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CHAPITRE XIII

Changement de chapelle. A propos du comte Durazzo. Mon voyage en Italie avec Gluck. Marini. Séjour à Bologne. Farinelli. Nicollini. Padre Martini. Retour à Vienne et ma rivalité avec Lolli.

A cette époque, le duc régnant de Saxe- Hildburghausen, neveu du prince, vint à mourir, laissant pour seul héritier un enfant de sept ans. Le prince, nommé tuteur, prit entre ses mains l'administration du duché et l'éducation du jeune garçon. Ce nouveau titre l'obligea à résider à Hildburghausen ; ayant trouvé là un excellent orchestre, il licencia le sien; cependant, afin d'assurer une compensation à ses musiciens, il fut convenu que nous serions engagés par le comte Durazzo, directeur du théâtre de la cour, pour une période de trois ans; nous serions astreints à jouer au théâtre et aux concerts de la cour.

Personne ne fut plus ennuyé que moi de cette décision. Non seulement j'étais obligé de me rendre au théâtre chaque jour de 10 à 2 heures pour les répétitions, mais encore de jouer le soir de 6 1/2 à 10 heures, le vendredi, de participer à un concert hebdomadaire et, tous les quinze jours, à une séance musicale au palais.

Naturellement il me fut désormais impossible de suivre des concerts privés, de donner des leçons, en un mot, de gagner quelque argent de poche qui m'eût été très nécessaire,

car il y avait à Vienne un tel déploiement de luxe qu'il m'était impossible déjouer en public sans être vêtu d'habits somptueux. Mon misérable traitement de 37 florins suffisait à peine à couvrir mes frais de repas. Car les heures de répétitions et de concerts étaient placées de telle sorte que je ne pouvais prendre les repas ailleurs qu'à l'hôtel, ce qui m'entraînait à des frais considérables. Que de fois je n'ai pu manger copieusement quand j'avais grand'faim ! Depuis deux années déjà, Gluck occupait le poste de chef d'orchestre de la Cour et du théâtre moyennant un traitement annuel de 2,000 florins. Il s'était pris d'affection pour moi, lors de son séjour chez le prince. Me revoyant à Vienne, il me fit lui conter mon existence et, dès lors, fut comme un père pour moi. Je me réfugiai donc auprès de lui et lui fis mes doléances au sujet de la pénible situation dans laquelle je me trouvais. Le lendemain, il me conduisit chez le comte Durazzo et expliqua à ce dernier que je désirais soit une augmentation de traitement, soit ma liberté; Gluck appuya fortement ma demande. Le comte répondit : « Mon cher enfant, je ne puis ni vous augmenter, ni rompre votre contrat. Je ne puis que vous dispenser du service quatre jours par semaine, ce qui vous permettra de donner des concerts ou des leçons. )) — Je remerciai vivement le comte pour cette gracieuseté et me trouvai si bien de cette décision qu'après quelques mois j'avais amassé une somme assez rondelette. Je pus

m'habiller élégamment, au point que le comte, qui était un brave homme, me prit en affection et m'invita maintes fois à sa table. Je redoublai d'activité et j'eus bientôt le plaisir de gagner la faveur du public musical de Vienne.

Il y avait près d'un an et demi que j'étais au service de Durazzo quand, un matin, Gluck vint me trouver m'annonçant qu'il était appelé à Bologne pour y écrire un opéra ; il me demanda si cela me ferait plaisir de l'accompagner et de voyager en Italie ; naturellement, j'aurais à supporter la moitié des frais de route, ainsi que ceux relatifs à ma subsistance; quant à l'autorisation du comte, il était certain de l'obtenir. Je fus pris d'un enthousiasme fou à cette nouvelle et d'une fierté grande, en voyant un homme comme Gluck apprécier mon talent. « Hélas! fis-je bientôt, il n'y a qu'une chose qui me manque, et c'est l'essentielle : l'argent! » — « C'est vrai, répartit Gluck ; dans ce cas, il n'y a rien à faire. »

Le soir même, je soupais chez l'intendant von Preiss et lui fis part de la proposition de Gluck. « Par le diable! s'écria von Preiss, vous seriez fou de ne pas accepter immédiatement! »

— Je haussai les épaules. Certes, répondis-je, mais où me procurer l'argent nécessaire au voyage? Gluck veut bien me prendre avec lui, à condition que je supporte la moitié des frais.

— Bah, reprit l'autre, ce n'est qu'un détail! Tenez, voici cent ducats que vous me rendrez quand vous serez dans une situation plus favorable. Venez dîner demain avec moi, j'inviterai

mon ami von Allstern et nous dégusterons une bouteille d'excellent Grannziger (le meilleur vin autrichien). Je prierai cer ami de vous prêter également cent ducats. En plus, je vous remettrai, pour parer à toute éventualité, un billet de 600 florins que vous pourrez réaliser dans n'importe quelle ville. Vous posséderez ainsi plus de i,5oo florins. Cela vous suffira, j'espère, et vous aurez toute latitude pour nous rembourser, il n'y a aucune urgence. Voyez Gluck demain matin, prenez vos dernières dispositions et vous me renseignerez à ce sujet demain à midi. »

J'étais ému jusqu'aux larmes de la bonté de cet homme et je lui adressai mes chaleureux remercîments. Le lendemain, j'allai trouver Gluck qui se déclara enchanté de La combinaison. Nous nous rendîmes auprès du comte Durazzo qui, non seulement me donna l'autorisation sollicitée, mais encore me remit 5o ducats et me promit qu'il m'avancerait le montant de six mois de mon traitement au théâtre.

Notre départ fut fixé à la quinzaine prochaine. C'est le cœur rempli de joie que j'allai trouver M. von Preiss qui me remit la somme promise la veille. Peu de jours après cet entretien, le comte m'invita à souper, avec Gluck, et me remit 225 florins, cadeau de l'impératrice qui s'était intéressée à moi et qui avait ordonné que mon traitement au théâtre me fut continué malgré mon absence. « En tous cas, poursuivit-il, au besoin Al. Gluck pourrait

vous avancer une certaine somme. » — Je vous remercie vivement, répliquai-je, mais je ne crois pas devoir recourir à lui, car deux excellents ami m'ont déjà avancé une forte somme. » — « Tanto meglio, repartit le comte. »

Notre voyage fut encore retardé de quelques jours à cause d'une certaine Signora Marini, prima donna au théâtre de Prague, qui s'en retournait avec sa mère dans sa ville natale, Venise. Gluck l'avait connue en Italie quelques années auparavant et eut la gentillesse d'accepter de les accompagner, à condition, toutefois, de voyager nuit et jour. Nous quittâmes Vienne en voiture nous dirigeant vers Bologne.

Gluck m'avait chargé de régler toutes les dépenses du voyage ; Mlle Marini me pria également de lui servir de trésorier et me remit sa bourse remplie de ducats. C'était une charmante et jolie femme d'environ vingt-quatre ans, de conversation intéressante et spirituelle; c'était une personne très digne et distinguée. Le premier jour, nous dînions à Neustadt et la Marini pria Gluck et moi de prendre place à tour de rôle dans sa voiture — nous disposions de deux voitures — jusqu'à Venise, ce qui rendait la conversation plus variée. Sa mère, une brave femme touchant la cinquantaine, d'humeur joviale, était donc également, à tour de rôle, accompagnée par Gluck et par moi. Il y avait ainsi une diversité d'entretien charmante. Gluck se montrait galant et empressé auprès de la jeune femme et cherchait à se rendre sympathique; mais dès l'instant où, à mon tour, je

servais de cavalier, je m'efforçais d'être plus aimable encore avec la jeune femme. Ce fut entre Gluck et moi un concours de galanterie très amusant.

La proposition émise par Gluck de voyager jour et nuit n'ayant guère rencontré de sympathies, on décida de loger dans les auberges, ce qui permettait de se reposer des fatigues. Nous nous arrêtâmes ainsi à Graz, Laybach et Gôrz.

Le septième jour, nous entrions à Mesti. Nous avions décidé d'y passer la nuit et de nous embarquer le lendemain sur un Peota (galère pouvant porter de huit à dix personnes) pour gagner Venise. Mais Marini n'eut pas le courage d'attendre le lendemain pour gagner sa chère ville natale et elle nous obligea à nous embarquer le soir même ; nous arrivâmes ainsi vers minuit à Venise, la nuit du lundi précédant Pâques. Gluck se décida à rester huit jours ici. Nous avons bien regretté que notre séjour à Venise se soit placé précisément la semaine précédant Pâques, car tous les théâtres étaient fermés et, en fait de musique, nous n'avons entendu qu'un oratorio agli incurabili (i). J'eus, à l'audition de cette œuvre, une forte déception, car je m'en étais trop réjoui; pendant le voyage, la signora Marini m'avait fait un trop bel éloge des exécutions d'œuvres musicales à Venise. J'étais d'une impatience extrême d'entendre l'œuvre que je trouvai

(i)Nom primitif donné en Italie aux Conservatoires.

faible, médiocre; les violons, notamment, n'étaient pas capable de jouer dans le ton; il n'y avait aucune mesure, aucun tempo. Si j'en excepte deux chanteuses, une soprano et une contralto, solistes, chœurs et orchestre me laissèrent une mauvaise impression.

En compensation de cettte privation de bonne musique, j'assistai à deux fêtes superbes, deux cortèges. L'un, la procession du jeudi-saint; le second, l'enterrement pompeux du Doge décédé deux jours avant notre arrivée. La place Saint-Marc était brillamment éclairée par mille torches et lanternes et le spectacle était féerique. Je ne sais lequel des deux cortèges fut le plus beau, le plus solennel.

Dans la nuit précédant le jour de Pâques, nous partîmes pour Bologne, car Gluck devait y arriver plusieurs jours avec la Pentecôte, date à laquelle était fixée l'inauguration du nouveau théâtre, monument superbe bâti sur l'emplacement du précédent, détruit plusieurs mois auparavant par un incendie. Le directeur du théâtre, le comte Bevilaqua, avait décidé de faire exécuter comme spectacle de réouverture l'œuvre de Métastase, Il trionfo di Clelia, dont Gluck devait rédiger la partition.

Primo Nomo était le célèbre castrat Mausoli ; Prima Donna Signora Girelli Aquilar (elle portait le nom de son mari, excellent hautboïste de naissance espagnole qui ne le cédait en rien au célèbre Besozzi). Secondo Nomo était Toschi, qui se rendit à Vienne deux années plus tard ; Sec. Donna était une délicieuse jeune fille de

dix-sept ans, débutante à la voix fraîche et pure; j'ai malheureusement oublié son nom. Primo Teuore était le célèbre G. Tibaldi (i), que Gluck fit venir à Vienne et qui remportait ici un succès exceptionnel. Le premier violon était Luchini, de Milan, et le second Spagnoletti (2), de Crémone. L'orchestre était composé d'environ soixânte-dix musiciens ; comme il comportait deux grands pianos, le chef d'orchestre Mazzoni tenait l'un d'eux ; Mazzoni était alors très réputé comme kapellmeister. Le comte Bevilaqua, homme charmant, me reçut de façon très cordiale. Gluck me présenta comme étant son élève, car nous avions décidé que je ne me produirais comme violoniste qu'après avoir entendu les plus grands maîtres.

Gluck manifesta son désir d'entendre les chanteurs du théâtre et le comte fit aussitôt organiser un concert auquel participèrent une trentaine d'artistes ; il n'y avait comme auditeurs que le comte, Gluck et moi. Je fus charmé en entendant Girelli, Mausoli et Tibaldi, mais tout particulièrement en écoutant un aria chanté par la Girelli, accompagnée au hautbois par son mari. J'entendis également Luchini et Spagnoletti dans divers concerti. « En tous cas, murmura Gluck à mon oreille, en voici deux que vous n'avez pas à craindre. »

(1) Tibaidi, Giuseppe Luigi (Bologne, 1719). Elève de Martini. Chanteur et compositeur de musique vocale.

(2) Spagnoletti, P., né à Crémone vers 1730.

C'était aussi mon opinion, mais je pensai que la différence de jeu provenait pour une bonne part de la méthode d'enseignement employée par l'un et l'autre.

Gluck se mit à composer; ayant déjà tracé de nombreuses esquisses à Vienne, dix jours après notre arrivée à Bologne, le premier acte était déjà porté à la copie. Il ne travaillait jamais l'après-midi, mais le matin et le soir. Nous allions donc chaque jour en premenade ou rendre quelque visite. Nous ne manquâmes pas d'aller saluer le grand Farinelli (i), dont j'ai déjà parlé à mes lecteurs; il s'était fixé à Bologne après la mort de son bienfaiteur, le roi d'Espagne. C'était à présent un vieillard âgé de près de quatre-vingts ans. Il nous invita maintes fois à dîner et nous recevait royalement; d'ailleurs cela n'avait rien d'étonnant, il était millionnaire. Je lui parlai de Mlle Tesi, contai que je l'avais connue longuement à la cour du prince et, cela lui rappelant les jours heureux de ses grands succès, il se prit d'affection pour moi.

Nous avons rendu visite également au Padre Martini (2), le célèbre contrapuntiste ; c'était un grand ami de Farinelli ; Gluck le connaissait de longue date et ne s'arrêtait jamais à Bologne sans aller lui présenter ses respects.

(1) E. Istel pense qu'il s'agit en réalité de Carlo Broschi (1705-82).

(2) G. Martini (1706-84), une des célébrités musicales italiennes du xvme siècle. Dittersdorf le nomme : Padre di tutti i maestri .

Mazzoni, ayant appris par hasard que je jouais du violon, après m'avoir entendu, ne me cacha pas son admiration et me pria de me faire entendre dans l'église San-Paolo, à l'occasion d'une fête religieuse; il avait composé divers morceaux à cet effet et me demanda d'exécuter un de mes concerti, ce que j'acceptai volontiers.

La veille du jour fixé pour cette solennité, je me rendis avec Gluck à l'église afin d'entendre exécuter une des œuvres de Mazzoni ; cette œuvre était écrite pour orchestre et chœur, ce dernier comptant environ cent chanteurs. Je fus agréablement surpris d'entendre cette composition forte et bien écrite, peut être un peu trop dramatique pour l'église cependant ; elle ressemblait plutôt, malgré les fugues, à un opéra séria qu'à de la musique d'église. Spagnoletti exécuta également un concerto de Tartini que j'avais étudié il y a quelques années. L'église était bondée de musiciens, amateurs de musique, etc., sur lesquels le jeu du violoniste semblait avoir fait grand effet. Gluck me dit alors : « Soyez certain que vous remporterez demain un gros succès, tant comme compositeur que comme violoniste, car vous êtes bien plus moderne que Spagnoletti ». Le bruit s'était déjà répandu dans la ville que le lendemain un virtuose allemand se ferait entendre à l'église. En sortant de l'église, nous entendîmes deux messieurs se dire l'un à l'autre : Dornan"" mattina sentiremo un virtuoso ledesco; ce à

quoi l'autre répondit : Temo, che si fara eau zenar, dopo che abbiamo senti» o quel bravo Spagnolet i. (Je crois que ce sera plutôt risible, après avoir entendu ce brave Spagnoletti.) Mais, le lendemain, quand j'eus exécuté mon concero, on ne rit pas de moi comme ces deux personnes l'avaient prédit. Gluck, M. Bevilaqua, Mansoli me félicitèrent chaleureusement et m'apprirent que j'avais fait sensation. Gluck me coma aussi qu'il avait eu soin de se placer auprès des deux prophètes pour écouter leur conversation et connaître leur jugement à mon égard. L'un deux s'écria : « Per Dio, quel ragazzo suona corne un angelo » (Par Dieu, il joue comme un ange!), ce à quoi l'autre répondit : « Come è mai possibile, che une Tartaruga tedesca possa arrivare a taie perfezione? » (Comment es. -il possible qu'un Allemand puisse arriver à une telle perfection?). Là-dessus, Gluck s'était permis de dire aux deux hommes : « Signor, con permissione. Auch! io sono una Tartaruga tedesca, ma con tutto questo ho l'honore di scriver l'opéra nuova per l'apertura del Teatro ristabilito. (Pardonnez, Messieurs, je suis aussi un de ces Allemands dont vous parlez avec tam de mépris. J'ai même l'honneur d'écrire l'opéra qui sera donné à l'occasion de l'ouverture du théà're de Bologne!) Les deux critiques s'empressèrent de répondre qu'ils n'avaient émis de si défavorables avis sur la musique allemande que d'après les dire d'autres musiciens. Gluck en était aux derniers mots de son anec-

dote quand survint le prieur du couvent duquel dépendait l'église; il me remercia vivement de mon concours et me demanda s'il serait possible que je me fasse entendre encore le lendemain aux vêpres. Après avoir d'abord refusé, je finis par céder à ses instances.

Le soir, lorsque je me fis entendre avec autant de succès que quelques heures plus tôt, l'église était noire de monde ; on dut même refuser l'entrée à plusieurs centaines de personnes.

Après les vêpres, nous fûmes conviés, Gluck, moi, Mazzoni et les deux chanteurs Potenza et Nicolini, à un festin copieux au prieuré. Ce fut un vrai sardanapale; nous ne sommes ren:rés chez nous que tard après minuit.

Il faut, au sujet de Nicolini, que je vous conte une aventure dont je fus le témoin. Il avait le caractère gai, tapageur, était bavard, assez arrogant et particulièrement distrait; il avait les yeux levés vers le ciel plus souvent que baissés vers le sol. A un coin de rue il heurta un mendiant aveugle qui était couché dans la rigole. Furieux d'avoir failli choir à cause de cet homme, il lui cria de sa voix sonore de castrat : Eh ! cane d'un orbo maledetto ! (Stupide chien aveugle.) Le mendiant le prenant, à cause de sa voix pour une femme, lui répliqua sur-le-champ : « Eh ! Putana di strada ! Perche strappazzi un povero orbo mendicante ! » (Eh, fille, pourquoi injuries-tu un pauvre diable de

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mendiant?) Nous éclatâmes de rire en entendant ce colloque ; Nicolini lui-même, égayé par l'aventure, remit deux lire au mendiant en lui disant : Tiens, vieux, voilà deux lire, pour te récompenser d'avoir si bien deviné qui j'étais. L'aveugle, après avoir palpé les pièces, joignit les mains et s'écria avec un profond accent de piété : « Dieu te le rende et te fasse la grâce de te permettre d'imiter la Madeleine ; abandonnes ta vie de débauche et songes à faire pénitence ! » Inutile de vous dire si nos rires redoublèrent. Dès le lendemain, l'histoire se répandit dans tout Bologne et, de ce jour, Nicolini ne fut plus désigné autrement que sous le nom de Santa Magdalena.

Il y a dans les couvents italiens une coutume qui veut que tout présent offert par une communauté à quelqu'un soit porté en grand aparat chez le destinataire ; il se forme généralement un cortège composé d'un officier vêtu somptueusement et portant perruque, de deux enfants de chœur portant le présent recouvert de drap de Damas sur un grand plateau d'argent et de deux moines. Si la demeure de la personne à qui le cadeau est destiné se trouve trop voisine du couvent — voyez ici la vanité des moines ! — le cortège parcourt les rues principales de la cité, afin que le peuple puisse l'apercevoir et l'officier qui marche en tête du cortège est chargé de répéter à tous ceux qui l'interrogent, à qui le cadeau est destiné, pourquoi il est fait, etc.

Le lendemain matin, mon hôtelier vint pré-

cipitamment m'avertir qu'une délégation de San-Paolo désirait me parler; j'allais recevoir un présent, me disait-il ; il me conseilla par la même de donner aux porteurs quelque gratification. Je fis entrer les visiteurs. L'un d'eux m'honora d'un discours qui dura plus d'un quart d'heure et répétait sur tous les tons combien le prieur avait été flatté de mon concours au concert de la veille ; il me priait d'accepter un cadeau qu'il apportait avec lui. Ce dernier consistait en plus de vingt livres de fruits confits, sucreries et bonbons ; six paires de bas de soie blanche et six de soie noire; six mouchoirs de poche de soie milanaise et douze reliques entourées de Fil di grano. Je priai le messager de transmettre au prieur et à toute la communauté mes plus vifs remerciements, distribuai quelques livres aux porteurs qui se retirèrent en me saluant bien bas.

Le même jour, au moment où Gluck et moi nous nous disposions à nous rendre au café, vint me rendre visite le vénérable Padre Martine Il me pria vivement de me faire entendre dans un prochain concert qu'on devait exécuter dans l'église de sa paroisse; il me dit aussi qu'il entendait bien que je fusse rétribué et demanda si douze Doppien (24 ducats) me contenteraient. Je lui répondis que je ne jouerais qu'à la condition de ne pas recevoir un centime ; j'étais plus flatté de la demande effectuée par lefière de la musique (1) que de l'offre pécuniaire

(l) Nom familier donné à Martini, vers la fin de ses jours, par ses admirateurs.

la plus avantageuse. Le vieillard se confondit en remerciements et, après s'être entretenu avec moi pendant près d'une heure, regagna sa demeure accompagné d'un moine qui, vu son grand âge, le soutenait et l'aidait à marcher !

Le bruit ne tarda pas à se répandre à Bologne que j'avais été invité par Martini à jouer du violon à l'occasion de la fête per la visto délia M adonna di San Lucca ; on savait aussi que j'avais refusé tout paiement et ne voulais jouer que pour augmenter l'éclat de la fête religieuse. Le premier jour de la fête fut consacré à la procession solennelle de l'image de la Madone, d'après l'évangéliste Luc. Je me rendis aux vêpres avec Gluck et entendit une des grandes compositions de Martini. Ah ! quel abîme entre cette musique et celle de Mazzoni ! Je n'ai jamais plus entendu de musique aussi majestueuse, noble, pompeuse et cependant essentiellement de style religieux. Les œuvres similaires de Caldara (i), quelque belles qu'elles puissent être, ne sont pas à la hauteur de celleci. Dans un psaume, plutôt un magnificat, l'amen était donné par une fugue à huit voix, un vrai chef-d'œuvre. On jugera aisément de l'effet puissant que cette composition devait faire sur tous si l'on apprend qu'il y avait 160 exécutants !

(i) Caldara (Antonio) né à Venise (1670-1736). Compositeur des plus fécond, écrit d'excellente musique religieuse (36 oratorios, plus de deux cents messes, motets, cantates, etc. ; 56 opéras, de la musique instrumentale, etc.).

Le lendemain matin, j'allai, toujours accompagné par Gluck, déjeuner chez Padre Martino.Nous lui exprimâmes notre admiration au sujet de l'œuvre de sa composition exécutée la veille.

« Cette œuvre, répondit-il, ainsi que celle que vous entendrez ce soir, sont mon chant du cygne, car je sens ma force m'abandonner rapidement. » Nous exprimions le regret de ne pouvoir réentendre la superbe fugue à huit voix. « S'il n'est d'aurte souhait que celui-là, reprit le vieillard, je puis vous contenter; je placerai cette fugue sur Amen dans le Credo de l'œuvre exécutée ce soir. »

Au Graduale, j'exécutai mon concerto de façon superbe, me dit-on après la cérémonie. Après m'être fait entendre, je me hâtai de rejoindre Gluck dans l'église, afin d'entendre de loin la fugue. Je fus plus enthousiasmé encore que la veille; je découvrais tant de beautés nouvelles! Le soir, quand je me mis à table pour souper, l'hôtelier me remit un paquet envoyé par Padre Martino. C'étaient plusieurs livres de délicieux chocolat; sur la boîte, le vieux maître avait écrit de son écriture tremblée : 12 libre per il mio caro amico il Cavagliere Gluck, e 12 libre per il mio caro figlioccolo, il Signor Carlo Ditters.

Le lendemain, j'étais occupé à travailler avec Gluck quand l'hôtelier vint m'avertir qu'un gaillard de mauvaise mine demandait instamment à me parler. « Je ne vous conseille pas de le recevoir seul, me dit-il, il a trop mau-

vaise mine; je placerai derrière la porte deux forts valets qui entreront au premier appel. » Je priai Gluck de rester auprès de moi, lui remis un pistolet de voyage et en dissimulai moi-même un second dans la poche de ma robe de chambre.

Peu après, j'entendais frapper à la porte et l'hôtelier poussa la tête en murmurant : « e permesso? ». Je me plaçai aussitôt avec Gluck derrière une large table. L'hôtelier entra, suivi d'un gaillard à l'air effronté et batailleur qui me demanda à brûle-pourpoint si j'étais bien le violoniste allemand qui s'était fait entendre la veille à l'église des Minorités. « Oui, répondisje, et alors? » En prononçant ces paroles je plaçai mon pistolet sous le nez de mon visiteur ébahi. Ce dernier se mit à rire et dit : « N'ayez donc une telle peur; quoique mal vêtu, je n'en suis pas moins un honnête homme ». Mais alors, expliquez le motif de votre visite, interrompit l'hôtelier. Sans dire un mot, l'étranger tira de sa poche un billet et une petite cassette qu'il déposa sur la table. Qu'est-ce cela? interrogeai-je? Je l'ignore — fut la réponse; lisez le billet. Je m'emparai du papier et lus avec stupéfaction les mots suivants écrits en italien : « Acceptez ce cadeau en témoignage de ma reconnaissance pour la jouissance artistique que vous m'avez fait goûter hier à l'église des Minorités. Veuillez bien signer le billet ci-joint et le remettre au porteur. »

Je fis ouvrir la cassette, qui renfermait une superbe montre en or et je signai le bulletin

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que je remis à mon étrange visiteur. Ce dernier se refusa, malgré mes objurgations, à révéler le nom du donateur, h J'ai donné ma parole d'honneur de ne pas le trahir, dit-il; son galant uomo, e tanto basta » (je suis un honnête homme et cela suffit). Et il se retira sans mot dire.

Gluck et moi cherchâmes en vain à découvrir quel pouvait être le généreux donataire ; il est fort probable que c'est un cadeau des pères minorités, pensions-nous. Aussi, grande fut ma surprise quand, peu de jours après cette aventure, invité à diner par Farinelli, je reconnus dans la personne d'un de ses domestiques l'étrange visiteur qui m'avait apporté la montre! L'ayant fait parler, je reconnus le son de sa voix et ne doutai plus. Toutes les protestations de Farinelli furent superflues et il dut bientôt convenir qu'il était l'auteur de la surprise ; mais il se déroba à tous remerciements et détourna la conversation de ce sujet.

Enfin, après plusieurs semaines d'attente, le jour vint où l'opéra de Gluck allait être créé (i). L'œuvre reçut un accueil des plus favorable, quoique Gluck lui-même se déclarât très mécontent de l'exécution; il attendait beaucoup plus d'un orchestre et de chœurs réputés comme l'étaient ceux de Bologne. Malgré les dix-sept répétitions générales, la représentation avait manqué de cet ensemble,

(i) Le 14 mai 1763.

cette précision auxquels nous étions accoutuméspar l'orchestre de Vienne.

Nous étions décidés, après la troisième représentation, à regagner Venise avant l'Ascension, car, à l'occasion de cette fête, tous les théâtre sont ouverts et nous aurions pu entendre de nouveaux opéras; nous avions aussi l'intention de parcourir toute l'Italie en nous arrêtant dans les grandes villes telles que Milan, Florence, etc. Malheureusement, nous fûmes rappelés subitement à Vienne par Durazzo; ce dernier expliquait à Gluck qu'à l'automne prochain aurait lieu à Francfort s/M le couronnement de l'empereur Joseph II et nous devions y participer. Néanmoins, au lieu de rentrer directement à Vienne, nous nous arrêtâmes encore à Parme pour entendre l'opéra : « Catone in Utica » de Bach (i) (celui qu'on appelle en Allemagne le Bach londonien). Quelques airs étaient intéressants ; l'ensemble, en pur style italien tout à fait médiocre. Nous décidâmes de modifier notre itinéraire de retour et visitâmes aussi Mantoue, Klagenfurth, Triest, etc. A peine arrivés à Vienne, nous apprîmes à notre grande colère que le couronnement était remis à une date ultérieure (2) ! Que de fois j'ai regretté ce voyage interrompu !

(i) Joh. Chr. Bach (1735-1782), fils de J. S. Bach; élevé par Cari Phil. Emm. Bach ; élève de Martini; vit à Milan (Catone y fut créé en 1753) ; en 1762 est appelé à Londres et s'y établit définitivement. Compositeur fécond, mais a laissé peu d'oeuvres de grande valeur.

(2. Le couronnement eut lieu le 2 juillet 1765.

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Pendant mon séjour en Italie, le célèbre violoniste Lolli(i) vint à Vienne et il y demeura plusieurs mois. Le jour même de mon retour, mon frère aîné me fit un éloge enthousiaste de cet artiste. Quand je lui demandai des renseignements sur la façon de jouer de Lolii, il me remit une sonate de ce dernier et m'expliqua certaines particularités du jeu du violoniste, en me conseillant d'en tirer profit. Je jetai les yeux sur la partition et ne fus guère aussi étonné que les Viennois en la lisant ; au contraire, il s'y trouvait des passages qui me choquaient. Mon frère ajouta : « Et tes amis de Vienne déplorent tous l'arrivée de Lolli en prétendant que tu ne peux songer à te mesurer avec lui; mais je suis certain que tu parviendras certes, après huit jours d'études, à exécuter brillamment ses œuvres ». — « Dieu m'en garde, répliquai-je, je ferai précisément le contraire; ce ne sont pas des traits d'acrobatie comme ceux-ci qu'il faut placer dans un adagio, c'est de l'expression! o.

Le lendemain, je me rendis avec Gluck chez le comte Durazzo pour lui annoncer notre retour. Je priai ce dernier de m'accorder un mois de congé, afin de me permettre l'étude des concerti que j'avais composés depuis un certain temps, et que je n'avais pas eu le temps d'étudier pendant mon voyage; je lui expliquai que j'avais beaucoup appris en Italie et qu'il serait surpris en m'entendant. « Volontiers, mon

(ij A. Lolli 173S-1802. excellent violoniste.

garçon, répondit Durazzo, je t'accorde six semaines de congé. Tu auras un rude combat à soutenir contre Lolli qui obtient un succès considérable à Vienne. Aussi, travaille avec énergie ! »

Je m'enfermai dans ma chambre, prétextai une maladie pour éloigner les importuns et travaillai du matin au soir. Moins de quatre semaines après mon retour, je me sentis en pleine possession de mon talent et je déclarai à Durazzo que j'étais prêt à me faire entendre. Il fut convenu que je jouerais au prochain grand concert. J'y exécutai mon nouveau concerto dont le premier allégro ne contenait guère de grandes difficultés. Dans l'adagio qui suivait le premier mouvement, j'eus recours au tempo rubato, dans le genre de ce que j'avais entendu exécuter à Bologne par Potenza. Mais, pour prouver aux auditeurs que les difficultés techniques ne m'effrayaient pas, j'avais accumulé dans le final une quantité énorme de traits, passages, sauts, d'exécution malaisée. Le public fut emballé. Tout le monde applaudissait et criait : « Finale da capo, finale da capo ! » Je fus obligé de le rendre, ce que je fis dans un tempo encore plus rapide ; à la dernière cadence, j'improvisai un cappriccio dans lequel je me livrai aux plus grands ébats techniques : modulations dans tous les tons, double trilles, etc. J'avais détrôné Lolli, car à Vienne le public musical disait : Lolli étonne, mais Ditters étonne et émeut.

Pendant l'été et l'hiver qui suivirent, j'appris

à connaître intimement Joseph Haydn. Quel est le musicien digne de ce nom qui ne connaît les belles œuvres de ce compositeur de si grand talent? Haydn et moi assistions ensemble aux concerts et échangions en toute sincérité nos opinions sur les pièces musicales entendues. Je conseille à tout musicien de rechercher ainsi un compagnon avec lequel il puisse discuter sur la musique sans parti pris, ni médisance, comme nous le faisions, Ha3'dn et moi ; c'est un excellent moyen d'augmenter ses connaissances musicales. Il faut noter avec soin les beautés que l'on découvre dans les œuvres musicales; afin de pouvoir en tirer profit ; il faut aussi remarquer les fautes, afin de les éviter dans ses propres travaux. Ce que je dis ici n'est pas nouveau, car tout le monde sait que la critique — j'entends la critique loyale,, impartiale et bienveillante — peut influer beaucoup sur le développement musical et lui être fort utile.

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