AU CARDINAL DUBOIS
ioivit oomme il put < 11 se falloH garder de eette assemblée de ministres étrasgers qui attendoient. Tous trois eurent beau tâcher de se composer, il n-y eut aucun de ces ministres qui ne s'aperçût qu'il falloit qu'il se fût passé quelque seène violente dans le cal)inet , et aussitôt Versailles fut rempli de eette nouvelle, qui fut bientôt éclaircie par les vanteries, lesréeits, les défis et les dérisions publiques du maréchal de Villeroy.
J'avois travaillé et causé longtemps avec M. le duc d'Orléans. XI étoit passé dans sa garde-robe, j'étois debout derrière son bureau, où j'arvangeois des papiers, lorsque je vis entrer le cardinal Dubois comme un tourbillon , les yeux hors de la tète , ^ui me voyant seul , s'écria plutôt qu'il ne demanda , où étoit M. le duc d'Orléans. Je lui dis qu'il étoit entré dans sa garde- robe, et lui demandai à qui il eh avoit, éperdu eomme je le voyois. « Je suis perdu, je suis perdu , » dit-il, et courut à la garde-pobe. Il répondit si haut et si bref que M. le duc d'Orléans , qui l'entendit, aeoourut presque de son côté, et le rencontrant dans la porte, [ils] revinrent vers moi, lui demandant ce que c'étoit. Sa ré«> ponse, entrecoupée de son bégayement ordinairer, que la rage et la frayeur augBqentoit , fut en bien plus longs détails le récit que je viens de fiiire « après lequel le cardinal déolara au régent que e'étoit à Son Altesse Royale à sentir où tendoit le maréchal de Villeroy par un guetapens aussi inou! et aussi peu mérité, paraphrasa tout ce qu'il avoit employé auprès de lui uniquement peur le bien des aflafres et le service de M. le duo d'Orléans , et oonelut qu'après une insulte de eette nature, et si faussement et traîtreusement préméditée , il falloit que M. le duo d'Orléans vît tout k l'heure ce qu'il pouvoit et ce qu'il vouloit faire , et choisit entre le maréchal de Villeroy et lui, parce qu'il ne pouvoit plus se mêler d'aucune affaire , ni rester à la cour en honneur et en sûreté si le Baaréehar de Villeroy y demeuroit après ce qui venoit de se passer. Je ne puis exprimer dans quel étonnement nous demeurâmes M. le duo â'Orléans et moi. Nous ne croyions pas entendre ce que nous entendions , BOUS pensions rêver. M. le duo d'Orléans fit plusieurs questions , je pris aussi la liberté é'en faire pour éelaircir et constater les faits. Point de variations ni d'ambages dans les réponses du cardinal , tout furieux qu'il étoit. A tous moments il présentoit l'option , à toute question il proposeit d'envoyer chercher le cardinal de Bissy , comme témoin de tout. On peut juger quelle fut cette seconde scène, du hasard de laquelle je me serois bien passé. Le cardinal insistant toujours sur l'option, M. le duo d'Orléans, fort embarrassé, me demanda ce que je pensois, comme, à ee qu'il me sembla^ à un homme qui s'étoit toujours opposé au renvoi du maréchal de Villeroy. Je répondis que je me {rouvois si étourdi et si ému d'une chose si étonnante , qu'il me falloit auparavant renrendre mes esprits. Le cardinal, sans s'adresser à moi, mais toujours à M. le duo d'Orléans, qu'il voyoit dan^ l'embarras et le trouble, insista fortement qu'il falloit prendre un parti. M. le duc d'Orléans me pressant de nouveau , je lui dis enfin que jusqu'alors j'avois toujours regardé le renvoi du maréchal de Villeroy comme une entreprise fort dangereuse par les raisons que j'en avois alléguées plusieurs fois à Son Altesse Royale ; que
a93 CONFÉRENCE ENTRE M. LE DUG D*ORU£aNS, [17â^]
je la regardois encore de même pour le moins maintenant <fae le roi étoit plus avancé en ftge et touchoit à sa majorité ; mais que , quelque péril qu'il y eût , la scène affreuse qui venoit d'arriver me persuadoit qu'il y avoit un bien plus grand danger à le laisser auprès du roi; que désormais on ne pouvoit se dissimuler que ce qu il venoit de faire n'é- •toit rien moins que tirer Tépée contre M. le duc d'Orléans, et ses propositions ironiques de l'arrêter que comme le sentiment d*un homme qui sentoit qu'il le méritoit; qui se persuadoit et qu'on ne l'oseroit, et que, l'osant même, l'exécution en étoit impossible; qui, sur ce prin> cipe, ne se contraignoit plus, ne se connoissoit plus; qui, après avoir tramé eu secret contre M. le duc d'Orléans dès le premier jour de la régence, sans cesser un moment depuis ni avoir pu être gagné par toutes les grâces, les marques de confiance, même de déférence, enfin par une chaîne non interrompue* des traitements les plus distingués, levoit maintenant le masque, et ne se proposoit rien moins que foire publiquement autel contre autel : que c'étoit là mon avis^ puisque Son Altesse Royale le vouloit savoir sans me donner .le temps d'y réfléchir avec plus de sang-froid ; mais que pour l'exécution , quelque pressée qu'elle pût être, il falloit penser mûrement à s'y prendre de manière qu'on n'en pût avoir le démenti ni dans le temps même , ni dans la suite.
Pendant que je parlois, le cardinal, les oreilles dressées et les yeux en dessous tournés sur moi , suçoit toutes mes paroles , et changeoit de couleur à mesure, comme un homme qui entendroit prononcer son arrêt. Mon avis exposé entier l'épanouit autant que la rage dont il écumoit le lui put permettre. M. le duc d'Orléans approuva ce que je venois de dire; le cardinal, me jetant un coup d'œil comme de remercîment, dit à M. le duc d'Orléans qu'enfin il étoit le maîu*e de choisir^ qu'il voyoit bien qu'il ne pouvoit rester le maréchal de Viileroy demeurant, et-que Son Altesse Royale prenant même la résolution de l'ôter, il falloit se hâter, parce que les choses ne pouvoient subsister en la situation où elles étoient. Enfin il fut conclu qu'on prendroit le reste de la journée , et il étoit environ midi , et la matinée suivante pour y penser , et que je me trouverois le lendemain à trois heures après midi chez M. le duc d'Orléans.
Arrivé le lendemain chez ce prince . je le trouvai avec le cardinal Dubois. M. le Duc y entra un moment après , qui étoit instruit de l'aventure. Le cardinal Dubois ne laissa pas de lui en faire un récit abrégé qu'il chargea un peu de commentaires et de réflexions. Il étoit {dus à lui que la veille par le temps qu'il avoit eu de se remettre et l'espérance de se voir défait dans peu du maréchal de Viileroy. J'y appris toutes les vauteries qu'il avoit publiées de la prise, disoit-il, qu'il avoit eue avec le cardinal Dubois , et des défis et des insultes qu'il lui avoit faits , avec une sécurité qui invitoit à l'en démentir, et qui en rendoit l'exécution de plus en plus nécessaire. Après quelques propos debout , le cardinal Dubois s'en alla. M. le duc d'Orléans se mit à son bureau , et M. le Duc et moi nous assîmes vis-à-vis de lui. Là il fut question de délibérer tout de bon sur ce qu'il y avoit à faire.