‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegence (volume 2)Chapitre 123 sur 200 · Î] , DU ROI ET DE LA REINE · texte numérisé non relu

Î] , DU ROI ET DE LA REINE

dont auctin remède n'avoit pu venir à bout. Je lui fis observer que, suivant ce qui nous en avoit été rapporté en France, ces glandes nV voient paru qu'à la suite d'un goitre qu'elle avoit apporté de son pays, où le voisinage des Alpes les rend si ordinaires, et dont Mme la duchesse 4e Bourgogne sa sœur, n'étoit pas exempte; qu'en la princesse il n'y avoit rien de pareil , ni dans pas un de ceux dont elle tiroit sa naissance ; qu'il y avoit donc tout lieu de croire que ces glandes ne s'étoient engorgées que de l'humeur de l'érésipèle si voisine, et de ne pas douter qu'elles ne se guérissent avec la cause qui les avoit fait enfler. La con« versation, qui fut extrêmement longue, finit par m'ordonner de nouveau et bien précisément de voir tous les jours la princesse ,, eux ensuite, et me prier de rendre un compte exact à M. le duc d'Orléans de leur inquiétude et de leurs soins , sans toutefois lui laisser rien sentir des ouvertures que leur confiance en moi les avoit engagés à ipe faire sur les deux origines, qu'ils avoient appréhendées, du gonflement de ces glandes , qui dévoient demeurer à moi tout seul.

Deux jours après néanmoins, ayant Thonneur d'être en tiers avec 6UX au sor'iir de chez la princesse, je m'aperçus que leur inquiétude subsistoit plus qu'ils ne vouloient me la montrer. Raisonnant avec moi sur cette maladie et sur ces glandes qui ne diminuoient point encore, et sur les remèdes qu'on y faisoit , ils me dirent qu'ils avoient commandé à Hyghens d'en écrire un détail fort circonstancié à Chirac, premier médecin de M. le duc d'Orléans, et de le consulter, comme ayant plus de connoissance du tempérament de la princesse , sur quoi ils souhaitoient beaucoup que Chirac, mettant à part les compliments et les lieux communs trop ordinaires entre médecins , mandât spn avis de bonne foi et sans détour à Hyghens. Cela m'engagea à en écrire en conformité au cardinal Dubois, en rendant compte à M. le duc d'Orléans et à lui de l'inquiétude, des soins et des attentions infinies de Leurs Majestés Catholiques pour la princesse, sans toutefois leur en toucher le véritable motif, sinon à M. le duc d'Orléans, de ma main, et à lui seul. G'étoit l'afllaire de Hyghens avec Chirac, s'il trouvoit à propos de toucher cette corde.

Tant que la princesse fut malade , je ne pus omettre d'y aller tous les jours, et chez Leurs Majestés ensuite, sans que jamais elle me dît un seul mot, quoique ses dames et le prince des Asturiesque j'y trouvois souvent, fissent tout jce qu'ils pou voient pour m'en attirer quelque parole. Quand les glandes commencèrent à se dissiper et l'érésipèle à diminuer, je me contentai d'attendre Leurs Majestés au retour de leur chasse, et de leur dire un mot en passant.

La couverture de mon second fils se fit le 1**^ février, jour pour jour, précisément quatre-vingt-sept ans depuis la réception de mon père au parlement, comme duc et pair de France. Elle excita une légère altercation entre le duc del Arco qui, comme parrain, en prit le jour du roi et en fit avertir les grands, et le marquis de Yillena, qui, comme majordome-major, prétendoit que c'étoit à lui à le faire. J'ai donné ailleurs la description de cette belle cérémonie pour chacune des trois classes. Je me contenterai donc de. dire ici. que le duc del Arco, qui nWoit que

VîB COUVERTURE OE UC9X SSCOm VUS. [llStl

dans 168 cafrossM du roi comme grand éouyer, dans leêqueto il ne pou- Toit donner la main à personne , sans exception, eut la politesse de venir prendre le maquis de Ruffec et moi dans son propre carrosse, avec ses livrées, suivi de celui du duo dAlbis, oncle paternel de celui qui est mort ambassadeur d'Espagne à Paris, et son héritier, quHlavoit prié de lui aider dans cette cérémonie , comme le parrain en prie tou« jours un grand. Ouoique mon fils et moi pussions faire ou dire, il n'y eut jamais moyen de les faire monter en carrosse avant lui, ni de les empêcher de se mettre tous deux sur le devant du carrosse. On ne sauroit ajouter à la politesse et à l'attention avec laquelle ils s'acquittèrent de là ' fonction qu'ils avoient bien voulu accepter , soit pour convier à dîner chez moi , en attendant que le roi arrivât dans la pièce de l'audience où la cérémonie s*alloit faire , soit chez moi à y Caire les honiieurs , plus et mieux que moi. ïe fus extrêmement flatté de voir un si grand nombre de grands d' Espagne et d^autres s^pigneurs à cette couverture , où on m'assura n'en avpir jamais tant vu- en aucune ,' et au retour èhez moi, nous nous trouvâmes quarante-cinq â table, où grands, ou de ce (juMl y a voit d'ailleurs de plus distingué, avec d*autrês tablés qui se trouvèrent aussi , mais plus médiocrement remplies. J'allai et revins 4u palais avec le même cortège de suite, d« livrées et de carrosses qu'à ma première audience de cérémonie pour la demande de l'ïnfantç , et je sus que cette parité de pompe fut sensible aux Espagnol?.

Après la cérémonie Ô y eut chapelle, où j^eus le plaisir dç voir mon second fils sur le banc des grànàs, de celui des ambassadeurs" où fétois: comme la grandesse étpit la même et commune entré mon second fils et mo} , |e crus devoir me contenter de sa couverture , ^t ne poii^t faire la ipienûé. Dé quelque sotte brutalité qu'en eût usé Mauleyriçr en pette occasion dé granolpssé, je considérai assez le caractère ddpit il ^toît revêtu pour l^emporler suf le mépris de sa personne. Je le priai au festin |ié la grandesse , oa^ les amtassadeurs n assistent point av^^ couvertures. Û s'en excusa fort grossièrement. Cela ne me rebuta point, et quoicjue accablé de visités a recevoir et à rendre , cairil faut aller deux fois çHez chaque g^a^d, une pour le prier de se trquyer à la couverture ^ une autre pour les ipvîter et leurs fils aînés au repas , i*allai avec mon second fils chez" Maulévner qui se résolut enfin d'y venir , et qui y fit d'autant plus triste' et méchante figure , que tout ce qui s'y troùVa voulut par un àir de gaieté et de liberté peu ordinaire à la natiqn, me ténroîçper pi'endre part à ma satisfaction, et aussi à la chère, car il y fut bti et mangé plus qu'on ne fait ici en de pareils repas. I| me fallut après Vetourner chez tpUs les grai^ds avec mon fils , et chez les autres personnes distinguées qui avoient dîné chez moi ce jour-là. "J'appris par une lettre du 27 janvier, du çardipal Dubois, le cordon bléii donné au duc d'Ossone, et la manière dont cela s'étoit fait, à laquelle je reviendrai tout'à l'heure. J'allai aussitôt attendre le retour de la chasse , et je suffis Leurs Majestés dans leur appartement de retraité. Xe leur rendis compte de ce qui venoît d'être fait'jioïjr M. lé duc d'Osspn^. Je lejirçn relevai la singularité , et je leur fis remarquer qu'on*nesavoïtni qu'on né pouvoit savoir alors à Paris les grâces dont il avoit plu à Leurs

[17S2] CORDON BtEtr kV WC B^OSSOME. 279

Kajestésdeme eombler. Elles me parurent extrêmement sensibles à cette marque de considération qu'elles recevoient en la personne de leur ambassadeur , et me chargèrent de le témoigner àM. ^ duc d'Orléans. Leduc d'Ossone ayoît pris auparavant son audience de congé ; mais il demeuroit à Paris où il donnbit de belles fêtes en attendant l'arrivée de l'infante.

On s'étoit franchement mo^ué de M. le duc d'Orléans et de son cardinal ministre sur le cordon bleu du duc d-Ossone. Le maître méprlsoit ces clioses-là qu'il traitoit de bagatelles, et le valet n^étoit pas né, et n'avoit pas même vécu à en savoir là-dëssus davantage. La vieille cour abattue par les découvertes sur elles, sur le duc et la duchesse du Maine, sur Cellamare, et par le lit de justice des Tuileries , reprenait peu à peu vigueur à mesure que le parlendent relevoit la crête et que la majorité approchoit. D'espagnole passionnée qu'elle s'étoit montrée , elle étoit devenue ennemie de l'Espagne depuis la réconciliation de M. le duc d'Orléans, et n'avoit vu qu'avec désespoir le double mariage qui l'avoit immédiatement suivie. Ëtourdie du coup,' elle lie pouvoit supporter ïe resserrement de ces liens par les bienfaits réciproquement r^andûs sur les ambassadeurs, sans de nouveaux dépits. Elle chercha donc à affoiblir ce que M. le duc d'Orléans se proposa pour le duc d'Ossone, et du même coup à l'arrêter tout court sur la promotion qui suit toujours le sacre, et lui persuada aisément que n'y ayant point de grand maître de rordre du Saint-Esprit, parce que le roi, qui n'avoit pur faire encore sa première communion , n'en avoit pas reçu' le collier , et portoit l'ordre )>ar le droit de sa naissance , sans en être chevalier, on ne pouvoit faire aucun chevalier de l'ordre. Cette raison , si elle avoit mérité ce nom , militoit pour l'exclusion de la promotion du lendemain du sacre , parce que le temps n'y auroit pas î>ermis du jour au lendemain de nommer les chevaliers en chapitre , à eux de faite leurs preuves , à un second chapitre, de les recevoir, et d'être arrivés à Reims avec leurs habits tout faits, le tout en 'moins de douze heures, à compter de la fin Au festin royal ; et si le sacre se faisoit avant la majorité , nécessité ^e Tattendre. pour que le grand maître de l'ordre put faire la promotion parlui-mem^.

Ces bluettes aveuglèrent le cardinal Dubois , et M. le duc d'Orléans eut plus têt fait de s'en laisser éblouir que d'y faire la plus légère réflexion, de sorte que lui et le cardinal Dubois eurent ireeours à leurs iMxxo termine si favoris , et crurent faire merveilles et un grand coup d'autorité d'envoyer le cordon bleu au duc d'Ossone , avec permission d6 porter dès lors lés marques de l'ordre qu'il prit sur-le-champ , en attendant que le roi fût en état de l'en faire chevalier. Mais la réponse à ces deux prétendus obstacles étoit bieii aisée. Henri IV au siège de Rouen, huguenot encore , par conséquent , tout roi qu'il étoit , incapable d'être chevalier du Saint-Esprit, et même de le porter, et d'en être fonctùm^ nellement grand maître , expédia une commission au premier maréchal de Biron pour tenir le chapitre de l'ordre, et le donner au baron de Biron son fils, (l^venu depuis duc et pair et maréchal de Fjrance, et qui eut enfin la tête coupée , et d'y donner çn même temps le cordon bleu à Renaud de Beaune , archevêque de Bourges, depuis de dens^ oomme

S80 JE PROPOSE DES COLUERS POUR L'eSPAGNE. [1722]

grand aumônier de France , dont Henri IV venoit de lui donner la charge , qu'il venoit d'ôter à Jacques Amyot , évêqued'Auxerre , passionné ligueur. Voilà qui est sans répUque pour faire des chevaliers de Tordre sans qu'il y ait de grand maître , et la cérémonie s'en fit dans Téglise paroissiale du faubourg Darnetal de Rouen ' dont le roi étoit mattre. A Tégard d'un roi , non-seulement point grand maître de l'ordre, mais de plus mineur, Louis XIII y né à Fontainebleau dans le cabinet de Tovale , le jeudi 17 septembre 1601, sur les onze heures du soir, sacré à Reims le dimanche 17 octobre 1610, n'étoit ni grand maître de Tordre ni majeur, et toutefois il fit le prince de Gondé chevalier de* Tordre le lendemain de son sacre ; tellement que de quatre rois immédiats prédécesseurs du roi, deuï seulement, dont l'instituteur de Tordre est le premier, et l'autre est le feu roi , étoient majeurs et sacrés quand ils ont fait des chevaliers de Tordre ; et deux autres , l'un huguenot , par conséquent ni sacré , ni grand maître, ni même j>ortant Tordre , Tautre sacré, mineur, ont fait des chevaliers de Tordre , Tun par commission , étant hors d'état de les faire lui-même, Tautre le lendemain de son sacre et sous la régence de la reine sa mère. Qu'auroient pu répondre à cela ces messieurs de la vieille cour? Mais quoique trivial et moderne, le cardinal n'en savoit pas tant , et le régent ne prenoit pas la peine d'y penser un moment , et de se rappeler ces exemples décisifs.

Quoique chose faite , je ne laissai pas de leur mander ce que j'en pensois , et qu'ils s'étoient laissé prendre grossièrement pour dupes. Mais je me gardai bien de dire à personne en Espagne que cela se pouvoit et devoit faire autrement, et que la régente sous Louis XIII nomma et fit faire M. le Prince chevalier de Tordre. Cela est clair par conséquent que M. le duc d'Orléans régent avoit le même pouvoir. Je leur rendis compte du très -bon effet et de la joie que cette distinction accordée au duc d'Ossone avoit faits dans toute la cour d'Espagne, et j'en pris occasion de leur représenter combien il étoit du service de M. le duc d'Orléans de réserver sept ou huit colliers , qui étoient presque tous vacants , quand il feroit la promotion entière , et de les envoyer sans destination au roi d'Espagne pour les donner à qui il lui plairoit , excepté le marquis de Grimaldo , d(Hit les services et le constant attachement à Tunion des deux couronnes méritoit ia distinction d'être nommé par le roi uniquement, sur quoi je leur remis devant les yeux la conduite des rois d'Espagne de la maison d'Autriche , qui envoyoient aux empereurs toutes les Toisons qu'ils vouloient pour leur cour, et encore que cet ordre ne soit que la moitié en nombre de celui du Saint-Esprit , et leur rappelai aussi le grand nombre de Toisons données à la France , auquel le petit nombre de colliers du Saint-Esprit accordés à TEspagne ne pouvoit se comparer , infiniment moins aux grandesses françoises , qui ne peuvent recevoir d'équivalent. Cette épargne de colliers à l'Espagne pour les prostituer ici à des gens qui , sous le feu roi , auroient

4. Darneial n'est pas, à proprement parler , un faubourg de Rouen. C'est une peUte ville située à trois on quatre kilomètrea de Rouen, et remarquable par ses éti^Ussemeals industriels.

[1722] L*ORDKE REFUSÉ PAR LE CARDINAL ALBAIÏE. 281

couru avec incertitude après un cordon rouçe , et s'en aeroient crus comblés, n'est pas une des moindres fautes, à tous égards, en laquelle on s'est si opinâtrément affermi depuis. Je fis, en^ème temps, un reproche à M. le ^uc d'Orléans d'un dégoût fque] la sottise du cardinal Dubois, que je ne nommois point, venoit de lui faire essuyer.,

A propos de la résolution prise de donner le cordon bleu au duc d'Ossone, ce prince, qui croyoit si peu avoir le pouvoir de faire des chevaliers de l'ordre, l'envoya au cardinal Albane. G'étoit une reconnoissance du cardinal Dubois pour son chapeau, auquel le cardinal Albane, entraîné par les lettres pressantes du cardinal de Rohan , s'étoit montré. favorable, et une galanterie qu'il vouloit faire à tout le parti de la constitution. Il en fut comme des exemples d'H«nri IV et de Louis' XJII cités ci-dessus. Dubois, petit compagnon alors, ignoroit, et son maître avoit oublié, que le feu roi ayant ..voulu donner l'ordre au cardinal Ottobon, protecteur des affaires de France, et brouillé, et comme proscrit par la république de Venise pour avoir accepté cette protection, comme on l'a vu ici en son lieu, le refusa tout net, et répondit qu'encore qu'il eût pris un attachement déclaré pour la France par cette protection, elle n'étoit pas incompatible avec rien de ce qu'il étoit, mais que le cordon bleu , qui n'étoit presque jamais que pour les cardinaux françois,ne lui paroissoit pouvoir convenir avec sa charge de viceHîhancelier de l'Ëglise , ni avec ce qu'il étoit d'ailleyrs dans le sacré collège : il vouloit dire son ancienneté qui touchoit au décanat , sa qualité de neveu d'Alexandre VIII, qui le mettoit à la tête des créatures de son oncle , enfin sa nation ; et le feu roi eut le dégoût d'en être refusé. Albane , Italien , camerlingue et chef des nombreuses créatures, de Clément XI son oncle , eut les mêmes raisons. Il n'avoit pas été pressenti auparavant; Dubois, qui ne doutoit de rien, ne s'en étoit pas donné la peine, tellement que le refus tout plat fut publie et l'ordre renvoyé.

Je ne faisqis pas cette leçon , mais mon reproche fut que Son Altesse Royale ne pouvoit ignorer la promesse publique et réitérée du feu roi au cardinal Gualterio de la première place de cardinal qui vaqueroit dans l'ordre ; que ses services et son attachement si marqué , et qui lui avoient coûté tant de dégoûts depuis son retour à Rome , méritoient à tant de titres, et non pas le dégoût nouveau, qu'il n'avoit jamais mérité de M. le duc d'Orléans le moins du monde , de se voir oublié et envoyer Tordre à un autre cardinal si inférieur à lui, pour ne pas dire plus, en mérites à l'égard de la France. Mais Dubois gouvernoiVseul et en plein. Les grandes et les petites choses dépendoient entièrement de lui , et M. le duc d'Orléans tranquillement le laissoit faire. J'en écrivis en même temps au cardinal Dubois , et je lui représentai que l'estime et l'amitié si marquée du cardinal de Rohan pour le cardinal Gualterio ne pourroit pas être insensible à une si grande mortification.

En arrivant de Lerma à Madrid , j'avois reçu une lettre du cardinal Dubois qui , après des raisonnements sur l'état incertain de la santé du grand-duc , et de ce qui pouvoit se passer en Italie en conséquence , me mandait que Charigny, envoyé du roi à Gênes, étoit si fort au fait de

fi8l CHAViaNT EN ESPAGNE. (l^^i]

toutes ces afftlMs-là quMl pourroit bien lui envoyer flaire un tour en Espagne et me le recommandoit très-fortement.

Ce Cbavigny étoît le même Ghavignard , fils d'un procureur de Beaune , •n Bourgogne, qui trompa feu de Soubise, et se fit présenter par lui au feu roi avec son frère, comme ses parents, et de la maison de Chauvigny-le-Roi, ancienne, illustre, éteinte depiiis longtemps, obtint un guidon de gendarmerie aussitôt , et son frèro une abbaye. Ils obtinrent aussi des gratifications et des distinctions par les jésuites qui ètoient leura dupes, ou qui feignoient de Tétre, et par M. de Soubise, à Tombre duquel ils se fourrèrent partout où ils purent. Enfin reconnus pour ce qu'ils étoient et pour avoir changé leur nom de Ghavignard en Celui de Chauvigny , le roi les dépouilla de ses grâces et les chassa du royaume. flB errèrent longtemps où ils purent. Sous le nom de Chavigny, pour ne s'écarter que le moins qu'ils purent du beau nom qu-ils avoient usurpé ; et quoique si châtiés et si déshonorés , l'ambition et l'impudence leur étoient si naturelles que ni l'une ni l'autre ne put en être affoîblie, et qu'ils ne cessèrent , en cédant à la fortune , de chercher sans cesse à se raccrocher, l'en ai parlé ici , dans le temps de leur aventure ; mais j'ai en cru devoir rafraîchir la mémoire en cet endroit.

En courant le pays , ils se firent nouvellistes , espèce de gens dont les personnes en place ne manquent pas, tous aTenturiers, gens de rien et la plupart fripons, dont il m'en est passé plusieurs par les mains. Chavigny avoit beaucoup d'esprit, d'art, de ruse, de manège, un esprit tout tourné à l'intrigue, à l'application, à l'instruction, avec tout ce qu'il falloit pour en tirer parti : une douceur, une flatterie fine, mais basse, un entregent merveilleux , et le tact très-fiû pour reconnoître son monde, s'insinuer doucement, à pas comptés, et juger très-sainement de lâcher ou de retenir la bride , éloquent , bien disant, avec une surface de réserve et de modestie , maître absolu de ses paroles et de leur choix , et toujours examinant son homme jusqu'au fond de l'âme, tandis qu'il tenoit la sienne sous les enveloppes les plus épaisses, toutefois puant le faux de fort loin. Personne plus respectueux en apparence , plus doux , plus simple , en effet plus double , plus intéressé , plus effronté , plus insolent et hardi au dernier point , quand il croyoif pouvoir l'ètrè. Ces talents rassemblés ^ qui font une espèce de scélérat' très-méprisable , inais fort dangereux , font aussi un homme dont quelquefois on peut se servir utilement. Torcy en jugea ainsi. De bas nouvelliste, il s^en fit une manière de correspondant , et prétendit s'en être bien trouvé en Hollande et à Utrecht, où' néanmoins il n'osoit fréquenter nos ambassadeurs, mais se fourroit chez les ministres des autres puissances, en subalterne tout à fait, mais dont il savoit tirer des lumières par leurs bureaux, où il se familiarisoit , en leur en laissant tirer de lui qu'il leur nrésentoit comme des hameçons.

Son frère n'en savoit pas moins que lui ; mais son humeur naturellement haute et histre lé rendoit moins souple, moins ployant, moins propre à s'insinuer et à abuser longtemps de suite. Toutefois ils s^entendoient et s'aidoient merveilleusement. Ces manèges obscurs^ hors de France et tout à fait à llnsû du feu roi, durèrent jusqu'à sa mort. Ell«

[1722] SON CARAGTàRE. tBS

leur donna bientôt la hardiesse de revenir en France, où trouvant Torey hors de place et seulement conservant les postes et une place dans le conseil de rtgence , Us continuèrent à lui faire leur cour pour s'en faire un patron daps le cabinet du régent, avec qui le secret des postes le tenoit dans un commerce important et intime, mais un patron qui ne pouvoit que les aider. Ils n'osoient pourtant se produire au grand Jour, mais ils frappoient doucement à plusieurs portes pour essayer où ils pourroient entrer.

Comme ils avoient le nei bon , ils avisèrent bientôt que Tabbé Dubois seroit leur vrai fait, s'ils se pouvoient insinuer auprès de lui, et que, bit comme il étoft et comme étoit aussi M. le duc d'Orléans , il y auroit bien du malheur si l'espèce de disgrâce où il étoit lors ne se changeolt bientôt en une confiance qui le mèneroit loin , et dont eux-mêmes pourroient profiter ; ils cherchèrent donc par où l'approcher. La fréquentation qu'ils avoient eue en Hollande avec les Anglois les introduisit auprès des Stairs ; ils y firent leur cour à Rémond qui n'en bougeoit. Il faut se souvenir de ce qui a été expliqué ici des premiers temps de la régence, des liaisons, des vues et des manèges de l'abbé Dubois pour se raccrocher auprès de son maître et s'ouvrir un chemin à ce qu'il devint depuis. Rémond, peu-accoutumé aux applaudissements et auk respects, fut enchanté de ceux qu'il trouva dans les deux frères. A son tour, il fut charmé dé leur esprit et de leurs lumières. Il les présenta à Ganillac à qui ils prostituèrent tout leur encens. Lui et Rémond en parlèrent à l'abbé Dubois. Rémond fit que Stairs les lui vanta aussi ; il les voulut voir. Jamais deux hommes si faits exprès l'un pour l'autre que Dubois et Chavigny, si ce n'est que celui-ci en savoit bien plus que l'autre, avoit la tète froide et capable de plusieurs affaires à la foiâ. Dubois Id reconnut bientôt pour un homme qui lui seroit utile , et dont la délicatesse ne s'eifaroucherbit de rien. Il l'employa donc en de petites choses quand lui-même commença à poindre ; en de plus grandes, à mesure qu'il avança ; et en fit enfin son confident dans le soulagement dont il eut besoin dans ses négociations avec l'Angleterre. Parvenu au chapeau et à la toute -puissance, et n'ayant plus besoin de ce second à Londres ni à Hanovre , il l'envoya à Gênes rôder et découvrir en Italie , et enfin exécuter une commission secrète en Espagne.

lu premier mot que Je dis de sa prochaine arrivée au marquis de Grimaldo, il fit un cri qui m'étonna, il rougit, se mit en colère : « Comment, monsieur, me dit -il, dans le moment de la réconciliation personnelle de M. le duc d'Orléans , dans le moment des deux mariages qui en sont le sceau, et de l'union la plus intime des deux couronnes et des deux branches royales, nous envoyer Chavigny, si publiquenient déshonoré qu'il n'est personne en Europe qui ignore une telle aventure ! Que veut dire votre. cardinal Dubois par un tel négociateur? N'est-ce pas afficher qu'il veut nous tromper que de l'envoyer ici chargé de quelque chose t » Il en dit tant , et plus sur le cardinal , et se déboutonna pleinement sur l'opinion qu'il avoit de lui. Je le laissai tout dire , et je ne pus disconvenir avec lui que Chavigny ne portoit pas une réputation qui put concilier la confiance.' Mais enfin 'je lui dis que le cardinal en avoit fait

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