CHAPITRE XXI
Extrême emban'as du cardinal Dubois, qui teate encore de se ramener le maréchal de Villeroy, qu'il ne pouvoit perdre, et y emploie le cardinal de Bissy. — Le cardinal de Bissy persuade le maréchal de Villeroy, qui veut prévenir le cardinal Dubois , et va cheï lui avec le cardinal de Bissy , où , passant des compliments aux injures, il fait la plus terrible scène qui se puisse imaginer au cardinal Dubois. ^- Le cardinal Dubois , hors de lui , arrive tout de suite dans le cabinet de M. le doc d'Orléans, m'y trouve seul, lui conte devant moi la scène qu'il venoit d'essuyer du maréchal de Villeroy, et déclare qu'il Taut opter entre l'un ou l'autre. — M. le duc d'Orléans me presse de dire mon avis. — J'opine à l'exil du maréchal de Yilleroy. — Conférence entre M. le duc d'Orléans, M. le Duc et moi, où il est convenu d'arrêter et d'exiler le maréchal de Yilieroy. — M. le (hic d'Orléans m'envoie chez le cardinal Dubois, au sortir de notre conférence , examiner et convenir de la mécanique pour arrêter le maréchal de Yilleroy. — Gorapa* guie^ue je trouve chez le cardinal Dubois. — Le duc de Charost, en mue, pour être déclaré gouverneur du roi.
Le cardinal Dubois ne fut pas longtemps à sentir qu'il ne persuaderoit pas M. le duc d'Orléans de chasser le maréchal de Yilleroy. C'étoit un tour de force dont il avoit senti tous les inconvénients toutes les fois qu'il avoit été tenté de l'entreprendre^ qui devenoit tous les jours plus difficile et plus dangereux , auquel il avoit tout à fait renoncé. Chaque jour que Je cardinal différoit à se faire déclarer premier ministre lui sembloit une année , et toutefois il n'osoit presser ce grand pas sans s'être mis à couvert des vacarmes qu'en feroit le maréchal de Yilleroy, qui donneroient le signal et l'encouragement à tant d'autres, lesquels, sans cet appui, n'oseroient parler haut, et dont le groupe et les assauts que le maréchal se piqueroit de donner au régent feroient courir grand risque au cardinal d'être aussitôt précipité qu'élevé à cette immense place, et par cela même fort éreinté et en situation de regretter celle où il étoit auparavant. L'agitation de ces pensées et la difficulté de se dépêtrer de l'embarras qui l'arrêtoit, l'occupoit tout entier, redoubloit ses humeurs et ses caprices , le rendoit de plus en plus inabordable , et jetoit les affaires les plus importantes et les plus pressées dans un entier abandon. Enfin il se résolut de faire encore un effort vers le maréchal de Yilleroy; mais n'osant plus s'y hasarder lui-même, il imagina de s'y prendre par le cardinal de Bissy , charmé de sa conduite sur la constitution et du confessionnal du roi si récemment rendu à ses bons amis les jésuites, et, ce qui ne le touchoit guère moins, en bravant le cardinal de Noailles et le refus de ses pouvoirs.
Dubois lui fît donc part de ses peines , de la dureté de la conduite du maréchal de Yilleroy à son égard , de tous les devoirs où il s etoit mis , de tout ce qu'il avoit tenté auprès de lui pour en obtenir une paix qu'il n|avoit j^amais déméritée , et si nécessaire au bien des affaires et à la bienséance, qui ne l'étoit pas moins entre un homme à qui le roi étoit confié, et celui à qui le régent remettoit le détail et le principal soin des affaires. Il lui représenta le grand bien qui naîtroit infailliblement
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du frein que sa médiation pourroit seule mettre aux saillies continuelles du maréchal de Villeroy , le disposer à vouloir bien le regarder comme un homme qui ne lui avoit jamais manqué , qui n'avoit cessé , dans tous les temps, de mériter Thonneur de ses bonnes grâces, qu'il n'avoit rien oublié pour quMl lui voulût permettre de lui porter son portefeuille, et de lui faire part de toutes lès affaires avec la déférence la plus entière ; enfin , qu'il espétoit cette bonne œuvre de son amour pour le bien et de Tamitié du maréchal de Villeroy pour lui , qui feroit bien recevoir les réflexions qu'il lui feroit faire. L'intime et commune liaison du maréchal et du cardinal avec Mme de Maintenon , les intrigues de la constitution, la haine du cardinal de Noailles, que le maréchal avoit adoptée en bas courtisan , et fortifiée , depuis la régence , par celle du duc de Noailles , avoit uni Villeroy et Bissy d'une manière étroite.
L'ambitieux béat saisit avidement une occasion si honnête et si décente de rendre à son confrère un service si désiré. Parvenu de si loin où en étoit Bissy , son étonnante fortune ne lui sembloit guère que des degrés pour se porter plus haut. Il vouloit faire une grande fortune à son neveu , et depuis qu'il voyoit l'entrée du conseil ouverte aux cardinaux , il désiroit beaucoup d'y faire le troisième. Outre l'éclat qui eiï i'ésulteroit pour. lui, il comptoit que c'étoit la voie la plus certafne d'avancer son neveu à tout , et que , venant à' bout de tirer du pied de Dubois une si fâcheuse épine , et de le mettre en bonne intelligence avec Villeroy, par conséquent de lé rapprocher du régent, il n'y avoit rien qu'il ne pût se promettre de Dubois, et par lui de son maître. Il travailla donc à bon escient auprès du maréchal de Villeroy , et fit si bien qu'il le persuada et qu'il le pria d'en porter de sa part parole au cardinal Dubois. Voilà les deux cardinaux au comble de leur joie. Dubois pria Bissy de dire à Villeroy tout ce que la sienne pouvoit exprimer de plus touchant, et qu'il brûloit d'impatience qu'il lui permît d'aller chez lui l'en assurer lui-même. Bissy ne tarda pas à exécuter une si agréable commission , et Villeroy , pour ne demeurer pas en reste , convint avec Bissy d'aller ensemble chez le cardinal Dubois. Le hasard fit qu'ils y allèrent un mardi matin, et que je ne me souviens plus quelle affaire me fit aller en même temps , contre mon ordinaire , parler à M. le duc d'Orléans à Versailles , de Meudon , où j'habitois.
Bissy et Villeroy trouvèrent tous les ministres étrangers , dont c'étoit le jour d'audience du cardinal Dubois , qui attenddient chacun la leur dans la pièce d'avant le cabinet du cardinal. De longue main, l'usage établi de ces audiences est que les ministres étrangers n'y étoient introduits [que] l'un aprë^ l'autre , suivant qu'ils étoient arrivés dans la pièce d'attente , pour éviter toute compétence ' de rang entre eux. Ainsi Bissy et Villeroy trouvèrent Dubois enfermé avec le ministre de Russie. On voulut avertir le cardinal de quelque chose d'aussi nouveau que le maréchal de Villeroy chez lui, mais il ne le voulut pas permettre, et s'assit avec Bissy sur un canapé en attendante L'audience finie, Dubois sortit de son cabinet pour conduire Tambas