‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegence (volume 2)Chapitre 176 sur 200 · ARRÊTÉ ET CONDUIT À VILLEROY · texte numérisé non relu

ARRÊTÉ ET CONDUIT À VILLEROY

M. le duc d'Orléans , se présente vis-à-vis de lui , l'arrête et lui demande son épée. Le maréchal entre en fune et toute l'assistance en émoi. En ce même instant, Le Blanc se présente. Sa chaise à porteurs, qu'on ayoit tenue cachée, se plante devant le maréchal. Il s'écrie, il est mal sur ses jambes, il est jeté dans la chaise qu'on ferme sur lui , et emporté dans le même clin d'œil par une des fenêtres latérales dans le jardin, La Fare et Artagnan chacun d'un côté de la chaise, les £hevau-légers et mousquetaires après, qui ne virent que par l'effet de quoi il s'agissoit. La marche se presse, descend l'escalier de l'orangerie du côté des bosquets, trouve la grande grille ouverte et un carrosse à six chevaux devant. On y pose la chaise : le maréchal abeautempêter , on le jette dans le carrosse. Artagnan y monte à côté de lui , un officier des mousquetaires sur le devant, et du Libois, un des gentilshommes ordinaires du roi, à côté de l'ofQcier ; vingt mousquetaires , avec des officiers A cheval , autour du carrosse, et touche, cocher.

Ce côté du jardin , qui est sous les fenêtres de l'appartement de la reine, occupé par l'infante, ne fut vu de personne à ce soleil de midi, et, quoique ce nombre de gens qui se trouvèrent dans l'appartement de M. le duc d'Orléans se dispersassent bientôt, il est étonnant qu'une affaire de cette nature demeur&t ignorée plus de deux heures dans le eh&teau de Versailles. Les domestiques du maréchal de Villeroy , à qui personne n'avoit osé rien dire en sortant, je ne sais par quel hasard, attendirent toujours avec sa chaise près de la salle des gardes ; et ceux qui étoient chez lui, dans les derrières des cabinets du roi, ne l'apprirent qu'après que M. le duc d'Orléans eut vu le roi , et qu'il leur manda que le maréchal étoit allé à Villeroy , où ils pouvoient lui aller porter ce qui lui étoit nécessaire. Je reçus à Meudon le message convenu. J'allois me mettre à table, et ce ne fut que vers le souper qu'il vint des gens de Versailles qui nous apprirent à tous la nouvelle qui y faisoit grand bruit, mais un bruit fort contenu que la qualité de l'exécution rendoit fort mesuré par la surprise et la frayeur qu'elle avoit répandues.

Ce ne fut pas, après, un petit- embarras que celui de M. le duc d'Orléans pour en porter la nouvelle au roi, dès qu'elle fut répandue. Il entra dans le cabinet du roi , d'où il fit sortir tous les courtiisans qui s'y trouvèrent , et n'y laissa que les gens dont les charges leur donnoient cette entrée, et il ne s'en trouva presque point. Au premier mot le roi rougit ; ses yeux se mouillèrent : il se mit le visage contre le dos d'un fauteuil, sans dire une parole, ne voulut ni sortir ni jouer. A peine roangea-t-il quelques bouchées à souper , pleura et ne dormit point de toute la nuit. La matinée et le dîner du lendemain 14 ne se passèrent guère mieux. Ce même jour 14, comme je sortois de dîner à Meudon avec beaucoup de monde, le valet de chambre qui me servoit me dit . qu'il y avoit là un courrier du cardinal Dubois , avec une lettre , qu'il n'avoit pas cru me devoir amener à table devant toute cette compagnie. J'ouvris la lettre. Le cardinal me conjuroit de l'aller trouver à l'instant droit à la surintendance à Versailles, d'amener avec moi un honome sûr en état de courir la poste pour le dépêcher à la Trappe aussitôt qu'il m'auroit parlé, et de ne me point casser la tête à deviner ce que ce pou-

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voit ètM , parae qu'il me sepoit imposiiUe de le deviner , et qviHl n'attendoit avee U deroière impatienee pour me le dire, -le demandai moB earrosse aussitôt , que je trouvai biea lent à venir des éouries, qui sont fort éleignées du chftteau neuf que j'eeeupeis.

Ce oeurrier à mener au cardinal pour le dép^oher à la f v^ppe ipe toumeit la tète i je ne pouvois imaginer ce qui péuvoit y être arrivé , qui occupât si vivement le cardinal dans des moments si voisins de oelui de renlèvement du maréchal de Villeroy. La constitution, ou quelque fugitif important et inconnu découvert à la Trsppe , et mille autres péB« sées n'agitèrent jusqu'à Versailles. Arrivant à la surintendanoe , je vis par-dessus la porte le cardinal Dubois à la feaétre, qui m'attendoit, et qui me ^t de grands signes, et que je trouvai au-devant de moi au bas du degré, eomme je l'allois monter. Sa première parole fut de me de«* mander si j'avois amené un homme qui pût aller en poste à la Trappe. Je lui montrai ce même valet de chambre qui en eonnoisseit tous les êtres pour y avpir été fort souvent avee moi, et qui étoit oennu de lui de tout temps , parée que de tout temps il venoit obex moi , et que , petit abbé Dubois alors , il Tentreteneit souvent en m'attendent. 11 me eonta, en m^nt^nt le degré, les pleurs du roi, q^i venoient bien d'augmenter par l'absence de M. de Fréjus, qui a?oit disparu , qui n'avoit point eouohé i Versailles ^ et qu'on ne savoit ce qu'il étoit devenu , sinon qu'A n'étoit ni à Villeroy ni sur le chemin, parce quHls venoient d*en avoir des nouvelles; que cette disparition mettoit le roi au désespoir, et eax dans le plus cruel embarras du monde; qu41s ne savoient que penser de cette subite retraite , sinon peut-être qu'il étoit allé se cacher i la Trappe, où il falloii envoyer voir s'il y étoit, et tout de suite me eouduisit cbea M. le duo d'Orléans. Nous le trouvâmes seul, fort an peine, se premeaant dans son cabinet, qui me dit aussitôt qu'il ne saveit que devenir ni que ftiire du roi, qui crloit après M. de Fréjua , et ne vouloit «itendre à rien , et de là crier contre une si étrange fuite.

Peu de moments après arrivèrent le prince et le cardinal de Rohan ^ à qui l'arrêt du lâaréchal de ViHeroy avoit ouvert toutes les portes,* ils étoient suivis de Peaé. 9on attachement et sa parenté de Mme de Ventadour, qui l'avoit fort familiarisé avec les deux frères, n^mpêchoit pas qu'il ne fût fort aise de se voir délivré du maréchal de Villeroy , mais qui étant lié à Fréjus. était outré de cette escapade. Après plue de jérémiades que de résolutions , Dubois me pressa d'aller écrire à la Trappe. Tout étoit en désarroi chex H. le duo d'Orléans; ils parloient tous dans ee cabinet; impossible à tout ce bruit d'écrire sur son bureau, comme il m'arrivoit souvent quand j'étois seul avec lui. Mon appartement étoit dans l'aile neuve , et peut-être fermé , car on ne m*attendoit pas ee jourlà. J'eus plus tôt fait de monter chex Pezé, dont la chambre étoit prêche , au-dessus de l'appartement [de la] reine , et Je m'y mis à écrire. Ma lettre étoit achevée, et Pezé, qui m'y avoit eenduit et qui étoit redescendu aussitôt , remonta et me eria t « U est trouvé , il est trouvé ] votre lettre est inutile , revenex-vous-en chez M. le due d'Orléans. » Puis me eonta que tout à l'heure un homme à M. le due d'Orléans , qui savoit que Fréjue éteit ami des Lamoignon j avoit renoontré Coursôn dans la

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griinde o0uf, qqi lortoH du oonieil 409 parties, i^ qui il a?e}$ 4Amand4 fi'il ne savoit poiut «e qu-étoU 4le?enu Fr^jus ; que Goursea ]u\ qvoU dit Qu'il ue 9avqit pas de quoi qq étoit ai en peine ; que Fréjua étoit allé U veille eoueder à Bâville , où étoit le président L^moignon ; sur quoi oei homme de M. le duc d'Orléans lui avok amené Coursoa pour le lui dire luii-méme.

Nous arrivâoies Peaé et moi ohez M. le due d'Ofléani, d'ai^ Gourson venoit de sortir. La sérénité y étoit revenue; Fréjus fut bien brocardé 1 et le cardinal et le prince de Boban ne s'y ménaf èrent pas- Après un peu d'épanouissement f le cardinal Dubois avisa M, le due d'Orléans d'aller porter au roi cette bonne neuToUe , et de lui dire qu'il alloit dév pêcher à Bâville pour faire revenir son précepteur. M. le duc d'Orléans monta eh es le roi et me dit qu'il alloit redescendre ; les deux frères s'en fièrent de leur côté avec Pezé, et je demeurai à attendre M. le due d'Orléans avec le cardinal Dubois. Après avoir un peu raisonné sur cette fUgue de Fréjus, il me eonta qu'ils avoient des nouvelles de Villeroy; que le maréebal n'avoit cessé de erier à Pattentat commis sur sa personne, à Taudace du régent, ^ l'inselence de. lui Dubois, ni de ehenter pouille tout le chemin à Artago^n de se prêter à une viplence si oriminelle ; puis à invoquer les mânes du feu roi , à exalter sa con* fiance en lui , Timportanee de la place pour laquelle il l'avoit préféré à tout le monde ; le goulèvemeent qu'une entreprise si hardie , et qui pas^ soit si fort le pouvoir du régent, alloit causer dans Paris et dans tout le royaume^ et le bruit qu'elle alloit faire dans tous les pays étragers ; les choix du feu roi , pour ce qu'il laissoit de plus précieux i conserver et à former, chassés, d'abord le duc du Maine, lui ensuite; déploratjons du sort du roi , de celui de tout le royaume ; puis des élans , puis des iur yectifes , puis des applaudissements de ses services , de sa fidélité , de sa fermeté, de son invariable attachement A son devoir; après, des railleries piqi^ntes à du Libois, gardien né de tous les personnsiges qu'on arréloit, sur ce qu'il avoit été mis auprès de Cellamare , atipi^ravant de l'ambassadeur de Savoie. Çnfin ce fut un homme si étonné , si troublé , si plein de dépit et de rage , qu'il étoit hors de soi et ne se posséda pas un moment. Le duc de Villerpy , le maréchal de TaUard , Biron , furent à peu près ceux qui eurent la permission d'aller à Ville* roy , presque auoup autre ne la demanda. Hais ce ne fut que le lendemain.

M. le duo d'Orléans revint de ches le rei, qui nous dit que la nouvelle qu'il lui avoit portée l'avoit fort apaisé : sur quoi nous conelûmes qu'il falloit faire en sorte que Fréjus revint dans la matinée du lendemain; que M. le duc d'Orléans le reçût à merveilles , prit tout pour bon ; Tamadouftt, lui Ht entendre que ce n'étoit que pour le ménager et lui ôter tout embarras s'il ne lui avoit pas confié le secret de l'arrêt du maréchal de Villeroy ; lui en expliiquer la nécessité avec d'autant plus de liberté que Fréjus baïssoit le maréchal, ses hauteurs, ses jalousies, ses caprices , et dans son âme seroit ravi de son éloignement et de posséder le roi tout à son aise ; le prier de faire entendre au roi les raisons de cette nécessité ; communiquer à Fréjus le choix du due de Gharost; lui

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en promettre tout le concert et les égards quUl en pouvoit désirer; M demander de le conseiller et le conduire; enfin prendre le temps de la Joie du roi du retour de Fréjus pour lui apprendre le choix du nouveau gouverneur, et le lui présenter. Tout cela fut convenu et très-bien eiécuté le lendemain.

Quand le maréchal le sut à Villeroy, il s'emporta d'une étrange manière contre Charost , dont il parla avec le dernier mépris d'avoir accepté sa place , mais surtout contre Fréjus , qu'il n'appeloit plus que traître et scélérat. Après les premiers [moments] , qui ne lui permirent que des transports et des fureurs d'autant plus violentes que la tranquillité qu'il apercevoit partout le détrompoit malgré lui de la certitude où son orgueil l'avoit jeté que le parlement , que les halles , que Paris se soulèveroit si on osoit toucher à un personnage aussi important et aussi aimé qu'il se figuroit l'être, après l'avoir été à ses dépens, qu'on n'auroit jamais l'assurance ni les moyens de l'arrêter. Ces vérités, qu'il ne pouvoit plus se dissimuler , succédant si fort tout à coup aux chimères qui faisoient toute sa nourriture et sa^ie , le mettoient au désespoir et hors de lui-même. Il s'en prenoit au régent , à son ministre , à ceux qu'ils avoient employés pour l'arrêter , à ceux qui avoient manqué à le défendre , à tout ce qui ne se révoltoit pas pour le faire revenir et faire tête au régent; à Charost, qui avoit osé lui succéder; surtout à Fréjus qui l'stvoit trompé, et qui le trahissoit d'une manière si indigne. Fréjus étoit celui contre lequel il étoit le plus irrité. Ses reproches d'ingratitude et de trahison pleuvoient sur lui sans cesse; tout ce qu'il avoit tenté près du feu roi pour lui : comme il l'avoit protégé , assisté , logé , nourri ; que sans lui il n'eût jamais été précepteur du roi ; et tout cela étoit exactement vrai. Mais la trahison qu'il rebattoit à tous moments , il l'expliqua enfin : il dit que Fréjus et lui s'étoient promis l'un h l'autre, dès les premiers jours de la régence, une indissoluble union , et que , si par des troubles et des événements qui ne se pouvoient prévoir et qui n'étoient que trop communs dans le cours des régences , on entreprenoit d'ôter l'un d'eux d'auprès du roi sans que l'autre le pût empêcher , et sans lui toucher, cet autre se retireroit sur-le-champ et ne reprendroit jamais sa place que celle de l'autre ne lui fût rendue, et en même temps. Et là-dessus , nouveaux cris de la perfidie que ce misérable , car les termes les plus odieux lui étoient les plus familiers , prétend oit sottement couvrir d'un voile de gaze en se dérobant pour aller à Bâ ville se faire chercher et revenir aussitôt , dans la frayeur de perdre sa place par la moindre résistance et le moindre délai, et prétendoit s'acquitter ainsi de sa parole et de l'engagement réciproque que tous deux avoient pris ensemble; et de là retournoit aux injures et aux fureurs contre ce serpent, disoit-il, qu'il avoit réchauffé et nourri tant d'années dans son sein.

Ce récit revint promptement de Villeroy à Versailles avec les transports , les injures , les fureurs , non-seulement par ceux que le régent y tenoit pour le garder honnêtement , et pour rendre un compte exact de tout ce qu'il disoit et faisoit jour par jour , mais par^tout le domestique, tant des siens que de ceux qui furent à Villeroy , qui alloient et venoient ,

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