ÉDUCATION ET SENTIMENTS
bien vu d'elle surtout et de son Albéroni , dans les morceaux d'affaires étrangères que j'ai donnés ici de M. de Torcy.
Parmi tout ce que je viens de dire,, il ne laisse pas d'être très -vrai que Philippe V étoit peu peiné des guerres qu'il faisoit , qu'il aimoit les entreprises , et que sa passion étoit d'être respecté et redouté , et de figurer grandement en Europe.
La reine avoit été élevée fort durement dans un grenier du palais de Parme, par la duchesse sa mère, qui ne lui avoit pas laissé voir le jour^ et qui depuis la conclusion de son prodigieux mariage ne l'avoit laissé voir que le moins qu'elle avoit pu , et jamais que sous ses yeux. Cette extrême sévérité n'avoit pas réussi auprès de la reine , dont le mariage ne réconcilia pas son cœur avec une mère, sœur de l'impératrice, veuve de l'empereur Léopold, et Autrichienne elle-même jusque dans les moelles. Ainsi il ne resta entre la fille et la mère que des dehors de bienséance, souvent assaisonnés d'aigreur. Il n'en étoit pas de même entre la reine et le duc de Parme, frère et. successeur de son père, et second mari de sa mère. Ce prince l'avoit toujours traitée avec amitié et considération, et tâché d'adoucir à son égard l'humeur farouche de sa mère. Aussi la reine aima toujours tendrement le duc de Parme , dont elle porta sans cesse les intérêts et même les désirs avec la plus grande chaleur; et le crédit de ce prince auprès d'elle étoit le plus sûr et le plus fort qu'on y pût employer.
Elle aimoit , protégeoit et avançoit tant qu'il lui étoit possible les Parmesans; elle avoit un foible pour eux bien connu d' Albéroni, et qu'il redoutoit sur toutes choses , comme on l'a vu dans ce qui a été donné ici de M. de Torcy. Scotti , d'une des premières maisons de Parme , car il y a d'autres Scotti qui n'en sont pas , et qui sont peu de chose, étoit venu à Madrid chargé 'des affaires du duc de Parme, lorsque Albéroni s'en défit et devint premier ministre.Scotti étoit toujours demeuré à Madrid sous la protection de la reine, qui se moquoit de lui la première, et qui une fois ou deux me laissa très-bien entendre le peu de cas qu'elle en faisoit, en quoi elle étoit imitée de toute la cour, qui néanmoins lui témoignoit des égards à cause de l'affection sans estime de la reine. Bn effet, c'étoit un grand et gros homme, fort lourd, dont l'épaisseur se montroit en tout ce qu'il disoit et faisoit ; bon homme et honnête homme d'ailleurs, mais parfaitement incapable. Personne n'en étoit si persuadé que la reine , mais il étoit Parmesan et d'une des premières maisons sujettes du duc de Parme, et cela lui suffit pour faire à la longue et faute de concurrents du même pays , la haute fortune où il est à la fin parvenu par la bienveillance de la reine, sans néanmoins qu'elle ait jamais fait de lui le moindre cas. Elle Ta fait gouverneur du dernier des infants , lui a valu la Toison d'or , enfin la grandesse , et pour Couronner tout , après l'avoir extrêmement enrichi, de fort pauvre qu'il étôit , l'ordre du Saint-Esprit.
Après l'explication préalable sur la tendresse de la reine pour son oncle et pour sa patrie , et sa façon d'être avec la duchesse sa mère , il faut venir à quelque chose de plus particulier. Cette princesse étoit née avec beaucoup d'esprit et avec toutes les gr&ces naturelles que l'esprit
DE LA REINE D'eSPAGNE. 237
savoit gouverner. Le sens , la réflexion , la conduite , sayoient se servir de son esprit et l'employer à propos , et tirer de ses grâces tout le parti possible. Qui l'a connue est toujours dans le dernier étonnement comment l'esprit et le sens ont pu suppléer autant qu'ils ont fait en elle à la , connoissance du monde, des affaires et des personnes, dont le grenier de Parme et .1& perpétuel tête-à-tète d'Espagne l'ont toujours empêchée de pouvoir s'instruire véritablement. Aussi ne peut-on disconvenir de la perspicacité qui étoit en elle, qui lui faisoit saisir du vrai côté tout ce qu'elle pouvoit apercevoir en gens et en choses, et ce âon singulier auroit eu en elle toute sa perfection , si l'humeur ne s'en fût jamais mêlée ; mais elle en avoit , et il faut avouer qu'à la vie qu'elle menoit on en auroit eu à moins. Elle sentoit ses talents et ses forces-, mais sans cette fatuité d'étalage et d^orgueil qui les affoiblit et les rend ridicules. . Son courant étoit simple, uni,- même avec une gaieté naturelle qui étinceloit à travers la gêne éternelle de sa vie; et quoique avec l'humeur, et quelquefois l'aigreur que cette contrainte sans relâche lui donnoit , c étoit une femme- qui ne prétendoit à rien plus dans le courant ordinaire , et qui y étoit véritablement charmante.
Arrivée en Espagne , sûre d'en chasser d'abord la princesse des Ursins , et avec le projet de la remplacer dans le gouvernement , elle le saisit d'abord et s'en empara si bien, tiinsi que de l'esprit du roi, qu'elle disposa bientôt de l'un et de l'autre. Sur les affaires , rien ne lui pouvoit être caché. Le roi ne travailloit jamais qu'en sa présence. Tout ce qu'il voyoit seul , elle le lisoit et en raisonnoit avec lui. Elle étoit toujours présente à toutes les audiences particulières qu'il donnoit , soit à ses sujets , soit aux ministres étrangers , comme on l'a déjà expliqué cidessus , en sorte que rien ne pouvoit lui échapper du coté des affaires ni des grâces. De celui du roi , ce tête-à-tête éternel que jour et nuit elle avoit avec lui lui donnoit tout lieu de le connoître, et, pour ainsi dire, de le savoir par cœur. Elle voyoit donc à revers les temps des insinuations préparatoires, leurs succès, les résistances, lorsqu'il s'en trouvoit, leurs causes et les façons de les exténuer, les moyens de ployer pour revenir après, ceux de tenir ferme et d'emporter de force. Tous ces manèges lui étoient nécessaires, quelque crédit qu'elle eût ; et si on l'ose dire , le tempérament du roi étoit pour elle la pièce la plus forte, et elle y avoit quelquefois recours. Alors les refus nocturnes excitoient des tempêtes. Le roi crioit et menaçoit, par -ci, par -là passoit outre; elle tenoit ferme , pleuroit et quelquefois se défendoit. Le matin tout étoit en orage; le trè^s- petit et intime intérieur agissoit envers l'un et envers l'autre sans pénétrer souvent ce qui l'avoit excité. La paix se consommoit la nuit suivante , et il étoit rare que ce ne fût à l'avantage de la reine qui emportoit sur le roi ce qu'elle avoit voulu.
Il arriva une querelle de cette sorte pendant que j'étois à Madrid, qui fut même poussée fort loin. J'en fus instruit par le chevalier Bourck et par Sartine qui l'étoient eux-mêmes par l'assafeta, et dans un détail que je n'ai pas oublié, mais que je ne rendrai pas. Ils me voulurent persuader de m'en mêler, et que l'assafeta les avoit chargés de m'en presser. Je me mis à rire et les assurai que je me garderois bien de suivre ce
29S CARACriRB, VITES, ÀM, MANÈGES
conseil , et même de hisser aperceroir à personiie que j'eusse la mdindré oonnoissahce de ce qu'ils venoient de me raconter.
Ainsi la rie de la reine étoit également contrainte et agitée au delà de tout ce qui s'en peut imaginer; et quelque grand que fût son pouvoir, elle lé deroit à tant d'art, de souplesses, de manèges, de patience, que ce n'est point trop dire, quelque étendu qu'il fût, qu'elle [le] payoit beaucoup trop chèrement. Mais elle étoit si vive, si active, si décidée, si arrêtée , si véhémente dans ses volontés , et ses intérêts lui étoient si chers et lui paroissoient si grands , que rien ne lui coûtoit pour arriver où elle tendoit. Son premier objet fût de se inettre à couvert par tous les moyens possibles du dénûtnent et de [la] tHstesse de la vie d*une reine d'Espagne, veuve, et de ce qui lui pourrolt arriver de la part du fils et successeur du roi, qui n* étoit pas lé sien.
D'autres objets ne tardèrent pas à se joindre à Celui-là, et à le rendra moins difficile. Elle eut plusieurs grinces, et àks lors elle tourna toutes ses pensées à en faire Un souverain indépendant pendant la vie du roi , chez qui , après sa mort , elle pût se retirer et commander. Pour arriver à ce but que jour et nuit elle méditoit, il falloit tourner les affaires de manière à le faciliter, se faire des créatures, et leur procurer des places dont les fonctions et Pautorité la puSsent aider. Ce fut aussi à quoi elle se tourna tout entière, et ce fut par les ouvertures vraies ou fausses que l'adroit Albéroni sut lui présenter qu'û se rendit tout à fait maître d» son esprit, ce que ses successeurs Rîperda et Patino imitèrent depuis avec le même succès pour eux-mêmes.
Dans Tentrè-deux d' Albéroni et de Rîperda que j'étoîs à Madrid , et que Orimaldo étoit le seul qui travailloit avec le roi , elle n'avoit point de secours, parce que les impressions qu'Albéroni lui avoit données contre Grimaldo subsistoient dans son esprit, de façon qu'elle ne pou* voit lui confier sou secret et se servir de lui. Ce secret toutefois étoit pénétré. Albéroni en furie de sa chute né le lui avoit pas gardé ; mais elle se flàttoit qu'un premier ministre chassé , et de la réputation que celui-là s'étoit si justement acquise partout, au dedans et dehors, n'eïi seroit pas crii à ses discours pleins de rage et de fiel. Mais elle étoit étrangement embarrassée, abandonnée ainsi à sa conduite. C'étoit aussi ce qui Tattachoit plus fortement à la cabale italienne, et qui, par cekl même, donnoit aux Italiens plus de force, de vigueur et de crédit. Bile se piquoit d'avoir beaucoup d'égards pour le prince et la princesse des Asturies , et de marquer des soins et de l'amitié aux enfants de la feud reine , ce qui changea bien quelque temps après moù retour ici. Enfin ces desseins de souveraineté pour ses enfants qui j du temps même d' Albéroni , étoient publiés par tout ce qui s'étoit proposé et inême traité là* dessus, malgré tout ce secret que la reine vouloit racore prétendre, ont été le pivot constant sur lequel ont roulé depuis toutes les afikires aveo l'Espagne, ou qui y ont eu un rapport.
Mais ce c[ui les gâta sans cesse, et à tous égards, flit la contrainte continuelle des ministres étrangers et de ceux du rôi d'Espagne, dont les premiers ne pouvoient lui parler , ni leS autres travailler avec lui qifBfl présence de la reine. Quoiqu^ea usage dé tout Voir et de tdut
entendre ^ elle ne peuyoit en aroir assez appris par là pour diseernéi^ arec justesse ce qui Téloignoit ou l'approchoit de son but, ou ce qui y étoit étranger et indifTèrent, de sorte que ses méprises trarersoient les propositions , les plans y les avis les plus raisonnables, et en soutenoient de tout contraires avec une ftcreté qui imposoit absolument aux rainisx très espagnols, et qui faisoit perdre terre aux ministres étrangers, pareé qu'ils sentoient bien que rien ne poutoit réussir malgré elle.
Rien aussi n'a été plus plus funeste à l'Espagne que cette forcenerie d'établissements souverains pour les fils de la reine, et quéeette impos* sibilité de traiter de rien qu'avec le roi et la reine ensemble. Elle avoit une telle peur de tout ce qui pouvoit croiser ses projets , et avoit une teinture d'afRaires si superficielle , que tout ce qui se proposoit lui étbit suspect dès qu'il n'entroit pas dans son sens. Dès lors, elle le barroit, et si quelquefois on la faisoit revenir, ce ne pouvoit être qu'avec deà' circuits , des ménagements , des longueurs qui gâtoient et bien souvent perdoient les affaires, en faisant manquer de précieuses occasions. Que si on eût pu l'entretenir seule avec un peu de loisir, elle avoit de l'espHt et du sens de reste pour bien entendre et discuter avec jugement , et on auroit été en état de la combattre avec succès , ce qui étoit impossible , le roi présent, parce qu'elle avoit tant de peur qu'il ne prit les impres* sions qu'on lui présentoit , et qui lui entrolent à elle dans la tête , comme l'éloignant de son but, qu'elle ne laissoit lieu k aucune explication, et barroit tout , et jusqu'à des choses qui facilitoient ses vues , parce qu'elle n'en comprenoit pas d^abord les suites et les conséquences , tellement que les ministres espagnols demeuroient tout courts dans la erainte d« s'attirer sa disgrâce et de perdre leurs places, et les ministres étrangers enrayoiènt aussi dans la certitude de l'inutilité de pousser plus avant. Cest ce qui a fait un tort extrême et continuel aux afitaires d'Espagne.
A l'égard des choses intérieures d'Espagne et des grâces, elle n'étoit pas toujours maîtresse de les faire tourner comme elle vouloit, surtout les grâces , quoiquelle en emportât la plus nombreuse partie. Mais pour l'exclusion, elle ne la raanquoit guère, quand elle la vouloit donner, et à force d'êxclusione, elle arri voit quelquefois â faire tomber la grâce sur qui elle ne l'avoit pU d'abord. Rien n'égaloit la finesse et le touf qu'elle sa voit donner aux choses, et les adresses avec lesquelles elle sayoit prendre le roi , et peu à peu ràfifecter de àes goûts à elle et de ses aversions. Rarement alloit-elle de front, mais par des préparations éloignées, des contours et retours qu'elle poussoit oa retenoit â la boussole de Tair des réponses , de Thumeur du roi qu'elle avoit eu tout le temps de connoître sans S'y pouvoir tromper. Ses louanges, ses flatteries, se§ complaisances étoient continuelles ; jamais l'ennui , jamais la pesanteur du fardeau ne se laissoit apercevoir. Dans ce qui étoit étranger à ses projets, le roi avoit toujours raison, quoi qu'il pût dire ou vouloir, et àl* loit sans cesse àu-devant de tout ce qui poUvoit lui plaire, avec un air si naturel qu'il setnbloit ^ne ce fût son goût à elle-même. .
là chaîne toutefois étoit si fortement tendue qu'elle ne quittoft jaâiâiii 1»«M gaiiehé dii ^1; Je Téi tuo plusieurs foie au Hail, emportée àeê