‹ Mémoires sur Voltaire, et sur ses ouvragesChapitre 7 sur 19 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

DE M. BOURCET cadet A M. DE VOLTAIRE.

( Voyez I» note p«ce» 33 , 34. ) DUPLICATA.

A Pondichéry, le i*' février 1776.

Monsieur,

Vous serez peut-être surpris qu'un homme qui n'a pas l'honneur d'être connu de vous, vous écrive de six mille lieues, pour vous dire que la renommée a porté votre nom dans un pays si éloigné où vous avez des admirateurs, même des disciples en philosophie. Vous avez éclairé. Monsieur, l'humanité en général. Les Brames, les Malabares^ les Maures, dont plusieurs son^ instruits et savent la langue française , lisent vos ouvrages avec un plaisir qui les charme. Ils aperçoivent et sentent, ainsi que nous, que vos divins écrits sont des sources inépuisables de vertu civile et morale , non moins que de sagesse. J'ai consulté ces Indiens sur le Shasfa, le Feidam^ VEzourveidam,,,.; ils m'ont dit que ce que vous aviez écrit et sur ces monumens antiques et sur l'Inde , était conforme h la plus exacte vérité, mais que vous aviez été trompé par les personnes qui vous ont donné àes notes ou mémoires sur certains faits du Ptéds du stède de Louis XV, tome iv (i)*

(i) L'auteur de la lettre cite l'édition du Siècle de Louis^ XI V^ faite <«n 176a, en 4 volumes in-S", qui conitnaicnt aus£.i le Précis du sièeU

AU COMMEKTAIRE HISTORIQUE. lOI

Vous dites, Monsieur, par exemple , à l'article de Tlnde , chapitre max, page i32 (édition de Kehl, tome xxu, page a53 ) : « Les tristes mémoires de notre compagnie des Indes » nous apprennent que daiis urne bataille livrée par un M vice-roi, tyran de ce pays, contre un autre tyran, l'un » d'eux , nommé Anaverdikam, <jfue nous fîmes assassiner dans w le combat par un traître de ses suivans.... »

Nous n'avons point fait assassiner Anaverdikam ; il fut tué d'un coup de canon à mitraille sur son éléphant, dans la bataille livrée en 1749, à Ce nabab, par les troupes françaises et celles de Chandasahcb , au pied de la montagne d'Amur-Paravoye, à trente-cinq lieues de Pondichéry. II. est a remarquer que cette armée française est la première année européane qui ait osé pénétrer dans les terres des nababs pour leur faire la guerre.

Vous dites, page i34. (254) : «-Les Marattes, dans ces » vastes pays, sont presque les seuls qui soient libres. Ils ha- » bitent des montagnes derrière la côte de Malabar, entre » Goa et Bombai, dans l'espace de plus de sept cents milles. » Ce sont les Suisses de l'Inde, aussi guerriers,,,. »

C'est une erreur de croire que les Marattes soient les Suisses de VIndf, et aussi guptriers. Il est facile de prévenir ces Marattes. Ils n'en viennent jamais à une action. Toute leur guerre consiste dans les surprises et dans les embusca^ des. Ils ne font jamais tête à quiconque les attend de pied ferme : ce sont des brigands, des incendiaires, des barbares, dont le courage n'existe que dans une multitude effrénée et saiis discipline^ Mille de nos Ëuropéans , de nos Suisses bien instruits de leur manière de combattre , seraient capables , avec de bons guides et bien munis, de les chasser, dans une seule campagne , des vastes contrées dont ils sont les maî-

4c Louis XV. En conservant ses indications , nous indiquerons le» pages de Féditimi de Kehl par des chiffres entre parenthèses.

très. No$ Sinises , en iin mot, sont autant au-dessus des Marattes , que les Européans le sont aujourd'hui dans Tart de la guerre au-dessus du reste de la terre* S'il est ici quelque nation à qui iis|)euvent4tre comparés, ce serait aux Pathafnes, peuple du nord de Delhi , les meilleures troupes de l'Asie; encore leur discipline n'est en aucune sorte comparable à celle de la nation helvétique!

Vous dites, chapitre xxxiv, page 176 (agS): «Un des M sous-tyrans de ces contrées, nommé Chandasahieb , aven- >» turier arabe , né dans le désert qui est au sud de Jérusa^ » lem, transplanté dans l'Inde pour y faire fortune, éta^t >» devenu gendre d'un nabab d'Arcatte. Cet Arabe assas-i» sina son beau-père, son frère et son neveu. »

Chandasahieb n'était pas cet aventurier, c'était un de ses aïeux nommé Chanda ; le mot Saheb qui signifie Seigneur, ne fut ajouté à ce nom ^ue lorsque ses descendans devinrent nababs. L'on m'a assuré qu'i{ y a plus de deux cents ans que cette famille est établie dans l'Inde. Chandasaheb, dont il est ici question, épousa la fille de jPaoustaUkam, nabab d'Arcatte. Ce ne fut pas ce nabab son beau -père,, ni son frère , ni son neveu , qu'il assassina. Son beau-père fut tué dans une bataille contre les Marattes.iSon fi'ère, nommé Barasaheb, le fut dans une sortie contre ces mêmes Ma*'rattes, en défendant Trichenapalli; et son neveu fut assassiné par Anaverdikam, son tuteur, comme vous le verrez ci-après; mais ce fut Mangamou, reine de Trichenapalli, que Chandasaheb fit massacrer infiumainement, après s'être emparé par supercherie de cette place , malgré les sermens qu'il avait faits sur l'Alcoran, de lui laisser la vie sauve avec une partie de ses rièhes^s.

Après la mort de SabdéraUkam, fils de Dapustalikam , et beau-frère de Chandasaheb , assassiné par Morstoutalikam, nabab de Yelour, son autre beau-firère, le vieux Nisam-el-Moulouk , nomma Anaverdikam <i la régence

AU COMMJpTAIRE HISTORIQUE. . ï o3

d'Arcatie, et tuteur du fils de Sabderalikam, héritier naturel de cette nababie. Ce malheureux, ayant appris la inort de Nisani^ de.qui il n'avait plus rien à craindra, exécuta le dessein horrible qu'il nourrissait d^ois long-te^ps, et fit assassiner son pupille , qui n'avait pas plus de dix à onze ans.

Anaverdikam jouit en paix du fruit de cet assassinat, jusqu'à l'événement préparé par M. Dupleix, événement qui lui arracha son usurpation et la vie , et donna la na~ habie d'Arcatte h Chandasaheb.

II ne faut pas s'étonner de toutes ces horreurs. Cds sortes d'assassinats sont, à la honte de Phumanité, assez familiers aux princes asiatiques. L'on voit rarei^ent ces princes mourir de mort naturelle : ils périssent presque tçus par des mort$ violentes; ce barbare usage, suivi parmi eux, est la base de leur monstrueuse politique, Jl ne faut pas s'étonner non plus si , après la funeste catastrophe de l'île de Cheringham, où Chandasaheb eut la tête tranchée, il parut deux nababs sur les rangs, Mahomet- Alikam, fils d'Anaverdikam, et Rajasaheb, fils de Chandasaheb. Ces deux concurrens étaient munis chacun d'un diplôme du grand Padisha^-Mogol pour la nababie d'Arcatte. ( Cet empereur donne ainsi, à prix d'atgent, les mêmes diplômes h plusieurs seigneurs de son empire pour les diviser et les occuper chez eux. Sans cette précautiop, il courrait risque luimême d'être détrôné par ces princes qui sont tous remuans , inquiets, ambitieux, traîtres et fourbes. Cônséquemment , c'était au plus fort quie la nababie d'Arcatte devait appartenir de droit.) Mahomet -Alikam, protégé des Anglais, git le vainqueur, et est aujourd'hui, sous leurs auspices, souverain tranquille de tout le Camate.

Vous dites, page i8o (297) : « Le marquis Dupleix » voulujt faire assiéger la capitale du Maduré, dans le voi- » sinage d'Arcatte. »

Ce n'est pas la capitale du Maduré que fit assiéger M. Dupleix, c'était la ville de Triçhenapalli , capitale d'un ancien royaume tributaire d'Arcatte, où Mahomet-Âlikam^ fils d'Ânaverdikam , s'était retiré avec ses trésors.

Vous dites encore plus bas, même page : « Les dépenses >• immenses prodiguées pour ces conquêtes furent perdues, >» et son protégé, Chandasaheb, ayant été pris dans cette » déroute , eut la lête tranchée. »

Ce n'est pas dans iine déroute que Chandasaheb fut pris. Il ne le fut qu'après que les Français eurent levé le siège de Triçhenapalli, dans la petite île de Chéringham (*), peu éloignée de cette capitale, où les Français et Chandasaheb avaient iitiprudemment pris poste. Les Anglais et les troupes de Mahomet- Alikam nous y investirent et nous bloquèrent. Nous filmes bientôt forcés de nous rendre à discrétion, faute de munitions et de vivres. Le major Laurens , commandant l'armée anglaise , fit assembler, au mois de mars ij52, un conseil de guerre, où Mahomet-Âlikam fut appelé; et Chandasaheb y fut condamné à perdre la tête. Enfin, depuis ce jour, comme vous le dites fort bien, la compagnie firançaise tomba dans la plus triste décadence.

*Vous dites, page i8i (298 ) : « Dupleix fut rappelé en » 1753. A celui qui avait joué le^rôle d'un grand roi, on >> donna un successeur qui n'agit qu'en bon marchand. «

L'on fit alors la plus grande de toutes les fautes , de relever M. Dupleix dans le temps où l'on avait le plus besoin de lui. Ce gouverneur faisait faire le siège de Triçhenapalli ; cette capitale, serrée de près, était à la veille de se rendre, faute de vivres. Si son successeur était arrivé quinze Jours plus tard , la place était à nous; c'était la seule qui restât h prendre ; la guerre était finie , et nous étions les maîtres ab*

("*) Ctiëriogham est une île fermée par les rivières du Cayeri et d\\ CaUam. ( JYpte Jje l'auteur de la lettre, )

AU COMMENTAIRE HISTORIQUE. lO.l

solus de tout le Carnate. Environ deux mille hommes de bonnes troupes , que ce bon marchand amenait avec lui ^ étaient plus que suffisantes, avec celles que nous avions déjà, pour assurer nos conquêtes. Mais ce marchand, à son arrivée, fit lever 1^ siège de TrichenapalU , et. fit avec les Anglais la paix la plus honteuse. Il ne serait pas inutile de dire ici que, dans ce traité, nous fûmes en tout la dupe des Anglais qui nous jouèrent. Les compagnies d'Angleterre et de France étaient convenues, pour le bien commun de leur commerce , de relever les deux* gouverneurs , Dupleix et Saunders. Les Anglais relevèrent effectivement Saunders, mais ne le rappelèrent pas. Ils le firent commissaire-général, ce qui était plus que gouverneur; et Ton rappela dans les formes M. Dupleix, le seul homme que les Anglais craignaient, le seul qui connût parfaitement le pays, le seul qui pouvait tout réparer, et qui, si on l'avait laissé mourir h Pondichéry et continuer son gouvernement, eût retiré abondamment le fruit de ses travaux , c'est-àdire que nous serions aujourd'hui ce que les Anglais sont aux Indes. L'on peut regarder cette époque comme la source de tous nos malheurs dans cette partie du monde. Les Anglais , délivrés de M. Dupleix , s'en réjouirent. Ils préparèrent alors très-sérieusement les révolutions arrivées depuk aux Indes , et suivirent en tout le plan que M. Dupleix avait tracé, plan qu'il avait entrevu et parfaitement conçu. M. Dupleix était certainement un grand homme ; mais ses persécutions contre M. Mahé de la Bourdonnais , aussi grand homme que lui , seront une tache éternelle h sa mémoire.

Vous dites, page i86 (2) : « Les troupes se révoltent; on

(3) On lit dans Tédition de Kehl et ses réimpressiuns: a Les troupes » se révoltent; on les apaise à peine. Le général les mène dans la * province d'Arcatte ponr reprendre la forteresse de Vandavacki ; le»

^ les apabç h p^iinç. (.ç géat^rnl les mène deux £bis au » cpmbat, dan^ une pçtitç île nommée Vandavacki, où il if ^'est retiré. » .

Vandavacki n'est pas une île : c'est un petit fort, assi^ i^ans une plaine voisine d'une montagne , à quinze lieui^ au nord-ouest de Pondicbéry; voyez la carte du Carnate.

Vous dites çncore plus bas, même page : « Ce fiirent les » Marattes qui remportèrent cette victoire j et cela mê?fte ?* prouve encore combien ççs républicains sont redouta- . M blés, «

Les Marattes n'ont janiais vaincu les français, et ce pfi furent pas eux qui remportèrept cette victoire, çé furent Içs Anglais. Nos chariots ou caissons à poudre étaient derrière june digue ou chaussée assez élevée , sur laquelle étaient placées l^s troupes de la marine. Un boulet anglais vint frapper un d^ cfes caissons , en fit sauter plusieurs , et mit i6o à 200 hommes de cette marine hors de combat. Leur com-^ mandant, le chevalier du Ppët, y périt. Ce fut ce funestç accident qui bouleversa tout , et fut cav^se ie la perte de I9 bataille , une des plus meurtrières qui se soient jamais donnéçs aux Indes. Les Anglais , quoique victorieux dans cette journée , furent aus^i maltraités que nous , et étaient hors «i'état de nous inquiéter dans notre retraite. Nous nous retirâmes, dans le plus grand désordre, à un petit fort nommé Chetoupès, distant de six lieues de Vandavacki, dans l'ouest.

Les Anglais n'avaient point de Marattes dans leur armée à Vandavacki : ils ont pour principe de pe pas se servir de cette mauvaise troupe sur laquelle on ne peut compter. Les Marattes qui s'y trouvaient étaient à notre service. Un cordelier portugais, évêque d'Halicamasse , nommé Naronha,

M Aaglais s^eu étaicQl emparés , etc. » Le reste de raliiiëa est eptièrfment dîfFcr<ent dans les deiu( éditions.

A.U COMMEIfTAlBE HISTORIQUE. Î07

plus guerrier que bon prélat, avait marchandé ce secour» clvez Morarao, un de leurs chefs. Ces Marattes nous coûtaient beaucoup, et nous furent plus nuisibles qu'utiles. Gagnés par les Anglais, ils furent spectateurs oisifs de U bataille , nous abandonnèrent dans le fort de l'action, et se retirèrent ensuite , chargés de butin, dans leur pays, après avoir, selon leur coutume, incendié et ravagé nos campagnes et celles des Anglais. Il paraît indubitable que si cette cavalerie avait fait tête, les Anglais, malgré notre accident, étaient perdus sans ressource ; la ville de Pondichéry était sauvée, et ces insulaires ne seraient peut-être pas aujourd'hui aux Indes à un si haut point d'élévation.

Vous dites, page 187 (Soa), « que l'escadre quitta la » rade de Pondichéry, après une bataille indécise , pour se » radouber dans l'île de Bourbon. »

Ce ne fiit pas à l'île de Bourbon, qui n'a point de port, où se retira notre escadre; ce fut à l'île de France.

Vous dites, page i88 (3o4.) : « Déjà les Anglais blpquèw rent Pondichéry par terre et par mer. Le génér?il n'avajt » pas d'autre res^urce que de traiter avec les Marattes qui Il l'avaient battu. ?>

Les Marattes n'ont jamais battu M. de Lalli ; voye^ l'article de Vandayacki.

Voilà , Monsieur, les fautes que les Indiens et les Euro^ péans établis depuis plusieurs années ^ux Indes, et qui ont été les témoins oculairfss des événeipens de terre et d^ mer, sous le gouvernement de M. Dupleix et de ses successeurs, m'ont fait remarquer. J'ai cru que le philosophe, le précepteur de l'univers, ne trouverait pas ïpauy^ que jç lui eq fisse part. Ces fautes, au reste, n'ont été commises que par les personnes qui vous ont fourni las matériaux pour vptrç Précis; il vous était impossible de voir du pied du Mont-Jura ce qui se passe aux extrémités de la terre.

Si vous me trouvez bon, Monsieur, à quelque chose dant

ïo8 ADDITIONS

ce pays, vous pouvez disposer de moi. Je vous prie de m'accorder l'honneur de vôtre estime et de votre amitié ; j'en fais beaucoup de cas , et soyez persuadé que personne n'est plus véritablement et plus respectueusement ,

MONSIKUR,

Votre très -humble et trèsobéissant serviteur,

BOURCET cADst.

Pour supplément.

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