CHAPITRE XXI
Comment Florian Gaszmann fut nommé chef d'orchestre. On me tend un piège. Origines de mon oratorio Esther.
Un an après mon mariage, je me décidai à me rendre à Vienne pour y séjourner quelques jours. A peine arrivé en cette ville, je m'empressai d'aller rendre visite à mes anciens amis et protecteurs. Je ne manquai point d'aller présenter mes hommages à Florian Gasz-
mann (i), musicien de valeur qui avait été chef d'orchestre de la cour impériale après le départ de Gluck; son traitement s'élevait à 2,000 florins. « Cela vous intéressera peut-être, me dit-il, que je vous conte comment je suis devenu chef d'orchestre de la cour? — Mais, certes, répliquai-je. — Vous savez, reprit-il, que l'empereur Joseph II avait grand soin de ne jamais suivre les conseils et avis donnés par son entourage; il n'agissait qu'à sa guise. Ritter (2), mon prédécesseur, mourut un matin vers 8 heures. L'empereur l'apprit vers 10 heures. Il monta néanmoins à cheval afin d'accomplir sa promenade journalière et, par pur hasard, je le rencontrai au Graben. Il m'avait dépassé de dix mètres quand, soudain, il fit demi-tour, et vint à moi en disant : « Je vous apporte une nouvelle toute fraîche ; Ritter est mort! » — Je le sais depuis une heure, répliquai-je. — Pardon, vous ne savez pas ce qu'il y a de nouveau ! C'est que je vous nomme chef d'orchestre de la cour ! » — Et il partit au trot.
Gaszmann avait écrit, à l'occasion de fêtes de bienfaisance organisées, au profit des veuves de musiciens, un oratorio sur un texte de Métastase, Betidia liberata (3), dont l'exécution
(1) FI -L. Gaszmann (1729-74). Chef d'orchestre et compositeur, né en Bohême.
(2) Joh.-Ad.-K. Reutter (non Ritter). Vienne, 1708- 1772. Ecrit 3i opéras, 9 oratorios, des messes, motets, etc. chef d'orchestre médiocre .
(3) Oratorio mis en musique quasi simultanément par Reutter et Gaszmann.
exigeait le concours de plus de deux cents personnes. J'avais appris que l'œuvre avait obtenu un très vif succès et je priai le compositeur de me prêter la partition. J'étudiai longuement l'œuvre et y découvris de jolis passages. Gaszmann, me rendant ma visite, vit sur ma table de travail diverses partitions d'œuvres pour chant. Il les parcourut, me félicita, mais je sentais que ses compliments n'étaient pas sincères. Comme nous nous décernions mutuellement des éloges, je lui dis : « Que je regrette de n'avoir été averti de la date d'exécution de votre œuvre! Je me serais fait un vrai plaisir de me rendre à Vienne expressément pour l'entendre! » — Eh, repartit Gaszmann, il serait encore bien plus agréable pour vous d'écrire un oratorio que vous dirigeriez personnellement dans l'un des prochains concerts de bienfaisance. — Qui peut vous suggérer de telles idées? Moi, écrire un grand oratorio pour Vienne? Après Hasse (i), après vous? Non ! — Pourquoi pas, reprit Gaszmann, le public jugera laquelle des œuvres est la meilleure ! »
Ces paroles étaient dites avec un ton ironique et léger qui me froissèrent. Comme je me taisais, le compositeur crut que je renonçais à la lutte. « Vraiment, reprit-il, ma proposition est trop audacieuse; je comprends que vous
(i) Hasse, Joh.-Ad. Né à Bergerdorf, 1699-1783, un des meilleurs compositeurs italiens du xvinc siècle. A écrit plus de 70 opéras, 14 oratorios, i5 messes, etc.
n'ayiez pas le courage d'affronter le public viennois après nous! » — Pardon, repris-je brusquement, rien de cela. Je vous prends au mot et écrirai un oratorio. Vous m'avez offert une telle œuvre, je vous rendrai la politesse ! — Bravo, fit gaîment Gaszmann, je suis enchanté de vous voir si résolu. Je vais vous remettre les œuvres de Métastase. — Je les possède, répliquai-je. — Préférez-vous celles de Apostolo Zeno (i). — Je connais également ces dernières, mais je préfère un texte écrit par l'un de mes bons amis, excellent poète ; il m'en a déjà maintes fois rédigé d'irréprochables; l'oratorio sera écrit pour l'avent. — Vous devez cependant me donner votre parole d'honneur que l'oratorio sera exécuté à cette date, car je vais faire part de ce projet à l'empereur! » — Je promis et me retirai. Le soir même, je rencontrai Pichel et lui contai l'entretien que j'avais eu avec Gaszmann. — « N'ayez aucune confiance en cet homme, me dit-il; il est faux, hypocrite et vous tend un piège ! » — Par le diable, répliquai-je, dans ce cas, je vais le trouver ce soir même et reprendre ma parole ! — Ne faites pas cela, reprit Pichel. Je connais votre talent et suis persuadé que vous réussirez brillamment. — Mais, repris-je, pourquoi cet homme a-t-il si mauvaise opinion de mes compositions? — Je lui avais montré vos travaux de Grosswardein, et il les avait jugés médiocres.
(i) A. Zeno, poète de valeur, auteur de nombreux textes d'opéras, oratorios, etc. (1668- 1750).
— Mais, s'il monte contre moi une cabale? — C'est impossible, puisque vous venez diriger personnellement votre œuvre. Profitez de votre séjour à Vienne pour entendre les meilleurs chanteurs, et les engager pour l'exécution de votre oratorio. Surtout, soignez les chœurs, qui sont très appréciés à Vienne. Soyez certain que le Gaszmann sera bien confus ! »
J'entendis donc de nombreux concerts et opéras et dressai une liste des meilleurs chanteurs qu'il me fut donné d'entendre.
Lors de mon retour en Silésie, Padre Pintus m'écrivit un oratorio tiré de l'épisode d'Esther. Moins d'un mois après la réception du texte, l'œuvre était composée. Je la fis répéter maintes fois à Johannisberg ; pour être bien certain que cette composition était digne d'être exécutée à Vienne, je fis venir de Breslau et autres villes voisines de Johannisberg des musiciens éprouvés et des amateurs de musique et les priai, ainsi que ceux de la ville, de donner sur l'œuvre leur opinion très sincère. Je polis et travaillai cette composition jusqu'en ses moindres détails et l'opinion générale à son égard fut des plus favorables. Six semaines avant la date fixée pour l'exécution, j'envoyai la partition à Vienne et promis de me rendre en cette ville huit jours avant le concert.
Le prince-évêque eut entendu très volontiers Esther exécuté par un orchestre de deux cents musiciens, à Vienne; malheureusement, il lui était défendu de paraître à la cour impériale. Mais je lui conseillai de m'accompagner en
voyageant incognito, sous la robe d'un simple prêtre. Il se rendit donc à Vienne avec moi, sous le nom de doyen de Weidenau. Nous arrivâmes dans la capitale le matin, vers 7 heures; à 10 heures, je me rendis chez le comte Sporck en la demeure duquel eut lieu la première répétition. Les jours suivants, les répétitions eurent lieu au théâtre. Le comte eut l'amabilité d'autoriser le doyen de Weidenau à assister à toutes les répétitions et même à la seconde exécution publique ; c'était une très grande faveur, car on sait qu'il était formellement interdit à Vienne, même à la plus haute noblesse, d'assister aux répétitions d'orchestre. L'empereur assistait à toutes les répétitions et Pichel me confia qu'au soir de la première, l'empereur avait déclaré nettement : « Gaszmann avait voulu ridiculiser Ditters et c'est Ditters qui peut se moquer à présent de Gaszmann, car Esther est de beaucoup supérieur aux oratorios de Hasse et de Gaszmann ! »
Esther fut donné le dernier jour de l'avent(i) et rendu le mardi suivant. Je ne parlerai pas du succès que j'ai remporté. Je dirai seulement que l'exécution de mon œuvre a rapporté net à la société 1,450 florins, tandis que celle du chef d'orchestre de la cour rapportait seulement 53o florins. J'étais de retour à Johannisberg depuis près de six semaines quand Pichel
(1) 19 et 21 décembre 1773.
m'écrivit pour m'annoncer la mort de Gaszraann. Il ajoutait, qu'à la surprise générale, l'empereur n'avait pas encore nommé de successeur au défunt et qu'il était probable que Joseph II attendait que je me présente pour pour me nommer chef d'orchestre de la cour. Pichel me priait instamment de me rendre immédiatement à Vienne. Je répondis sur le champ que j'étais satisfait de ma situation à Johannisberg et que je n'ambitionnais nullement la succession de Gaszmann; je ne me rendrais à Vienne que sur l'ordre formel du souverain. Je ne sais si Pichel avait été chargé par Joseph II de s'enquérir de mes intentions, mais je sais que ce dernier eut connaissance de ma réponse et en fut très mécontent. « Ce musicien est vraiment trop exigeant, aurait-il dit à Pichel; un traitement de 3oo ducats ne lui suffit pas, il lui faudrait encore quantité d'autres avantages. Je me passerai de lui! » — Ce fut Bonno qui obtint la succession de mon rival et Joseph II réalisait, par cette nomination, une sérieuse économie, car Bonno touchait jusqu'alors 800 florins. Cependant l'empereur fit une pension à la veuve de Gaszmann et engagea un des élèves de ce dernier, Salieri (1). Je parlerai à présent de mes titres de noblesse.
(1) A. Salieri (1750-1825). Elève de Gaszmann, puis de Gluck. Un des rivaux de Mozart. Compositeur de grand mérite. En 1788, succède à Bonno comme chef d'orchestre de la cour impériale.