prie de me donner » l'absolution. — - Mais on dit, reprit le confesseur/ » que vous avez fait de mauvais livres contre le » bon Dieu, la' sainte Vierge et les prêtres; pour » moi je n'en sais rien que par ouï dire; je vous » serai donc obligé de signer seulement ce petit » papier , qui n'est qu'une simple profession de x> foi. » Il tira alors de sa manche la profession de foi telle que l'évêque la lui avait envoyée.

Le confessé lui répondit: «Mon père, ne vjenons- » nous pas de réciter le Symbole des Apôtres qui » contient tout? Nous devons, en qualité de bons » cathoUques, nous y tenir^ sans quoi on pourrait » avec raison vous accuser, vous et moi, d'innova- )) tion , et ce ne serait pas une plaisanterie, comme

AD COMMENTAIRE HISTORIQUE. 8l

» VOUS le savez bien. » Pendant un demi - quart d'heure le capucin, par intervalle, présenta la profession de foi à signer, et M. de Fokaire, sans vouloir jamais la regarder, lui répondit toujours qu'il s'en tenait au Symbole, qu'il venait de réciter.

A la fin, le pénitent se mit à faire à son confesseur, avec vivacité et avec la plus grande éloquence, une longue remontrance très-touchante, très -pathétique, sur la calomnie, sur la morale, et sur la tolérance que tous les hommes doivent avoir les uns pour les autres. Le confesseur à chaque phrase, à chaque période, plus mort qu'en vie^ les larmes aux yeux, avançait toujours la profession de foi pour la faire signer, mais inutilement. Le pénitent ayant joui long -temps de la détresse de son confesseur, lui dit enfin brusquement : « Donnez-moi l'absolution tout -à - l'heure. » Le. capucin tout interdit, et ne sachant réellement que lui répondre, prononça Vahsoho^ et remit son papier dans sa manche. Voilà toute cette confession dont on a tant parlé et de tant de manières différentes.

Alors M. de Voltaire^ sachant que. le curé remplissait encore toutes ses fonctions (car il n'était tourmenté de sa colique que par intervalles) , exigea qu'il vînt sur-le-champ lui apporter la communion. Le curé arrive aved quelques personnes, qui accompagnaient le saint-sacrement. J'avais fait venir, de la part du confessé, le notaire Rajfo, Dès I. 6

Tinstant que le curé eut donné l'bostie à M. ^ Fokaire^ celui-ci, élevant la voix, prononça ces paroles : a Ayant mon Dieu dans ma. bouche, je » déclare que je pardonne sincèrement à ceux qui » ont écrit au Roi des c?ilomnies contre moi, et » qui n'ont pas réussi dans leurs mauvais desseins; » et je demande acte de ma déclaration à Raffby » notaire. » Rqffo l'écrivit sur-le-champ devant le curé et tous les assistans qui étaient entrés dans la chambre du malade; après quoi chacun se retira.

A peine tout ce monde était-il sorti du château, que M. de FàhcUre, auprès de qui j'étais resté seul, me dit, en sautant lestement hors de son lit (d'où il semblait ne pouvoir bouger) : « J'ai evu un » peu de peine avec ce drôle de capucin, mais cek » ne laisse pas que d'amuser et de faire du bien. )3 Allons foire un tour dans le jardin. Je vous avais » bien dit que je serais confessé et communié dans » mon lit , malgré mons Biord. »

Dès que le curé fut de retour chez l^i avec le confesseur, il lui demanda avec empressement si le pénitent avait signé le papier de Monseigneur ? Le capucin, encore tout tremblant et tout ému de l'éloquent discours du malade, répondit que non. « Eh ! mon Dieu , nous voilà perdus auprès » de Monseigneur! Que faire? Que devenir? Que » dirons -nous, ^ve Joseph? — Hélas ! je n'en sais » rien. — Ni moi non plus. — C'est un étrange

» homme que ce M, de Foliaire; je n'ai jamais pu » lui faire entendre raison sur le papier de Mon- » seigneur, et je n'ai pu absolument tirer de lui » que le Confiteor, le Credo et un terrible sermon » qu'il m'a débité, et dont vous me voyez encore » tout épouvanté. — Ciel! que va dire Monseigneur?» Enfin ces deux hommes cherchèrent pendant quinze jours un moyen de se tirer d'embarras auprès de l'évéque, et d'éviter l'interdiction. Ils ne purent rien trouver de mieux que cet expédient. Ils firent venir, le 1 5 avril, sept témoins à qui ils persuadèrent d'attester par serment, devant le notaire Raffb^ avoir été présens et avoir entendu prononcer à M. de VoUaire^ avant de communier, la confession de foi très- orthodoxe que nous al- , Ions transcrire , et que le tout était pour la phis grande gloire de Dieu et l'édification des fidèles.

Profession de foi (supposée) de M* de Voltaire,

«L'an 1769, le i5 avril, par-devant moi Claude » Raffoj notaire royal au bailliage de Gex , rési- » dant à Ferney, soussigné, et en présence des té- » moins ci-après nommés, ont comparu : révérend » sieur Pierre Gros^ prêtre et curé dudit Ferney; » Pierre Larchevêque, syndic dudit Ferney; dauden Etienne Maugiéy orfèvre -bijoutier; Jean-Bap- » tiste- Antoine GiUlhaume; Louis BugroSy chirur- » gien , agrégé à l'académie royale de Montpellier,

» juré en cedit pays de Gex; révérend père Claude » Joseph, prêtre et capucin du couvent de Gex; » Pierre Jacquin , maître d'école , demeurant audit » Ferney, etc. Lesquels ont déclaré avoir été pré- M^sens lorsque M. François -Marie Arouet de Voly> taire, gentilhomme ordinaire de la chambre du » Roi , et l'un des quarante de l'Académie fran- » çaise, seigneur de Ferney, etc., etc., demeurant » en son château dudit Ferney, a fait la confession » de foi suivante , le i ^'' avril de ladite année , sur » les neuf heures du matin, avant de recevoir le » viatique dudit sieur curé de Ferney :

« Je crois fermement tout ce que l'Eglise catho- » lique, apostolique et romaine croit et confesse. » Je crois en un seul Dieu en trois personnes, )> Père, Fils et Saint-Esprit, réellement distinguées,. » ayant la même nature , la même divinité et la » même puissance ; que la seconde personne s'est » faite homme; qu'elle s'appelle Jésus-Christ^ mort » pour le salut des hommes; qu'il a établi la sainte* » Eglise, à laquelle il appartient de juger du véri- » table sens des Ecritures. Je condamne aussi toutes » les hérésies que la même Eglise a condamnées et » rejetées, ainsi que toutes les interprétations et » mauvais sens que l'on y peut donner. C'est cette » foi véritable et catholique , hors de laquelle on » ne peut être sauvé, que je professe, que je re- » connais seule véritable; je jure, je promets, » m'engage de la professer, et de mourir dans

» cette croyance, moyennant la grâce de Dieu.

» Je crois aussi d'une foi ferme, et je confesse » tous et un chacun des articles contenus dans le » Symbole des Apôtres que j'ai récité en latin fort » distinctement. Je déclare de plus que j'ai fait » cette même confession de foi entre les mains du «révérend père Joseph j capucin, avant de me » confesser. »

» Telle est l'audition desdits comparans, qu'ils » ont confirmée par serment véritable , et de la- » quelle ils m'ont demandé acte, que je leur ai » octroyé, pour servir à ce que de' raison. Fait et » passé dans le presbytère audit Femey , en pré- » sence de Bernard Jacques^ manœuvre, et de ti Jean Larchevêque y ancien syndic, demeurant » audit Ferney, témoins requis et illitérés, de ce j^ enquis. Les susdits comparans ont signé. Signé » 6l7r>^, curé; Claude Joseph^ capucin; Pierre Lar- » chevêqucy syndic actuel; Claude-Etienne Maugié y » Pierre Jacquin , Bugros , chirurgien. Contrôlé à » Gex le i5 avril 1769, reçu vingt -un sols, signé y> de la Chaut.

»Je soussigné Claude Raffb^ notaire royal au » bailliage de Gex, résidant à Femey, déclare et » certifie avoir extrait et collationné mot à mot ]• sur leurs originaux les actes ci -dessus à moi » exhibés par M. de Voltaire : le tout fait à sa » réquisition. Le i5 avril 1769. Signé Raffb j » avec paraphe. »

Tout cela était con trouvé. Le capucin et le curé envoyèrent à l'évéque cette confession de foi contrôlée et légalisée.

Quelque temps après on fit imprimer toutes ces pièces par ordre de Monseigneur d'Anneci. J'en avertis M. de Fokaire^ qui me répondit : «Je ne veux » pas faire pendre huit ou neuf personnes, quoi- » qu'elles aient fabriqué un acte ridicule et de la » plus grande fausseté; je me borne à les plaindre. » Si des prêtres dans ce siècle ont été capables » d'ime telle infamie, jugez ce qu'ils ont pu faire » dans des temps d'ignorance et de barbarie ! »

Il fit venir les soi-disans témoins qui avaient signé, quoiqu'ils ne fussent pas entrés chez lui, et il leur représenta combien leur conduite avait été criminelle. Ils le supplièrent de leur pardonner, en lui donnant une déclaration de la manière dont ils avaient été séduits. Dans le fond, ils ne s'étaient * prêtés à tout que dans la persuasion où ils étaient que leur démarche pouvait être utile à lui-même, autant qu'elle était nécessaire aux deux ecclésiastiques, qui ne se voyaient en grand danger que pour avoir souscrit à ses volontés. Aussi M. de Vol-taire n'eut4l pas grande peine" à leur pardonner à tous , comme on le voit par sa lettre rapportée en cet endroit du Commentaire historique (p. 2o4), dans laquelle il parle assez gaîment à l'un de ses amis de ce qui s^était passé en cette circonstance. Page 2o5. Notre solitaire continua donc gaîment à faire

un peu de bien, quand il le poiUvait, en «e moquant de ceux qui faisaient tristement du mal, et en fortifiant souvent par des plaisanteries les vérités les plus sérieuses. Il avoua qu'il avait poussé trop loin cette' raillerie contre quelques-uns nie ses ennemis. « «Tai tort , dit-il , mab ces » messieurs m'ay^unt attaqué pendant quarante ans, la pa- » tience m'a échappé dix ans de suite. ^

Si ron a fait avec quelque raison à M. deFoltaire le reproche d'avoir mis de racharnement en écrivant contre ceux qui l'attaquaient, on doit, comme je l'ai déjà dit, l'attribuer un peu à ses préteiïdus amis, qui, n'osant pas entrer en lice pour se défen-* dre eux-mêmes , l'excitaiejit sans cesse, et même le trompaient. Ils lui marquaient par là peu d'amitié. Je le répète , on me pardonnera si je n'entre point dans les détails de toules ces malheureuses querelles , qui ne laissaient pas que d'affecter la sensibilité et la tranquillité de mon maître. Il ne com* prenait pas que la plupart des écrivains qui osaient l'attaquer ne cherdiaient à l'engager d'écrire contre eux qu'afin d'obtenir par là une espèce de ce* lébrité.

Page 206. La révolution faite dans tous les parlemens du royaume en 1771 devait l'embarrasser. Il avait deux neveux, dont l'un entrait au parlement de Paris tandis que l'autre en sortait. ... Il fut fidèle à sts principes , sans faire sa cour à personne.

On lui a cependant fait le reproche d'ingratitude dans cette affaire, surtout envers M. le due de Choiseul^ dont M. de Maupeou était l'ennemi.

Je puis attester qu'il demeura très-attaché à M. de Choiseuly quoiqu'il applaudit aux opérations de M. de Maupepu. L'abolition de la vénalité des offices lui faisait tant de plaisir, qu'il jrépondit un jour à quelqu'un qut lui parlait peu avantageusement de M. de Maupeou : « Quand le diable lui- » même ferait une bonne loi ou une bonne action^ ^) je ne. pourrais qu'approuver la chose , sans aimer » sa personne, et aucune considération ne pour- » rait m'en empêcher* »

Ibid, Il avait alors soixante et dix -huit ans; et cependant en une année il refit la Sophonide de Maînet tout entière, et composa les Lois de Minos, . . pour le théâtre de son château.

Ayant fait détruire le petit et joli théâtre qu'il avait construit dans une dépendance de son château, il prêta ime somme d'argent au directeur dies spectacles de Dijon, qui en fit bâtir un assez beau au milieu de Fémey, mais qu'on laissa tomber après la mort de M. de VoUaire (b). M. Le Kaùi j vint jouer, et s'en retourna, comme à l'ordinaire, avec des présens de lui. .

Page 208. Ce jugement si exécrable et en même temps si absurde... . était bien plus condamnable que celui qui fit rouer Pinnocent Ckilas.

M. de Fokaire convenait qu'on pouvait jusqu'à un certain point excuser l'erreur des juges de C'a-

ifi) 11 ja élé métamorphosé en boucherie sous ses successeucs.

las , par plusieurs raisons , telles que des indices trompeurs, des dépositions contradictoires de la part des accusés faibles et intimidés, celles non moins contradictoires de témoins plus ou moins trompés ou passionnés , des procès-verbaux d'experts ignorans , enfin cette prévention générale de la multitude contre ce malheureux vieillard. Mais on ne pouvait, selon lui, justifier la barbarie et le Cmatisme des juges du chevalier de La Barre,.

Page 20g. Un de ces jeunes gens était dans un régiment du roi de Prusse.

C'était M. d'Etallonde, que ce monarque avait fait officiera la demande de M. de FoUaire. Depuis, il en obtint aussi un congé pour ce jeune homme, qu'il invitait à venir passer quelque temps près de lui. Il lui envoya l'argent nécessaire pour le voyage, et le retint dix-huit mois à Femey. Tous ceux qui l'ont connu peuvent certifier q^uelle était son honnêteté et la douceur de ses moeurs. Sa personne, indépendamment de son malheur, inspirait le plus tendre intérêt. On voulait qu'il demandât des lettres de grâce; mais ni lui, ni M. de Voltaire y ne voulurent y consentir, attendu que grâce suppose une offense , un crime. M. de Voltaire n'écrivit sur cette affaire qu'après s'être procuré toute la procédure.

Ihid. Ce grand exemple instruira les hommes , mais les corrigera-t-ii?

L'exécution du chevalier de La Barre donna quelque temps à notre philosophe une si grande horreur pour sa patrie, qu'il était sur le point de prendre le parti de se retirer auprès de Clèves, dans une maison que lui offrait le roi de Prusse. Ce prince l'en sollicita beaucoup, lui promit sa protection et toutes sortes de secours. M. de Foliaire proposa à plusieurs gens de lettres pauvres de le suivre, mais aucun ne le voulut. Son intention était d'y former une espèce de société de philosophes pensant comme lui, c'est-à-dire de purs déistes. Le temps ayant adouci son indignation, et le parlement de Paris n'ayant pas exécuté ses menaces contre lui, il renonça à son projet de quitter Femey.

J'ai entendu un jour M. l'avocat général Séguier^ qui était venu visiter M. de Foliaire à Ferney, lui dire, en parlant de ses ouvrages, qu'il èerait obligé de les dénoncer au parlement. «Vous en êtes bien » le maître, Monsieur,» lui répondit froidement M. de Foliaire. Le propos de M. Séguier n'était guère poli en cette occasion , ni propre à ramener le philosophe en faveur du parlement.

Fage 2IO. Il fut assez heureux pour obtenir du bienfaisant ministre ( M. TurgaC) un traité par lequel cette solitude ( je n'ose pas dire province ) fut délivrée de toute vexation.

Le jour que les états du pays de Gex furent assemblés pour accepter ou rejeter les condîticMis

de la liberté du pays que, M. Turgot leur proposait de la part du roi , tout le monde des environs courut à G ex pour savoir si les états signeraient. M. de Voltaire s'y transporta, et après bien des débats il fit recevoir les conditions. La foule entourait la maison et attendait avec perplexité. Quand j'eus écrit la délibération et que l'on eut signé , on annonça aux habitans rassemblés que le pays était /iâ&r«. Dans l'instant tout ce monde, dont la moitié pleurait de joie, se mit à crier : «Vive le » Roi et les états! Dieu bénisse M. Turgot et M. d& r^VoUairelyi Les dragons de Ferney parurent en ce moment en superbe tenue et des lauriers dans les mains, qu'ils présentèrent à MM. les syndics et conseillers, et à M. de Voltaire; ornèrent de rubans les chevaux de son carrosse, et le ramenèrent en triomphe chez lui. On le comblait de bénédictions sur la route; il pleurait lui-même d'attendrissement. Ce moment est un de ceux qui ont le plus touché ce vieillard respectable , qui était passionné pour le bien public.

Pa§e 210. Ce Clément , maître de quartier dans un collège de Dijon , et qui se donnait pour maître dans l'art de raisonner et d'écrire, était venu à Paris vivre dhm métier qu'on peut faire sans apprentissage., Il se fit folliculaire.

Après l'expulsion des jésuites, ce M. Clément s'adressa à notre solitaire, pour lui demander sa protection auprès de M. le premier président du

parlement du Dijon, et obtenir une place de régent dans le nouveau collège. M. de Vohaire écrivit en sa faveur à ce magistrat. Quelque temps après M. Clément envoya à mon maître une tragédie de sa façon , en le priant de la corriger et de lui en dire son avis. Celui-ci répondit qu'étant absent de Paris depuis long-temps, il ne connaissait pas trop quel était en ce moment le goût du public dans cette ville. Il lui conseillait d'y aller lui-même, et d'y consulter TA. de La Harpe qui pourrait lui donner de bons avis. Ce dernier ayant sans doute reçu M. Clément d'uûe manière peu satisfaisante, celuici crut que M. de Voltaire avait voulu se moquer de lui, et il ne lui pardonna point. Telle est l'origine de sa haine contre ce grand homme et contre les gens de lettres ses amis.

Pagei\^. Plusieurs petites pièces furent écrites à quatre-vingt-deux ans. Il fit aussi les Questions sur l'Encyclopédie.

Il semblait que le travail fut nécessaire à sa vie. La plupart du temps nous travaillions dix -huit à vingt heures par jour. Il dormait fort peu, et me faisait lever plusieurs fois la nuit. Quand il composait une pipce de théâtre il était en fièvre. Son imagination le tourmentait et ne lui laissait aucun repos. Il disait alors : «J'ai le diable dans le corps; » il est vrai qu'il faut l'avoir pour faire des vers. » Il ne faisait d'excès en aucun genre, excepté dans

le travail. Il était très-sobre dans le boire , dans le manger. Anciennement il faisait un grand usage du café ; mais dans les quinze dernières années de sa vie, il n'en prenait que deux ou trois petites tasses par jour, tout au plus, et avec de la crème. Il était auprès du sexe d'une amabilité et d'une politesse unique et enchanteresse. Lorsqu'il travaillait, on était fort souvent obligé de l'avertir qu'il n'avait pris aucune nourriture. Il n'avait point d'heure fixe pour ses repas, pour se coucher, ni pour se lever. En général il passait la plus grande partie de sa vie dans son lit, à travailler. Il était, dans le fond, d'une constitution extrêmement forte, quoique presque tous les jours il souffrît des entrailles, ce qui souvent le mettait de mauvaise humeur. Il prenait alors de la casse, dont il usait deux ou trois fois par semaine, ainsi que de lavemens au savon. Lorsqu'il lui était arrivé de se mettre en colère contre ses domestiques, quelques heures après, s'il les voyait près de lui, il disait devant eux : «Je » me suis fâché contre mes gens, je les ai grondés; » mon Dieu, il faut qu'on me pardonne, car je » souffrais comme un malheureux.» Ces espèces d'excuses qu'il leur faisait montrent bien la bonté de son cœur.

Il faisait peu de cas des médecins en général; il connaissait bien son tempérament, et se traitait lui-même. Jamais je ne l'ai vu en envoyer chercher un directement. Quand ils venaient 'le voir, il

parlait médecine avec eu*, et en raisonnait fort bien.

Le fond de son caractère était extrêmement gai. Jamais il ne se permettait de railler quelqu'un en face , ni de dire des choses désobligeantes dans la conversation , à moins d'y être forcé. Il §avait se mettre à la portée de tout le monde; il avait la répartie prompte , agréable et spirituelle ; sa façon de raconter était très-plaisante; il aimait à raison* ner avec les personnes d'esprit et instruites ; mais souvent il recevait assez froidement celles qui ne venaient le voir que par curiosité, et qui ne savaient rien dire. Il est vrai aussi qu'il inspirait à beaucoup de ceux qui le voyaient pour la première fois une espèce de timidité et de crainte respectueuse dont qn n'était pas le maître.

Il ne se piquait plus de suivre la mode dans ses habillemens , et sa manière de se mettre , par cette raison, ne paraissait point élégante aux jeunes gens; mais il aknait singulièrement la propreté, et il était toujours lui-même fort propre. Il avait l'odorat très-fin ; ses yeux étaient brillans et remplis de feu; jamais il n'a fait usage de lunettes; il se lavait souvent les yeux avec de l'eau fraîche simple. Dans les dernières années de sa vie, il ne se rasait plus, mais s'arrachait la barbe avec de petites pincettes. Il était assez grand de taille, mais fort tnaigre. Sa figure n'avait rien de désagréable dans sa grande vieillesse , et il a dû être fort bien à cet

AU COMMENTAIRE HISTORIQUE. gS

égard étant jeune. Il avait toujours été courageux, et Tétait encore extraordinairement dans l'âge le plus avancé.

Quand il voyait que c'était par un vrai désir de s'instruire qu'on l'interrogeait, il avait la complaisance de répondre. Lorsque mes enfans, encore tout jeunes, l'importunaient par leurs questions, dans le temp^ qu'il me dictait quelque chose , et que je les voulais faire taire, il me disait : « Laissez- » les ; il faut toujours répondre juste aux enfans , » et leur rendre raison sur ce qu'ils demandent, » suivant leur portée , et ne pas les tromper. » Il avait la bonté d'en user ainsi avec eux. J'ose espérer que l'on me pardonnera ces petits détails (ati).

Page 214.. On fait encore aujourd'hui commémoration i Bruxelles d'une pareille aventure, et j'y ai entendu il y a quarante aus cette belle chanson :

Gaadissons-nous, bons cbrétîens, au supplice Du yflaiu juif appelé Jonathan, Qui sur Fautel a, par grande malice, ^ Assassiné le très ^ saint -sacrement.

C'est dans un long séjour de M. de Voltaire et de madame Du Châtelet à Bruxelles, en 1789 et 1740, qu'ils entendirent cette chanson pendant les fêtes du saint- sacrement de miracle, qui est en-

(3 a) Cela ne*serait que minutieux, s'il s'agissait d'un homme moins extraordinaire. Nous sommes persuadés que ces détails seront vus avec plaisir par le plus grand nombre des lecteurs, et que personne ne satra mauTais gré à JVagnière de nous les avoir conservés.

core plus célèbre dans cette ville que ne Ta été long-temps à Paris la vierge de la rue aux Ours.

Page 21 5. On les réimprimait (ses ouvrages) continuellement , sans même l'en instruire.

Cela est de là plus exacte vérité ; et c'est la raison pour laquelle on a inséré dans ses œuvres tant de pièces qui ne sont pas de lui. L'édition in-quarto paraissait depuis trois mois qii'il n*en savait rien. Il n'en vit jamais que la première feuille, que Ton donnait pour prospectus (a3).

Page 21 5. Il écrivait souvent aux libraires: « N'im- >» primez pas tant de volumes de moi; on ne va point à la » postérité avec un si gros bagage. »

Une chose assez singulière et que je puis bien certifier, c*est que, malgré les hommages qu'on lui rendait, les choses flatteuses qu'on lui disait ou qu'on lui écrivait , il ne croyait point du tout à sa gloire. Bien au contraire, sa modestie était extrême et sincère. Peut-être est-ce à cette persuasion où il était, que la république des lettres doit une grande partie des ouvrages qu'il a composés. Il

(a3) Si VoUtUre n'a rien vu de Fédition m-4**' pendant qu'on Fimprimait, ce qui est possible, il faut néanmoins qu'il eut communiqué auparavant à MM. Cranter des corrections et àes additions pour quel* ques-uns de ses principaux ouvrages , puisque nous les avons trouvées dans cette édition in -4° seulement, d'où nous les avons tirées pour Fédition de Kehl, et qu'elles ne sont ni dans la première édition in-S** de 1756, ni dans la seconde mi /^o vol., encadrée, toutes deux des mêmes imprimeurs.

travaillait toujours comme s'il avait encore à com • mencer sa réputation.

Sur la fin de l'année 1776, ce vieillard infatigable se mit à commenter la Bible, et l'édition parut sous le nom prétendu des aumôniers du roi de P ; mais ce travail lui ayant paru trop ennuyeux et trop long, il avait beaucoup çesserré Touvrage , et ne l'avait pas fini sur le même plan qu'il l'avait commencé. Il s'occupait dans le même temps d'un écrit sur rÉtabUssernent du christiamme, sous le titre de Recherches historiques et ecclésiastiques, et dont il n'y a eu que quelques feuilles d'imprimées; il n'a pas été achevé (24). H travaillait aussi à sa tragédie d'^g^a^Aoc/e, qui n'a été jouée que le 3o mai 1779, jour anniversaire de sa mort. En 1776 et 1777, il composa la jRéquête au Roi pour les habitans du Mont- Jura, serfs des chanoines de Saint- Claude^ et divers autres petits écrits sur cette affaire, à laquelle il s'intéressa beaucoup. Au moment de notre départ pour Paris en 1778, nous reçûmes, par M. Tavocat Christin, l'avis que ces malheureux serfs avaient perdu leur procès au parlement de Besançon. Il publia encore en 1777 des Dialogues sous le nom d'Eç^hemère;

(^4) li.eAt inoprimé dans Sédition d»KehI, tome 35 « soos le titre ^Histoire de rétablissement du christianisme. Les Dialogues d^M^hernère sont dans le tome 3(6 j les écrits sur les serfs du Monty^uro, le Commentaire sur P Esprit des lois y et^le Prix de la justice et de Phumanité, dans le tome ag.

98 ADDITIOKS

et il s'occupait en même temps à revoir tous ses ouvrages.

Ayant lu, dans une galette de Berne, qu'un inconnu avait proposé un prix de cinquante louis à celui qui ferait le meilleur mémoire pour la formaty3n d'un code criminel , le philosophe de Ferney fit savoir à la Société économique de Berne qu'il serait ajouté par un autre inconnu cinquante loiws à ce prix ; et il composa la brochure intitulée Prix de la justice et de Vhuinanitéy qui est une espèce d'instruction pour ceux qui auraient voulu travailler sur ce sujet. Il avait aussi cette même année commencé de nouvelles remarques sur \Eé^ prit des lois de Montesquieu. C'est le dernier ouvrage que M. de VoUcUre a fait imprimer, et son voyage à Paris l'empêcha de le finir. La tragédie di Irène fut composée vers la fin de 1777, et c'est la dernière de ses productions.

Je n'ai pas dans ces Additions fait mention de tous les petits ouvrages sortis de la plume féconde de cet homme unique. Je renvoie les lecteurs â l'édition complète que l'on en fera sans doute. On lui a reproché avec quelque raison de s'être assez souvent répété dans ses divers écrits. Lorsque je lui en faisais l'observation , il me répondait : « Je » le sais bien , mais ib est des cas où il faut redou- » bler Jes coups de marteau. On ne peut trop ré- » péter de certaines vérités aux hommes. D'ailleurs, » tel ouvrage où j'ai dit la même chose., peut être

LV COMMENTAIRB HtSTORiQUE. Qy

» ignoré de quelqu'un qui rencontrera celui-ci.» Je me garderai bien d*oser entreprendre de faire ici l'éloge de ce grand homme. J'en suis trop incapable. En qualité de Suisse du pays de Vaud je pourrais dire : ,

Si réloqQeAce en moi ne loge^ Si mon esprit est rétréci, Uezouse est bonne, la voici:

C^est que je suis un Allobrogc.

Le plus beau de tous ses éloges est daps l'ensemble et le mérite de ses ouvrages. Mon cœur' serait un peu consolé de sa perte, si je pouvais, en lui rendant l'hommage que je lui dois, exprimer une partie des sentimens qui m'attachaient à lui.

On trouvera encore dans mes Remarques sur les Mémoires dits de Bachaumojit, quelques anecdotes sur la vie et les œuvres 4© mon cher maître, ainsi que dans la Relation de son voyage à Paris ^ et de sa Tftort.

lOO ADDITIONS

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