USAGE DU FANTÔME DÉ CABALE
bien loin d'aider à la troubler. Qui est Thomme ayant les moindres notions, qui pût se flatter que la Hollande, et par elle-même et par sa dépendance de TAngleterre, y eût voutu contribuer d'un seul florin ni d'un seul soldat? Enfin , la cabale auroit-elle mis son espérance dans le roi de Sardaigne , si connu pour n'y pouvoir compter qu'en lui livrant les provinces de sa bienséance, et encore avec plus que la juste crainte d'en élre abandonnée dès qu'il s'en seroit saisi de manière à les con^ server? Et de plus, comment la cabale s'y seroit-elle pu prendre pour parvenir à les lui livrer? tous les autres princes [étant] trop foîbles ou trop éloignés pour y pouvoir penser. Enfin par les seuls François? Le temps éloit passé de la puissance des seigneurs et des gouverneurs des provinces, des unions et des partis. La Bretagne en étoit un exemple récent, et que tout ce qui s'étoit passé à la découverte des complots du duc et de la duchesse du Maine, de Cellamare et de leurs adhérents, dont les promptes et faciles suites étoient des leçons qui ne pouvoient pas être si promptement effacées.
Cette chimère auroit donc pu à peine faire impression sur un enfant. Mais tout étoit sûr à l'impétuosité d'un fourbe qui avoit su infatuer son maître au point de pouvoir tout entreprendre, d'être seul redouté, de l'avoir enfermé sans accès à tout ce qui n'étoit pas vendu à ses volontés et à son langage, et qui , appuyé sur la paresse de penser et de réfléchir de son maître, et qui avoit plus tôt fait de l'en croire surtout que d'y songer un moment [dans] le tourbillon qui emportoit ses journées , le rendoit aussi hardi et aussi heureux à entraîner un prince de tant d'es* prit et de lumières que s'il en eût été entièrement -dépourvu^
Ce fantôme d'une cabale si dangereuse, outre l'usage présent qu'en fit le cardinal Dubois , en renfermoit un autre plus éloigné. Je l'ai tacitement annoncé ici en deux endroits , dont le dernier a été la tentative de remettre le duc de Berwiclc dans les bonnes grâces de Leurs Majestés Catholiques. 11 est temps de le déclarer, simplement pour l'intelligence, sans avancer le récit du succès, éloigné encore de quelques mois. Dubois, toujours en défiance de la facilité de son maître, qu'il ne vouloit que pour soi , méditoit de s^ffranchir de toute crainte , et d'éloigner de lui , comme que ce fût , quiconque avoit eu part à sa familiarité en af* faires et à sa confiance , et qu'il craignoit qu'ils n'en reprissent avec lui, soit par ancien goût, amitié, habitude, soit par poids ou par hardiesse. Plusieurs de ceux-là , il les faisoit entrer dans la prétendue cabale , et subsidiairement tous ceux qu'il lui convenoit d'écarter. Il craignoit sur tous le duc de Noailles par son esprit, sa souplesse , le goût et la familiarité que M. le duc d'Orléans avoit eus pour lui , et dont il avoit encore des restes; le poids du chancelier, sur qui Noailles avoit tout pouvoir; celui du maréchal de Villeroy , même du maréchal d'Huxelles , qui imposoient au régent, quoique sans goût ni amitié, mais qui avoit le même effet ; les divers tenants de ceux-là , tels que Canillac , Noce et d'autres. C'étoît de ceux-là dont il vouloit s'affranchir en les ruinant dans l'esprit de M. le duc d'Orléans, et préparer leur perte, pour y procéder au premier moment qu'il y verroit jour. Le Blanc , tout son homme qu'il fût , éloit trop avant dans la confiance et les choses les plus secrètes de
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M. le duc d'Orléans , et Belle-Ile , son compersonnier * , tous deux ses favoris eu apparence et ses consulteurs de tous les soirs , étoient secrètement sur la liste de ses proscHptions. Le duc de Berwick et moi n'y étions pas moius. L'Anglois avoit trop acquis sur le régent par le sacrifice si plein et si prompt qu'il lui avoit fait de tout ce qu'il devoit au roi d'Espagne; et, pour ce qui me règardoit, mes anciennes, intimes et continuelles liaisons d'affaire et d'amitié dans les temps les plus critiques , du plus entier abandon , et les plus éloignées de toute apparence <l'utilité pour moi , même de plus qu'apparences les plus contraires , me rendoient d'autant plus odieux à ce solipse' , que M. le duc d'Orléans ne pou voit oublier que mes conseils ne lui avoient pas été inutiles dans toutes les différentes situations de sa vie , et que Dubois avoit souvent éprouvé ma hardiesse et ma liberté. D'essayer de faire peur de Berwick et de moi à M. le duc d'Orléans, il le sentoit impraticable.
Pour se défaire de Berwick, il lui destinoit l'ambassade d'Espagne. G'étoit pour cela que j'avois reçu des ordres si précis et si réitérés de ne rien oublier pour lui réconcilier Leurs Majestés Catholiques. On verra que le mauvais succès que j'y eus ne le rebuta pas. Pour moi , j'ignore comment il avoit projeté de s'y prendre. On verra aussi comment je le servis sur les deux toits . en voyant avec indignatioii le règne absolu de la bête, et mon irmtilité auprès de M. le duc d'Orléans. Tel étoit le plan de M. le duc d'Orléans. Tel étoit le plan du cardinal Dubois, que nous lui verrons effectuer dans la suite. Revenons maintenant à sa lettre à moi qu'on vient de voir, et aux artifices dont il tÂcha de me circonvenir par lui-même, et par une autre lettre plus étendue que la sienne, qui m'arriva par le même courrier.
Le cardinal Dubois commence sa lettre par une vérité pour donner plus de créance à ce qui la devoit suivre ; mais vérité à qui il donne une étendue qu'elle n'avoit pas. Il fut bien aise , en eflet , de mon absence , lors de l'exécution d'un dessein contre lequel il ne se dissimuloit pas que je ne me fusse roidi de toutes mes forces^ qui l'eussent sûrement au moins embarrassé. Mais quoi qu'il en puisse dire^ mon absence le sou-
4 . Mot employé souvent par Saint-Simon dans le sens d'associé.
2. Le mot solipse désignait des ambitieux et des égoïstes. L'esprit de parti a appliqué le nom de saUpses aux jésuites, ànt. Arnaud indique nettement le sens de femot dans sa Morale pratique (l. III^p. 86) : « On sait que c'est votre earactère (il parle aux jésuites) de vous porter avec ardeur à Taire le bien, pourvu que vous le Tassiez seuls ; et, si vous voulez être sincères, vous avouerez que l'un de vos pères , auteur du livre intitulé Monarchia solipsorum , vous connoissoit bien. » L'auteur de ce Kvre est, selon quelques critiques, le P. Gasp. Scbopp (Scioppius), ou, selon d'autres, le P. Inchoffer. Bayle,^ A l'article Inchoffer (remarque G), lui attribue positivement cet ouvrage. Il ajoute qu'il courut une prétendue lettre d'Innocent XII à l'empereur , l'an 4G96, dans laquelle le pape nomme la société des jésuites monarchiam Mono-' pantorum. Sur quoi le P. Papebroch a Tait cette réflexion : « Forsitan quasi /aovoc c Trâvra (soli omnia) velint esse et œsiimari jesuitœ , scilicel alludendo ad « scomma satirici cujusdam comment!, quo scripsit anonymus aliquis Monara chiam solipsorum , veluti innuere volens quod societas soli sibi arrogare « nitalur omnia. »
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lagea «ncort plus dans la créatioa et la présentation hardie de ce fantôme de cabale si dangereuse dont il osa effrayer le régent. Tétois le seul des intéressés quMl n*auroit pu en rendre suspect , et à qui il n'edt pu fermer l'oreille de son maître. Il ne poUYoit douter de Tusage que j'en aurois fait ; et j'ose dire que j'ai lieu de douter qu'il eût osé produira ce fantôme en ma présence. Après avoir légèrement glissé là-dessus en commençant , il essaye de détourner mes yeux de son odieuse préséance , aur laquelle il ne fait qu'un saut léger , sans y appuyer le moins du monde , et compte m'infatuer de la prétendue cabale, à la faveur de ma haine ouverte et sans aucun ménagement pour celui qu'il lui conyient d'en faire le chef.
Noailles s'étoit si indignement conduit dans l'afTaire du bonnet, et avec tant de perfidie, qu'il étoit tout naturel de penser qu'il n'éloit touché de la préséance des cardinaux que par prétexte. C'en, fut un en effet, qui| dans lui et dans quelques autres peu touchés de leur dignité, mais beaucoup de ce qu'ils jugeoient être leur fortune, et à quelque prix que ce fût, ne regardoit en rien ni le régent ni son gouvernement, mais la personne unique du cardinal Dubois , puisque, après sa mort et l'élévation de Fréjus* à l'autorité et à la pourpre, les mêmes ducs et maréchaux, si blessés en apparence de la préséance des cardinaux, n'oublièrent rien pour être admis dans le conseil du roi où le cardinal de Fleury avoit la première place. Dubois n'oublia donc rien pour surprendre ma haine, et par elle mé persuader de ce qu'il se proposoit que je crusse de la cabale que Noailles avoit formée contre TËtat et le régent, me persuader que de son succès dépendoit ma perte personnelle, me piquer ^ax le dessein de renvoyer l'infante, que je venois pour ainsi dire d'envoyer en France, et rompre l'union que mon ambassade venoit d'achever de consolider ; enfin [pourj m'éblouir , [pour] m'entraîner par le concours de ces difi'érentes passions qu'il t&choit d'exciter ou d'augmenter en moi; [pour] me faire oublier la préséance, et [pour] me précipiter à agir selon ce qu'il se proposoit. Pour y mieux réussir, il se contenta d'un récit dont Tartifice emprunta tant qu'il put l'air simple et modeste, la breveté de s'en tenir au nécessaire et de passer tout de suite à autre matière, mais qui ne lui tODoit pas moins au cœur. Parmi les louanges et les désirs de ma présence qu'il sut mêler à son récit ' pour me capter et m'aveugler par tous les endroits possibles, il mouroit de peur de mon retour. Que ne craignent pas les tyrans , et plus encore ceux qui ne sont pas couronnés? Pour allier ses prétendus souhaits de mon retour et les raisons dont il tâchoit de les rendre vraisemblables avec son véritable désir de me tenir éloigné , il se jette sur les service^ importants que je puis rendre en Espagne; il les balance avec ceux que le régent devoit attendre uniquement de moi auprès de lui, se joue avec cet artifice, et merinon retour à un prix qu'il étoit si persuadé que je ne pourrois atteindre, que la vérité perce malgré lui, et le force de Ta-' vouer en convenant de toute la difficulté que je rencontrerois à établir Chavigny , déshonoré en Espagne comme partout , dans la confiance né-