CHAPITRE XX
Façon plds que singulière dont l'oàcler dépècké avec le contrât de tnâriage du roi fui enfin expédié de tout ce que j'avois demandé pour lu). — Mort de Mitïe de Broglio (Vo|ftin). —Mort du comte de Boulaiovillieirs ; son caractère. — Mort et caractère du comte de Chamillf . — Hori de Mme de Monchevreuil, abbesse de Saint- An loine. -^ Celle abbaye donnée à Mme de Bourbon. -- Mort ,de l'abbé et du marquis de Saiol-Hérem. — Morl du comte de Cheyerny ; de l'abbé de Verleuil ; de l'évêque de Cafcassonne (Grighan); de Saint-Fremonl ; sa fortune. — Moitdu marquis de Monlalëgre à Madrid , et sa dépouille. — Mort de la princesse Hàgotzi (Hessé-RUinfèls) ; de la duchesse de Zell (Desmlers-Olbrepse) ; sa fortune. — Mort do comte d'Altban, grand écuyer et. favori de l'empereur. — Mariage du prince palatin de Soulizbach avec rhéritière de Qerg-op-Zoom ; du prince de Piémont avec la. princesse palatine de Soulizbach ; du marquis de Castrîes avec la fille du duc de J.éyy; de Puysieiix avec la tille de Souvré j du duc d'Épernon avec la seconde fille du duc de Luxembourg; de Mlle d'Estrées, déclarée, avec d'Ampus. — P. de Linières, Jésuite, conresseor de Madame, fait confesseur du roi, avec des pouvoirs du pape, au refus de èebl du cardinal dé Noailles. — Armenonville garde des sceaux. — Morville secrétaire d'État. — Le chancelier, sur le poinlimmédiai de son exil, marie sa fille au marquis de Cbaslelux. — Caractère de ce«gendre. — Cruel bon mol de M. le doc d'Orléans. — Broglio l'alné et Noce exilés. — Mme de Soubise gouvernante, des enfants de France en survivance de la duchesse de yehtadour. — Podùn contrôleur général des finances en la place de La Ëoùssaye. — Pelletier de Soosy se retire à Saint- Victor. — Duc d'Ossone retourné A Madrid. — Translations d'archevêchés et d'évêchés. — Reims donné â l'abbé de Guéméné. — Ruses inutiles des Rohan pour lui procurer Tordre avant i'ag©. — Mariage de ma fille avec le prince de Ghimay. —
[iTSfi] FAÇON PLUS QUE SHIGXJLliRB. 375
Mariage du comte de Laval avec la «but de l'abbé de Saint-Simon ; l'mi depuis éTéque-comte de Noyon , pais de Meti, en eonservaot le rang et Ie« honneurs de son premier siège ; l'autre depuis maréchal de Frapce. — Mort (le Courtenyaux. — Sa charge de capitaibe des Cent-Suisses donnée à son fils, à peine hors du berceau, et Texercice à son frère. — La cour retourne pour toujours à Versailles. — Je m'oppose ft l'exil du duc de Noallles, enfin mutilëtnétit. — Bassesses du cardinal Dtibois poiiriie gagner le maréchal dé Villefoy, itintiles. — Fatuité sldgtilière de ce maréchal. — Comte de Là Moihe ùLit grand d'Espagne. — MortdePlanCy. -— Le pape donne à l'empe* reur l'inTestiture des Deux-Siciles.^rMori du duc de Marlborough; deZon- . dedari, gra^d maître de Malte. — Manoel lui succède. — Mort de la duchesse de Bouillon (Slmiane); de l'épouse du prince Jacques Sobieski.
La première chose que j'appris fut de quelle façon Tofficier du régiment d'infanterie de Saint-Simon , que j'aTois dépéché, chargé du contrat de mariage du roi , avoit enfin obtenu et reçu tout ce que j'avois demandé pour lui. Le cardinal le rabrouoit.et le remettoit toujours, et avoit tellement rebuté M. Le Blanc là- dessus, qu'il n'osoit plus lui eu parler) Cet officier désolé se contentoit de se présenter devant le cardinal, sans plus rien dire, et à peine étoit-il remarqué. Un jour qu'une foule de seigneurs, de dameë, d'ambassadeurs, d'évëques et le nonce du pape remplissoient son grand cabinet à l'attendre , quelqu'un prit le cardinal en entrant, et lui parla toujours jusqu'au milieu de cette compagnie. Appareiiinient qu'il l'importuna, car le cardinal se toiirnant à lui de furie, l'envoya promener avec tous les b.... et lès f.... les plus redoublés, jurant à faire trembler et criant à pleine tête. L'infamie d'une telle sortie a\| milieu de tout ce que je viens de nommer saisit cet officier d'un si grand ridicule, qui avoit côtoyé le maltraité pour se pousser et tftcher de se faire voir s ({ue malgré lui il éclata de rilre. A ce bruit le cardinal tourna la tfite , et le vit riant tant qu'il pouvoit. Dans l'instant il lui mit la main sur Pépaule : « Vous n'êtes pas trop sot, lui dit-il^ je dirai tantôt à M. Le Blanc d'expédier vos affaires. » Et aussitôt se mêla avec tout ce qui l'attendoit. Ce pauvre officier , qui se crut perdu dès qu'il sentit la main du cardinal sur son épaule^ dans l'état où il le surprenoit , pensa tomber par terré de ce contraste , et n'eut ni la force ni le temps de le femercier. il alla le lendemain matin chez M. Le Blahc, où il trouva toute son affkire faite et expédiée sans que rien y manquftt de tout ce que j'avois demandé pouf lui ; et accourut de là chez Mme de Saint- Sitnon lui conter son aventuiré sans potivoir cesser d'en rire et de s'en étonner.
Je trouvois qu'il étoit mort bien des gens de connoissance depuië le commencement de cette année , et quelques personnes considérables des pays étrangers. La femme de Broglio, le roué de M. le duc d'Orléans, qui étoit fille du feu chancelier Voysin, à trente-deux ans.
Le comte de Boulainvilliers , à soixante ans , qui avoit prédit tant de choses vraies et fausses, mais qui ne se trompa point à l'année, au mois^ au jour et à l'heure de sa mort, comme il avoit aussi rencontré juste à celle de son fils. H s'y prépara avec courage, vit souvent le curé de Saint-Ëustache, dans la paroisse duquel il demeuroiti et reçut les sacre-
37<& MORT DU COMTE DE BOULàlNVIUiERS. [178S1
menu. Ce fut dommage qa'un aussi savant homme se fût infotué de ces curiosités défendues , qui rendoient son commerce suspect , et qui étoit le plus doux, le plus aisé et le plus agréable du monde, sûr avec cela, et si modeste qu'il ne sembloit pAs rien savoir , avec les connoissances les plus étendues et les plus recherchées sur toutes les histoires, et beaucoup de profondeur , de lumières et de bonne et sage critique sur ceUe de France et sur son gouvernement primitif > ancien et ncuvetu ^ Son grand défaut étoit de travailler à trop de choses en même temps, et de quitter ou d'interrompre un ouvrage commencé , souvent fort avancé , pour se mettre à un autre. Je Taurois vu bien plus souvent pour m'instruire. Sans jamais chercher à rien apprendre aux autres , 11 avoit le talent, quand on l'en recherchoit, de le faire avec une simplicité, une netteté et une grâce qui plaisoient infiniment. Mais la crainte de donner à penser qu'on le recherchoit pour connoître l'avenir, me retenoit et beau* coup d'autres de le fréquenter c<Mnme je l'aurois voulu. Il fut toujours fort pauvre, honnête homme, malheureux en famille, et ne laissa point de postérité masculine. Il étoit homme de qualité et se prétendoit de la maison de Groi, par la conformité des armes, sans toutefois en être plus glorieux.
Le comte de Ghamilly. G'étoit un grand et gros homme de benne mine , de savoir et d'esprit , mais qui le fsisoit trop sentir aux autres. Il avoit été ambassadeur en Danemark , où sa hauteur n'avoit pas réussi. Le maréchal deKïhamilly, son oncle, l'avoit fait succédera son commandement de Poitou, Saintonge, Angoumois, pays d'Aunis, la Rochelle et îles adjacentes , et il [étoit] lieutenant général et gouverneur du château de Dijon. Il n'avoit que cinquante-huit ans, point d'enfants mâles.
Mme de Monchevreuil , abbesse de Saint-Antoine, à Paris. Elle étoit âgée, et sœur du feu marquis de Mon^tchevreuil, chevalier de l'ordre, si bien avec le feu roi et si intimement avec Mme de Maintenon , duquel il a été parlé ici plusieurs fois. Cette belle abbaye fut donnée à la fille aînée de Mme la Duchesse , bossue et fort contrefraite de corps et d'esprit , religieuse de Footevrault , où elle n'avoit pu durer , et depuis longtemps au Val-de-Grâce , dont elle étoit le fléau , et le devint de son abbaye.
J'eus aussi à regretter des amis. L'abbé de Saint-Herem , fils et frère de deux évêques d'Aire, qui étoit d'une sûre ^ agréable compagnie , qui savoit, qui se conduisoit très-sagement, et qui de la naissance dont il étoit, et le mérite qu'il avoit, étoil fait pour remplir utilement les premiers postes de l'Ëglise.
Le marquis de Saint-Herem, son cousin, gouverneur de Fontainebleau, un des plus honnêtes hommes que j'aie connus, avec qui j'avois
4. Les principaux ouvrages historiques du comte de Boulainvilliers sont Vffistoire de l'ancien gouvernemeut de la France (8 vol. in-8*, la Haye, 4 727). VÉtat de la France^ extrait des mémoires dressés par les intendants du royaume (Londres, 4727 , 3 vol. in-fol,). Il y a eu de nombrenses éditions de cet ouvrage, et une, entre autres, en vol . iiH 2. — Histoirt de la paitie de Fronça et d» i^rUment de Paris (Londres, 4 768, a vol. in-4a).
[I72i] MORT DU MARQUIS DE SÂINT-HEREM. 377
passé ma 'vie. Il n*étoit encore que dans la force de l'ftge. Il atoit eu la survivance de Fontainebleau pour le fils qu^il laissa.
Enfin le comte de Gheverny ; dans un âge fort avancé, dont j'ai parlé souvent, que j'avois fait mettre dans le conseil dès affaires étrangères, qui fut après conseiller d'État d*épée et gouverneur de M. l&duc de Chartres , plus de titre que d'effet. Il n'avoit point d'enfants. Sa femme étoit gouvernante des sœurs de ce prince.
L'abbé de Verteuil mourut presque aussitôt après mon arrivée. On m'accusa de l'avoir tué d'une indigestion d'esturgeon , dont , en effet , il s'étoit crevé chez moi. G'étoit un excellent convive , homme de bonne, plaisante et libre compagnie ; médiocre ecclésiastique, avec dfe bonnes abbayes , et charmant dans ses colères où on le mettoit souvent. Il étoit frère du feu duc de La Rochefoucauld, mais avec grande différence d'âge. G'étoit un homme fort du monde et du meilleur.
L'évéque de Garcassonne, le dernier des Orignan, à soixante-dix- huit ans. Il étoit frère du feu comte de Grignan , chevalier de l'ordre , lieutenant général et commandant en Provence , gendre de Mme deSévigné.
Saint-Frémont , lieutenant général, fort entendu à la guerre, et qui n'y avoit pas négligé ses intérêts. G'étoit un homme de fortune, qui s'appeloit Ravend. Il se trouva lieutenant-colonel d'un régiment de dragons , qu'eut un fils aîné de Yillette, cousin germain de Mme de Maintenon, fort protégé d'elle, et qui y fut tué. Saint*Frémont , en habile homme qu'il étoit , s'y étoit attaché , et Mme de Maintenon prit soin de l'avancer. Il eut l'art d'être toujours au mieux avec les généraux des armées et avec les ministres de la guerre. Homme d'esprit, de sens, de conduite , gaillard , de bonne compagnie et fort honorable. Il étoit fort dans la bonne compagnie partout. Il étoit extrêmement vieux, très-bon officier général, et avoit prétendu au bâton.
J'appris , peu après mon arrivée , la mort à Madrid du marquis de Montalègre , dont je fus affligé. Sa charge de sommelier de corps fut destinée au duc d'AHon , en chemin de revenir des Indes ; et celle de majordome-major de la princesse des Asturies, qui lui étoit réservée , fut donnée au duc de Bejar, et les hallebardiers au prince de Masseràn.
La princesse Ragotzi mourut aussi dans un couvent, à Paris, où elle éloit venue chercher à vivre, depuis que le prince Ragotzi étoit* passé en Turquie. On a vu ici ses singulières aventures , à l'occasion de l'arrivée du prince Ragotzi à la cour. Elle étoit Hesse-RheinfeItz , et pour avoir tant fait parler d'elle, et en tant de pays, elle n'avoit que quarante-trois ans. Elle laissa deux fils , qui n'étoient pas faits pour £ûre autant de bruit que leur père.
La duchesse de Zell, sur la fortune de laquelle il faut s'arrêter un moment. Elle étoit fille d'Alexandre Desmiers, seigneur d'Olbreuse, gentilhomme de Poitou , protestant, qui sortit du royaume à la révocation de redit de Nantes, pa&sa en Allemagne, et s^établiten Brandebourg, où sa fille, belle et sage, fut fille d'honneur de l'électrice, ii^uve de Gharles-Louis duc de Zell, sans enfants en premières noces, et fille du duc d'Holsteia-Glucksbourg. Georges- Guillaume , frère du premier mari de cette électrice , duo de Zell par la mort de son frère aîaé , devint
378 MORT Dl LA DUCHBSSB DB ZELL. [1722^
amourèm 4e o«tt« fille d'iionnenr de rélectrjee, et Tépousa. Dans la suite il obtint de l'empereur de la faire princesse de l'Enipire pour touyrir l'inégalité de ce mariage , et que leurs enfants . s'ils en avoient, pussent succéder. Il mourut en août 1703, à quatre-vingt-un ans, elle en février 1722, ne laissant qu'une ûlle mariée, lb82 , à son cousin ger- Biain Georges-Louis duc d'Hanovre, électeur et successeur de la reine Anne à la couronne d'Angleterre , dont le fils y règne aujourd'hui , et que soii mari , jaloux d'elle , longtemps avant d'être roi d'Angleterre , tint enfermée le reste de ses jours . aprè9 avoir fait jeter dans un four ardent le comte de Kœnigsmarck. Frédéric, frère cadet de Christophe- Louis. ci"*dessus, et de Georges-Guillaume, avoit usurpé le duché de Zell sur Georges-Guillaume , mari dans la suite d'Éléonore Desmiers , absent à la mort de leur père , qui par son testament avoit ordonné qu'Hanovre et Zell seroient chacun pour les deux aînés à toujours. Georges-Guillaume conquit et garda le duché de Zell , et Christophe- Louis detneura duc d'Hanovre. Il se fît cathohque en 1657 et mourut en 1679. Il avoit ipousé en 1667 Bénédicte-Henriette-Philippine, palatine, sœur de la princesse de Salm et de la dernière princesse de jCondé , filles du second fils de l'électeur palatin ^ roi de Bohême , mort proscrit en Hollande, dépouillé de tons ses Etats par l'empereur, sur qui il avoit usurpé la Bohème. Ainsi cette Éléonore E^smiers Olbreuse étoit bellesœur de la duchesse d'Hanovre ou de Brunswick , que^ nous avons vu mourir à Paris, au Luxembourg, il n'y a pas longtemps , et belle-mère du second électeur d'Hanovre, premier roi d'Angleterre de sa maison, et grand'mère du roi d'Angleterre, électeur d'Hanovre «l'aujourd'huL Malgré l'inégalité de son mariage qui se pardonne si peu en Allemagne, malgré les malheurs de sa fille, sa vertu et sa conduite la firent aimer et respecter de toute la maison de Brunswick et du roi d Angleterre ^ son gendre, et considérer dans toute l'Allemagne.
Le comte d'Althan , grand écuyer de l'empereur , et son favori à quarante ans. L'empereur ne le quitta point pendant sa maladie, et il mourut entre ses bras. U lui fit faire des obsèques magnifiques, se déclara le tuteur de ses enfants , et nomma deux de ses ministres pour régir leurs affaires et lui en rendre compte. U est bien rare de voir Tamitié sur le trdne.
Je trouvai aussi quelques mariages faits^ Ceux du prince de Soultzbach, de la maison palatine, et de sa sœur avec le prince de Piémont. Lui épousa l'héritière de Berg-op-Zoom, »fille du feu prince d'Auvergne et d'une sœur du duc d'Aremberg , desquels il a été parlé ici ailleurs.
Le marquis de Castries, chevalier d'honneur de ifme la duchesse d'Orléans, avoit perdu sa femme, son fils et sa belle.fille, desquels on a parlé ici. îl ne lui restoit aucune postérité. Il étoit assez vieux et encore plus infirme, et ne se soucioit pas trop de se remarier. Son frère l'y engagea. Il étoit riche, et ne voulait pas déchoir de sa première alliance. Mme de Saint-Simon. ménagea son mariage avec la fiile du duc de Lévi, qui n'avoit rien, et qui dans la suite eut tout l'héritage par la mort de tous ses> frères, jeunes, et dont aucun. ne fut marié. Elle étoit iaide, mais avec beaucoup d'esprit, et l'esprit fort aioiable. Klle fut