‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegence (volume 2)Chapitre 120 sur 200 · Î722] EN HOCHET ET CAMAÎL · texte numérisé non relu

Î722] EN HOCHET ET CAMAÎL

sirer; par là,c'étoît anssî ma fête particulière , faurois eu mauvaise grâce de rien refuser. Ce bal fut fort gai sans déroger en rien à la majesté et à la dignité. Il dura jusque vers deux heures après minuit. Le nonce seul assis, avec Maulevrier et moi, car nul autre ambasssdeurne parut à Lerroa; le duc d*Abrantès , évêque de Guenba debout, ainsi qu'un autre évêque voisin ; deux évêques in partibus sufTragants de Tolède ; et le grand inquisiteur, qui avoient assisté sans fonctions au mariage, furent au bal tout du long en rochet et camail , leur bonnet à la main . L'évêque diocésain de Burgos, exilé pour son attachement fort marqué à Tarchiduc et à la maison d'Autriche , ne put s'y montrer, et le car* dinal Borgia n'y pu^ être par ses prétentions. On sut au bal qu'il y auroit coucher public^ Il ne m'en parut que de la surprise, mais nul mécontentement. Personne ne s'en alla après le bal : on attendit pour voir ce coucher.

Au sortir du bal , tout le monde suivit le roi et la reine dans l'appartement de la princesse, et attendît dans les antichaiiibres. Il n'entra dans la chambre que le service nécessaire. J'y fus appelé. La toilette flit courte; Leurs Majestés et le prince extrêmement gais. Tout se passa comme j'ai expliqué qu'il avoit été résolu , et je regagnai Villahalmanzo , et mon lit dont j'avois un extrême besoin.

Ce ne fut pas pour y demeurer longtemps. Le lendemain, 21 janvier, il fallut me trouver de bonne heure à Lerma pour la cérémonie de la Vélation. C'est qu'en Espagne où on marie l'après-dinée ou le soir, la noce entend le lendemain la messe du mariage qui n'a pu se dire la veille , pendant laquelle se font les cérémonies extérieures , et où les mariés sont mis sous le poêle. J'allai, en arrivant, chez le marquis de Grîmaldo , puis tout de suite prendre mon poste de la veille, où bientôt après toute la cour arriva.

Le prie-Dieu du roi et les carreaux en avant pour le prince et la princesse étoient disposés comme la veille , et le cardinal Borgia tout revêtu , étudiant encore sa leçon avec ses aumôniers, n'avoit plus que sa chasuble à prendre, ce qu'il fit, dès que le roi et la reine entrèrent, suivis du prince qui donnoit la main à la princesse. Le nonce, qui vint en même temps, me fit civilité, se mit auprès de moi, du côté de l'autel, comme la veille, et m'y parut tout accoutumé. Maulevrier, qui au mariage étoit un peu derrière moi, du côté d'en bas, ne parut point, et nous sûmes après, car il ne m'en avoit pas ouvert la bouche, qu'il étoit parti ce même matin de son quartier pour retourner à Madrid. Le cardinal dit la messe basse où il ne me parut guère plus habile qu'aux cérémonies, et se barbouilla, fort encore en celles qui restoient à faire. La messe finie , j'accompagnai Leurs Majestés chez elles , qui s'amusèrent avec mol des embarras du cardinal. Et comme elles rentroient , je leur demandai la permission de prendre congé d'elles au sortir du dîner, parce qu'elles partoient le lendemain pour Madrid. J'oublie de mariquer que le poêle fut tenu par deux aumôniers du roi qu'on appelle en Espagne sommeliers de courtine. Je crois que ce nom leur vient de ce que , jusqu'à Philippe Y, tout l'enfoncement où on place le prie-Dieu du roi, lorsqu'il tient chapelle, et dont j'ai décrit la séance ailleurs, étoit tout

ft70 éTRANGS CONDinTB IBT PRÉnNTIONS [I7it]

enfenné de rideaux , qu'on appelle eu espagnol eôitiiMif , et qutt la fond* lion des aumôniers du roi étoit de relever un peu le rideau , loiaqu* oela étoit nécessaire, pour recevoir rencens, baiser TËvangile, etc.

^'allai avec nos François d'élite dîner chez le duc del Arco , en grande et illustre compagnie, où nous étions invités , et où le repas fut magniflqu« comme la veille. Je ne m*j oubliai pas encore à l'oille n| aux jainbons de vipères. Les Espagnols étoient toujours ravis de voir un François s'accommoder du safran , surtout d'en trouver toujours chez moi en plusieurs mets , et de m'en voir manger avec plaisir. Pour dans le pain et dans la salière, où ils en mettent Volontiers, je ne pus pousser jusque-là mon goût ni ma complaisance. Le dîner fut long et gai.

La surprise de Tabsence de Maulevrier fit à demi bas le tour de la table , et fut d'autant plus blâmée qu'il n'étoit pas aimé. Je fus sobre sur cet article , mais on n'en dit pas moins. Je ne lui avois point parlé de mes réflexions sur le coucher public. Je gardois avec lui l'extérieur le plus exact , mais j'avois lieu de me dispenser des consultations et des eonlidences. Je ne lui dis que vers le milieu du bal que toute la cour teroit admise à voir les deux époux au )it , mais crûment , comme une nouvelle , sans le plus léger détail. Il m'en parut ^tonpé i l'excès , puia tout ref rogné me demanda comment une chose si étrange et si nouvelle en Espagne avoit pu être résolue. Je lui répondis simplement que lueurs Majestés l'avoient jugé à propos ainsi , et tout de suiie je me mis i parler sur le bal et sur la danse. Du reste du bal et du soir, il ne me parla presque plus, et toujours d'un air chagrin. Ce n'en fut qu^une dose ajoutée de plus. Ha grandesse et l'éclat des compliments et de l'applaudissement public le hérissa tellement qu'il ne put se contenir, jusque-là que les courtisans se divertirent à lui en parler , quelques-uns même à lui en faire compliment comme d'une chose agréable à la France , pour l'embarrasser et s'en attirer des réponses sèches et brusques. Ils l'appeloient le chat fâché et se moquoient de lui ; à moi-même il ne put s'empêcher de m'en faire un compliment sur ce même ton, et fort court, que je pris pour bon , avec tous les remercîments possibles. U n'eut pas même la patience de les écouter jusqu'au bout , et s'en alla d'un autre côté. A mes enfants à peine leur dit-il un mot brusque en passant. Le coucher public , qu'il n'apprit que comme je viens de le rapporter , le courrouça appt^remment encore. Il s'en dépita par s'en aller le lendemain sans m'en dire un mot ni à personne, et manquer ainsi de propos délibéré une fonction où le caractère dont il étoit honoré l^obligeoit d'être présent.

Un autre homme parut aussi fort mécontent, et me surprit au dernier point. Ce fut La Fare, à qui le roi d*£spagne donna la Toison, en même temps qu'à mon fils aîné. Qui eût dit à son père que ce fils auroit liet Toison , jamais il n'auroit pu le croire. Toutefois mé voyant fait grand d'Bspagne, et conjointement avec mon second fils, cet homme si fort du monde, doux, poU, gai, en reçut les compliments avec un sec, un court , un air , un ton qu'il ne pouvoit avoir emprunté que de Maulevrier. Il se méconnut assez pour m'en faire ses plaintes. Quel qu'^n fât mon étoanoment , je ne crut pas devoir le lui témoigna, mais le traiter

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fia malade, avee cpiftplaisaiioe ; ainsi [je] tftchois là, ôomme depuis à Ifkdrid, de le porter à des manièreâ qulne dégoîAtasseilt ni le roi ni sa cour, et qui ne lui fermassent pas les voies de ce qu'iï désiroit, mais que je savois bien qu*il' étoit hors de portée d'obtenir. Il se servit tant qu'il put, et très-mal à propos , du nom du régent et du cardinal Dubois, auprès de Grimaido, et même avec d'autres sèigpaeurs, familiers jcheis moi, qui, après, riofent et haussoient les épaules, et m-éxhortoient de tâcher h le faire rentrer en lui-même.

Cette ambition lui tourna tellement la tête , qu'il se mit à hasarder des propos comme s'il étoit ambassadeur de M. le diio d'Orléans , et à le prétendre. En ine pressaùt sur sa grandesse, il me'lâcha quelques traits de cette prétention que je ne pus lui passer comme le reste. La gran«desse étoi't une chimère personnelle , mais l'appuyer de cette prétention d'ambassade portait sur M. le duc d'Orléans. Set lui remontrai donc que, quelque grand prince que Mt M. le duc d'Oriéans , par sa naissance ei par sa régence, il ne laissok pas d'être sujet du roi, dont là qualité ne èomportdit pas d'envoyer en son nom des ambassadeurs , pas même des envoyés ayant le caractère et les honneurs qu'ont les envoyés des souverains; qu'il n'avoît qu'à voir son instruction et son titre, où je m'assùrois qu^il ne trouvÂ'oit rien qui pût favoriser cette idée; que de plus counoissant M. le duc d'Orléaiis autant qu'il le connoissoit, et le cardinal Dubois aussi, il d^voit craindre que cette prétention leur revînt, qu'ils trouveroient sûremeiit extrêmement mauvaise , et qui donneroit lieu à ses ennemis d'eii profiter dés à présent dans le public , et dans là suite auprès ^u roi \ en accusant M. le duc d'brléaiis de vouloir déjà trancher du souverain,' dans l'impatience de le devenir en effet, par des malheùrsqu'on'neppuvoit assez èràindre; ce qui donneroit un nouveau cours' aux borreùrs tant débitées et si souvent irènouvelées. Mais les vérités les plus palpables né trouvent point d'entrée dans un esprit prévenu et que l'ambition aveugle. ' '

La Fare se mit à pester contre la foiblesse de H. le duc d'Orléans, qui ne se soucioit pbint dé sa grandeur, et me voulut persuader que mon attachement pour lui y devoii suppléer en cette occasion. Je me ius, car que répondre à une pareille folie? et ce silence lui persuada que je ne voulois pas quUl fût ambassadeur ni grand d^Espagne comme je rétois. Pour grand, j'en àurois été bien étdniié. C'eût été donner à n gentilhomme chargé des remerclments de H. le duc d'Orléans ce qui se pouvoit donner de plus grand , et la même chose , pour ne parler ici que des caractères , qui étoii donnée à rambassààeut extraordinaire du roi venu pour faire la demande de l'infante et en signer le contrat de mariage. Mais quelque étrapge que oela eût été, je me serois bien gardé de mettre le moindre obstacle à la fortune d'un gentilhomme, comme, par cette même raison , il n'avoit tenu qu'à moi d'empêcher Maulevrier d'être ambassadeur, et je n'avois pas voulu le faire, quoique je ne l'eusse jamais vu , et que je connusse la naissance des Andrault pour bien plus' légère encore que celle de La Fare. Par cette même raison , j'aurois trouvé aussi fort bon que ce dernier fût ambassadeur de M. le duc d'Orléans, ou même en eût usurpé le traitement, si ce n'avoit pas

S72 Ma CONDUITS À CET ÉGARD. [1722]

été un« folie, «ae chose Impossible, et d'ailleurs une obimère que M. le duc d'Orléans. aurolt fort désapprouyée, et qui lui auroit été en effet très-préjudiciable.

Je n'oubliai pas à représenter à La Pare que feu Monsieur , fils , frère , gendre , beau-père et beau-frère de rois , n'avoit jamais eu d'envoyés nulle part, tels qu'ont les souverains, mais dépêché seulement en Espagne , en Angleterre , etc. , des personnes distinguées de sa cour pour faire ses compliments aux rois et aux princes , aux occasions qui s'en sont présentées, comme lui-même l'étoit actuellement par M. le duc d'Orléans , son fils. Mais nulle raison ne put prendre sur La Fare. Il se persuada que mon intérêt m'empêchoit de le servir et de le faire réussir , de manière qu'il me bouda longtemps , et me vit assez peu. Cette folie d'ambassade , jusqu'à des plaintes de n'avoir pas été reçu et de n'être pas traité avec les honneurs qui lui étoient dus , commençoient à être fort sues ' , dont Grimaldo ne me cacha pas qu'il étoit fort scandalisé ; j'en craignis donc le contre-coup en France , et de recevoir des reproches de mon silence et de ma tolérance là-dessus. Pour la tolérance, je n'avois rien à y faire , mais pour le silence , je le rompis. J'en écrivis donc un petit mot au cardinal Dubois , mais court et fort en douceur, il ne m'y répondit pas de même sur La Fare , et lui écrivit de façon qu'il n'osa plus parler de caractère. Je crois que cette lettre ne m'accommoda pas avec lui.

Cette conduite avec moi , à qui il avoit toute Tobligation de cet agréable voyage , et de la Toison qu'il lui valoit , m'engagea à en écrire à Belle-Ile , à la prière duquel f avois demandé La Fare à M. le duc d'Orléans pour aller de sa part en Espagne. Je lui parlai au long de sa chimère d'ambassade, et ce que j'avois tu au cardinal Dubois de la grandesse qu'il vouloit; enfin de sa conduite avec moi. Belle- Ile avoit trop d'esprit et de sens pour ne pas voir et sentir tout ce que c'étoit que ce procédé et ces chimères, et me le manda franchement, et qu'il en écrivoit de même à La Fare sur tout ce qui me regardoit. Ce ne fut pourtant que tout à la fin de mon séjour en Espagne que La Fare reprit peu à peu ses véritables errements avec moi , et depuis notre retour en France nous avons été amis. Il a bien su depuis pousser sa fortune , et par de bien des sortes de chemins , toutefois pourtant sans intéresser son honneur. Il est étonnant combien l'ambition ouvre l'esprit le plus médiocre , et combien il est des gens à qui tout réussit , dont on ne se douteroit januds. J'ai voulu raconter toute cette aventure de suite. Retournons chez le duc del Arco d'où nous sommes partis.

4 . L'irrégularité de celte phrase s'eipliqae , parce que &dnt«»Simon y fait accorder le verbe et le participe avec le mot plaintes.

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