M, LE BUC ET MOI
M. le duc d'Orléans exposa fort nettement les raisons de part et 4'autre , sans paroître*trop pencher d'un côté , mais se montrant embarrassé,, et par conséquent fort en balance. Il développa fort clairement toute sa conduite avec le maréchal de Yilleroy et celle du maréchal d« Villeroy avec lui depuis Tinstant de la mort du roi jusqu'alors , ipais en peu de mots , parce qu'il parloit à deux hommes qui en étoient parfaitement instruits , à M. le Duc qui , conjointement avec lui , avoit voulu Tôter d'aiïprès du roi et m'y mettre en sa place ; à moi , qui Tavois refusé deux autres fois, et cette dernière un mois durant que ces deux princes m'en avoien4 pressé à l'excès, comme ou Fa vu ici en son temps, et qui, par mes refus et mes raisons , avois fait demeurer le maréchal (^Yilleroy dans sa place. Le point véritablement agité fut donc de savoir quel étoit ' le moins périlleux de l'y laisser ou de l'en ôter , ce qui ne se pouvoit plus que par une sorte de violence dans la situation où il s'étoit si bien affermi qu'il ne doutoit pas qu'il ne fût impossible de l'en arrachen Après cet exposé assez court , M. le duo d'Orléans m'ordonna de dire ce que je pensois là-dessus. Je répondis que je le lui avois déjà dit la veille; que plus j'avois réfléchi depuis au parti qu'il y avoit à prendre, plus je m'étois affermi dans l'opinion que le danger de laisser auprès du roi le maréchal de Villeroy , après ce qui venoit de se passer , étoit sans comparaison plus grand que celui de l'en ôter , quel qu'il pût être ; que tant qu'il n'y avoit eu dans la conduite du maréchal qu'une mauvaise tolonté impuissante , des liaisons et dés projets mal bâtis, et aussitôt dé«concertés qu'aperçus , la misère de se vouloir faire le singe de M. de Beaufort , l'union timide avec tous gens qui mouroient de peur , et lui qui en laissoit voir plus qu'aucun , qui trembloit au moindre sérieux du régent, et qui, après des démarches échappées souvent après celles qui étoient ignorées , ne se pouvoit rassurer qu'il ne vînt aux éclaircissements, aux aveux, aux excuses, aux protestations avec la frayeur et les bassesses les plus pitoyables , j'avois cru qu'il n'y avoit qu'à mépriser un homme sans t^te et sans courage d'esprit , surtout depuis l'effet de la découverte des complots du duc du Maine et de Cellamare, et laisser piaffer et se panader' ce personnage de théâtre et de carrousel, dont le génie n'alloit pas au delà de la fatuité, continuellement arrêté par la crainte; mais que je changeois entièrement d'avis sur ce qui venoit de se passer; que cette scène montroit de deux choses Tune, mais qui rêvenoient au même point : ou un homme persuadé par le cardinal de Bissy , qui trouve son orgueil satisfait par les hommages qu'il consentoit de recevoir du cardinal Dubois , et sa dignité assurée avec son repos par la part entière qui lui étoit offerte dans les affaires , et qui, charmé de l'avoir amené à ce point par ses hauteurs et par ses incartades, avoit eu impatience de s'en mettre en possession en prévenant le cardinal Dubois et en allant chez lui avec le cardinal de Bissy , leur médiateur , sceller leur réconciliation et leur paix ; que là . dans cette intention effective ,
A . Panader signifie faire laroue comme un paon.Xa Fontaine s'en est servi dans ce sens' (fable da geai paré des plumes dujtaon) :
Puis parmi d'autres paons tout fier w panade.
894 IL EST coNYxmr d'akrAtkr et d'exiler [l7tt]
la Tue du cardinal DuboU l'avoit troublé ; rarrangenent de bob grands mota et ton ton d'autorité l'aToient barbouillé, qu'avee l'intention de bien dire, le jugement lui a7oit manqué, Tair de franobise et de supériorité TaToient emporté; de l*un à L'autre, s'éobauffant dans een harnois, il n'avoit pu reculer, la tète lui aToit tourné ; qu'aprèt avoir oommenée en bomme lage , il avoit poursuivi et fini comme un fou , et
* montré tout le venin de son Ame et toute la superbe de sa sécurité avec toute la complaisance d'un homme ivre qui attaque les murailles et braveroit une armée ^ ou bien o'est un homme qui, gonflé de vent, charmé de réduire à ses pieds le cardinal Dubois, se persuade être l'hemm^ont on [ne] peut se passer, qu'on n'a osé ôter de sa place, et
* qu'on l'osera d'autant moins aiyourd'hui qu'il est plus ancré, plus ehéri du publie par la conservation de la personne du roi , qu'il a su persuader lui être uniquement due, par l'approche de la majorité, par toutes les raisons dans lesquelles un sot se mire, surtout par la persuasion que les démarches vers lui du cardinal Dubois , chargé de toutes les affaires, lui confirme l'eicès de son importance; plein, dis-je, de toutes ces idées , qu'il ne sait ni peser ni digérer , il a amusé le cardinal 4* Btssy , a fait semblant de se rendre à ses raison^ et «ui hommages dont il lui a porté parole , dans la résolution de faire à tous les* deui l'afi'ront qu'il leur a fait, d'éelater sans plus de mesure, de se déclarer le persécuteur publio du ministre qui s'humilie devant lui, par conséquent l'ennemi du gouvernement et du régent qui gouverne , enivré de la beauté de cette action qui , dans son sens qu'il compte bien qui sera aussi celui du pu* blic , lui fait mépriser les hommages du dépositaire de toute la oonfianee de celui qui gouverne , le partage du eecret et de la conduite des af* fairesf l'autorité qui j est attachée, les fruits personnels ot pour tous ceux qu'il voudra protéger , enfin son repos à son Age , et à tant de si grands et de si doux avantages |lui fait] préférer le bien public , le sage rétablissement des affaires , le service du roi , les vues et la dernière confiance en lui du feu roi, et à an si grand et si honorable travail illustrer et consacrer les restes de sa vie avec le plus parfait désintéressement. Ainsi, de quelque façon que le maréchal de Villeroy ait été conduit à la scène qu'il vient de donner, la chose est égale et la fin la même , c'est l'épée tirée contre le régent , et le Rubioon passé aveo le plus grand éclat.. Le souffrir et laisser le maréchal do Villeroy en place, c'est montrer une foiblesse et une crainte capables de lui réunir tous les mécontents et tous les gens d'espérauoe pour la majorité ; c'est rendre au parlement ses premières forces et ses premières usurpations ; c'est former soi-même contre soi-même un parti formidable; c'est perdre toute autorité au dedans et toute considération au dehors; c'est «n* courir le mépris et toutes ses suites , et de la France et des pays étrangers ; c'est se creuser des abtmes pour la majorité. Je me tus après ce court discours, pendant lequel M. le duo d'Orléans étoit fort attentif, mais avec la contenance d'un homme fort embarrassé.
Dès que j'eus fini, il demanda à M. le Duc ee qu'il pensoit. M. le Duc dit qu'il pensoit comme moi , et que , si le maréchal de Villeroy demeuroit dans sa place, il n'y avoit qu'à mettre la ckf sous la porte , ce fut
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sen expre^ion. Il reprit ensuite quelques^nes des principales rusoiip que j*avois alléguées , et les appuya , puis conclut quUl n'y avoit pas uti moment à perdre. M. le duo d'Orléans résuma quelque chose de ce qui «voit été dit , et' convint de la nécessité de se défaire du maréchal de ViUêroy* M. le Duc insista encore sur s'en défaire incessammint. Alors on se mit à voir comment s-y prendre.
M. le duo d'Orléans me demanda mon avis là- dessus. Je dis qu'il y avoit deux choses à traiter : le prétexte et l'exécution. Qu'il falloit un prétexte tel qu'il ptit sauter «ux yeux de tout ce qui étoit impartial , et ^ui ne pût être défendu par les amis mêmes du maréchal de Yilleroy t surtout se bien garder de donner lieu de croire que h disgr&^ du maréchal fût le fruit et le salaire de l'insulte qu'il venoit de faire au ear^ dinal Dubois; que, quelque énorme qu'elle fût en elle-même à un cardinal , à un ministre en possession de toute la confiance et de toutes les affaires , le public qui l'envioit et qui ne l'aimoit pas se sduvenoit trop d'où il étoit parti, treuveroit la victime trop illustra; que le chfttimeiit feroit oublier l'injure, et qu'on verroit s'élever un cri public; qu'aux partis violents, quoique nécessaires, il falloit toujours mettre de son Côté et la raison el les apparences mêmes, que je v'étois donc pas d'avis d'exécuter si brusquement ni si près de Tinsulte le châtiment qu'elle méritoit , mais que M. le duo d'Orléans avoit heureusement en main le plus beau prét»te du monde , un prétexte qui étoit connu de tout le haut et le bas intérieur du roi, un prétexte entièrement sans réplique. Je priai M. le duc d'Orléans de se souvenir qu'il m'avoit dit plusieurs fois, et depuis peu encore, qu'il n'avoit jamais pu parvenir jusqu'à présent, non-seulement de parler au roi tête à tête, mais de lui parler à l'oreille devant tout ce qui étoit dans son cabinet; que le maréchal de Villeroy, lorsqu'il l'avoit voulu essayer , venoit devant tout le monde fourrer sa tête entre celle du roi et la sienne, et après, sous prétexte d'excuse, lui avoit déclaré que la place qu'il avoit auprès du roi ne lui permettoit pas de souflTrir que qui que ce pût être , non pas même Son Altesse Royale, dtt rien au roi tout bas, et qu'il devoit entendre tout ce qu'on lui vouloit dire, encore moins souffrir personne ni Son Altesse Royale être seule dans un cabinet avec le roi. Que o'étoit à l'égard d'un régent, pe> tit-lils de France et le plus proche parent que le roi eût, une insolence à révolter tout le monde et qui sauteroit aux yeux; que le roi approchant de sa majorité , gagnoit un âge où il étoit temps ei où le bien dé l'État et celui du roi demandoit que le régent l'instruisit de bien des choses qui ne se pouvoient dire que sans témoins, sans en excepter le maréchal de Yilleroy ni personne ; que se targuer de la place de gouverneur et de chargé de la personne du roi pour empêcher le régent de parler seul au roi dans un cabinet , c'étoit porter l'audace jusqu'à jeter des soupçons les plus fous et les plus injurieux, et que la porter jusqu'à ne vouloir pas souffrir que le régent parlât bas au roi , même au milieu de tout ce qui étoit dans son cabinet , sans venir fourrer son oreille entre eux deux , étoit la dernière et la plus inutile insolence que qui que ce soit ne pouvoit excuser ; que je croyois donc que c'étoit là un prétexte si naturel dont il lalloit se servir; et le piège que, entre-ci et fort