CHAPITRE XXII
Je suis anobli et promu bailli. Voyage de Lolli à Johannisberg. Aventure de Quadagni à Venise.
En 1773 mourut le bailli de Freiwaldau, Cajetan von Beerenberg. Aussitôt, le prince m'offrit la place vacante; il ajouta que je ne pouvais toutefois l'obtenir que possédant des titres de noblesse, car d'anciennes lois encore en usage dans la contrée exigeaient de telles conditions. Mais, comment parvenir à m'en faire décerner? Le prince me promit son aide à ce sujet à condition que je m'engage formellement à ne jamais quitter son service, sous aucun prétexte que ce soit; d'autre part, il signait une promesse par laquelle il s'engageait lui-même à me conserver parmi ses fonctionnaires. Puis il m'envoya à Vienne, et je partis, muni de nombreuses recommandations.
Je me livrai à de nombreuses démarches et fus heureux d'apprendre que le fait de m'accorder des titres de noblesse serait aisé, car je jouissais en cette ville d'une excellente réputation à tous points de vue. Je reçus donc un parchemin au nom de Cari von DUtersdorf ; l'impératrice Marie-Thérèse eut la bonté de me dispenser du paiement de la moitié des frais nécessités par l'anoblissement. En comptant cinquante ducats payés à l'intermédiaire von Hoffmann, les frais ne s'élevèrent pas à plus de onze cents florins, dont le prince luimême m'octroya quatre cents.
Ce changement de nom a causé maintes
confusions dans la publication de mes œuvres, notamment à Paris.
Je fus donc nommé bailli de Freiwaldau par le Conseil des Chanoines de Breslau et fus installé solennellement dans mes fonctions le 4 novembre 1773. Puisqu'il était convenu avec le prince que je résiderais à Johannisberg, je pris à mon service un secrétaire auquel je remis une forte part de mon traitement; ce secrétaire demeurait à Freiwaldau et se tenait en rapports constants avec moi
Renner fut nommé, peu après, directeur d'école à Johannisberg, au traitement de sept cents florins; en outre, il reçut, comme chanteur attaché à la cour épiscopale, une gratification particulière ; à cette époque, également, ma sœur a épousé le chancelier impérial von Gambsberg. Je composai alors un orchestre excellent qui fut bientôt réputé dans toute la Silésie, et je multipliai les concerts et fêtes. Ce fait explique le passage par Johannisberg de nombreux virtuoses réputés qui tenaient à se faire entendre dans notre ville accompagnés par l'excellente chapelle. Mais les crédits qui m'étaient alloués à l'effet de faire entendre des virtuoses étrangers furent bientôt épuisés et je dus renoncer à ces concerts extraordinaires. Naturellement, la plupart des musiciens se voyant refuser l'autorisation de jouer à Johannisberg m'accusèrent d'avarice, d'hypocrisie, etc. Cependant, je ne faisais que remplir mon devoir en refusant de leur donner l'autorisation.
Parmi les musiciens voyageurs se comptait un certain Rusche, bon flûtiste qui se faisait passer maintes fois pour l'excellent compositeur Vanhall. Il vint sous ce nom à Johannisberg. Mais je connaissais Vanhall (i) et Pleyel (2), tous deux amis de Haydn et je savais parfaitement que le premier n'était aucunement flûtiste. Je fis paraître Rusch devant moi et après l'avoir accablé de reproches au sujet de son impudence, le mis à la porte en le menaçant de signaler aux journaux sa vilaine action. Il me promit de se corriger, mais de tels gaillards sont têtus et il n'en continua pas moins, par la suite, ses mensonges impudents.
Le grand virtuose Lolli vint aussi à Johannisberg. Il tenait essentiellement à faire ma connaissance et celle du prince-évêque et venait dans ce seul but en notre ville, non pour y donner des concerts. C'était un homme charmant, distingué et très intéressant. Le prince le prit tout de suite en grande affection, l'invita à sa tablef le fit loger au château et fit exécuter en son honneur, le soir de son arrivée, mon opéra : Lo Sposo burlato. Cet opéra fut rendu plus tard sous le titre de : Der gefoppte Bràutigam
(1) Wanhall (J.-B.), né à Neu-Nechamtz (Bohême ,, 1739-1813, compositeur honorable. Etudie à Vienne, puis en Italie.
(2) Pleyel (Ignace). 1757 (près de Vienne)-i83i . Excellent compositeur, élève de Haydn. Ecrit dans le style de son maître (29 symphonies, 45 quatuors, concertos, duos, etc.).
à Brunn, Vienne, Gratz, Prague, Dresde, Weimar, etc.
Lolli (i) avait l'intention de séjourner seulement quelques heures chez nous ; mais le prince le retint davantage, ce à quoi il accéda volontiers. Après le concert du soir, Lolli sollicita du prince l'autorisation d'exécuter une sonate pour violon, ce qu'il fit à la perfection. Le lendemain il se produisit en public avec un tel succès que son séjour se prolongea au-delà de quinze jours. C'est un vrai régal que d'entendre Lolli exécutant quelque œuvre pour violon; son jeu était remarquablement pur, délicat, ferme sans nervosité. Les heures que j'ai passées en sa compagnie furent charmantes et j'ai toujours conservé pour Lolli une grande amitié. Il nous a, durant son séjour, conté bon nombre d'anecdotes musicales, parmi lesquelles deux très intéressantes; je crois qu'il serait agréable pour le lecteur de lui résumer l'une de ces anecdotes, récit d'une aventure survenue dans Venise à mon ami Lolli, mais elle est trop connue à présent (2): je lui conterai donc une aventure survenue à Quadagni dans cette même bonne ville de Venise.
Quadagni s'était produit devant le public vénitien avec un succès énorme, dans un opéra qui avait été favorablement accueilli ; les trois premiers soirs furent un triomphe. Mais notre
(1) Ant. Lolli {1733-1802), célèbre violoniste.
(2) Anecdote publiée dans Y Allgemeine Musih-Zeitung, ire année (1798), n° 3g.
chanteur, à la suite d'une violente dispute entre l'imprésario et lui, se décida à faire tomber complètement l'opéra. En effet, au quatrième soir, Quadagni eut un jeu et un chant très médiocre; le public crut qu'il était malade et ne manifesta point de mécontentement. Mais l'imprésario savait à quoi s'en tenir et fit annoncer au public le vrai motif de la médiocrité du chanteur. Quadagni chanta le cinquième soir aussi mal que possible. Mais à la fin du premier acte se présentèrent sur la scène deux délégués du public qui enjoignirent au chanteur d'avoir à présenter des excuses à l'assemblée. Quadagni leur rit au nez et fut encore plus médiocre au second qu'au premier acte. Les deux délégués vinrent le trouver une deuxième fois en lui ordonnant de faire des excuses dès le troisième acte, faute de quoi il surgirait de graves incidents. — « Je méprise de telles obligations, répondit-il fièrement; personne ne me forcera à présenter des excuses si je n'en ai l'envie. » — Et au lieu de chanter, il heurla, au lieu de se mouvoir, il ne fit pas un geste !
On croira que le public, suivant la coutume, couvrit au troisième acte le chanteur de pommes cuites, de citrons et autres menus objets? Il n'en fut rien et le spectacle s'acheva sans tumulte. Seulement, comme Quadagni, la représentation terminée, se disposait à monter dans sa gondole après avoir jeté un ample manteau sur ses épaules, il fut saisi, et conduit, les yeux bandés, en un lieu inconnu.
Il se trouva enfermé dans une chambre laquelle contenait, en guise de mobilier, un lit et une chaise; deux des quatre hommes masqués qui l'avaient saisi demeurèrent dans la chambre. Bientôt on apporta un plantureux souper, une table, des chaises, etc. Quadagni, qui avait grand'faim, s'approcha mais fut aussitôt repoussé par l'un des sbires : « Pardon, monsieur ; vous ne mangerez qu'après avoir chanté ». Quadagni refusa net et l'homme masqué donna l'ordre d'enlever la table ; luimême disparut. Le lendemain, même scène. Quadagni ne chante pas et ne reçoit rien à manger. Le troisième jour, on lui apporta un potage lequel, au lieu d'apaiser la faim, ne fit que l'exciter davantage. — « Je préfère chanter que mourir de faim ! », cria Quadagni. — « Cela n'est pas suffisant ; il faut non seulement chanter, mais encore jouer, sinon pas de nourriture ! » — Que faire? Quadagni se décida à chanter et le fit de façon remarquable. « Bravo, bravissimo ! » s'écrièrent les masques et applaudirent chaleureusement. Puis le domino et Quadagni s'assirent à table et firent grand honneur au festin. « Vous voyez, mon bon ami, fit le masque, que vous vous trompiez en affirmant qu'aucune puissance au monde ne pourrait vous forcer à chanter; et le public vous a cependant obligé à chanter. A présent, voulez-vous savoir qui je suis? » Quadagni pâlit et murmura : « Peut-être il Serinissimo Duca? » — « Je suis votre serviteur, le bourreau! » Un rire moqueur secoua l'assistance
et le chanteur terrifié se vit entouré des bourreaux et aides-bourreaux de Venise.
« Vous voyez, reprit le premier bourreau, que le peuple s'est vengé de votre grossièreté à son égard. A présent, vos arrêts son levés. Devant cette demeure est amarrée une gondole qui vous conduira en votre habitation. Je dois vous prévenir que toute nouvelle tentative d'insubordination sera sévèrement punie ! »
Dès ce jour, Ouadagni eut grand soin de chanter et déjouer de façon à satisfaire les plus difficiles ; il redevint bientôt le grand favori du public vénitien.
Lolli, que nous avons laissé à Johann isberg, se rendit à Saint-Pétersbourg après son séjour chez nous. Il m'écrivit de cette ville, quelques mois après son arrivée, pour m'annoncer qu'il venait de signer un engagement à raison de 4,000 roubles par an. Trois années plus tard, il obtint un congé d'un an afin de pouvoir accomplir un grand voyage. Il vint jusqu'à Johannisberg mais n'y est demeuré que quelques heures. Il m'avoua n'avoir nulle envie de retourner en Russie et résolut pour obtenir la résiliation de son contrat, de se faire décerner un certificat médical affirmant que le climat de la Russie lui était très préjudiciable à la santé. On trouvera sur lui une anecdote dans Y Allgemeine-M iisik Zeitung (ire année) ; on sait qu'il était très protégé par la tzarinne Catherine II, malgré les fréquentes désobéissances qu'il commettait à l'égard des ordres de l'impératrice. C'est lui qui, au lieu de ses
ibi
adagios, exécutait dans les concertos de sa composition les adagios de Giardini !
Je dois reconnaître qu'en dépit de ses bizarreries de caractère, c'était un homme charmant; contrairement à ses compatriotes, il était très généreux. C'était un joueur incorrigible et il m'a avoué avoir perdu au tapis vert les trois quarts de sa fortune. Quand il vint pour la seconde fois à Johannisberg,il possédait plus de 10,000 florins en or et avait l'intention, après son voyage à Vienne, Paris, Londres, Amsterdam, Hambourg, Berlin et l'Italie, de placer cet argent et celui qu'il gagnerait en cours de route en banque. Puis il voulait se retirer à la campagne et vivre de ses rentes. Qu'est-il advenu de ces projets et de Lolli luimême, je l'ignore (1).