AVANCES SINGULIÈRES
rêtre en même temps qu'on entend leurs noms. Mais le fond est le même qui leur fait cacher leur ancienneté avec tant de soin. En prenant la qu^ité de grands d'Espagne , les actes d'eux ou de leurs pères feroient foi du temps qu'ils auroient commencé à la prendre , et mettroit en évidence ce qu'ils veulent soustraire à la connoissance, et c'est la vraie raison , cachée sous la rodomontade , qui leur fait omettre la qualité qui fait leur essence et leur rang , tandis qu'ils n'omettent aucune de leurs charges, de leurs emplois, même de leurs commanderies dans les ordres de Saint-Jacques de Galatrava , etc. , qui sont communes à la plus petite noblesse et à leurs propres domestiques actuels avec eux. Le prince de Kohan, si désireux d'être duc et pair, malgré sa princerie , et dont l'habile mère disoit qu'il n'y avoit de solide que cette dignité, qui ne se pouvoit ôter comme les honneurs de prince , qui dépendoient toujours d'un trait de plume , et qu'elle ne seroit point contente qu'elle n'en vît son fils revêtu; le prince de Rohan, dis- je, ravi d'y être enfin parvenu, mais après la mort de sa mère, par la voie qu'on a vue iclalorsj, voulut, sûr du vrai et du solide , y faire surnager sa princerie , comme je l'ai expliqué alors. Voyant donc Santa -Cruz ne prendre point la qualité de grand d'Espagne, et prendre les autres qu'il avoit, [il] n'eut pas de peine à s'y conformer et à saisir ainsi un àir de négligence pour une chose qu'il avoit si fortement passionnée , et qu'il étoit si aise d'avoir mise dans sa maison et dans sa branche.
Puisque les Rohan se trouvent sous ma plume, encore un petit mot sur le cardinal, frère du prince de Rohan. Lui et son frère étoient les gens du monde avec qui , de tout temps , j'avois eu le moins de commerce. Sans division marquée, tout m'en avoit toujours éloigné. Nos sociétés avoient toujours été très-différentes du temps du feu roi, et toujours depuis, jusque-là même que le hasard ne nous faisoit point nous rencontrer. J'étois de la sorte avec eux lorsque le cardinal s'en alla à Rome. Il n'y fut pas plutôt arrivé que les lettres que je recevois toutes -les semaines, comme Je l'ai dit ailleurs, du cardinal Gualterio^ ne furent remplies que des éloges que le cardinal de Rohan lui faisoit de moi, et du désir extrême qu'il avoit de pouvoir mériter quelque part en mon amitié.
On ne peut être plus étonné que je le fus d'avances si fortes , si continuelles , et auxquelles rien n'a voit donné lieu. Je connoiissois assez le cardinal de Rohan pour être bien sûr que de pareilles démarches ne pouvoient être fondées que sur des vues qu'il pouvoit craindre que je ne traversasse ; et par cette raison , mes réponses polies et froides ne furent pas faites de manière à entretenir ces compliments ; mais ils persévérèrent toutes les semaines, s'échauffèrent de plus en plus, jusque-là que Gualterio s'entremit pour m'engager d'amitié avec le cardinal de Rohan. Gualterio étoit trop sage et trop mesuré pour se porter à cela de luimême, et par les compliments directs qu'il ajoutoit du cardinal de Rohan pour moi , qui l'en chargeoit en même temps , je ne pus pas douter que ce ne fût lui qui faisoit agir notre ami commun. Plus les efforts redoublaient à découvert , plus ils m'étoient suspects. Mais , venus jusqu'à ce point, ils m'embarrassoient , parce que je ne voulois point de liaisons,