ÉVÊQUES DEBOUT AU BAL, [172S
des deux couronnes devoit préyaloir. Il me laissa tout exposer, puis me répondit que ces raisons étoient , en effet , très-fortes ; que les usages des différents pays n'éioient pas des lois qui ne dussent pas céder à des considérations aussi importantes ; que pour lui , il n'y voyoit aucun inconvénient, et qu'il ne croyoit pas, non plus, que personne y en pût trouver , quand les raisons d'innover, pour cette fois, seroient connues et pesées. Cette réponse, faite de bonne grftce par un seigneur d'un si grand poids, me mit fort à mon aise. Je le lui témoignai, et après lui avoir fait entendre la manière de l'exécution convenue par Leurs Majestés , je le suppliai de vouloir bien s'expliquer au sortir du bal , un peu publiquement , de la même manière qu'il venoit de le faire avec moi, pour disposer le gros du monde à penser de même et l'entraîner par l'autorité de son suffrage. Je le flattai là-dessus , comme il le méritoit. Il me promit irès-bonnètement de s*expliquer comme je le désirois. Il me tint exactement parole, et le succès en fut tel que personne n'osa se montrer scandalisé d*une nouveauté si grande et si peu attendue , qui alors, ni depuis, ne reçut aucun bl&me de personne.
Content au dernier point de ces précautions, j'allai souper avec tous les François de marque chez le duc del Arco , qui nous avoit invités, où plusieurs des plus distingués de la cour se trouvèrent. Le souper fut à l'espagnole, mais une oille* excellente suppléai d'autres mets auxquels nous étions peu accoutumés, avec d*excellent vin de la Mancbe. Le vin et l'huile que les seigneurs font faire chez eux, pour eux, sont admirables , et condamnent bien la paresse publique qui des mêmes crus en fait dont on ne peut pas seulement souffrir l'odeur. On y servit aussi de petits jambons vermeils, fort rares en Espagne même, qui ne se font que chez le duc d'Arcos ' et deux autres seigneurs , de cochons renfermés dans des espèces de petits parcs , remplis de balliers où tout fourmille de vipères, dont ces cochons se nourrissent uniquement. Ces jambons ont un parfum admirable , et un goût si relevé et si vivifiant qu'on en est surpris, et qu'il est impossible de manger rien de si exquis. Le souper fut long, abondant, plein de joie et de politesse, bien et magnifiquement servi. En sortant de table nous passâmes tous dans les appartements du roi, où tout étoit déjà prêt pour le bal.
Toute la cour étoit en partie arrivée , le reste suivit incontinent. L'attente après fut courte. Leurs Majestés et Leurs Altesses parurent bientôt, et la reine ouvrit le bal avec le prince des Asturies. Ce bal fut disposé comme celui de Madrid, que j'ai décrit. Ainsi je me dispenserai de la répétition. Le nonce , Maulevrier et moi le vîmes de l'embrasure d'une fenêtre , de dessus nos tabourets. Mais je n'eus pas grand repos sur le mien , tant on me fit danser de menuets et de contredanses. J'avois un babit d'une extrême pesanteur, les mouvements continuels de cette journée et de la veille m'avoient extrêmement fatigué; mais c'étoit la fête du mariage , je venois d'obtenir au delà de ce que j'avois pu y dé-
4. On appelle oilU, une espèce de potage, où entrent des viandes et des légumes de diverses sortes. Ce mot vient de l'espagnol olla. a. SainlF-Simon a écrit le duc d'Arcos ; mais il faut lire le duc del Arco.