‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegence (volume 2)Chapitre 134 sur 200 · DES CORDELIERS DE TOLÈDE · texte numérisé non relu

DES CORDELIERS DE TOLÈDE

Quoique à l'abri de rinquisition par mon caractère d'ambassadeur, il falloit éviter de donner du scandale dans un pays aussi dcHsiné par la superstition : j'avalai donc le plus doucement que je pus ce pieux conte que ces moines ezaltoient et me pressoient d'admirer. Ils me menèrent faire un moment d'adoration au pied du grand autel, puis me firent faire le tour des chapelles de l'église j dont chacune avoit ses miracles particuliers qu'il me fallut essuyer. D'une chapelle à l'autre je les priai de me mener à la salle des conciles, ou à ce qui en restoit, qui étoit uniquement ce qui m'amenoit chez eux. Ils me répondirent : « Tout à l'heure, mais encore cette chapelle-ci , car elle est bien remarquable. » Et il falloit y aller et entendre les miracles auxquels je me refroidissois beaucoup. Enfin , quand tout fut épuisé et qu'il fut question d'aller à la salle des conciles , ils me dirent qu'il n'en restoit rien , et que depuis cinq ou six mois, ils en avoient abattu les restes pour y bâtir leur cuisine. Je fus saisi d'un si violent dépit que j'eus îsesoin de me faire la dernière violence pour ne les pas frapper de toute ma force. Je leur tournai le dos en leur reprochant cette espèce de sacrilège en termes fort amers. Je gagnai mon carrosse sans vouloir mettre le pied dans leur maison, et y montai sans leur faire la moindre civilité. Voilà ce que deviennent les monuments les plus précieux de l'antiquité , par l'ignorance, l'avarice ou la convenance, sans que ia police ni que personne se mette en peine de les revendiquer et de les faire conserver. J'eus à celui-ci un regret extrême.

L'archevêque de Tolède m'avoit engagé à loger chez lui, où j'allai descendre. Géreste, le comte de Lorges, mes enfants, l'abbé de Saint- Simon et son frère, l'abbé de Mathan, et deux officiers principaux de nos régiments étoîent avec moi , et furent logés dans l'archevêché ou dans les maisons joignantes. J'y fus reçus par les deux neveux de l'archevêque, et servi par ses officiers qu'il y avoit envoyés exprès. Les neveux étoient chanoines , et le cadet montroit de l'esprit et de la politesse; nous nous parlions latin. L'aîné, quoique inquisiteur, croyant que je lui parlois une autre langue qu'il n'entendoit pas, me pria de me servir avec lui de la latine. C'est que nous autres, François , prononçons le latin tout autrement que les Espagnols, les Italiens et les Allemands. A la fin pourtant il m'entendit. Ils ne manquèrent à rien de la plus grande civilité, sans se rendre le moins du monde incommodes. Le palais archiépiscopal n'est pas grand ; toutes petites pièces assez obscures et vilaines , fort simplement meublées. Il est sur une petite place , latéralement au portail de la métropole. On nous servit un grand nombre de plats et trois services , rien du tout de gras ; et nous fûmes servis de la sorte toujours soir et matiji, mais le soir de toutes choses de collation.

Le carême est fort fâcheux dans les Castilles. La paresse et l'éloignement de la mer font que la marée est inconnue. Les plus grosses rivières n'ont point de poisson, les petites encore moins, parce qu'elles ne sont que des torrents. Peu ou point de légumes , si ce n'est de l'aii, des oignons, des cardons, quelques herbes. Ni lait ni beurre. Du poisson mariné, qui seroit bon si l'huile en étoit bonne; mais elle est si gêné-

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nlement mauvaiie qu'on en est infecté jusque dans les mes de Hadrid , en carême , car presque tout le monde le fait , jeunes et vieux , hommes et femmes, seigneurs, bourgeois et peuple. Ainsi on est réduit aux œufs de toutes les façons et au chocolat , qui est leur grande ressource. Le «estigo est l'unique poisson de mer qui se mange à Madrid. Il Tient do Bilbao vers Noël, et tout le monde se félicite lorsqu'il commence à pa<« rottre. De figure et de goût il tient du maquereau et de l'alose, et a la délicatesse et la fermeté des deux. H est excellent. On en mange les jours gras comme les maigres sans s'en lasser. Mais il commence à piquer diès le commencement du carême , et bientôt après on n'en peut plus manger, La chère que nous fîmes à Tolède n'étoit donc pas friande, à l'espagnole et fort grande, mais 11 étoit impossible de mieux.

Dès le matin, j'allai voir l'église ou plutôt les églises, car il s'en détache deux chapelles à angle égal, grandes comme des églises, qui s'ap« pellent, l'une des anciens rois, l'autre des nouveaux rois, qui ont de magnifiques tombeaux , et chacune un grand et beau chœur de pleinpied devant le grand autel, et chacune un riche et nombreux chapitre, oik l'office se fait comme dans la grande église , sans s'interrompre ni s'entendre réciproquement, toutes trois. La sacristie , pleine de richesses immenses, est vaste et pourroit passer pour une quatrième église. J'y vis la cbape impériale de Charles-Quint , de toile d'or fort ample et à queue d'un pied, semée près à près d'aigles noires éployées, à double tète , le chaperon et les orfrois d'une étoffe qui parott avoir été magnifique et subrodée, avec une large attache de même étoffe et des agrafes d'or. Oh m'y ouvrit une armoire , entre bien d'autres , remplie des rare» tés les plus précieuses, au fond matelassé de laquelle étoit attachée la belle croix du Saint-Esprit de diamants , que le feu roi avoit envdyée au cardinal Portocarrero , environnée d'un grand tour d'admirables diamants, d'où pendoit la Toison d'or que portoit Charles II d'ordinaire et qu'il donna peu avant sa mort à cette église : deux présents fort inutiles, comme ils sont.

Je ne m'arrêterai point ici à une description de structure ni de richesses , qui est un des plus curieux et des plus satisfaisants morceaux des relations et des voyages d'Espagne , et qui , seule et exacte , feroit plus d'un volume ; je me bornerai à de simples remarques et en fort petit nombre. La tombe plate du cardinal Portocarrero est sans nul ornement dans le passage entre le chœur métropolitain et la chapelle des nouveaux rois , en sorte qu'elle est foutée aux |4eds de tout le monde , avec cette seule inscription^ et sans armes : Hic jaut ctfiis, pulcit, et nihil, suivant qu'il l'ordonna expressément; mais on a mis vis-à-vis sur la muraille une magnifique épitaphe en son honneur. L'église métropolitaine n'a point le défaut de presque toutes les églises d'Espagne. Le chœur y est dé plain-pied , c'est-à-dire relevé de trois ou quatre marches plus que la nef, entre la nef et le grand autel, et fermé à peu près comme est celui de Notre-Dame^ à Paris, mais le chœur et la nef presque le double plus longue et plus large, et haute à piroportion. Le chœur a tout autour trois rangs de sUlles , tous trois plus élevés l'un que l'autre , oe qui en fait un nombre prodigieux. Slks sont oommodM,

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et tant les ttellee que la boiserie entière , qui est fort éleTée et richement travaillée, sont de bois précieux. Pas une stalle de trois rangs ne res< semble à une autre pour le travail. Le dossier , les côtés , les dessus des séparations, le devant de chaque stalle relevée, est d'une ciselure en bois plus finement travaillée et plus exactement recherchée que les plus belles tabatières d'or. Les sujets en sont pris de la vie de Ferdinand le Catholique et d'Isabelle, sa première femme, qui, par leur mariage, réunirent les couronnes d'Aragon et de GastiUe et leurs dépendances, ft dont les conquêtes éteignirent )a domination des Maures en Espagne ; et comme rien n'y est oublié en aucun genre, jusques aux plus petites choses , les événements depuis leur naissance jusqu'à leur mort ont pu fournir à toutes ces stalles sans aucun vide. Il n'y en a aucune qui no méritât plusieurs heures d'application à la considérer, et dont la rare beauté ne fît trouver ces heures courtes.

L'archevêque avoit ordonné que , encore qu'on fût en carême, la messe mosarabique fût chantée et célébrée devant moi aussi solennellement que le jour de Pâques. Cette chapelle de la cathédrale , où cet office est fondé , a son chœur particulier et est vers le bas de la nef. On mit un prie-Dieu avec un tapis et quatre carreaux, deux en bas pour les genoux , deux en haut pour les coudes , pour mon second fils et pour moi , qui est le traitement des cardinaux, des ambassadeurs et des grands, dans toutes les églises d'Espagne* Cela étoit préparé du côté de l'évangile , tout près de l'autel , en sorte qu'étant à genoux je voyois pleinement dessus. Mon second fils et moi fûmes conduits sur ce prie^Dieu, et oo donna seulement un carreau au comte de Lorges, â Géreste, à mon fils aîné , â l'abbé de Saint-Simon et à son frère.

Je vis et j'entendis cette messe avec une grande curiosité et un extrême plaisir. Je ne la décrirai point ici, parce que je la vis telle que je l'ai lue décrite et expliquée dans le cardinal Bona * et dans d'autres livres liturgiques. Elle se dit en latin , avec les ornements ordinaires , tant des célébrants que de l'autel. Il y a seulement toujours deux livres aux deux côtés sur l'autel : l'un est pour tout ce qui est de la messe , l'autre pour les collectes pour le peuple, qui sont fort multipliées, ainsi que les am9n du chœur. Cela et la séparation de l'Eucharistie en quinze parties en croix sur la patène , en prononçant un nom de mystère sur chaque particule en la séparant et la posant, et dans la suite en prenant pour se communier chaque particule l'une après l'autre, en prononçant le même nom de mystère, rendla messe un peu plus longue que les nôtres; mais cela est peu perceptible à une grand'messe par le chant du chœur , qui allonge toujours.

De là je fus conduit au chœur» dont je voulus voir l'office, où je fus placé au bout le plus près de l'autel , et sur le devant de ma stalle et de celle de mon second fils , il y avoit un tapis et des carreaux comme danf U, chapelle mozarabe ; les autres eurent chacun leur ptaUe et un carreaur

4 . Le cardinal Bona a laissé im grand nombre de tvaités. II s'agit pvéNblement ici de son traité Jk r^us litiNrgicis , oà Ton trouve des reeherehes sur les cérémonies et les prières 4e la messe.

320 BÉPUTATION DU CHAPITRE DE TOLÂDÊ [172^3

Je remarquai avec surprise deux éyèques en rochet et camail Tîolet, ayee leur croix au cou, dans les stalles parmi les chanoines, sans aucune distinction ni distance , et des chanoines également au-dessous et audessus d'eux. Il y avoit des bancs disposés en traverç dans le milieu, dans le large espace entre les stalles de chaque côté, où les chanoines se Tinrent asseoir pour entendre le sermon d'un jacobin après TéTangile. Ces deux éyèques s'y placèrent parmi les chanoines en leur rang d'ancienneté , comme ils étoient dans les stalles, sans distance, sans distinction , joignant les chanoines au-dessus et au-dessous d'eux. C'étoient deux évéques in partibut suflTragants pour soulager Tarchevèque dans •es fonctions épiscopales, comme confirmations, ordinations , consécrations des saintes huiles , etc. Ce qui me parut singulier fut une espèce de drapeau blanc arboré et flottant au plus haut du superbe clocher de cette église , qui est prodigieusement élevé , et d'une riche et admirable structure. Je crus qu'on étoit dans l'octave de la dédicace de l'église, mais on me détrompa bientôt en m'apprenant que ce drapeau étoit là pour le cardinal Borgia. C'est qu'aussitôt qu*un chanoine de Tolède, ou l'archeTéque, devient cardinal, on met ce drapeau au clocher; et s'il arrive qu'il se trouve plusieurs chanoines cardinaux, on met un drapeau pour chacun d'eux , et le drapeau de chacun n'est ôté qu'à sa mort.

Au retour de l'église, et avant le dîner, on m'annonça deux chanoines qui venoient me complimenter au nom du chapitre. En même temps , je fus averti que l'un étoit un Pimentel , archidiacre de réglise de Tolède , par conséquent d'une des plus grandes maisons d^Espagne , et de la même que le comte de Benavente; que ce chanoine avoit quatrevingt mille livres de rentes de sa prébende , et qu'il avoit refusé les archevêchés de Séville et de Saragosse ; qu'il étoit aussi chef de l'inquisition du diocèse, et qu'il étoit accompagné d'un autre chanoine de qualité dont la prébende lui valoit soixante mille livres de rente. C'étoient là des chanoines tant soit peu renforcés en comparaison des nôtres. Tout ce qui étoit avec moi , et beaucoup d'autres gens de la ville, dont le corps m'étoit venu saluer, les neveux et les principaux officiers de l'archevêque remplissoient la pièce où j'étois , où nous étions tous debout. Je fis quelques pas au-devant des deux chanoines; je leur fis donner deux sièges à côté l'un de l'autre, et j'en pris un vis-à-vis d'eux. Je les priai par signes de se couvrir, et nous nous couvrîmes tous trois, tout le reste debout , faute de sièges et de place. Les chanoines étoient en habit long avec un chapeau. Dès que je fus couvert , je me découvris et ouvris la bouche pour les remercier; à l'instant, le Pimentel, le chapeau à la main, se leva, s'inclina, me dit domine sans m'avoir donné l'instant d'articuler un seul mot, se rassit, se couvrit, et me fit une très -belle harangue en fort beau latin , qui dura plus d'un gros quart d'heure. Je ne puis exprimer ma surprise ni quel fut mon embarras de répondre en françois à un homme qui ne l'entendoit pas. Quel moyen 1 en latin , comment faire? Toutefois, je pris mon parti; j'écoutai de toutes mes oreilles, et tandis qu'il parla, je bâtis ma réponse pour dire quelque chose sur chaque point, et finir par ce que j'imaginai de plus conve-

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