Chapitre xxxiv, à l'article Lalli, tom. iv du Siède de Laids XV
Vous justifiez, Monsieur, en partie, M. le comte de Lalli, qui mériterait peut-être de l'être à tous égards. £tant sur les lieux, et touché des malheurs de cet illustre accusé que je n'ai jamais connu , je me suis avisé de faire toutes les re-^ cherches possibles pour découvrir quelques particularités importantes et essentielles qui sont le sommaire de toute sa conduite aux Indes.
Ce générial , comme vous le faites judicieusement remarquer, n'a point trahi le roi et n'a point vendu Pondichéry, que les Anglais, qui ne sont pas absurdes, étaient moralement assurés de prendre , puisqu'ils étaient les maîtres de la terre et de la mer; et quoi qu'en disent plusieurs, et nommjément le jésuite Lavour ou Lavaur, et son mauvais mémoire qui a paru ici et que j'ai lu , M. de Lalli ne pouvait pas non plus être accusé de péculat, ce général n'ayant jamais été chargé ni de l'argent du roi , ni de celui de la compagnie. Voici, dans le vrai, ce que j'en ai appris.
Plusieurs Indiens vénérables de la première classe, et plusieurs Ëuropéans éclairés et impartiaux, englobés comme
le reste dans la malheureuse catastrophe de Pondichérj, m'ont assuré que ee général n'avait rien h se reprocher. // y aoaU déjà deux ans , m'ont-ils dit , que Von était ici aux ex-pédiens pour çiçre açani même Varrii^e de M, de Lalli»
Après la prise de Saint-David, on assembla un conseil mixte pour y délibérer sur quelle place nous porterions nos armes victorieuses. Les officiers généraux opinèrent tous qu'il fallait les porter sans différer sur Madras. Le conseil de Pondichéry fut d'un avis contraire à une résolution si sage et si naturelle. II persuada à M. de Lalli qu'il man quait d'argent pour les frais de cette entreprise, et l'engagea à marcher sur le Tanjaor, dont le raja redevait à la compagnie pour solde d'un vieux compte une soinme considérable. On lui insinua que la crainte qu'auraient les Tanjaoriens des approches de son armée, ferait un fort bon effet pour en retirer tout l'argent dont nous avions besoin. On lui promit pour cette expédition des munitions de* toute espèce, des vivres, etc. Le général crut le conseil, partit, et, après quelques jours de marche forcée , on arriva devant Tànjaor. Le raja ne nous donna que très -peu d'argent; il fallait le forcer; il connaissait notre situation; l'on n'avait fait aucun préparatif pour ce siège ; les munitions , les vivres promis n'arrivaient point ; le général , abandonné et engagé dans un pays qu'il ne connaissait pas, manquant de tout, les troupes périssant de faim et d'inanition, prit le parti de la retraite , et revint à Pondichéry pénétré et indigné d'avoir été dupe.
11 est à remarquer que cette malheureuse expédition , où il entra quelques intrigues de jésuites , dont Lavaur était le chef, qui faisaient dans le Tanjaor une forte mission bursale , fut la cause première de tous nos maux.
Si, au lieu d'aller dans le Tanjaor après la conquête de Saint-David, nous a\âons marché incontinent à Madras (*),.
(*) Madras n'a étc aBsiégé que sept à huit mois après l'expédition de
ilO ADDITIONS
sa perte était inëvitable. La consternation ëtait dans celte place alors ouverte de tous côtés, sans troupes et tnal pourvue.
Les colonies , comme Ton sait, ne se soutiennent que par les flottes. Notre général n'en avait point ; le seul vaisseau. <|u'il eût lorsqu'il assiégea Madras, était une misétable frégate de vingt-six à trente canons , commandée p^ un dficier de la compagnie. L'iniubordination , une frégate venue d'Europe , une escadre arrivée presqu'en même temps du Bengale , qui portaient à* Madras des secours d'hommes et d'argent, firent lever ce siège.
La bataille de Vandavacki ne fut perdue que par un accident que foute la prudence humaine ne saurait prévoir. Cependant le général, testé 4eul sur le champ de bataille, ne put jamais tallier ses troupes; et notre cavalerie, à la tête dé laquelle il voulait marfcher à l'ennemi et vaincre , refusa de lé suivre.
De retour -à Pondichéry^ il n'y ttouva que fermentations et cabales ; et Ce qui est pis encore j l'on faisait courir des libelles injurieux et des tableaux affreux ou l'on peignait le général attaché à un gibet. Les inscriptions qui étaient au bas de ces tableaux étaient encore plus affrèuéés. Notez que foutes ces infamies étaknt aussi affichée^ dans tou^ les lieux publics de la ville.
Lorsque les Anglais assiégèrent Villenour, petit fort à deux lieues de Pôndichéry, il ne tenait qu'à nous dé le* écraser. Le général en avait donné les moyens; iF fît marcher nos troupes par des routes dîfiG^ent^ , et elles devaient foutes se trouver en même téiïips devant l'ennemi et lé surprendre au milieu d'une mrit obscure. Rien n'était si facile : il ne s'y attendait pâs. L'on avait combiné les heures àeê distances, et ufié fusée devait être ié signal de l'attaque. La
Tanjaor; les Anglais, pendant ce temps, réparèrent ceUe place, et y rasscrablèréût letrrs forces. (JYatc de Vauteur de la leUré. )
fcisée fut lancée à Pheure marquée; mais nos troupes, qui n'étaient tout au plus qile de trois mille hommes , ne purent faire une petite lieue sur uii terrain uni et sec , sans se tromper. Il n'en a pas été de même, Monsieur, dans le trAjet i^niment plus long et plus pénible que vous peignez arec des couleurs si vives, fait par une armée de plus de qiiatre^ vingt mille hommes, lorsque le grand Maurice voulut donner le change à l'ennemi. Tout lé^onde sait cette habile et ^Bonetise marche , et l'étonnemènt même de nos troupes de se trouver toutes rassemblées à la même heure devant Maëstricht par des voies différentes.
Tout ce que l'on a débité au sujet de la messe et des psaumes que notre général récitait dans son lit , absolument ilu , etc. , sont encore de ces calomnies atroces inventées par la méchanceté et la cabale pour le rendre plus odieux. M. de Lalli n'a jamais montré que de la fermeté, du courage, au milieu de toutes ces fermentations monstruêiuses, et une indignation peut-être trop outrée de tant d'affronts faits impunément à sa personne et à sa dignité.
Ajoutez, Monsieur, à toutes ces misères, qu'il n'avait pas un homme dans l'Inde à qui il pût se coniSer ; tout y était contre lui. S'il demandait des secours pour les besoins actuels , c'est-a-dire pour la défense de la place , tout lui était refusé. On était plus- occupé a lui faire la guerre ou à chercher les moyens de le perdre qu'à éloigner l'ennemi qui était à nos portes. De là tous ces discours, toutes ces lettres terrtbles , monumens de désespoir, pardonnables à un héros dont l'honneur et la gloire se trouvaient ainsi compromis dans un pays de licence où le nom de la compagnie était, pour son malheur, en plus grande vénération que celui du souverain.
Les grands pouvoirs de M. de Lalli, les titres, de lieutenant-général, de commissaire du roi, de syndic de la compagnie des Indes, lui avaient attiré plus d'ennçmis que les
lia ADDlt» AU COMMENT. filSTOKfQl>£.
violences et la férocité qu'on lui impute. Les employés, lei facteurs de la compagnie , etc. y ne voyaient en lui qu'un homme puissant et dangereux, qui pouvait un jour les dévoiler et les perdre. Ik avaient tous à craindre pour feurs fortunes immenses, acquises par des déprédations aussi connues aux Indes qu'en Europe. Ces commis, pour conserver leur richesse , suscitèrent à M. de Lalli , de concert avec les jésuites , de terribles ennemis , et répandirent de grosses sommes pour tout envenimer contre lui ; ces gens, en s'attachant à la perte de leur général, oublièrent le danger où était Pondichéry, et les malheurs qu'ils se préparaient à eux-mêmes et à cette colonie inforturiée. ,
Vous êtes , Monsieur, le plus éclairé des tQmmes^^ vous avez de la sensibilité dans l'âme; vous êtes philosophe^ c'est à vous à peser et à juger par ce que vous venez de lire, et que j'ai copié mot pour mot, si M. le comte de Lalli méritait une fin si tragique.
. Je me flatte, Monsieur, que vous aurez déjà reçu ta première expédition par M. de Bourcet, lieutenant-général, mon oncle.