‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegence (volume 2)Chapitre 164 sur 200 · TRANSLATIONS D*ÉVÊCHÉS · texte numérisé non relu

TRANSLATIONS D*ÉVÊCHÉS

emblé par pièces la plupart des distinctions peu à peu , rien ne se présentoit plus à propos pour obtenir Tordre avant l'âge, et le tourner après en droit , que Thanneur d'avoir sacré le roi avant Tâge de vingt* huit ans. Aussi Toccasion en fut-elle saisie . et le malheur fut que la promotion fut différée au delà de la vie du cardinal Dubois , qui sûre** ment ne les en eût pas éconduits, et celle de M. le duc d'Orléans, qui ne sut comment la faire , pour avoir promis quatre fois plus de colliers qu'il n'y en avoit de vacants , quoique presque toutes les places de Tordre le fussent. M. le Duc, qui la fit, ne jugea pas à propos d'accorder ce nouvel avantage à des gens qui n*en avoient que trop usurpé , et qui vouloient persuader que tout leur étoit dû. Encore que les char* mesdccMme de Soubise et la ténébreuse complaisance de son mari n>'eutsent pu obtenir de Louis XIY un autre rang que parmi les gentilshommes, à lui et au comte d'Auvergne , à la promotion de 1688 « comme on Ta vu ici en traitant de ces choses , où on a vu quelle fut la colère du roi et de leurs refus , et par quel artifice l'exécution de ces ordrei^ fat corrompue sur les registres. Dans les promotions qui suivirent celle de 1728, cet archevêque de Reims ayant lors plus de trente-cinq ans,' il ne lui auroit pas été difficile d'y être compris ;inais la distinction que les Rohan s'y étoi«Qt proposée s'étoit évanouie avec les années. Il en fallut donc chercher une autre ou un prestige pour éblouir dans la suite : ce (Ut de n'entrer pas dans Tordre après trente-cinq ans , n'ayant pu y être admis auparavant, pour éviter d'en marquer la chasse. M. de Reims prévint la chose de bonne heure. Ses nerfs furent attaqués aussitôt après le sacre , en sorte qu'il ne marchoit qu'avec une difficulté qui s'est toujours augmentée , et qui lui en a enfin ôté T usage. Il déclara donc qu^il ne prétendoit point à Tordre, que la foiblesse de ses jambes le mettoit hors d'état de recevoir , et il s'en est tiré de la sorte. Telles sont les entreprises , les artifices , les ruses qui ont formé et enfin éiabii ces rangs prétendus étrangers, tant en ceux qui sont en effet étrangers, qu'en ceux qui , à force de partager avec eux , sont devenus honteux de ne pas Têtre.' La France est Tunique pays de l'Europe où de tels abus si dangereux et si flétrissants, soient soufferts, et dont la Ligue est Todieuse date , et qui porte avec elle toute instruction trop souvent depuis bien rafraîchie.

A peine fus-je arrivé qu'il fallut achever un mariage qui m'avoit été proposé pour ma fille, avant que j'alla^e en Espagne. Il y a des personnes faites de manière qu'elles sont plus heureuses de demeurer filles avec le revenu de l'a dot qu'on leur donneroit. Mme de Saint-Simon et moi avions raison de croire que la nôtre étoit de celle8->là , et nous voulions en user de la sorte avec elle. Ma mère pensoit autrement, et elle étoit accoutumée à décider. Le prince de Ghimay se persuada des chir mères en épousant ma fille dans la situation où il me voyoit. Dès avant d'aller en Espagne je ne lui déguisai rien de tout ce que je pensois , ni du peu de fondement de tout ce qui le persuadoit de faire ce mariage^ Je ne le voulus achever qu'à mon retour , pour lui laisser tout le temps aux réflexions et au refroidissement en mcm absence. Il ne cessa de presser Mme de Saint-Simon, ni elle de Ten-détoamer. Dès que je fus

38) HABIAGE m lU FILLE. [lliS]

de retour set instancei redoablérent à un point qu'il fallut conclure, ei le mariage se fit à Meudon avec le moias de cérémonie et de compagnie qu41 nous fut possible. Son nom étoit Hennin''Liétar4) ot ses père et mère connus sous le nom de comte de Bossut , par leurs alliances, leurs grands biens dans les Pays-Bas , et leurs grands emplois sous Charles- Quint et depuis. Leur chimère étoit d'être de l'ancienne maison d'Alsace, quoique la leur fût d'une antiquité assez illustre et assez reconnue pour ne la pas barbouiller de fables. Néanmoins son frère , qui étoit arche* ▼èque <le Ifalines , ayec une grande abbaye et cardinal , portoit hardi* ment le nom de cardinal d'Alsace , quoique espèce de béat. Lui et son antre frère , le marquis de La Vère , étoient lieutenants généraux, et fort distingués par leur valeur et leur service en Espagne, et en quittant ce paysolà pour celui-ci , y avoient conservé le môme grade. Qn a vu ici ailleurs que l'électeur de Bavière fit donner la Toison d'or au prince dû Ghimay tout jeune par Charles II. Il se signala en Flandre , dans U guerre qui suivit la mort de ce monarque , par des actions fort distin* guées. Il paisa ensuite en Espagne , où il dt sa cour À la priaoesse des Ursins, qui le fit grand d'Espagne, et il y servit avec la iaaéme distinction. Il s'y ennuya ensuite et vint en France, où il épousa la fille du duc de Nevers , qu'il perdit quelques années après , sans enfants. C'étoit un homme ttè*4>ien Aiit , d'un visage très-agréable , dont Fair et toutes les manières sentoient le grand seigneur : aussi l'étoit-il par de grandes et de belles terres, mais la plupart, de longue main, en direction, et ses affaires fort embarrassées, dont il ne laissoit pas de tirer gros. C'étoit, de plus, un homme sans règle, qui, avec de l'esprit et les meilleurs discours , se gouvernoit lui et ses affiiires de fort mauvaise façon , plein de chimères et de fantaisies. La duchesse Sforze , de ches qui il ne bougeoit tous les soirs , tant que son premier mariage dura , me prédit bien tout ce que j'en vis dans la suite. Son frère avoit quitté rsspagne parla disgrâce du due d'Havre, dans laquelle il fut enveloppé, comme elle a été racontée ici en son temps.

Il se fit peu de jours après un autre mariage chez moi , à Meudon , de la sœur de l'abbé de Saint-Simon avec le comte de Laval, maréchal de camp alors, et enfin devenu maréchal de France. Son nom et cette juste récompense de ses longs- services dispensent d'en dire davantage. Mme de Saint-Simon avoit pris grajad soin de cette jeune personne , et l'eut chez elle tant que je fus en Espagne. Elle étoit fort joHe , et son air de douceur, de modestie et de retenue plaisoit extrêmement. Le dedans étoit fort au-dessus du dehors : de l'esprit) de Tagrément , de la gaieté , une piété et une vertu qui ne se sont jamais démenties et qui n'ont effarouché personne; fort propre au monde, et une conduite qui a infiniment aidé la fortune de son mari. U vouloit une alliance et des entours qui le pussent porter. Il eut, en se mariant, un petit gouvernement, et sa femme une pension.

Courtenvaux mourut fort jeune. Il éjtoit fils aîné du fils aîné de M. de Louvois. Sa mère étoit sœur du maréchal d'Bstfées', et sa femme sœur du duc de Noailles, et il laissoit un fils qui siHtoit tout au fdus du BiaUlQt. Il avoit eu la belle charge de son père de capitaine des Cent»

[17ââ] LÀ COtm RETOmiME Â VERSAILLES. ' 388

Suisses. L^ftge de Tenfant étoit ridicule; les services ni la naissance n^ suppléoient pas. Néanmoins la facilité et le mépris de toutes choses de M. le duc d'Orléans enhardirent le duc de YiHeroy et le maréchal d'Estrées : M. le duc d-Orléans ne put leur résister , et Tenfiànt eut la charge. Le frère cadet de son père Tezerça en plein en attendant que Fenfant fût d'ftge à la faire.

On résolut enfin que le roi ahandonneroit Paris pouf toujours , et que la cour se tiendroit à Versailles. Le roi s^y rendit en pompe le 15 juin , et l'infante le lendemain. Us y occupèrent les appartements du feu roi et de la feue reine , et le maréchal deTilleroy fut logé dans les derrières des cabinets du roi. Le cardinal Dubois eut toute la surintendance entière pour lui seul, comme M. Golbert Ta volt eue, et après lui M. de Louvois. Il suivoit à grands pas son projet 4e se faire déclarer premier ministre , et pour cela désoler tant qu'il pourroit M. le duc d'Orléans. Paris rendoit son acoès facile à bien des gens qui ne pouvoient s'établir à Versailles ni y aller, les uns point du tout, les autres que rarement et des moments. Ge changement dérangeoit les soupers avec les roués et des femmes qui ne vsdoient pas mieuï. Il comprenoit bien que M. le duc d'Orléans les iroit trouver à Paris tant qu'il pourroit, mais que les affaires qu'il sauroit lui présenter à propos le dérangeroient souvent ; que cette contrainte le dégoéteroit, Pennuyeroit, et plus que toute autre chose, le préparerait à se décharger sur lui, et pour acheter sa liberté , le déclarer premier ministre et le supplément en titre de se^ absences, qui ne &ei*oient plus, ou que bien rarement contrariées par les affaires, dont lui, cardinal, devenu publiquement le maître, sauroit bien se faire redouter, de manière qu'il n'auroil rien k craindre des voyages de son maître à Paris, où il le laisseroit se replonger, dans sa petite loge de l'Opéra, dans ses indignes soupers , s'éloigner des affaires, et lui , en profiter pour voler de ses ailes et régner de son chef. M. le duc d'Orléans prit l'appartement de feu Monseigneur en bas, et Mme la duchesse d'Orléans demeura dans celui qu'elle avoit en haut auprès du sien , qui resta vide.

Quoique mon retour d'Espagne et ma conduite à l'éganl de ceux qui étoient sortis du conseil lui eussent fort déplu, et que ma résistance au dépouillement du duc de Noailles lui eût donné un répit qu'il ne me pardonna jamais , il n'étoit pas temps encore de me le montrer. Je ne trouvai donc point d'obstacle à ma familiarité ordinaire avec M. le due d'Orléans ; le cardinal même m'en témoignoit avec un mélange de déférence. Mais sur ce qui étoit affaires autres que menues ou de cour , j'en étois peu itistruit, et par-ci, par-là, par morceaux, que l'habitude arrachoit à M. le duc d'Orléans dans mes tôte-à-tête avec lui, sans néanmoins que je l'y excitasse. Ge n'étoit pas pourtant que le cardinal ne m'offrît de me les communiquer toutes. Il vouloit que la réserve que j'y éprouvois depuis mon retour tombât sur M. le duc d'Orléans. Mais, outre que ce prince m'en disoit trop pour que je ne visse pas à découvert qu'il ne tenoit pas à lui qu'il ne me dît tout comme auparavant , je connoissois trop le cardinal pour être la dupe de ses offres et de ses compliments. U ne savoit par où s'y prendre pour m^éloigner de M. le duc d'Orléans \

Page 1