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CHAPITRE XIV

Fêtes du couronnement de Joseph II. Dissentiment entre le comte Spork et moi. A propos de l'cvéque de Grosswardein et mon engagement.

La date fixée pour le couronnement du duc héritier Joseph était proche. Le comte Durrazo qui se rendait également à Francfort pria Gluck de se faire accompagner par Quadagni, moi et une trentaine de musiciens de la chapelle impériale, afin de participer à la cérémo-

nie. Les deux premiers reçurent chacun une indemnité de voyage s'élevant à 600 florins et six florins par jour; moi et les autres, ne touchèrent que la moitié. On se figure aisément qu'en nous allouant une somme aussi dérisoire, on nous mit dans l'obligation de dépenser une bonne part de nos économies; ce vo}-age a coûté bien plus qu'il n'a rapporté.

En ma qualité de virtuose de la cour impériale, tel était le titre porté à mon passeport, je dus me faire entendre à l'hôtel de ville et devant la cour; voulant faire honneur à la noblesse, je fis l'acquisition d'habits somptueux; je dépensai à cela plus de 700 florins, mais j'espérais être, suivant la coutume, gratifié d'un présent de grande valeur. Comme il en advient si souvent sur terre, les cadeaux les plus appréciables furent distribués à ceux d'entre nous qui avaient eu le moins à travailler. Gluck et Ouadagni reçurent, à leur retour à Vienne, chacun 3oo ducats, tandis qu'on m'en accordait parcimonieusement 5o ! Le titre de virtuose de la cour qui m'était donné, au lieu de m'être utile et avantageux, m'a entraîné à une dépense forcée de plus de 400 ducats. Le comte Durazzo, mis au courant de l'avarice princière, me fit personnellement cadeau de 5o ducats. Mon contrat avec Durazzo expirait dans quelques mois et l'offre m'était faite de signer un nouvel engagement par lequel, moyennant un traitement annuel de mille florins, je devais me faire entendre dans tous les concerts et être au premier pupitre des violons

au théâtre pour toutes les représentations, quand Durazzo apprit qu'il venait d'être nommé ambassadeur à Venise ; il me recommanda vivement à son successeur, le comte Wenzel Spork.

Ce dernier prit la direction des concerts et du théâtre quinze j ours après le départ de Durazzo . Je me rendis chez le comte Spork; il me reçut couché sur un sofa et ne daigna même pas se tourner vers moi quandj'entrai. « Qu'il écoute, fit-il ; je sais que son contrat expire prochainement; veut-il le renouveler aux conditions antérieures ? » Le ton insolent qu'avait pris le comte et la tournure de ses phrases me blessèrent vivement. « Que Votre Excellence me permette de lui faire remarquer, répondis-je, qu'il y a lieu de s'étonner de sa façon de me parler; j'ai eu maintes fois l'occasion de parler avec des personnalités de la noblesse et aucune ne s'est jamais permise d'employer à mon égard un ton insolent. Je ne suis pas habitué à être froissé par autrui! » A ces paroles, le comte sursauta, et vint se placer devant moi, « Aha, dit-il, quel fier petit monsieur ! Alors, vous voulez signer un nouvel engagement? » L'offre qui m'était faite était trop peu avantageuse pour que je l'accepte; il n'était pas question de mille florins. « En tous cas, me dit Durazzo, auquel j'avais conté la scène, si l'offre du comte Spork ne vous sourit guère, vous pouvez accepter la mienne que voici : je vous donne deux cents ducats, nourriture et logement si vous me suivez à Venise. » Je

n'acceptai pas cette offre, car il m'avait été répété de source certaine qu'un séjour à Venise était, à cette époque, peu agréable.

J'étais décidé à rester à Vienne et à forcer le comte Spork à m'accorder mille florins. A cette effet, j'usai d'un stratagème. Je me décidai à agir de telle façon que le public viennois réclamât ma participation aux concerts officiels. Quand vint donc le jour auquel je devais me faire entendre, je me fis porter malade et fis savoir au comte qu'avant plus de quatre semaines il me serait impossible de me faire entendre. Je comptais profiter de ce congé pour écrire deux nouveaux concerti que j'avais esquissés. Le prétexte que je présentai au comte était une luxation de l'épaule ; d'ailleurs j'étais absolument certain de la discrétion de mes domestiques et de mon barbier. Je gardai donc la chambre et ne reçus que peu de gens; quand j'étais obligé de recevoir des visites, je m'étendais sur mon lit, m'entourais de coussins, affectais une vive douleur. Je fus plaint par bien des gens. Après trois semaines d'arrêts volontaires, mes travaux étaient terminés et je pus reprendre les habitudes de jadis. Mon premier soin fut d'aller rendre visite au comte Spork auquel j'expliquai qu'il m'était nécessaire de prendre encore deux à trois semaines de congé avant de me faire entendre à nouveau. Quand le jour vint où je réapparus au théâtre, ce dernier était comble et l'exécution de mon nouveau concerto suscita un enthousiasme si grand que je dus en répéter l'allégro final.

Le lendemain matin, le comte me fit appeler et me dit : « Votre succès d'hier mérite une bonne récompense ». Il m"ofFrit 700, puis 800 florins. Je refusais toujours de signer l'engagement.— Eh bien, fit-il, je ne peux et ne veux pas vous donner un florin de plus que 800 ! — Soit, répliquai-je, Votre Excellence se passera de moi!... Je saluai et sortis.

A cette époque vint à Vienne, se rendant à Pressburg, l'évêque de Grosswardein, membre de l'illustre famille Patachich en Croatie ; il devait participer, avec les magnats et la noblesse, à la Diète. M'ayant entendu jouer à la Cour, il me fit appeler et me dit qu'il était grand amateur de musique et possédait luimême un orchestre particulier ; il m'expliqua que son directeur actuel de la musique, Michael Haydn (1) (un frère de Joseph Haydn) devait le quitter pour se rendre en qualité de chef d'orchestre à Salzburg et m'offrit de le remplacer moyennant le traitement de 1200 florins, nourriture, logement, domestiques, etc. Je répondis à l'évêque que j'accepterais immédiatement cette offre avantageuse si je n'étais précisément en pourparlers avec le comte Spork, mais lui promis, au cas de non-entente avec ce dernier, de partir pour Grosswardein. Il ne devait quitter Vienne qu'après trois ou quatre jours de séjour et je lui promis qu'une

(1) Michael Haydn (1787-1806). Compositeur lécond, particulièrement dans le domaine de la musique religieuse. Il est tombé dans un très injuste oubli quoiqu'ayantété très apprécié de son vivant.

réponse catégorique lui parviendrait avant son départ.

La veille de son départ, je me rendis chez le comte Spork. Après une longue discussion, il m'offrit 900 florins. Je refusai. « Je regrette vivement, ajoutai-je, de devoir quitter ma ville natale pour de telles bagatelles. » Allons, reprit Spork, je cède encore et j'ajoute 5o florins. » Votre Excellence m'offrirait 999 florins 5g kreutzer que je refuserais à cause du seul kreutzer ! » « Il me semble, reprit violemment Spork, que le gaillard, s'il est bien doué musicalement, ne manque pas d'une certaine dose d'impertinence! » « Je prierai Votre Excellence, répliquai-je froidement, de me donner réponse sans tarder, car je dois partir dans quelques heures au cas où l'accord ne serait pas possible entre nous ! — Aujourd'hui même? — Oui. — Eh bien, aujourd'hui je n'en ai aucune envie, s'écria Spork, furieux : faites ce qu'il vous plaît et, surtout, ne reparaissez pas devant moi avant que je vous fasse appeler! »

Je sortis en souriant ironiquement et me rendis droit à l'hôtel où Févêque de Groswardein était descendu. Je signai l'engagement qu'il m'avait proposé et promis de me rendre à Pressbourg au début du mois suivant, afin de l'y rejoindre avant son départ. L'évêque me remit une gratification de cent ducats.

Le soir même, j'exécutai mon second concerto avec un vif succès et le comte Spork me fit appeler après le concert. « Malgré vos réponses impertinentes, fit-il, je vous accorde

mille florins. » Mais je lui expliquai qu'il était trop tard et que j'étais engagé auprès de l'évêque de Groswardein. Il m'exprima de vifs regrets et m'invita même à sa table pour le lendemain. Je me rendis en son palais et, après le dîner, il me prit à part et me dit : « Si le séjour en Hongrie vous déplaît, sachez que vous trouverez toujours ici une place au traitement de mille florins. De plus, comme les pas de deux que vous avez composés pour Furchi et Paganini sont une nouvelle preuve de vos dispositions remarquables pour la composition de ballets, je vous prie de m'écrire chaque année quatre ballets ; vous recevrez pour cela cent ducats. Je regrette vivement votre départ, mais les subsides qui me sont alloués par la Courne me permettent guère d'agir à ma guise dans les questions d'engagement. »

Je fus stupéfait de constater ce changement de ton à mon égard chez le comte. « Excusezmoi, fis-je, de la vivacité de mes paroles lors de nos derniers entretiens; je n'ai cependant jamais mis en doute la bonté de votre cœur! a Il sourit et me serra la main en ajoutant ces mots : « Moi-même, je ne connaissais pas votre valeur et votre caractère; oublions les paroles vives qui ont été échangées. En moi vous trouverez désormais un ami et un protecteur ».

Qui eût pensé que nous puissions nous quitter en si bons termes !

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