CONTES ET SORTE DE FORFAIT
est antérieure à la conquête d'une partie de l'Espagne par les^ Arabes, ou, comme on dit communément, par les Maures, dans les premières années du sixième siècle , excités et introduits par le comte Julien, outré de ce que Roderic, ou, comme on le nomme plus communément, Rodrigue, roi d'Espagne , ayoit violé sa fille. Je pris doue mes mesures avec l'archevêque de Tolède, avec qai on a vu ici que j'étois en commerce fort particulier , et je fis ce petit voyage.
Ouoiqu'il y ait près de vingt lieues, des environs de Paris, de Madrid à Tolède , des relais bien disposés m'y firent arriver en un jour , et de fort bonne heure. Le chemin est beau , ouvert , uni ; mais Tolède est au pied et dans la montagne. En arrivant dans le faubourg qui est en bas, au pied d'un haut rocher , sur lequel est le reste de l'ancien château, on me fit tourner le dos à l'entrée de la ville, et aller aux Cordeliers, dont le couvent fut le lieu de l'assemblée de ces fameux conciles de Tolède. A peine eus^je mis pied à terre que les notables du couvent s'empressèrent autour de moi, et me firent d'abord remarquer une vieille fenêtre grillée du château , d'où ils me dirent que le roi Rodrigue aToit vu la fille du comte Julien, qui demeuroit dans l'emplacement d'un côté de leur maison , et que c'étoit là que ce prince s'étoit embrasé d'un amour qui avoit été si funeste à lui et à toutes les Espagnes, Cette tradition sur cette fenêtre ne me fit pas grande impression , d'autant que la fenêtre et ses appartenances me parurent fort éloignées de plus de mille ans d'antiquité.
Ces moines me conduisirent dans leur église , qui , non plus que son portail , assez neuf, ne me seinhlèrent que fort communs. A peine y fus- je entré qu'ils m'arrêtèrent et me demandèrent si je n'apercevois pas quelque choije de fort extraordinaire. Je vis un crucifix de grandeur naturelle, de relief, au lieu de tableau du grand autel, en caleçon et en perruque, comme ils sont presque. tous en Espagne, qui ne me surprit point, parce que j'en avois vu beaucoup d'autres pareils. Comme je ne répondois point, cherchant des yeux ce qu'ils vouloient me faire remar* quer : « Eh! les bras! » me dirent-ils. En effet, j'en vis un attaché à l'ordinaire, et l'autre pendant le long du corps. A mon tour ^ je leur demandai ce que cela signifioit. Uq grand miracle toujours existant, à ce qu'ils m'assurèrent d'un ton grave et dévot. Et aussitôt me contèrent « en supprimant toute date « ce qu'étoit alors cette église ; qu'un riche bourgeois , ayant fait un enfant à une fille , sous promesse verbale de l'épouser , il l'avoit nié et s'étoit moqué d'elle ; mais qu'elle et ses pa* rents , qui n'avoient point de preuve , l'engagèrent à s'en rapporter à ce crucifix, tellement qu'étant tous venus à l'église, suivis d'une foule de peuple , la fille et le garçon ne s'étoient pas plutôt présentés devant le crucifix que son bras gauche s'étoit détaché de la croix de soi-même, et doucement baissé et placé tel qu'il étoit demeuré depuis et que nous le voyons , sur quoi on s'étoit écrié au miracle , et le garçon avoit épous6 la fille.
conquête de l'Eapagne par les Arabes n'eut lieu , en elfèt , qu'après la bataille de Xérès livrée en 74 1 .