Î722] DE BELLE-ÎLE A MOI
On n*a qu*à jeter les yeux sur la lettre que j'ai transcrite ici du cardinal Dubois et sur celle de Belle-Ile , pour ne pas douter que toutes deux ^nt de la même main. Ils n'ont pas même l'art de le cacher, et Favouent de plus , comme la lettre de Belle-Ile étant le fruit de sa conférence avec le cardinal Dubois et Le Blanc , où il fut résolu de me dépêcher un courrier. La seconde ne fait qu'étendre la première, essayer plus à découvert de piquer davantage ma haine et mon intérêt personnel en si grand péril , selon eux , m'excitei*à ne rien épargner auprès du roi d'Espagne , selon leurs vues , c'est-à-dire de perdre à fond auprès de Leurs Majestés Catholiques ces prétendus entrepreneurs de renvoyer l'infante, pour leur ôter à jamais toute ressource de ce côté-là, et me bien infatuer de cette cabale aussi dangereuse pour iboi que pour M. le duc d'Orléans; pour m'6ter par cette muraille toute impression et tout sentiment sur la préséance, et me livrer en aveugle au cardinal Dubois.
La lettre de Belle-Ile est si grossièrement la même du cardinal Dubois, mais plus expliquée, plus étendue, plus appoyant sur la cabale, et appuyant plus librement le poinçon pour m'irriter, m'effrayer , et me fournir de quoi piquer le roi et la reine d'Espagae , que ce n'est plus la peine d'en faire l'analyse après avoir fait celle du cardinal Dubois. Deux articles suppléés à celle de Dubois méritent seulement qu'on s y arrête. Tous deux passent , comme chat sur braise, sur la préséance et sur l'entrée des cardinaux dans le conseil de régence. Us sentoient l'inutilité de cette entrée et celle de tenter de me la faire trouver bonne et leur préséance supportable. Mais ce qui me parut admirable fut la qualification de Belle-Ile , dictée par Dubois , à la sortie du conseil de régence de ceux qui s'en trouvèrent blessés, qu'il traite de levée de masque et d'attentat authentique à l'autorité du roi. Mais que peuvent faire de plus Tes^pectueux les plus grands et les premiers d'un royaume que de se retirer dans une pareille occasion, et d'accommoder par cette modeste soumission ce qu'ils se doivent à eux-mêmes avec le respect qu'ils rendent même à Finjustioe qu'on leur fait?
Les mattres des requêtes ne s'asseyent point au conseil des parties , où le roi n'est jamais, où son fauteuil est vide, où le chancelier, les conseillers d'Ëtat et les simples intendants des finances sont assis dans des fauteuils ; beaucoup moins le sont-ils au conseil des finances'ou au conseil de dépêches', quand quelque affaire extraordinaire en amène quelqu'un rapporter devant le roi, où le maître des requêtes rapporteur est seul debout. Ils furent pourtant un an sans que pas un d'eux voulût venir rapporter au conseil de régence , où le fauteuil du roi étoit vide , et où M. le duc d'Orléans présidoit assis comme nous tous sur un siège ployant, parce que ces messieurs y vouloient rapporter assis, ou bien que ceux du conseil qui n'étoient pas officiers de la couronne ou conseillers d'Ëtat se tinssent debout comme eux. L'impertinence étoit évi-
I. On a indiqué la signification de ces mois conseil des parties , conseil des Jinftnces^ conseil de dépêches , dans une note ajoutée au t. I**^ des Mémoiies de Saint-Simon, p. 435.
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d«nt«. Elle fut pourtant f puifertf pluf d'un an sant qu« personne se eoit ayiié de la traiter d'attentat ni de complot contre rautorité du roi. C'est qu'ils n'étoient pas duos , mais seulement maîtres des requêtes. St M. le due d'Orléans leur fut bien obligé quand , à l'instigation de M. d'Agnes* seau, derenu chancelier, ils voulurent bien y venir rapporter debout, sans plus prétendre y faire lever personne.
Un autre endroit que je trouvai risible est celui où Belle-Ile , après avoir déployé son éloquence ^ur les mouvements, les discours, les moyens et les desseins prétendus de la cabale , en produit le chef comme l'étant aussi des jansénistes , qui vouloient également renverser la reli*^ gion et l'Ëtat, Mais èk qui le cardinal et son secrétaire , car Belle-Ile l'étoit en cette occasion, à qui contoient-ils ces fagots? Ce chef étoit, selon eux , le duo de Noailles , et en apparence , le maréchal de Villeroy , lequel , en bas et ignorant courtisan qu'il fut toute sa vie , avoit épousé la haine du feu roi et de Mme de Maintenon contre tout ce qu'il avoit plu aux jésuites, etc., de 'faire passer pour jansénistes, et pour tout ce qui n'adoroit pas la constitution Unig^nitus , et qui , depuis la mort du roi, se signaloit sans cesse contre tout ce qui étoit soupçonné, bien ou mal à propos , de n'être pas moliniste ou constitutionnaire.
A l'égard du duc de Noailles, il y avoit longtemps qu'il s'étoit fait un mérite de sacrifier son oncle à ses ennemis. Les Rohan, les Bissy, les autres chefs n'avoient point de client plus rampant et plus souple, ni les jésuites de serviteur plus empressé et plus respectueux. Ce n'étoit pas un homme qui pût être retenu par aucun sentiment autre que ses vues de fortune, quoique la sienne fût assez complète. Mais l'ambitieux cesse-t-il jamais d'y travailler? Je ne pouvois oublier qu'il avoit empêché les appels de tous les corps et de tous les tribunaux, tout prêta à suivre les écoles, les chapitres et les congrégations qui venaient d'appeler. St on a vu en son lieu que je l'appris de M. le duc d'Orléans, même que l'avis de ce neveu du cardinal de Noailles avoit arrêté le consentement qu'il étoit prêt d'y donner. Je ne pus donc voir sur quoi pouvoit porter cette imputation , ni ce que le jansénisme pouvoit avoir de commun avec la respectueuse et toute simple retraite de gens qui ne pouvoient moins , dont aucun ne pastoit pour janséniste ni pour opposé à la constitution , et dont quelque»*uns avoient épousé le molinjsme et la constitution jusqu'au fanatisme. Cette sottise étoit bonne tout au plus à mander au P. Dajibenton, digne fabricateur de la constitution, comme on Va vu ici en son lieu , et jésuite prêt à s'évanouir au nom de jansénisme, pour faire, par son canal, valoir cette calomnie, destituée de toute sorte de plus légère apparence , auprès du roi d'Espagne , qu'il avoit si bien monté sur ces deux points. Enfin Belle«Ile finissoit, comme Dubois, par faire dépendre mon retour de l'accréditement et de la confiance que je procurerois à Chavigny pour gérer les afiaires en attendant un ambassadeur, ce qu'ils sentoient bien qui me seroit impossible.
Je lus et relus bien mes lettres. J'y fis tout seul mes réflexions , et je pris mon parti aussitôt. Ce fut de n'être pas la dupe du cardinal Dubois , et de ne pas hasarder la réputation que j'ose dire que j'avois acquise à la cour d'Espagne , en y donnant un fantôme de cabale pour une réalité ,
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dont U (aux et le néant ne tardèrent pas à me démentir , et qui n'étoit fabriquée que pour coifîer le seul régent et le persuader du sérieux de la chose par les ordres qu'on se hâtait de me donner là-dessus. £n mâme temps , je ^e voulus pas m'exposer à manquer dans cette conjoncture à l'extérieur des ordres si exprès du cardinal Dubois, et je résolus de lui complaire en forçant les barricades de Balsaïm, où il ne.seroit pas derrière moi pour écouter ce que je dirois.
J'allai donc d'abord trouver Grimaldo, qui travaiîloit dans sa cavachuela. Je lui expliquai fort simplement ce qui s'étoit passé au con^ seil de régence , sans lui dire un seul mot de cabale ; mais seulement qu'on craignoit que cette désertion de tant de gens considérables ne fît plus d'impression qu'elle ne devoit sur l'esprit de Leurs Majestés Catholiques ; que c'étoit pour y obvier que j'avois reçu cette nouvelle par un courrier qu'on m'avoit dépôohô aussitôt ; qu'il venoit d'arriver , et qu'il m'apportoit un ordre fort précis d'en aller rendre compte à Leurs Ma-' jeslés Catholiques , dans le moment que j'auroîs lu mes lettres, en quelque lieu qu'elles pussent être. Grimaldo se mit à rire de cet empressement, lime dit que cette affaire seroit fort indifférente i Leurs Majestés Catholiques , et qu'elles n'avotent aucune intention de se mêler de l'intérieur de la cour de France, ni des^ disputes qui pouvoient y arriver; qu'ainsi son avis étoit que je remisse à en parler à Leurs Majestés Catholiques à leur retour , qui seroit dans quatre jours ; qu'elles n'étoient parties que de ce matin avec la très-courte suite aue je savois ; que la défense d'aller à Balsaim étoit sans aucune exception , et que sûrement le roi seroit fâché et embarrassé de m'y voir. Je répondis à Grimaldo que je pensois tout comme lui , mai? qu'il connoissoijt l'homme à qui j'avois affaire , qui , de plus , m'en feroit une de mon retardement , et l'imputeroit au mécontentement qu'il ne pouvoit douter que je n'eusse de cette préséance ; et là-dessus je lui donnai à lire la lettre particulière qui ne contenoit que l'ordre exprès de rendre compte à Leurs Majestés Catholiques, quelque part qu'elles fussent, dans le moment de l'arrivée du courrier.
Grimaldo lut et relut cette courte lettre. Il me dit , en me la rendant « qu'il sentoit tout mon embarras et ne savoît que me dire. Je m'espaçai quelques moments sur le cardinal Dubois avec lui, et je le priai de faire en sorte que le roi voulut bien entrer avec bonté pour moi dans la situation où je me trouvois. Je le priai de 4ui écrire en ce sens pour le disposer à me recevoir, parce que, comme que ce filt, j'étois résolu d'aller le lendemain à Balsaîm ; et je lui avouai que j'aimois mieux risquer à déplaire au roi d'Espagne pourun moment, et sur chose sans conséquence , que de me perdre dans ma cour , où le cardinal Dubois me guettoit sans cesse pour y parvenir , à qui il ne falloit pas fournir le plus petit prétexte.. Grimaldo, haussant les épaules, convint que j'avois raison , et me dit qu'il avoit heureusement à dépêcher tout présentement un courrier au roi d'Espagne, par lequel il l'avertirait de mon voyage, de sa cause , de mes raisons personnelles , et n'oublieroit rien pour le disposer à me recevoir sans chagrin. Je remerciai beaucoup Grimaldo •t revins chez moi disposer mon voyage , envoyer sur-le-champ des
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relab et des mules de «elle, à qaoi Sartine, qui connoissoit le chemiiiy m'aida fort.
Je partis donc le lendemain avant six heures du matin , et je fus bien étonné de trouver la porte de Madrid fermée , le côté de la clef en dehors , et celui qui la gardoit à cent pas hors cette porte , en sorte quMl fallut faire escalader la muraille , heureusement assez basse, par un laquais, qui eut encore grand'peine à se faire ouvrir par le portier, qui vint enfin nous faire sortir de la ville. Le comte de Lorges, mon second fils, Tabbé de Saint-Simon, son frère, et le major de son régiment vinrent avec moi. Cette corvée ne tenta point le comte de Géreste.