‹ Mémoires. Traduction française avec notes et explicationsChapitre 22 sur 30 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Suppression de l'orchestre de Johannisberg. Un bailli dans l'embarras. Aventure désagréable.

La guerre de Bavière survenant à cette époque (1778-79), l'orchestre du prince fut licencié. Toutefois, il fut convenu que, la guerre terminée, chacun d'entre nous reviendrait prendre service à Johannisberg.

Etant privé de mon orchestre, je me rendis, accompagné de ma famille, à Freiwaldau et pris au sérieux mes fonctions de bailli. Le

(1) A cette époque (1799), Lolli était en Sicile, vivant misérablement ; il y mourut, à Palerme, en 1802.

prince-évêque, dont la résidence se trouvait à proximité de la frontière ennemie, jugea prudent de se retirer à Brunn, ce en quoi il fut bien inspiré, car le général autrichien Kirchheim, qui occupait avec 3,ooo hommes la principauté de Venise, ne pouvait empêcher les Prussiens de s'emparer de Johannisberg et, par suite, d'être maîtres de la principauté, des monts de Freiwald à ceux de Zùckmantler. Quant à les déloger de Johannisberg, il n'y fallait pas songer, car ils étaient en force. Ce n'était pas la crainte d'une invasion poussée jusqu'à Fraiwaldau qui me hantait, car le général Lovenohr, qui occupait cette contrée, était en force; de plus, il était possible que les Prussiens, en cas de victoire des armées du roi et du prince Henri en Bohême, envahissent la contrée de Troppau et délaissent les postes avancés de Zùckmantler pour éviter d'être coupés et pouvoir se retirer en bon ordre. Je regrettai amèrement d'avoir renoncé à mes voyages pour me fixer définitivement auprès du prince-évêque car, étant en tournée, j'eus évité les soucis de la guerre. L'ennui était d'autant plus grand que j'occupais un poste officiel. Ce n'est vraiment pas chose aisée que de veiller au passage d'une armée, avoir à préparer les fournitures, transports, nourriture, etc., avec la perspective agréable de se voir surpris par l'ennemi au moment où l'on s'y attend le moins. Je ne citerai qu'un exemple de ces désagréments multiples dont je fus gratifié pendant cette guerre.

Avant l'ouverture des hostilités, le prince avait vendu, avec l'assentiment du gouvernement impérial, 8,000 stères de bois à brûler au marchand allemand Tasso, de Venise, avec la condition que ce bois serait conduit au début de l'année suivante à Venise, par eau, et ce, au frais de l'acheteur. La guerre ayant éclaté, le prince reçut de Venise la défense de livrer les 8,000 stères de bois. Tandis que le général Stutterheim, commandant la troisième armée prusienne, s'emparait de Troppau, Tasso se trouvait précisément avec moi à Freiwaldau, où gisait le stock de bois, voulait payer et enlever immédiatement le train de bois.

Je lui fis part des ordres que j'avais reçus de Vienne et lui refusai l'autorisation de prendre livraison du bois. Il courut à Troppau, s'adressa au général Stutterheim et m'apporta huit jours plus tard la missive suivante :

« Il est ordonné au bailli de Freiwaldau, M. von Dittersdorf, d'avoir à remettre sur-lechamp au négociant Tasso les 8,000 stères de bois lui vendues, faute de quoi une division prusienne s'emparera de gré ou de force de Freiwaldau.

» (s.) v. Stutterheim. »

Je ne me laissai toutefois pas intimider par cet ordre et je maintins la défense à Tasso de s'emparer du bois. Je m'adressai également au gouverneur qui fuyait vers Vienne et le priai de me donner son avis en cette circonstance délicate. « Qu'allez-vous faire, » me dit-il? —

« Transmettre une copie de cet ordre au général commandant les avant-postes, l'original au duc Albert, général en chef des armées de Moravie, afin qu'il envoie ici des renforts. » — « C'est parfait, reprit le gouverneur; je vous approuve entièrement. » — Je fis copier l'ordre susdit, l'envoyai par courrier au duc Albert et au général commandant les avant-postes.

Huit jours plus tard, je reçus du duc une lettre me félicitant de ma fermeté et me promettant l'envoi de renforts. En effet, je vis arriver bientôt un régiment d'infanterie, un de dragons, cinq escadrons de hussards, deux de croates et trois de miliciens. En outre, l'ordre nous était transmis de remettre à tout officier impérial traversant la contrée les instructions nécessaires quant à l'occupation militaire. Dès l'arrivée de ces nouvelles troupes, l'autorité civile vit son pouvoir diminuer fortement, ce qui ne laissait pas d'être maintes fois désagréable.

Voici, à présent, un exemple de mes rapports avec l'armée ennemie.

Un lieutenant colonel prussien, vonScholten , occupait, avec son bataillon, le château de Johannisberg. Il disposait de quelques pièces de canon, fortifia formidablement la ville, imposa rudement les habitants des villes et villages voisins; il s'établit en toute sécurité, car il était couvert par le gros de l'armée. Ayant à sa disposition, en outre, cinq bataillons d'infanterie et dix escadrons, il fit de nombreuses tentatives pour s'emparer de Freiwaldau, ce

qui l'eût rendu maître de la contrée. Il ne put y parvenir car les deux seules passes praticables étaient fortement défendues. Il se fut volontiers emparé de Freiwaldau et de ses dépendances, qui comportaient vingtsept villages, car il en eût tiré une grosse imposition. Ne pouvant parvenir à ses fins par la force, il résolut d'employer la ruse, laquelle était vraiment trop simple.

Je reçus un matin la lettre suivante que m'apportait une estafette de Johannisberg munie d'un sauf-conduit :

« Je serais très désireux de faire la connaissance d'un musicien éminent dont j'ai maintes fois entendu vanter le talent. Je serais très honoré s'il voulait se rendre à Johannisberg afin d'y passer quelques heures en ma compagnie. Ce serait une courte trêve aux hostilités.

» Je reste en attendant,

» Votre dévoué sénateur et ami,

» (s) VON SCHOLTEN,

» Lieutenant-colonel prussien. »

La réponse que je remis à l'estafette fut très brève. Je le priai de faire savoir à l'officier prussien qu'il ne m'était pas possible de me rendre à Johannisberg, en terre ennemie, alors que la guerre était déclarée et que mes fonctions m'obligeaient à demeurer à Freiwaldau. Je n'avais, en outre, aucune envie de servir d'otage à l'armée prussienne.

Le général autrichien commandant nos troupes m'adressa, à ce sujet, de vives félici-

tations. Je fus bloqué à Freiwaldau jusqu'à la signature du traité de paix. Pendant ce séjour ce ne furent qu'alertes, escarmouches, etc. car les Prussiens s'efforçaient de forcer les défilés, et les nôtres, de surprendre les convois de vivres destinés à l'ennemi. Le général Wunsch fit, avec vingt-mille hommes, une vaine tentative en vue de surprendre le général Lovenohr ; ce dernier, tacticien remarquable, repoussa victorieusement l'attaque, grâce, également, à une série de circonstances qu'il serait oiseux d'énumérer ici.

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