CHAPITRE IV
Victoria Tesi. Aventures du perroquet pendant l'inquisition et d'un duc supplanté par un coiffeur.
Victoria Tesi-Tramontini (Tesi était le nom de sa ville natale ; Tramontini, celui de son époux ; c'était une habitude chez les virtuoses, chanteurs et danseuses en Italie, de porter encore, après le mariage, leur nom de famille), était déjà à la fleur de l'âge la première cantatrice et actrice de son temps et elle garda, d'ailleurs, cette célébrité jusqu'à un âge très avancé. Métastase avait été tellement frappé par ses qualités scéniques qu'il écrivit spécialement pour elle Zenobia, Didone et Sémiramide. Les premières scènes d'Italie se disputaient la Tesi à prix d'or et lui offraient des honoraires si élevés qu'elle eut rapidement amassé une
(i) Le terme employé par Dittersdorf est assez curieux ; c'est : Schwarzim Brûsseler Kameloti, camelotte noire de Bruxelles.
grande fortune. Elle fut même appelée à Madrid, pour chanter avec le célèbre castrat Farinelli; le roi d'Espagne fut si charmé parle talent délicieux et l'intelligence brillante de ce dernier, qu'il le nomma ministre et lui décerna les insignes de l'ordre de Calatrava. Farinelli fut tellement enthousiasmé par le talent de la Tesi qu'il déclara au roi que jamais plus il ne chanterait avec une autre cantatrice qu'elle. C'est ainsi que Tesi fut engagé par le souverain pendant plusieurs années, jusqu'à ce que Farinelli, retournât à Bologne, l'âge ayant fortement affaibli sa voix. La Tesi reçut en Espagne des honoraires fabuleux et des cadeaux en si grand nombre qu'on peut dire que la quasi totalité de sa fortune provient de son séjour dans ce pays. Sous le règne de notre empereur Charles VI , elle fut engagée à Vienne, à des conditions exceptionnelles.
Je crois intéressant de conter à mes lecteurs une anecdote qui leur prouvera à quel degré de fanatisme les Espagnols en étaient à cette époque. Elle s'était procuré à Naples un perroquet d'espèce rare, auquel elle avait appris, avec une patience inlassable, à rire, à parler et à répondre en italien à une foule de questions. J'ai moi-même connu cet oiseau remarquable car, chaque fois que le prince voulait égayer ses convives, il faisait apporter le perroquet, afin de l'interroger. C'était un spectacle vraiment comique d'entendre les discours de l'oiseau interrompus par les rires de l'assemblée; cela se terminait généralement par un
accès de colère du perroquet, dont les cris perçants nécessitaient la disparition rapide.
Tesi avait emporté avec elle en Espagne cet oiseau, qu'elle plaçait généralement dans son salon. Un soir de grande réception, la conversation vint à tomber sur l'oiseau et son savoir. « Sait-il parler? questionna un noble Espagnol? — Certes, répartit la Tesi, je vais vous le faire entendre. Aussitôt elle se mit à bavarder avec l'oiseau, qui répondit docilement. Le chef d'orchestre napolitain qui avait écrit l'opéra dans lequel la cantatrice avait débuté à Madrid, fit l'observation maligne que l'accent du perroquet prouvait à suffisance qu'il avait étudié à Naples. « Ah! pardon, fit la Tesi, il sait parler également le plus pur italien. Vous allez en avoir la preuve immédiatement. » Elle se fit apporter par sa camériste du biscuit avec lequel elle avait nourri l'animal fréquemment, la sachant très friand de cette nourriture. Le perroquet se montra d'une docilité parfaite, répondit à toutes les questions, au point qu'on eût pu penser qu'il raisonnait comme un être humain.
On fit, naturellement, force compliments à la Tesi, pour la patience et l'habileté qu'elle avait témoignées dans l'éducation desonoiseau ; mais, certains fanatiques de la société réunie ce soir-là, se dirent que ce n'était pas là chose naturelle et qu'il devait y avoir là-dessous quelque sorcellerie. La Tesi s'amusa fort de ces soupçons ridicules et pria ses invités de converser eux-mêmes avec l'oiseau. Cela causa
une gaîté folle qui se traduisit en de bruyants éclats de rire poussés par le perroquet.
Peu après, deux seigneurs se retirèrent et le domestique qui les accompagnait jusqu'à la porte, connaissant la langue espagnole, surprit certains fragments de leur conversation : « Vous avez raison, mon ami. C'est notre devoir de prévenir le grand inquisiteur dès ce soir. » Ne sachant de quelle chose il s'agissait, le domestique n'y prêta plus d'attention. Mais, le lendemain matin, deux hommes pénétrèrent dans la demeure de la Tesi, munis d'un panier et d'un drap noir; ils firent appeler la maîtresse de la maison, qui était précisément occupée à nourrir son favori.
« Aha, firent les sbires, c'est bien là le perroquet qui a causé hier tant de surprise? — Mais oui, répartit Tesi. Oui êtes-vous et que désirez-vous ? — Nous sommes les serviteurs de la sainte Hermandad et avons reçu l'ordre du Grand Inquisiteur de nous emparer du perroquet, afin de le remettre au tribunal de l'Inquisition. »
Toutes protestations furent superflues ; l'oiseau fut saisi, placé dans la corbeille et les sbires se retirèrent sans mot dire.
La Tesi versa d'amères larmes sur la perte de cet ami, comme elle l'appelait volontiers. Finalement, elle s'en fut auprès de Farinelli, afin de lui demander conseil. Celui-ci l'envoya au roi qui, après avoir écouté avec intérêt le récit éploré de la cantatrice, lui promit d'agir et de lui faire rendre l'oiseau. Mais il était trop
tard, et Tesi ne revit jamais plus son perroquet.
Revenons en maintenant à la biographie de notre cantatrice. Elle a chanté longtemps au théâtre de la cour, à Vienne. Vers la cinquantaine, elle abondonna la carrière théâtrale et vécut dans un repos absolu. Le prince de Hildburgausen,qui avait fréquemment apprécié sont talent, lui offrit de venir habiter chez lui. Elle accepta de grand cœur, en refusant toute rétribution, ainsi que les nombreux cadeaux que le prince voulait lui faire. Que l'on ne s'imagine pas qu'entre eux existait autre chose qu'une forte amitié, d'ailleurs l'avenir a bien montré que ce n'était qu'amitié.
La Tesi était une femme de grand caractère, très distinguée, essentiellement différente de la plupart des actrices. Je pourrais, citer mille anecdotes qui lui font honneur, mais je me bornerai à conter son mariage qui n'est, certes, pas chose banale !
Elle était habituée à recevoir de nombreuses visites dans chaque ville où elle se faisait entendre ; elle savait habilement repousser les déclarations d'amour , qu'il était d'ailleurs malaisé de lui faire. Parmi ses nombreux adorateurs, il faut citer notamment le duc de N...Un soir que, par hasard, il se trouvait seul auprès d'elle, il profita de l'occasion pour lui faire une déclaration formelle. Tesi le congédia de façon charmante. Mais le duc prit cela pour une simple formalité, et devint bientôt de plus en plus pressant, au point que la cantatrice dût
le remettre durement à sa place; le duc se retira rouge de honte et ne revint plus. Cependant, son amour perdurait et augmentait d'intensité chaque fois qu'il assistait au spectacle quand jouait la Tesi. Il prit comme confident un de ses secrétaires, qui fit de vains efforts en faveur de son maître. « Je l'aurai cependant, s'écria le duc, dussai-je lui jurer fidélité; demain soir, j'irai solliciter sa main! Garde-toi, cependant, dit-il à son secrétaire, de dire un mot de cela à qui que ce soit. » Le secrétaire ne put cependant garder le secret et s'en fut révéler, sous le sceau du secret, à la Tesi, les intentions de son maître.
Que fit la Tesi ? Pour se débarrasser définitivement du duc, elle fit venir sur le champ le coiffeur du théâtre, homme remarquablement beau et bien fait et lui offrit sa main.
— « Voulez-vous, dit-elle à Tramontini stupéfait, m'épouser ? Nous nous fiancerons immédiatement. Je vous apporte en mariage un capital très considérable, dont vous disposerez à votre guise. Tout bénéfice que vous ferez vous appartiendra, et je me charge uniquement des soins du ménage. Vous recevrez aussi le tiers de ce que je gagnerai. La condition essentielle que j'impose et que j'exige est que vous renonciez à toutes relations conjugales avec moi. Un mal physique que j'avais de naissance et que mes excès ont aggravé, me force à exiger cela. A présent que vous connaissez mes conditions, voulez-vous m'épouser ? Je vous donne jusqu'à demain matin pour réfléchir. »
On devine aisément que le coiffeur accepta des deux mains. Le matin, dès neuf heures, ils s'en furent chez l'évêque pour solliciter l'autorisation de se marier sur-le-champ. Ils l'obtinrent et à midi ils étaient mariés.
Après le rjpas de noce, les biens de Tramontini furent transportés dans ses appartements et la Tesi remit à son nouvel époux ravi, une somme considérable.
Je vous laisse à penser la stupéfaction du duc quand, revenant le soir, il trouva la Tesi dans ses habits de noce à côté de son époux ; il y eût chez lui un mélange de colère et de désespoir indescriptible, car il se sentait blessé dans sa vanité et dans son amour-propre. Il se retira sans mot dire et ne revit jamais la Tesi.
Celle-ci vécut très heureuse auprès de son mari. Ils habitèrent longtemps le palais du prince, jusqu'au jour où ce dernier accepta l'invitation du duc et se rendit à Hildburghausen.
La Tesi se sépara ainsi de son mari et se retira à Vienne, où elle mourut quelques années plus tard. Sa fortune s'élevait à plus de trois cent cinquante mille florins. Son époux en reçut le tiers; quant au reste, j'ignore ce qu'il en advint ; je sais toutefois que ses amis et ses serviteurs ne furent pas oubliés.
Repose en paix, excellente femme, que j'honorerai jusqu'à mon dernier jour!