BUEN-RETIRO
et cette promenade , où j'allois presque tous les jours foire ma cour. Un jour que je vis la reine y prendre plusieurs fois du tabac, je dis que c'étoit une chose assez extraordinaire de voir un roi d'Espagne qui ne prenoit ni tabac ni chocolat. Le roi me répondit qu'il étoit vrai qu'il ne prenoit point de tabac ; sur quoi la reine fît comme des excuses d'en prendre, et dit qu'elle avoit fait tout ce qu'elle avoit pu, à cause du roi, pour s'en défaire, mais qu'elle n'en avoit pu venir à bout, dont elle étoit bien fâchée. Le roi ajouta que pour du chocolat il en prenoit avec la reine les matins, mais que ce n'étoit que les jours de jeûne. « Comment, sire, repris-je de vivacité, du chocolat les jours de jeûne! — Mais fort bien, ajouta le roi gravement, le chocolat ne le rompt pas. — Hais , sire , lui dis-je , c'est prendre quelque chose , et quelque chose qui est fort bon, qui soutient, et même qui nourrit. — Et moi je vous assure , répliqua le roi avec émotion et rougissant un peu , qu'il ne rompt pas le jeûne, car les jésuites, qui me l'ont dit, en prennent tous les jours de jeûne, à la vérité sans pain ces jours-là, qu^ils y trempent les autres jours. » Je me tus tout court, car je n'étois pas là pour instruire sur le jeûne ; mais j'admirai en moi-même la morale des bons pères et les bonnes instructions qu'ils donnent, l'aveuglement avec lequel ils sont écoutés et crus privatlvement à qui que ce soit , du petit des observances au grand des maximes de l'Evangile et des connoissances de la religion. Dans quelles ténèbres épaisses et tranquilles vivent les rois qu'ils conduisent!
Pendant le séjour de la cour au Retiro , le palais de Madrid étoit vide et je le voulus voir en détail. Je m'adressai pour cela à don Gaspard Giron , qui voulut bien se donner la peine de me promener partout. C'est encore une description que je laisse aux voyageurs et à ceux qui ont traité localement de l'Espagne ; mais j'en donnerai un morceau que je n'ai rencontré nuUe part.
En nous promenant, je dis à Don Gaspard que je craignois sa politesse et qu'elle ne me privât de ce que je désirois voir principalement. Le bon homme m'entendit bien , car il étoit spirituel et fin ; mais la galanterie espagnole lui fit faire le sourd. Il m'assura toujours qu'il ne me cacheroit rien. « Je parie que si , senor don Gaspard , lui dis-je : la prison de François !•'?— Eh ! fi! fil senor duque, de quoi parlez-vous là?» Et [il] changea tout de suite de propos en me montrant des choses. Je l'y ramenai, et à force de compliments et de propos, je le forçai de m'accorder ma demande; mais ce fut avec des façons si polies, si honteuses , si ménagées qu'il ne se pouvoit marquer plus d'esprit et de délicatesse. Il voulut que je me défisse de ce qui étoit avec moi , excepté M. de Céreste et ma famille ; puis me mena dans une salle très- vaste par oii nous avions passé, qui ejst entre la salle des gardes et l'entrée du grand appartement du roi. En attendant que les clefs fussent venues , qu'il avoit envoyé chercher , il me montra deux enfoncements faits après coup, vis-à-vis l'un de l'autre, dans l'épaisseur de la muraille, qui avoient chacun un siège de pierre , tous deux égaux , dans l'enfoncement d'une fenêtre. Cette pièce avoit quatre fenêtres de chaque côté sur la cour et sur le Mançanarez , et la muraille du côté du Mançanarez
SAiirr^OfON zn 14
t\k PRISON DE l'RANÇOIS P*. iVIiî,']
est si épaisse qu'elle fait de chaque fenêtre de ce côté-là comme un yrai cabinet enfoncé, tout ouvert. Après m*avoîr fait remarquer et bien considérer ces deux sièges de pierre , il me demanda ce qu'il m'en sembloit. Je lui dis que cette curiosité me paroissoit fort médiocre et ne pas mériter la peine de la remarquer, a Vous allez voir que si , me répliqua-t-il, et tous en couTiendrez tout à l'heure. » Il me conta alors que Philippe III, fatigué de l'orgueil de cardinaux qui prenoient un fauteuil devant lui dans leurs audiences , se mit à ne leur en plus donner que debout dans cette salle , en s'y promenant , et que , lassé ensuite d'être debout ou de se promener quand les audiences s'allongeoient, il fit creuser ces deux enfoncements avec ces sièges de pierre pour s'y asseoir d'un côté , le cardinal de l'autre , et de cette façon éviter le fauteuil. Et voilà où conduisent l'usurpation, d'une part, et la foiblessé, de l'autre. Il me dit ensuite, toujours en attendant les clefe, que François 1" avoit d'abord été logé dans la maison , alors bien plus petite , où le duc del Arco demeuroit actuellement , qu'on avoit aceom* modée en prison , et qui est au centre de Madrid ; mais qu'au bout de quelques mois, on ne l'y avoit pas cru assez en sûreté; et que, le trou* vant trop ferme sur les propositions qu'on lui faisoit , on avoit voulu le resserrer pour tâcher de l'ébranler, et qu'on l'avoit mis dans le lien qu'il m'alloit montrer, puisque Je m'obstinois si opiniâtrement à le voir.
Les clefs à la fin arrivées, et tout étant prêt à entrer, don Gaspard iious mena, tout au bas bout de cette salle, dans l'enfoncement de la dernière fenêtre sur le Mançanarez. Arrivé là, je regardai de côté et d'autre, et n'y aperçus point d'issue. Don Gaspard rioit cependant et me laissoit chercher ce que je ne trouvois point; puis il poussa une porte dans l'épaisseur du mur , du cêté d'en bas de Pespèce de cabinet, dans l'épaisseur de la longue muraille , où étoit cette fenêtre , si artistement prise , et sa serrure tellement cachée qu'il n'étoit pas possible de s'en apercevoir. La porte étoit basse et étroite, et me présenta un escalier entre deux murs, qui ne l'étoit pas moins. G'étoit une espèce d'échelle de pierre, d'une soixantaine de marches fort hautes, ayant pourtant assez de giron, au haut desqueUes, sans tournant ni repos, on trouvoît un petit palier qui, du côté du Mançanarez, avoit une fort petite fenêtre bien grillée et vitrée, de l'autre côté une petite porte à hauteur d'homme et une pièce assez petite avec une cheminée, qui pouvoit contenir quelque peu de coffres et de chaises , une table et un lit, qui ne tiroit de jour que, la porte ouverte, par la petite fenêtre vis-à-vis du palier. Continuant tout droit, on trouvoit au bout de ce palier, c'est-à-dire quatre ou cinq pieds après la dernière marche, quatre ou cinq autres marches aussi de pierre, et une double porte trèsforte avec un passage étroit entre deux, long de l'épaisseur du mur d'une fort grosse tour. La seconde porte donnoit dans la chambre de F^rançois I*', qui n'avoit point d'autre entrée ni sortie. Cette chambre n'étoit pas grande, mais accrue par un enfoncement sur la droite en entrant, vis-à-vis de la fenêtre, assez grande pour donner du jour sufQsamment, vitrée, qui pouvoit s'ouvrir pour avoir de l'air, mab à double grille de
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fer, bien forte 9t bien fentie , iceUée dans la muraille des quatre côtés. Elle étoit fort haute du côté de la chambre , donnoit sur le Manoanarez et sur la campagne au delà. Il y avoit de quoi mettre des sièges^ des coffres , quelque table et un lit* A côté de la cheminée^ qui étoit en iace de la porte, il y avoit un recoin profond, médiocrement large, sans jour que de la chambre , qui pouvoit servir de garde-robe. De la fenêtre de cette chambre au pied de la tour, au bord du Mançanarez, il y â plus de cent pieds^ et tant que François I*' y fut» deux bataillons furent jour et nuit en garde sous les armes , au pied de cette tour, au bord du Mançanarez , qui coule tout le long et fort proche. Telle est la demeure où François I*' fut si longtemps enfermé, où il tomba si malade , où la reine sa sœur Talla consoler, et contribua tant et si généreusement à sa guérison et à disposer sa sortie, et où Charles* Quint, craignant enfin de le perdre^ et arec lui tous les avantages qu'il se promettoit de tenir d'un tel prisonnier, Talla enfin risiter , et commença à le traiter d'une manière plus humaine.
Je considérai cette horrible cage de tous mes yeux et de toute ma plus ▼ive attention , malgré les soins de don Gaspard Giron à m'en distraire et à me presser d'en sortir. Souvent je^ ne Tentendois pas, tant j'étois appliqué à ce que j'examinois; souvent aussi en l'entendant je ne ré-» pondois point. Ils n'avouèrent ni ne désavouèrent que Tescalier ne fût gardé en dedans , et que cette chambre obscure sur le palier fût un corps de garde d'officiers. Enfin il ne manquoit rien aux précautions les plus recherchées pour que François I*' ne pût se sauver.
Je pris ensuite cinq ou six jours pour un voyage que ^ dès en allant en Espagne , j'avois bien résolu de faire. Je voulus voir Tolède où plusieurs iraisons de curiosité m'attiroient. Je voulois voir cette superbe église si renommée par son étendue et sa magnificence , tout ce qu'elle renferme de richesses , et ce clocher superbe , dont le revenu est de cinq millions. Je voulois voir le lieu où s'étoient tenus ces célèbres conciles de Tolède, d'où toute l'Ëgllse a adopté plusieurs canons, et si augustes par la science et la sainteté de presque tous les Pères qui les composèrent. Enfin je voulois voir et entendre le rit et la messe connus sous le nom de Mosarabiques qui ne sont plus conservés qu'à Tolède, où le grand cardinal Ximénès les a fondés pour toujours dans une chapelle de la cathédrale et dans les sept paroisses de la Tille où on n'en célèbre point d'autres.
Cette lituiigie, qui est latine , et qui ^ pour l'ofFertoire et le canon de la messe , est , pour tout ressentied , [en] tout semblable à la messe d'aujourd'hui , c'est-à-dirè à l'oblation , aux espèces , au mémento des vivants et des morts , aux paroles et à la forme de la cpnséeration , à Tosteosion et à l'adoration de l'eucharistie et du calice consacré, à la communion et au même sens des différentes prières qui précèdent et qui suivent, même à la lecture de Tépltre et de l'évangile , est un grand et précieux moiJU" ment. C'est la messe qui se disoit avant le sixième' siècle, puisqu'elle
I. Il y a dans lé nisfltts«pi( tUtièmê sièeié ei non huitième siècle^ cofnmo en l'a imprimé dans les précédentes édiiions pour recliûer une erreur de date. La