‹ Mémoires. Traduction française avec notes et explicationsChapitre 6 sur 30 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

A propos de Tram, mon professeur. Comment je fus humilié par le difforme Matthes. Histoire de la montre.

Quelqu'agréable que soit pour moi le souvenir de cette époque heureuse de ma vie, je ne veux certes pas ennuyer le lecteur en m'y complaisant trop longuement. Je dirai simplement que je fus choyé et comblé de prévenances par tout le monde ; j 'avais reçu une place excellente: la table des officiers, car je dînais avec eux — de vrais repas princiers, comportant sept services ! — et prenais seulement le repas du soir dans ma chambre. En sus, je recevais chaque mois cinq gulden d'argent de poche, dont je devais rendre compte de la dépense à Bremer. Un serviteur fut même spécialement attaché à ma personne pour m'aider à ma toilette. Bref, je puis dire que le prince me soignait comme un père. Après avoir pris le premier repas au château avec mon père, celui-ci revint dans ma chambre, me fit encore la recommandation de ne pas briser mon bonheur présent par quelque imprudence, me donna sa bénédiction et, après que je lui eus baisé la main, s'en fut à la maison.

Je dois avouer que la peine provenant de la séparation ne dura guère plus de quelques minutes. Je rangeai tous les objets mis à ma disposition et ne me lassai pas d'admirer mon habit de gala ; il était du plus fin drap français

et décoré de nombreuses boucles d'argent. J'avais vite oublié mon père !

Le soir même, je fus appelé auprès du prince qui conversait précisément avec M. Trani (i) ; je dus, devant eux, montrer mon talent violonistique Je dois dire que M. Trani me félicitait de mon savoir avec enthousiasme.

Trois mois se passèrent donc, pendant lesquels j'observai strictement le règlement — que je relisais bien souvent, d'ailleurs — et je pense toujours avec émotion à ce bon temps. Peu avant notre départ pour l'autre résidence du prince, mon père vint me voir et m'apprit que le prince avait engagé à son service mon frère aîné Joseph, lui offrant gîte, couvert et trois cents florins ; mon frère nous accompagnerait donc à la résidence. Grande fut ma joie en apprenant cette bonne nouvelle et, sachant que mon père était amateur de bon vin de Chypre, j'en fis quérir une bouteille, moyennant quelques thalers, par un domestique difforme qui était à mon service.

Cependant, mon père était désireux de constater quels étaient les progrès réalisés avec mon nouveau professeur. Je pris le cahier contenant toutes les sonates gravées de Locatelli (2), dont mon professeur m'avait fait

(1) On ignore si ce Trani, professeur de C. D. von Dittersdorf, est Joseph Trani (1707-1797) ou un parent de celui-ci.

(2) Locatelli (Pietro- Antonio) 1690- 1764. Célèbre violoniste, élève de Corelli, à Rome ; a vécu très longtemps à Amsterdam.

cadeau. Si vieillottes que puissent nous paraître aujourd'hui ces sonates, je dois les conseiller vivement comme exercices à tout violoniste, car on y trouve une multitude de traits, fioritures, doubles cordes, arpèges, etc., qu'il est indispensable de connaître.

Mon père, enchanté de constater mes progrès et de déguster son vin favori, se montra d'humeur très joyeuse et exprima toute la joie qu'il éprouvaitdemevoirsi heureux; il demeura plusieurs heures auprès de nous, nous contant une foule d'anecdotes sur la vie des cours. En partant, vers la soirée, il me remit un superbe ducat, en compensation de la dépense que je venais de faire pour le vin, et il remit même un florin à mon grotesque domestique, lequel, de joie, se livra à mille contorsions. Cet homme ridicule est l'un de ceux qui m'ont causé le plus de gaîté folle dans mon existence; souvent, avec M. Bremer, nous ne nous tenions plus de rire à la vue de ses grimaces et de ses contorsions. Le boiteux devait cependant me jouer plus d'un mauvais tour !

Quand je voulais, à table, divertir les convives, je profitais de l'absence de Matthès pour imiter sa démarche grotesque, car il se cachait souvent pour soustraire sa difformité aux officiers du prince. Une fois, seulement, il me vit l'imiter et, s'approchant de moi, me dit : « Je suis vraiment heureux de voir votre habileté ! Vous avez su m'imiter si rapidement ! Je voudrais pouvoir vous imiter au violon comme vous imitez ma démarche ! Ce serait peut être

facile, car les traits difficiles, vous les réussissez rarement : à votre dernière leçon, j'ai entendu votre professeur vous gronder et vous faire recommencer vingt fois le même passage. Il a même ajouté qu'il ne devait plus y avoir au château ni sourb, ni rat, à cause des miaulements de votre violon ! »

« Brave Matthès, pensais-je; il m'a amplement rendu une méchanceté; je ne l'ai pas volée. »

« Allons, Matthès, reprit M. Ebert, vous venez encore une fois de prouver que vous êtes un coquin qu'il faudrait bâtonner. Faites la paix avec Cari ! — Volontiers, reprit Matthès, ce sont là des plaisanteries ! Vous ne m'en gardez pas rancune, me dit-il? — Aucunement; au contraire, vous m'avez donné une excellente leçon. Tenez, voici même vingt kreuzer que vous dépenserez au cabaret, à boire à ma santé. »

Le lendemain soir, je fus appelé auprès du prince qui me priait de prendre mon violon et la dernière sonate que j'avais étudiée avec Trani. Quand j'arrivai, Mme Tesi et Bonno étaient près du prince.

« Tu as dû t'étonner, dit ce dernier de ce que, depuis trois mois que tu es ici, je ne t'ai pas encore fait jouer devant moi; je voulais attendre pour constater tes progrès. Maintenant, tu peux jouer. »

Je jouai, à son entière satisfaction, la sonate, accompagné par Hubaczek. Le prince pria alors ce dernier de s'éloigner; croyant que je

devais aussi me retirer, je fis mine de sortir. « Reste, dit le prince, à moins que tu n'aies sommeil? — Oh ! non, Altesse, il n'est guère tard. — Quelle heure est-il donc? — Je vais voir >je me lève pour aller dans l'antichambre). — Tu veux encore une fois partir? — Je veux seulement me rendre dans l'antichambre, afin de voir l'heure. — Voyons, petit sot, ne peux-tu donc consulter ta montre? — Ma montre? — Oui. — Mais... je n'en possède pas. — Comment, tu n'as pas... — Non, Altesse. — Et tu es cependant si régulier à tes leçons ! Comment t'y prends-tu donc? — Quand je voulais savoir l'heure, j'allais dans l'antichambre. — Mais c'est très éloigné de ta chambre! — Qu'importe! — Eh bien, puisque je suis content de toi, que tu es un bon et brave garçon, voici une montre ». Et il tira de sa poche sa montre. Je baisai la main du prince avec reconnaissance et me retirai, quand le prince me rappela : « A propos, dit-il, j'oubliais encore quelque chose. J'ai entendu dire que tu sais remarquablement chanter et danser, et que ton professeur est Matthès !» Je rougis jusqu'à la racine des cheveux et n'osai parler. « N'aie nulle crainte, repris le prince ; ta honte présente prouve assez que tu te repens et que tu t'efforceras de ne plus être espiègle. J'aime mieux les serviteurs actifs et remuants que les flegmatiques et impassibles, dit encore le prince. Mais il ne faut pas exagérer la plaisanterie. Votre réconciliation de tantôt est toute à ton honneur et j'en suis très con-

tent. Sur ce, vas dormir et bonne nuit, mon garçon. »

Quel brave homme que le prince ! Je lui suis aussi reconnaissant de l'éducation morale qu'il m'a donnée que du dévouement qu'il a témoigné pour faire se développer mon talent musical.

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