CHAPITRE VI
Voyage et premier séjour à Schlosshof. Les comédiens ambulants. Représentation de la « Serva Padrona » de Pergolèse dans un hangar.
Schlosshof, où séjournait le prince et sa cour dès les premiers jours de juin, était une délicieuse villégiature estivale. Le château et les jardins étaient superbes et cette localité donnait l'impression d'une grande ville. Le héros Eugène de Savoie, dont le nom est cher à tout Autrichien et dont le goût artistique était si notoire — on se rappelle que c'est lui qui fit élever le Belvédère (i) de Vienne, qu'habita longtemps l'empereur — avait créé le château et le parc de Schlosshof. La meilleure preuve de la beauté de ce lieu se trouve dans ce fait que l'empereur François, s'y étant si bien plu, en fit l'acquisition au prince, pour le donner ensuite en cadeau à la grande-duchesse Chris-
(i) Dans les dernières années de sa vie, Anton Brtickner vécut au Belvédère par autorisation spéciale de l'Empereur, auquel il avait dédié sa huitième symphonie.
tine, qu'il tenait en grande affection. Quelques jours après notre arrivée, nous fûmes rejoins par Trani et Pompeati. Ce dernier était, dans sa jeunesse, un des premiers danseurs de l'époque, et, s'étant retiré du théâtre quand vint la vieillesse, donnait des leçons de danse et d'italien. C'est ainsi qu'il m'enseigna, ainsi qu'au page baron Ende, cette langue et la danse. Le baron Ende montrait tant de dispositions pour ces études, que ce fut pour moi un stimulant qui me fit faire de rapides progrès. Trani me remit un superbe violon que le prince l'avait prié d'acheter à mon intention. Malgré les occasions très avantageuses que j'avais de vendre cet instrument, je l'ai toujours conservé jusqu'il y a deux ans, quand j'en fis cadeau à mon fils aîné. Les leçons continuèrent ici comme par le passé, tant en musique qu'en équitation, pour ce dernier sport ayant alternativement pour maître le baron Beust et le chef d'écurie. En sus, je fus admis maintes fois à la table du prince. Mme Tesi parlant l'italien, ainsi que la plupart des convives, je me perfectionnai rapidement dans cette langue ; il n'y avait qu'avec le prince que je parlais français; afin d'entretenir ma connaissance de cette langue; le prince, d'ailleurs, corrigeait les phrases fautives de mon langage et se montrait très dévoué à mon égard (i).
(i) Ici se place une anecdote assez longue, concernant une mésaventure de chasse survenue à Trani et elle est si peu intéressante que l'on peut aisément l'omettre.
M es progrès en équitation furent si rapides que je pus bientôt accompagner dans leurs promenades matinales le baron Beust et même le prince. Je vous laisse à penser si j'en étais heureux ! C'est encore à Schlosshof que je dois d'avoir vu s'éveiller en moi le sentiment de la musique dramatique, l'amour du théâtre qui devaient, plus tard, se développer si fortement en moi. Je connus là de grandes et fortes impressions musicales.
Un certain Piloti, directeur d'une troupe de comédiens ambulants, s'en vint, vers cette époque, accompagné par sa femme et un acteur, trouver notre prince. Reçu par ce dernier, il expliqua que l'hiver durant, de novembre à mai, il donnait des représentations à Pressburg, tandis que l'été était consacré par lui à visiter, avec sa troupe, les petites villes autrichiennes ; il demandait l'autorisation de séjourner quinze jours ici et de se produire devant la cour. A la demande qui lui fut faite de citer son répertoire, il répondit par une Ion gue liste de comédies et drames, et il ajouta qu'il mettait au point en ce moment la Serva Padrona, de Pergolèse, qu'il disait avoir fait jouer plus de trente fois à Pressburg, devant des salles combles. Il se déclarait même prêt à exécuter sur le champ cet intermezzo (i), car il avait apporté au château les vêtements
(i) L'opéra-comique de Pergolèse (écrit en 1733, donné à Paris en 1752) se jouait primitivement entre deux actes d'un opéra à grand style.
nécessaires à cet effet. Quoique Piloti, pas plus que sa femme et le comédien qui les accompagnait ne fût italien, il parlait cette langue à la perfection et avec l'accent national le plus vrai.
« Si cela convient donc à Votre Altesse, poursuivit-il, d'entendre ce soir même la pièce, je suis prêt à jouer dans n'importe quelle chambre, à condition d'avoir quelques paravents à ma disposition. »
u J'y consens volontiers », dit le prince; il fit appeler sur le champ l'intendant et le pria de mettre à la disposition des trois hôtes la « Sala terrena. » Quand l'intermezzo fut à sa fin, personne, pas plus le prince que Mme Tesi et Bonno, ne purent nier que l'exécution en avait été des plus intéressantes. Le prince, même, enchanté, prit Piloti à part et convint avec lui que la troupe ambulante s'installerait du Ier juillet à fin octobre à Schlosshof pour y jouer régulièrement à jour fixe, mo}<ennant une large rétribution.
La grande remise construite par le prince Eugène était destinée à servir de salle de spectacle. Quelle perspective charmante pour moi ! J'attendais avec anxiété les représentations futures ; je comptais les jours, les heures et le mois de juin me semblait interminable !
Ma distraction, mon énervement pendant mes leçons augmentait de jour en jour, et il était grand temps que Piloti revînt ! Il ramenait huit acteurs, s'installa au château, construisit son théâtre rapidement, avec cette
habileté remarquable des directeurs de troupes ambulantes.
La première représentation eut lieu le Ier juillet et, de ce jour à la fin du mois d'octobre, Piloti joua chaque soir. Le prince, qui aima à répandre le bien autour de lui, donna libre entrée le dimanche, non seulement à sa cour, mais à tous ceux qui prenaient plaisir au spectacle, fussent-ils paysans, employés, etc.
Mes études ne souffrirent cependant pas du fait de l'énervement que me causaient ces représentations, au contraire. C'était pour moi un stimulant, un encouragement, et j'appris ainsi à connaître différents styles, différentes écoles, etc. Cela me fut même très utile pour mes études ultérieures et je puis dire que Schlosshof fut pour moi un vrai paradis.