‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegence (volume 2)Chapitre 118 sur 200 · LE COUCHER DU PRINCE ET DE LA PRINCESSE · texte numérisé non relu

LE COUCHER DU PRINCE ET DE LA PRINCESSE

liage lui étoit importante : que je n'ignorois pas les usages sages et modestes de FEspague, mais que je n'en étois pas moins persuadé qu'ils se ponvoient enfreindre en faveur d'un objet aussi grand que l'étoit le dernier degré de solidité dans un cas aussi singulier, et que je regarderois comme le comble des grâces de Leurs Majestés pour M. le duc d'Orléans, et de la certitude de ce retour si précieux, si cher et si passionné pour lui , de Thonneur de leur amitié, en même temps la marque la plus éclatante de l'intime et indissoluble union des deux branches royales, et des deux couronnes à la face de toute l'Europe, si Leurs Majestés vouloient permettre qu'il en fût usé dans ce mariage , comme Sa Majesté avoit été elle-même témoin qu'il en avoit été usé au mariage de Mgr le duc de Bourgogne , qui ne fut que si longtemps après avec Mme la duchesse de Bourgogne.

Le* roi et la reine me laissèrent tout dire sans m'interrompre. Je le prisa bon augure. Ils se regardèrent, puis le roi lui dit : « Qu'en ditesvous ? — Mais vous-même , monsieur , » répondit-elle. Là-dessus , je repris la parole , et leur dis que je ne voUlois point les tromper ; que je leur avouois que je n'avois aucun ordre là-dessus ; que cette matière n'avoit été traitée avec moi, ni de bouche avant mon départ, ni par écrit dans mes instructions , ni depuis mon départ de Paris dans aucune dépêche; que ce que je prenois la liberté de leur représenter là-dessus, yenoit uniquement de moi et de mes réflexions et qu'en cela je croyois ne parler pas moins avec l'attachement d'un vrai serviteur des deux couronnes, en vrai François, en bon Espagnol, qu'en serviteur de M. le duc d'Orléan^, par l'effet qui en résuiteroit dans les deux monarchies et dans toute l'Europe ; qu'on y désespéreroit alors de pouvoir opérer des conjonctures qui pussent faire regarder de bon œil ce mariage comme possible à séparer, et par conséquent à travailler profondément et à tout ee qui pourroit y conduire; enfin que toute l'Europe conjurée pour rompre l'union des deux couronnes , dont la durée intime opéreroit nécessairement toute la grandeur et la puissance, telle que la même union des deux branches de la maison d'Autriche l'a opérée en sa faveur , abandouneroit enfin le dessein d'y attenter de nouveau , le regardant comme impossible, après avoir vu l'Espagne si attachée à ses usages , y contrevenir pour la première fois , uniquement pour donner à ce mariage le dernier degré d'indissolubilité, selon l'opinion de toutes les nations, encore que, selon la sienne, il ne lui en manquât aucune sans cette formalité;

Ces raisons emportèrent Leurs Majestés Catholiques ; elles se regardèrent encore , se dirent quelques mots bas , puis le roi me dit : « Mais si nous consentions à ce que vous proposez, comment entendriez-vous faire? » Je répondis que rien n'étoit plus aisé et plus simple; que Sa Majesté en avoit vu le modèle au mariage de Mgr le duc de Bourgogne ; mais qu'il étoit inutile de laisser entrevoir la résolution .qui en seroit prise avant le temps de l'exécution , pour éviter les discours de gens ennemis de toute nouveauté, et qui n'en verroient pas d'abord les raisons si solides et si importantes ; que supposé que Leurs Majestés voulussent bien embrasser un parti qui paroissoit si nécessaire, il suffiroit SAiHT-Smoir xu. 12

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d'en fitiredouoement répandre la réiolution dans le grand bal (jui devpif précéder le coucher , où le spectacle d'un lieu ei public arrèleroii les raisonnenents, et où la chose seroit sue à temps de retenir les specta* teurs après le bal , par le désir de foire leur cour , et par la curiosité d'être témoins de chose pour eux si nouvelle $ que pour Texécution, Leurs Majestés seules , avec le pur nécessaire , assisteroient au déshabiller, les Terroient mettre àii lit, feroient placer aux deux côtés du cheTOt le duc de Popoli près du [irl&ce, la duchesse de MonteiUano près de la princesse , et tous les rideaux entièrement ouverts des trois côtés du lit; feroient ouvrir les deux battants de la porte, et entrer toute la cour , et la foule s'approcher du lit , laisser bien remplir la chambre de tout ce qu'elle pourroit contenir; avoir la patience d'un quart a'heure pour satisfaire pleinement la vue de chacun ; puis iaire fermer les ri,deauz en présence de la foule et la congédier, pendant quoi le duo de Popoli et la duchesse de H onteillano auraient soin de se glisser sous ies rideaux, et de ne pas perdre un instant le prince et la princesse de vue , et la foule sortie des antichambres jusqu'au dernier, faire lever le prince et [le] conduire dans son appartement.

Le roi et la reine approuvèrent tout ce plan » et après quelque peu de conversation et de raisonnements là-dessus , me promirent de le faire exécuter de la sorte , et je leur en fis tous mes très-humbles remerciments. J'eus tout lieu de juger que mes raisons les avbient frappés , par la facilité avec laquelle ils s'y rendirent , et que la chose marne , toute nouvelle et singulière qu'elle fût en Espagne ^ ne leur déplaisoit paa , parce que ce fut après tous ces propos , et m'avoir promis l'exécution, que Leurs Majestés se mirent sur le cardinal Borgia, sur Rome, ^t qu'elles finirent par me raconter cette ridicule histoire du cardinal d^ Rohan, qui les divertit tant et moi aussi ^ que j'ai déjà rapportée. Je sortis donc de Taudience fort content . et m'en retournai dîner à mon quartier sans retourner chez Grimaldo que j'avois.vu auparavant, et qui m'aurait pii foire des difficultés que je voulois d'autant plus éviteir que je savois qu'il ne verroit le roi ni la reine de toute cette journée, parce qu'ils alloient à la messe quand je sortis d'auprès de Leurs Majestés , dlher tout de suite et monter ca carrosse pour suivre , comme je l'ai dit, le duc del Arco à Cogollos, d'où lis ne pouvoient revenir que fort tard, comme ils firent.

Le lendemain après le mariage, et qne je fus un peu libre de foule et de compliments, je montai avec mes enfants chez tirimaido. A moitié du * degré,, je fus atteint par un des trois dom.estiquee intérieurs françois, qui me cherohoit et. qui me dit que le rpi lui avoit ordonné de me dire qu'il y aurait au bal une embrasure de fenèti'e où je trouverais un tabouret pour le nonce, un pour moi, un autre pour Maulevrier, et un quatrième que Sa Miyesté avoit express^ent commandé pour mon fils aîné qui relevoit d'une seconde maladie qM'il avoit eue dans mon quar^ tier pendant ma petite vérole. Je fus fort touché d'une attention du roi si pleine de bonté ; mais j'en sentis en même temps toute la distinction de mon fils, ni duc, ni grand, assis où ^ul duc, ni grand ne s'assied .point) que !•■ troia par ehargea, que j'ai expliqués ailleurs, et traité

[llii] BONTÉ t)t RÔI b*E8^ÂGkfi JPOUÎl MOI. Sôf

eotnitidlleâ ftmbftd^àdéUili. Je eôibpriâ â rinsiabt bolfibieii tH hotibeut lingallêr potlrrbit faire dé peine Aui grands et blesser ihèine les Espagnols. Je répondis donc atec toils les Respects et les reinérctmënls possibleâ , que je suppliois le roi de itié pëhnettne de rentoyer hiôn fils atné ayant le bal, parce que sa éanté étoit encore si foible qu'il avoit bèsoiû de ce repos y api-ès la fatigué de toute cette journée, et J'éritai de là sorte tin honneuf qui auroit pu doUner lieti à du mécontetltéinéiit. J'achevai ensuite de monter l'escialier et d'allei* chèt le marquiii de Griinàldo.

Mes remerctméntÉi faits, je renvoyai ikies enfants , piiis je dis à Gritnaldo que n'ayant. pas etl le temps de le ▼oi^ depuis moii audience dé la Teille, je venoîs l'informer de ce qtii s'y étoit passé , quoiqu'il le sût sans doute, si l'etnbarras de ces jotiruées si remplies lui avoit laissé le loisir de Tôir Leurs Majestés. Je lui déduisis ce qui avoit te^i'dé l'empereur , la Toison et le duc de Lottàihé ; puis J'ajoutai que idës J*éiIëxions sur rimportanCé dU CôuCher {)ublie m*aiïectant toujours , ttonobstânt ce ({u'il m'avoit répotidu là-déssûs, jé.n'avois ptL iné tenir d'en pàrleir du roi et à la reine, et je lui dis toUteè les mêmes choses que je leur àvois représentées. Soit que ce mihistté fit semblaht d'ighorèr té qu'il toybit, soit qif en effet rembarras de èea jodinéés si pleides eût eiupéché son travail aveo^Leurë Màjèëtêâ , Je vis se peindre une curiosité eiiréiiiè dkos ses yeui et dans ëa physiotlonlie ; et [lui] m'interfompre plusieurs fois pour in'en dematidéè le Éu6Cès. Avant qtle de le satisfaire, je voulus lui déduire toutes mes taisdfls pont tâcher de le persuader au moins sut uue chose aeôOrdée, et je fitii§ pai* lui dire qu'elle l'étdit, et lui témoigner eombiéli M. le duc d'Orléans y èeroit sensible , et à quel poidt j'é* lois moi-même touché dé la coinplaisance de Leurs Majestés. Orimàldo , en habile homme , peut-être y eiitfâ-t-il aussi de l'aniitié pour itîdi, prit la chose de fort boiine grâce. Il me dit que ce qui abùndoif né nuisoit point i mais que là cour Setoit bien surprise. Je l'avertis que cela hé se eauroit qu'au bal , et après ttU peu d'etitretien , je lé quittai. Je vbiiloié éviter l'improbatioa des Espagnols ; et je crus ne pouvoit mieiii m'yprendre qU'etl mettant de inon côté le marquis de Villeha , Espagnol au dernier points et qdi, par son âge, da charge de majordome-majôr, et plus encore par sa considération personiielle et le respect universel qu'ozi luiportoit, arrêtetbit tout par son a{)proba(ion, s! je pouvois la tirer de lùi^

Je l'avois toujours sîngulièremenf cultivé dans le peu. dé Umps que J'avoiS eu à le pouvôit' faire, et il y àvoit continuellement répondu aveé toute sorte d'attention , même d'amitié , jusqu'à m'être venu voir à Vil* làhalmanzo, avant que j'eusse pu aller à Lerma. J'allai donc chez lui au sortir deùhezGrimaldo^ et lui dis que je veiioislui faire une coUfidence, bien fâché que les occupations de ces deux journées ne m'eussent pas permis de le consulter auparavant , comme je le voulois. Dé là je lui et" pliquai toutes mes raisons pour le coucher public , et ma peihe de ee qui y pouvoit blesser Jes Espagnols. Je m'étendis flatleusement sur ce 4emier point, et j'ajoutai qu'après le coml^at qui s'étoit passé en moi- . même entre cette considération « ei l'importacoe de donner le dernier degfè de (hdidité àtt iliariàge , j'avois eéilmé qtie mon devoir et l'inidrêt

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