‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegence (volume 2)Chapitre 12 sur 200 · AVEC MOI · texte numérisé non relu

AVEC MOI

Ybuloît encore différer, et qu'elle se fût faite de la sorte. Mais après cela , il n^ eut plus moyen de reculer. Dès le lendemain on se mit à travailler à mes équipages, sur lesquels le cardinal montra autant, d'em-» pressement et d'impatience qu'il avoit auparavant affecté de lenteur et de délais. Il envoyoit presser les ouvriers , voulut voir un habit de chaque sorte de domestiques, livrées et autres, en augmenta encore la magnificence , et se fit apporter tous les habits faits pour moi et pour mes enfants. Enfin la presse de me faire partir dès que. je fus déclaré fut si grande , qu'il fit transporter tout ce qui put l'être sur des baquets en poste jusqu'à Bayonne, ce qui ne fut pas à bon marché pour moi. Il voulut savoir qui je mènerois , en m'exhortant à une grande suite. Je lui nommai le comte de Lorges , le comte de Géreste , mes deux fils , l'abbé de Saint-Simon, son frère, le major de son régiment, qui avoit servi en Espagne, étoit fort entendu, officier de grande distinction, et qui me fut infiniment utile ; je le fis depuis lieutenant de roi de Blaye ; un mestre de camp réformé dans le régiment de mon second fils , l'abbé de Mathan , ami de l'abbé de Saint-Simon , qui est toujours depuis demeuré des miens. On a vu ailleurs que je l'étois fort de M. de Brancas. Géreste, son frère de père et de mère, mais de vingt-cinq ans plus j^une, étoit aussi ami de mes enfants. Il eut envie de faire ce voyage; son frère aussi désira qu'il y vîht , et je le tins à honneur. Nous fîmes lui et moi grande connoissance dans ce voyage. Je trouvai en ce jeune homme un homme tout fait et fait également pour l'agréable et le solide. L'estime forma l'amitié qui a depuis subsisté intime.

Le cardinal approuva fort toute cette compagnie ; mais je fus bien surpris lorsqu'il m'envoya Belle-Ile et Le Blanc me dire qu'il falloit que je menasse une quarantaine d'officiers des régiments de cavalerie de mes enfants et de celui d'infanterie du marquis de Saint-Simon , à quoi ils suppléeroient si ces corps ne m'en pouvoient fournir ce nombre. Je m'écriai à la folie et à la dépense. Je représentai au régent et au cardinal l'inutilité d'un accompagnement si nombreux , si coûteux , si embarrassant ; qu'on n'avoit jamais fait d'accompagnement militaire à aucun ambassadeur , excepté le marquis de Lavardin , parce qu'il alloit à Kome , malgré le pape Innocent XI , soutenir à vive force les franchises des ambassadeurs que le pape avoit supprimées , et à quoi les autres puis-» ^ sauces avoient consenti; qu'on savoit que le pape, tout autrichien, seroit soutenu par les forces que feroient couler dans Kome le vice-roi de Naples et le gouverneur de Milan , ce qui avoit obligé d'envoyer force gardes-marine et officiers à Kome , pour soutenir M. de Lavardin ; que moi , au contraire , j'allois exercer une ambassade de paix , d'union , de ralliement intime , qui n'avoit aucun besoin d'escorte ; qu'outre l'inutilité et la dépense extrême de mener et défrayer quarante officiers des troupes du roi . ces officiers ne pourroient être que de jeunes gens dont la tête , la galanterie indiscrète et françoise , les aventures me donneroient plus d'affaires que toutes celles de fambassade. Kien de plus évidemment vrai et raisonnable que ces représentations ; rien de plus inutile et de plus mal reçu.

Le cardinal avoit entrepris de me ruiner et de me susciter tout ce qu'il Saiiit-Simon xn 2

M sartïne; quel. [1721]

pourroit d'embarras, d'affaires et de tracasseries en Espagne» Il crut avec raison que rien n'étoit plus propre à Vy faire réussir que de ma charger de quarante officiers. Faute d'en trouver , je n'en menai que vingt-neuf, et si le cardinal réussit du côté de ma bourse, je fus si heu^ reux, et ces messieurs si sages,* qu'il n'en tira rien de ce qu'il s'en étoit proposé. Il manda à Sartine de faire en Espagne tout ce qui ne se pou» voit faire que là , pour mes équipages , mules , carrosses , domestiques espagnols , provisions , outre celles que je tirerois de France , lequel s'en acquitta à souhait.

Sartine étoit de Lyon, où il s'étoit mêlé de banque , et avoit eu la direction générale des vivres des armées d'Espagne ; il s'y étoit stabilié , il y avoit eu force hauts et bas de la fortune. C'étoit un homme de figura agréable, d'esprit et de beaucoup d'entendement, d'intelligence, d'ezpé^ dients, et beaucoup de facilité, d'agrément et d'expédition dans le travail, n étoit souvent consulté sur les résolutions à prendre , personnel** lement bien avec le roi d'Espagne , et avec la plupart des ministres et des grands , sur un pied d'honnête homme et de considération. Je n'en ai jamais vu rien que de bon ni oui dire aucun mal tant soit peu fondé. Des amis si considérables et les marques fréquentes de la confiance du roi lui firent des ennemis. Il fut poussé à l'intendance générale de la marine par son ami Tinnaguas^ qui en étoit secrétaire d'Etat, et eut aussi une place dans une junte formée pour le commerce. Albéroni , dès ses premiers commencements, perdit Tinnaguas, et Sartine remit son intendance qu'il sentit bien qu'on lui dteroit; mais Albéroni le poussa sur des comptes quoique apurés , et lui retint en même temps ses papiers. Il lui fit de plus un crime de ses liaisons avec le duc de Saint* Aignan , et quand il força cet ambassadeur à se retirer en France , de la façon qui a été racontée en son temps , il fit arrêter Sartine , lui fit trèsinutilement subir divers interrogatoires , et Sartine ne sortit de prison que lorsque Albéroni sortit lui-même d'Espagne. Ce n'étoit pas un homme sans ambition, mais sage et sans se méconnoître, laborieux , actif, pénétrant, extrêmement au fait de la marine et du commerce d'Espagne et dee Indes , d'ailleurs serviable et bon ami , doux , aimable dans le commerce, fort François sans s'en cacher, et néanmoins généralement aimé des Espagnols dans tous les temps. Il épousa une camariste * de la reine, qui étoit fort bien avec elle. Peu après mon départ, il fut intendant de Barcelone , l'a été longtemps , et est mort dans cet emploi. Je me suis étendu sur lui, parce qu'il m'a été très-utile en Espagne , et pour mes affaires , et pour mille choses de la cour et du gouvernement , en sorte que j'étois demeuré en liaison avec lui.

Mon premier soin, sitôt que ma déclaration me mit en liberté, fut d'écrire au duo de Berwick qui commandoit en Guyenne , et se tenoit pour lors à Montauban , et de voir Amelot et le duo de Saint-Aignan , pour tirer d'eux toutes les lumières et les instructions que je pourrois sur l'Espagne où ils avoient tous trois été longtemps. J'en tirai de soli-

!• Femme de chambre.

JE CONSULTE ÛTUEMEltr BERWICK. ' H

des d'Amelot , et du duo de Saint-Âignan un portrait des gens principaux en crédit , ou par leur état , ou par leur intrigue , très-bien écrit , et que j'ai reconnu parfaitement véritable ; du duc de Berwick, quelque chose de semblable , mais fort en raccourci et avec plus de mesure ; mais ce qui me fut infiniment utile , c'est ce qu'il fit de lui-même qui fut de mander au duc de Liria, son fils, établi, comme on l'a vu ici en 0.' son temps » en Espagne , de me servir en toutes choses ; il le fit au ^ point de ne dédaigner pas d'aider si bien Sartine sur ce qui regardoit mes équipages , que je dois avouer que , dans un temps si court pour , <« la paresse et la lenteur espagnole, je n'aurois, sans lui, trouvé rien de prêt en arrivant.

; Mais en quoi lime servit le plus utilement, ce fut à me faire con- .^ nottre les personnages, les liaisons, les éloignements , les degrés do «. crédit et des caractères et mille sortes de choses qui éclairent et con- ^ duisent dans l'usage , et conduisent adroitement les pas. Il me valut do .^ plus la familiarité du duc de Veragua , frère de sa femme , qui , bien '^ que jeune , avoit passé par les plus grands emplois , avec grand sens et beaucoup d'esprit , qu'il avoit extrêmement orné et savoit infiniment , ' tant sur les personnages divers et les intrigues , que sur la naissance , les dignités, et toute espèce de curiosités savantes de cette nature qui * nd'en ont extrêmement instruit. Il étoit , comme d'avance on l'a vu ici , en traitant des grands d'Espagne (voy. tome III , p. 224 etsuiv.) , il étoit , ^ disr^je, masculinement et légitimement d'un branche delà maison de Portugal, et descendoit, par sa grand'mère, du fameux Christophe Colomb. Une maîtresse obscure , avec qui il ne se ruinoit pas , car il étoit avare , et la lecture partageoit son temps et sa paresse , fort bien toutefois avec tout le monde , et considéré de la cour autant qu'elle en '. étoit capable. Vilain de sa figure, sale et malpropre à l'excès, avec des yeux pleins d'esprit , aussi en avoit-il beaucoup , et délié sous une apparence grossière; de bonne compagnie et quelquefois fort plaisant sans y songer, d'ailleurs doux, de bon commerce, entendant raillerie jus-' *' que-là que ses amis l'appeloient familièrement don Puerco ' , et que dînant une fois chez le duc de Liria , à Madrid , nous lui proposâmes de manger au buffet, parce qu'il étoit trop sale pour être admis à. ' table. Tout cela se passoit en plaisanteries qu'il recevoit le mieux du monde. La duchesse de Liria, sa soeur, et lui s*aimoient extrêmement; - ' ils n'avoient point d'autre frère ni sœur et avoient perdu père et mère , de sorte qu'étant mort longtemps après sans s'être marié, ses grands '" biens passèrent à la duchesse de Liria et à ses enfants. Le duc de Liria avoit de l'esprit et des vues; il étoit agissant et courtisan, connoissoit *' très-bien le terrain et les personnages , étoit autant du grand monde que cela se pou voit en Espagne, bien avec tous, lié avec plusieurs, mais -^ désolé de se trouver établi en Espagne, à la tristesse de laquelle il ne s'accoutumoit point ; il n'aspiroit qu'à s'en tirer par des ambassades , comme il fit à la fin , et il aimoit si passionnément le plaisir , qu'il en

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