‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegence (volume 2)Chapitre 145 sur 200 · FÊTES A SON ARRIVÉE À PARIS · texte numérisé non relu

FÊTES A SON ARRIVÉE À PARIS

maine du roi , enfants des deux frères , et destinée à Tépouser. Ces titres emportoient assez d'honneur pour s'y tenir, sans y ajouter encore presque tous ceux des reines , qu'elle ne devoit pas avoir , et qui étoient contre tout exemple et toute règle. Si on les avoit outre-passés en faveur de la dernière dauphine, avant son mariage, le cas étoit bien différent. Qui , dans un temps où une foible ombre d'ordre se lalssoit encore apercevoir , eût pu s'accommoder dés prétentions d'une fille de Savoie , dont le père n'étoit pas roi et cédoit aux électeurs ?* Qui , des princesses du sang , auroit osé lui céder ? Qu'eût-elle pu obtenir chez Madame ,- et même chez Mme la duchesse d'Orléans, toute petite-fille qu'elle étoit de Monsieur , et destinée à épouser Mgr le duc de Bourgogne ?

Ce fut pour trancher toutes ces difficultés que le rang entier de duchesse de Bourgogne lui fut avancé avant son mariage. Mais l'infante n'avoit besoin de rien ; elle étoit fille de France et fille d'un grand roi : par son rang personnel, elle précédoit Madame. Elle n'avait donc besoin ni de supposition ni de secours , et elle étoit trop grande pour qu'ils pussent être à son usage. Les plus légers principes formoient ce raisonnement; mais les principes et leurs conséquences n'étoient pas du ressort du cardinal Dubois, ni familiers à la dissipation et à la paresse d'esprit de son maître sur ce qu'il lui plaisoit de mépriser comme de petites choses, parmi lesquelles il en enveloppoit trop souvent de grandes.

Par cette raison, je m'avisai d'une chose à laquelle ils n'a voient pas pris là peine de penser. Nous n'avions point de preuves par écrit de la célébration du mariage de la princesse des Asturies, parce qu'en Espagne les partis ne signent point avec leurs parents et leurs témoins sur le registre du curé , comme on fait en France ; et le roi même et les personnes royales. En partant pour Tolède , j'en parlai au marquis de Grimaldo. Il m'expliqua là-dessus l'usage d^Ëspagne , et néanmoins il me promit de m'en donner une expédition en forme ; je la reçus de lui à mon retour de Tolède , et je l'envoyai au cardinal Dubois. Je crus devoir cette précaution pour consolider de plus en plus un mariage qui ne devoit pas être consommé sitôt, quoiqu'il parût l'être, puisque le soir du mariage du prince et de la princesse des Asturies, tout le monde avoit été admis à les voir au lit ensemble , contre tous les usages d'Espagne, comme je l'ai rapporté en son lieu.

Je trouvai , en arrivant de Tolède , la grandesse fort intriguée sur le baptême de l'infant don Philippe. Premièrement il y eut beaucoup de jalousie sur le choix des représentants, qui furent le marquis de Santa-* Cruz pour l'électeur de Bavière, parrain, et la duchesse de La Mirandole pour la duchesse de Parme , marraine , et ensuite du dépit sur la fonction de porter leshonneurs. La reine, dont c'étoit le fils, et le roi, par complaisance pour elle , voulut charger des grands de cette fonction , et les grands prétendirent qu'elle devoit être donnée aux majordomes de semaine , parce que l'infant n'étoit pas l'aîné et l'héritier présomptif de la couronne. Ils s'assemblèrent plusieurs fois chez le marquis de Yillena, niajordome-major du roi, qui lui porta deux fois-leurs représentations. Il fut mal reçu : les grands s'obstinèrent, le roi menaça, Saiht-Simon xu 15

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nominales grands des honneurs, qui cédèrent en6n et lee portèrent, ^ mais d'une façon qui marquoit leur dépit; et les autres grands sans fonc^ tion , qui se trouvèrent i la cérémonie , parce que les grands et les ambassadeuri de chapelle y furent invités, n'y laissèrent guère moins apercevoir leur chagrin.

Le matin , les fonts sur lesquels iuiint Dominique fut baptisé , furent apportés de chez les Dominicains, qui me parurent d'un.beau granit, avec des ornements de bronze doré, et un très lourd fardeau à transporter. C'est l'usage de s'en servir pour les enfants par respect et par dévotion pour saint Dominique , qui étoit Espagnol , et de la maison de Guzman. X^es ambassadeurs étoient fort près de Leurs Majestés Catholiques du côté de l'épltre , qui arrivèrent après tout le monde sur les quatre heures après-*midi. Le cardinal Borgia répétoit alors sa leçon avec ses aumôniers, entre la place de Leurs Majestés Catholiques et celle des ambassadeurs, vêtu pontificalement avec la mitre. Il n'y parut ni plus expert ni plus endurant qu'au mariage et à la vélation du prince des Asturies : il cherchoit, ânonnoit, grondoit ses aumôniers. Néanmoins il fallut commencer la cérémonie , et il alla se placer de l'autre côté des fonts, vis-à-vis de nous, suivi de deut aumôniers et des quatre majordomes du roi, de semaine, et assisté des deux évéques in, partibm suffragants de Tolède, résidant à Madrid, eu rochet et en camaiL La duchesse de La Mirandole étoit fort parée et beaucoup de pierreries; le marquis de Santa-Gruz portoit le petit prince. Les marquis d'Astorga et de Laconit , les ducs de Lésera ou Licera , del Arco , de Giovenazzo et le prince Pio portèrent les honneurs. Le cardinal Borgia perdit telle* ment la tramontane qu'il ne savoit ce qu'il faisoit ni où il en étoit : il fallut à tous moments le redresser malgré ses impatiences : il brusqua tout haut, non-seulement ses aumôniers, mais les deux évêqûes qui voulurent venir au secours, et les majordomes qui, pour les cérémonies extérieures , s'en mêlèrent aussi, et qu'il prit tout haut à partie. Cette scène devint si ridicule que personne n'y put tenir : tout le monde rioit, et bientôt tout haut, et les épaules en alloient au roi et à la reine qui en étoit aux larmes. Gela acheva d'outrer et de désorienter le cardinal , qui , à tout moment , passoit des yeux de fureur sur toute Tassistance , qui n'en rioit que plus 8Caj:idaleusement. Je n'ai rien vu de si étrange ni de plus plaisant; heureusement pour chacun que tous furei^t également coupables , Leurs Majestés Catholiques pour le moins autant qu'aucun , et que la colère du cardinal ne put s'en prendre à personne en particulier. Elle alla jusqu'à gour fouler ' les majordomes avec son poing , qui eurent grand'peine, en riant, d'en contenir les éclats. Pour le prince et la princesse des Asturies « ils ne s'en contraignirent pas.

Le 7 mars , le même prince reçut le sacrement de confirmation du même cardinal Borgia , ayant le prince des Asturies pour parrain. Gela se fit sans cérémonie. Il s'en falloit huit jours qu'il eût deux ans accomplis. Cette confirmation me sembla bien prématurée. Le lendemain

4 . Ce mol, qnl a le sens de maltraiter^ ne se trouve que dans les anciens lexiques. Voy. du Gange, ▼« Xvvot^wm.

.[1722] IL REÇOIT l'ordre DE SAÎNT-JACQUES. 339

8 mars , il fut fait chevalier de Tordre de Saint-Jacques et commandeur de la riche commanderie d'Aledo , de la manière suivante. Le marquis de Bedmar, président du conseil dés ordres, chevalier de Saint-Jacques et de l'ordre du Saint-Esprit, se plaça dans un fauteuil de velours à frange d'or, loin, mais vis-à-vis de Tautel, ayant une table à sa droite, ornée et parée, sur laquelle étoient un crucifia, l'évangile, etc. Une vingtaine des plus considérables chevaliers de Saint- Jacques, avertis, grands et autres, étoient assis des deux côtés, vis-à-vis les uns des autres sur deux bancs couverts de tapis, en rang d'ancienneté dans Tordre , les plus anciens étant des deux côtés les plus proches du marquis de Bedmar, et tous, ainsi que ceux qu'on va voir en fonctions, vêtus de leurs habits ordinaires, ayant par-dessus un grand manteau jusqu'aux talons, de laine blanche, avec Tépée de Saint* Jacques, bordé en rouge, sur le côté gauche. Ce manteau étoit ouvert par devant comme une chape de moine , et attaché autour de leur cou par de gros cordons ronds , de soie blanche , ajustés en sorte qu'ils faisoient quelques godrons ' en tombant tous deux sur le côté gauche , plus bas que la broderie de Tordre , terminés par deux grosses houppes de soie- blanche, telles pour leur forme qu'on en voit en vert aux armes des évéques, à leurs chapeaux. Tous les chevaliers étoient couverts, et derrière eux force spectateurs debout. Le roi , la reine , le prince ^ la princesse des Asturies et leur accompagnement étoient dans une tribune , et moi dans une autre au-dessus de la leur, avec ce qui étoit de chee moi.

Le marquis de Santa-Gruz , portant le petit prince , vint de la sacristie par le côté de Tépttre , longeant <par derrière le banc des chevaliers , du même côté , avec assez de suite , mais d'aucuns chevaliers , et se tint quelques moments debout entre la tête du banc et la table , où le marquis de Bedmar , sans se découvrir , me parut se tourner et dire quelque chose, et Santa-Cruz répondre. Il vint après, toujours découvert, se mettre à genoux devant Bedmar , qui demeura couvert , ainsi que les deux bancs. Cela dura peu. De là Santa^Gruz, toujours portant le petit prince , s'alla mettre devant la table , apparemment pour d'autres serments , où il fut plus longtemps. Il revint après devant le marquis de Bedmar, où 11 se tint debout. Gomme j'étois par derrière, je ne vis pas, et ne pus entendre si Bedmar parloit. Je le crus, parce que cela dura un peu ; mais Santa-Gruz , que je voyois en face , ne dit fien. Ensuite Santa-Cruz tourna entre ses bras le petit prince , de façon qu'il présent toit le dos à Bedmar , à qui en même temps deux personnes de la suite de TiQfant présentèrent un petit manteau pareil au sien et à celui de tous les autres chevaliers. Le marquis de Bedmar le prit à deux mains et le mit sur le petit prince, et le reçut aussitôt après sur ses genoux, où le marquis de Santa-Cruz le plaça , et se retira quelque peu. Alors le marquis de Moutalègre, sommelier du corps, et le duc del Arco, grand écuyer, se levèrent de dessus leurs bancs, et vinrent gravement, à côté l'un de l'autre, au marquis de Bedmar, suivis du marquis de Orimaido, aussi chevalier, qui portoit les éperons dorés. Ils étoient tous trois dé->

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