‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegence (volume 2)Chapitre 157 sur 200 · JE RÉPONDS À DUBOIS · texte numérisé non relu

JE RÉPONDS À DUBOIS

veille pour aller coucher à SégOTie , qui le lendemain nous menèrent an pied de la montagne , où nous trouvâmes nos mules pour la passer y et nos voitures où nous les avions laissées, dans lesquelles nous arrivâmes le même, soir à Madrid. Le lendemain j'allai conter à Grimaldo ce qui s'étoit passé en mon voyage, et je n*oubliai pas de lui dire combien j'étois charmé de toutes les merveilles que j'avois vues, mais combien aussi j'étois étonné de la situation et de la position. Il me répondit qu^il s'étoit bien douté que tout s'y passeroit comme je venois de lui raconter, et qu'il étoit.fort aise que le roi, malgré le froid de l'abord et l'indifférence sur ce qui m'amenoit , eût voulu me faire voir ses ouvrages , et que la promenade l'eût remis dans son état ordinaire avec moi. Grimaldo ne me dissimula point ce qu'il pensoit du choix du lieu et de sa disposition , et nous causâmes longtemps ensemble.

Il fallut après rendre compte de mon voyage au cardinal Dubois , et répondre à sa lettre. Je lui mandai nettement que j'étois d'autant plus aise de mon éloignement de Paris, que, si j'y avois été, rien ne m'auroit empêché de sortir du conseil; qu'à l'égard de la cabale et de ses desseins, je me flattois qu'ils ne feraient ni peur ni mal à M. le due d'Orléans ni à son gouvernement; que, dans le Compte que j'avois rendu à Leurs Majestés Catholiques, elles m'avoient paru ne faire aucun cas de cet événement et y être fort indifférentes ; qu'il ne devoit avoir aucune inquiétude des impressions que Leurs Majestés Catholiques en pourroient prendre, non plus que M. de Grimaldo. Pour allonger une réponse si courte , je me jetai sur la hardiesse que j'avois prise de forcer les barricades de Balsaïm , sur les beautés et les singularités de Saint-Udephonse et sur le retardement du renvoi de Bannière, que le roi d'Espagne m'a> voit demandé , ce qui faisoit que je ne lui écrivois que par l'ordinaire. Enfin je finissois par des compliments sur ses lumières à prévenir, et sa sagesse et son habileté à détruire tous les complots dont il m'avoit écrit. Je tâchai d'ajuster cette fin , en sorte qu'il ne crût pas que je me moquois de lui , comme néanmoins je faisois en effet. J'écrivis à Belle-Ue en même seos , parce que je prévis bien qu'il ne seroit pas le maître de cacher sa réponse. J'y ajoutai ce que je n'a vois pas voulu dire si directement au cardinal sur Chavigny , qu'il n'y avoit que lui-même qui pût, par une conduite suivie , faire revenir les esprit^ en sa faveur , et que cette entreprise seroit pour moi de trop longue haleine , à laquelle Maulévrier, après mon départ, pourroit le servir. C'étoit encore me moquer d'eux et -leur faire comprendre que je ne serois pas la dupe de leurs prétextes de me retenir en Espagne. Je crus bien que ces répondes ne plairoient pas au cardinal Dubois ; mais il n'étoit pas en moi de ployer misérablement sous sa préséance, ni de me ruiner sans ressource pour me stabilier ' en Espagne à son gré.

Le 13 mars, Leurs Majestés Catholiques revinrent de Balsaïm au Retiro. Le voyage si brusque que j'y avois fait sur l'arrivée d'un courrier , et malgré les défenses si précises à qui que ce fût, sans exception,

4, Etablir d'une manière fixe et définitive.

[1722] BRUrr RIDICULE. SM

d'y aller, et la journée que j'arois passée tout entière auprès d'elles à Saint-lldephoDse, joint à la façon pleine de grâces et de bontés constantes et si distinguées , avec lesquelles j'étois toujours traité depuis que j'étois en Espagne, firent courir le bruit le plus ridicule, qui prit assez de créance subite pour me surprendre beaucoup. Il se répandit donc que je quittois le caractère d'ambassadeur de France , et que j'allois être déclaré premier ministre d'Espagne. Le peuple, à qui ma dépense apparemment avoit plu , et à qui personne de chez moi n'avoit donné aucun sujet de plainte, se mit à crier après moi dans les rues, à me le dire, à témoigner sa joie et jusque du dedans des boutiques. Il s'en assembla même autour de ma maison avec les mêmes témoignages que je dissipai le plus civilement et le plus promptement que je pus, en les assurant qu'il n'en étoit rien, et que je partois incessamment pour retourner en France.

Je ne puis pas dire que je fusse insensible à ces marques d'estime et d'affection ; mais ce qui me toucha véritablement fut ce qui m'arriva avec le marquis de Montalègre ,^ sommelier du corps. Je le rencontrai à l'entrée des appartements du Retir5. Il accourut à moi , m'embrassa et me dit qu'il étoit transporté de joie de ce que je leur demeurois et de ce que j'àllois être premier ministre. Je le remerciai de cette marque si grande de l'honneur de son estime et de son amitié , et je l'assurai en même temps qu'il n'en étoit rien , et que je partirois dans fort peu de jours pour retourner en France. J'eus à peine achevé, que Montalègre, jetant sur moi des yeux de dépit et de colère , tourna tout court , et me quitta sans révérence et sans me répondre un seul mot. Beaucoup de seigneurs m'en firent des compliments , à qui je répondis de même.

Je réparerai ici, quoiqu'en lieu déplacé, l'oubli d'une bagatelle, mais singulière , sur le chemin dans la montagne , pour aller à Balsaïm : c'est que le roi et la reine d'Espagne faisoient toujours pe voyage dans un grand carrosse de la reine à sept glaces , en sorte qu'en passant la montagne par le même chemin que je fis , et qui étoit l'unique , il n'y avoit pas deux doigts de marge entre leurs roues et le précipice , presque tout le long du chemin , et qu'en plusieurs endroits les roues portoient à faux et en l'air , tantôt cent , tantôt deux cents pas , quelquefois davantage. Des paysans en grand nombre étoient commandés pour tenir le carrosse par de longues et fréquentes courroies , qui se relayoient en marchant à. travers les rochers avec toutes les pisines et les périls qui se peuvent imaginer pour la voiture et pour eux-mêmes. On n'avoit rien fait à ce chemin pour le r«idre plus praticable , et le roi et la reine n'en avoient pas la moindre peur. Les femmes qui la suivoient en mouroient , quoique dans des voitures exprès fort étroites. Pour les hommes de la suite , ils passoient sur des mules. Je n'ajouterai point d« réflexions à un usage si surprenant.

Les lettres que le courrier Bannière m'avoit apportées étoient du 2 mars. Un courrier, dépêché par le duc d'Ossone, qui étoit encore à Paris, m'en apporta une du cardinal Dubois, du 8 mars, dçnt le singulier entortillement .me divertit et me confirma dans 1^ parti que j'avois pris. SAinr-Smoif xn . 16

862 CARDINAinC, CSANOniSS .D2 TOLÈDE, [1723]

rayois reçu , il y avoit déjà quelque temps , mes lettres de récréauce * et tout ce qu*il falloit pour prendre congé. Le cardinal, quimouroitde peur que je ne m'en servisse , n'en avoit pas moins de me la laisser apercevoir. Sa lettre fut donc un tissu de oui et de non, de l'importance des services à rendre en Espagne pour consolider l'union, du désir de mon retour pour des raisons non moins pressantes pour le service de l'État et de M. le duc d'Orléans , toujours la condition de ne partir point sans avoir accrédité Chavigny jusqu'à la confiance , toutefois ne vouloir point entreprendre sur ma liberté , et de tout laisser à ma prudence. Je corn* pris par le tissu de cette lettre que , pour peu que j'en attendisse d'autres, elles se trouveroient d'un style décisif, qui se trouveroient appuyées de celles de M. le duc d'Orléans , que le cardinal Pubots faisoit telles que bon lui sembloit. Je pris donc mon parti sur cette lettre de n'en point attendre d'autres, et, dès le lendemain que je l'eus reçue, je pris jour pour mon audience de congé..

Depuis que je parlois de partir , il n'y avoit rien que la reine et même le roi ne fissent pour me retenir , ni amitié)» et regrets que toute leur cour ne me f!t la grâce de me témoigner. J'avouerai même que ce ne fut pas sans peine que je quittai un pays où je n'avois trouvé que des fleurs et des fruits , et auquel je tenois et je tiendrai toujours par l'estim» et la reconnoissance. Je pressai une infinité de visites pour mes adieux, afin de ne manquer à personne. Dans- celle que je fis au duo et à la duchesse d'Ârcos , desquels j'avois reçu les politesses les plus marquées , et que je voyois assez souvent, le duc d'Arcos me conjura de ne rentrer point au conseil de régence et de ne céder point aux cardinaux. Je le suppliai de n'avoir pas assez mauvaise opinion de moi pour en être en peine , et qu'il pouvoit être sûr que je ne moUirois pas là-dessus. Quelque rang que les cardinaux eussent peu à peu usurpé en Espagne, on ne l'y supportoit qu'avec dépit ; et depuis que l'afialre du conseil de rég^ence fut devenue publique, je ne vis, ni grands surtout, ni même gens de qualité qui n'en fussent indignés, et qui ne s'en expliquassent trèsfortement, nonobstant le silence et l'entière réserve que je m'étois imposée là-dessus.

Mais à propos de cardinaux et de tout leur grand rang en Espagne, que j'y laissai plus supposé qu'usité , je ne dois pas oublier de rapporter une curiosité que j'eus sur eux. Le cardinal Borgia étoit, comme je l*ai dit , chanoine de Tolède. Il prit le temps du voyage de Balsaïm pour y aller passer quelques jours. La singularité d'y avoir vu deux -évéques portant les marques de leur dignité , confondus avec les chanoines sans la moindre distinction d'avec eux, m'inspira le désir d'être précisément informé de ce qui s'y passeroit avec un cardinal. Je priai donc Pecquet d'aller à Tolède le même jour que je me rendis à Balsaim, d'y demeurer autant que le cardinà Borgia , et d^avoir la patience de le suivre pas à pas. Il l'exécuta d^ns toute l'exactitude , et il me rapporta que le cardinal Borgia s'étoit trouvé assidûment au chœur, en rochet et camail

4 . Les leiires dp récréance étaient celles qu'un soureraîn envoyait à son ambassadeur pour les remettre au prince dont il prenait congé.

[1722} MÊLÉS ATEG LES AUTEES CHANOINES. 363

TÎolQt, à cause du carême, en calotte et bonnet rouge, ayant des cfaasoinea au-dessous et au-dessus de lui , sans chaire vide entre eux et lui , mais ayant devant lui un tapis àQ la largeur de sa stalle , jeté sur l'appui régnant le long des stalles , faisant le dossier des stalles d'au-dessous, et sur ce tapis un carreau pour s -appuyer dessus, à ses pieds un car*reau pour s*y mettre à genoux > le tout de velours rouge avec un peu d'or, qui est le traitement qu'ont les grands d'Espagne dans les églises , et qu'on a vu ci-dessus que mpn second fils et moi eûmes aussi , mais à la tête du phceur. Le cardinal Borgia se découvrit et se couvrit toujours commue les autres chanoines , en môme temps qu'eux. Pendant qu^il y lut, il y eut une procession du chapitre, que Pecquet ne manqua pas de voir et d'observer. Il y vit le cardinal Borgia marcher en son rang d'ancienneté de chanoine, qui alloient en ôle, deux à deux, comme dans toutes les processions, un chanoine marchant à côté de lui, comme chacun des autres , et des chanoines deyant et derrière lui sans aucune diatance que la même gardée entre eux , sans que la queue du cardinal Borgia fût portée par personne, qui n'étoit pas plus longue que celles des autres chanoines, et sans avoir près de lui ni ^écuyer ni aumônier. Voilà de ces choses qu^il faut avojr vues pour les croire , avec la superbe cardinaiesque et les immenses usuppatioua de ces prétendus égaux des sois.

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