DU MARÉCHAL DE VILLEROY
et devant qui il affectoit de se répandre de plus belle , soit à table , soijt passant par ses antichambres , ou faisant quelques tours dans ses jardins. Le contre-coup en fut pesant pour Fréjus, qui avec toute la tranquillité apparente de son visage en parut confondu. Il n*y répondit que par un silence de respect et de commisération, dans lequel il s'enveloppa. Toutefois, il ne put le garder tout entier au duc de Villecoy, au ^laréchal de Tallard et à quelque peu d'autres ; il s'en tira avec eux par leur dire tranquillement qu'il avoit fait tout ce qu'il avoit pu pour remplir un engagement qu'il ne nioit pas^ mais qu'après y avoir satisfait autant qu'il étoit en lui , il avoit cru ne pouvoir se dispenser d'obéir aux ordres si exprès du roi et du régent, ni devoir abandonner le roi pour opérer le retour du maréchal de YiUeroy, qui étoit l'objet de leur engagement réciproque , et qu'il étoit sensible que l'opiniâtreté de son absence n'opéreroit pas. Mais parmi ces excuses si sobres , op sentoit la joie percer malgré lui de se trouver défait d'un supérieur si incommode ^ de n'avoir plus affaire qu'à un gouverneur dont il n'auroit qu'à se jouer , et de pouvoir désormais se conduire en liberté vers le grand objet où il avoit toujours tendu, qui étoit de s'attacher le roi sans réserve, et de faire de cet attachement obtenu par toutes sortes de moyens , la base d'une grandeur qu'il ne pouvoit encore se démêler à lui-même, mais dont le temps et les [conjonctures *] lui apprendroient à en tirer les plus grands partis , et marcher en attendant fort couvert. On laissa le maréchal se reposer et s'exhaler cinq ou six jours à Yilleroy, et comme il n'avoit aucun talent redoutable , éloigné de la personne du roi , on l'envoya à Lyon, avec la liberté d'exercer ses courtes fonctions de gouverneur de la ville et de la. province , en prenant les mesures nécessaires pour le faire veiller de près, et laissant auprès de lui du Libois pour émousser son autorité par cet air de précaution et de surveillance qui ilui ôtoit tout air de crédit. Il n'y voulut point recevoir d'honneurs en y arrivant. Une grande partie de son premier feu étoit jetée ; ce grand éloignement de Paris et de la cour, où tout étoit non-seulement demeuré jsans le plus léger mouvement, mais dans Teffroi et la stupeur d'une exécution de cette impotence , lui ôta tout reste d'espérance , rabattit ses fougues , et le persuada enfin de se comporter avec sagesse pour éviter un traitement plus fâcheux.
Telle fut la catastrophe de cet homme si fort au-dessous de tous les emplois qu'il avoit remplis , qui y montra le tuf dans tous , qui mit enfin la chimère et l'audace à la place de la prudence et de la sagesse, qui ne parut partout que frivole et comédien, et dont l'ignorance universelle et profonde, excepté de l'art de bas courtisan, laissa toujours percer bien aisément la croûte légère de probité et de vertu dont il couvroit son ingratitude, sa folle ambition, sa soif de tout ébranler pour se faire le chef de tous au milieu de ses foiblesses et de ses frayeurs , et pour tenir un gouvernail dont il étoit si radicalement incapable. Je oe parle ici que depuis la régence. On a vu ailleurs en tant d'endroits le peu ou
4 . Il y a conjectures dans le manuscrit, mais c'est une erreur éndente : il faut lire conjonctures.
406^ CAMTmAt. DÙBOIi tOtlt OCCUPÉ [iVttI
même le rien qu'il yaloH en tout genre; comment son ignorance et eft Jalousie petditla Flandre et presque TËtat, puis sa fatuité poussée ft rexttème, lui-même, et les déplorables ressorts de son retour, qu'il est inutile dé s'y arrêter davantage. C'est asèek de dire qu'il ne put jamais le relever de l'état où le jeta cette dernière fblie, et que le reste de si rie ne fut plus qu'amertume , regrets et mépHSi II a?oit persuadé AU roi , et ott en verra la preuve , si j'ai le temps de remplir jusqu'au bout té que ]é me suis proposé, il avoit, dis>]e, persuadé au roi que lui seul, par sa vigilance et par ses précautions, conservdit sa Vie qu'on vouloit lui ôte^ par le poison ; c'est ce qui fat la source des larmes du roi quand il lui fut énleté , et de son presque désespoir lorsque Fréjtis disparut. Il ne dôutà point qu'on ne leb eût écartés tous deux que pour en vetùi^ plv^ aisément I ce cHme.
Le retour si prompt de Fiiljuë diséipa la mc^tiè de sfc cHfnté , là péN lévéréncé de sa bonne santé le délivra peu à peu de l'autre. Le précép^ teur, qui avoit un si grand intéfêt à le ootservër^ et qiii se sentoit i\ soulagé dti poids du maréchal de Villeh^y , né s'oublia paft à tâcher d'é« teindre de si funestes idées , éonséquemment à en laisser tombef le criminel venin sur celui qui leé atoit inspirée^ et pefftuadées. Il en eraignoit lé retour quand lé i^i fte trouterdit le tnaftra, dont la majorité approchoit i délivré de fton joug , il né VOUloit pas y retomber. Il savoit bien que lés grands àtr^ , lès ironies et lé& thanières d'autorité sur le roi en public lui étoient Insupportables , et qUe lé maréchal ne ténoit au roi que par cëâ affreuse!^ idées dé poison. Lei détruire , c'étoit laisser le maréchal à nu, et pis qtie eela, montrer au roi, tons pàroître le charger, le crimifiél intérêt de lui donner ces ahrmés , et la fklisseté et l'atrocité de l'invention d'une telle calomnie. Ces réfletiohs, que la santé du rôi confirmoit Chaque jbuf , ^dpoiént toute estime, totlte recôfinôi^^ance , lais^oiènt tHême là biêûséànôe eti Hbeirté de ne rapprocher pas de lui , quand il eil «eroit lé maître, un si noir impO&teur et si ihtére&sé. l^réjuS sut user de ces moyens pour âe mettre pour toujours à l'àbfi dé tout retour du maréchal , et de s'attacher le roi sans féserve : On n'en a que trop senti depuis le pfodigieux suCcéS.
Oette expédition fui aussitôt après suivie de là éonfii^tnation dd lt>i pat le cardinal de Hohan , et de sa première comtnunioh , qui lui fut administrée par le même cardinal , son grand àumôùier.
Défait enfin du msréchil dé Villerdy, le Cardiriàl Dubois n'êUt pluS d'obstacle pour se faire déclài*er premier ministre. Il crut même avec raison devoir profiter de l'étontiemeiit et de là StupéUi* OÛ Cet évéhéUient àvoit jeté toute la cour, la ville, et plus que tbuS le pàrleinent, pout achever brusquement cet ouvrage également audacieux et odieux. Son pouvoir sur l'esprit de son maître étoit sans bornes , et il avoit pris soin de le faire connottre tel pour se rendre redoutable à toiit lé inonde. Ce n'étoit pas que les affaires en allassent mieUt. Tout lànguissoit , celles du dehors comme celles du dedans; il n'y donnôit ni temps ni seins, qu'en très-légère apparence, et seulement pour les retenir toutes à soi, où elles se fondoient et périssoient toutes. Son crâne étroit n'était pas capable d'en embrasser plus d'une à la fois, ni aucune qui û'éflt tin ràp-
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p«rt direct et nécessaire à soà intérêt personnel. Il h'ayoit ét4 occupé que d'amener tout à soi , et de éonduire son maître au point de n'oser, sans lui, remuer la moindre paille^ encore mointf décider rien que par son aris^ et conformément A son aTîsV en sorte qu'en grftces comme en affaires f en choses courantes comme en choses ettraorâinairës^ il ne s'agisseit plus de M. le due d'Orléans , à qui personne ^ pas ûânie aucun ministre n'eaoit aller ^ pour quoi que ce fût, sans l'aveu et Ift permissioâ du cardinal^ dont le bon plaisir, c'est-à-dire l'intérêt et le caprice ^ étoit devenu Tunique mobile de tout le gouTcrnenient. U* le duc d'Or« léansle voyoit, le-sentoit; o'étoit uti paralytique qui ne pouvOit être remué que pkr le cardinal j et dans lequel , à cet égard , il n'y areit fhXê de ressource.
Cet état causoit, mais sourdement $ un gémiseement général ^ par là crainte qu'a voit répandue de soi cet homme qui pouvoit tout^ qui âfi aonnoissoit aucune mesure ^,et qui s'étoit rendu terrible. Jd m'en âfài-> geois plus que personne par amour pour rStat^ par attachement pouf M. le due d'Orléans « par la vue des suites néeeésaires^ et plus que pèt» sonne je voyois évidemment qu'il n'y avoit point de retnède < par ce qui je conneissols et j'approchois de plus près que personne» Malgré tin em*» pire si absolu et si peu contredit , l'usurpateur du pouvoir suprême mi eraignoit encdre et me ménsgeoit. Il n'avôit pu que oonthiindfe la ôon^ fiance de M. le duc d'Orléans en moi , sa familiarité , l'hftbitudë ^ le geût « je n'eserois dire le soulagement de me voir et de me parlet jusque dàâl sa contrainte, dont il s'échappoit quelquefbil, et ma liberté , ma vérité ^ dirai>je encore le désintéressement qui me rendoit hafdi à n'écouter que le bien de Tâtat et mon attachement pour le régent, pour lui parler ett lui répondre) retenoit le cardinal en des mesures qu'il ne gardoit que pour moi , et qui me forçoient d'en conserver aVec lui.
Dans cette situation personnelle ^ parmi tout Ce mouvement, le cardi* nal me détacha Belle-Ile pour me tourner sur la déclaration de premier ministre , et tâcher non-seulement de ranger tout obstacle de mon côté ^ mais de n'oublier rien pour me rendre capable de l'y servir. Cet eAtre^ metteur s*y prit avec tous les tours et toute l'adresse possible: Il mé représenta que , par tout ce que nous voyions , il ne S'agibsôit que dii plus tôt eu du plus tard ; que ne m'y pas prêter de bonne grâce n'em' pêcheroit pas à la fin que le cardinal ne l'emportât ^ et m'ezposeroit à toute sa haine, dont je voyois tous les jours la violence, la suite, là durée > le pouvoir; au lieu qu^en le servant en chose qui étoit le but dé, ses plus ardents désirs , et chose que tôt ou tard il n'étoit en ma puis' sance ni ëo celle de qui qUe ce fût de pouvoir empêcher, je devois être assuré d'une reconnoiss&nee proportionnée ^ qui me fëf oit partager et les affaires et l'autorité de ce maître du régent et du royaume. Je répondis à Belle-Ile qu'il pouvoit bien Juger que je ne poUvois penser qu'il- me vînt faire une telle proposition de lui-même -, et il m'avoiia sans peine que le cardinal l'avoit chargé dé me 1& faire, et qii'il ne lui avoit pas même défendu de me le dire.
G'éloit pour m'embarrasser qtte le cardinal s'y prit de la feiOrté , en me réduisant de la sorte à répondre comme si c'eût été à lui-même. Je dis
408 LE CARDINAL DUBOIS EMPLOIE BELLE-IlE [1722]
donc à Belle-Ile de remercier le cardinal de cette confiance, que j'accompagnai de force compliments ; que la chose étoit de telle importance qu'elle Taloit bien la peine de se donner le temps d'y penser; qu'en attendant , je lui dirois ce qui me venoit dans l'esprit : qu'il me parois^ soit que le cardinal possédoit tous les avantages d'un premier ministre, déclaré tel par les plus expresses patentes ; que de se les faire expédier ne lui acquerroit rien de plus du c6té du pouvoir, de l'autorité, des pleines et entières fonctions , mais que le titre , joint à l'effet et à la substance qu'il possédoit et qu'il exerçoit sans contredit dans la plus vaste étendue, lui soulèveroit ceux qui étoient tout accoutumés à le voir et le sentir le maître ; et que , si quelque chose pouvoit être capable de jeter par la suite des nuages entre M. le duc d^Orléana et lui , ce seroit la jalousie et les soupçons qui nattroient de cette qualité de premier ministre; que je suppliois le cardinal, comme son serviteur, de peser cette première réflexion qui me frappoit sur celte affaire , de seoiir que le nom public et déclaré n'ajouterait quoi que ce soit à ce qu'il possédoit et qu'il exerçoit en toute plénitude , et à quoi tout étoit déjà ployé et accoutumé; que ce nom de plus n'en rendoit pas la consistance plus stable , parce que, dans la supposition, pour tout piévoir , qu'il pût arriver qu'on lui voulût ôter le maniement des affaires, le titre, les patentes, l'enregistrement et toutes les formes dont il seroit revêtu , ne le rendroient pas plus difûcile à congédier que s'il n'en avoit point obtenu ; que ces choses, ne faisant donc ni accroissement pour lui, ni obstacles, ni rempart quelconque à une chute , ne lui devenoient plus qu'un fardeau inutilement ajouté, mais avec danger d'en pouvoir être entraîné, au lieu qu'en s'en tenant à sa situation présente , il jpuissoit également de tout le pouvoir qu'il pouvoit se proposer , et qui étoit tel que nul titre ne pouvoit l'accroître , qu'il ne réveilloit et ne révoltoit personne par aucune nouveauté; qu'il ne semoit ni soupçon, ni jalousie, ni nuages daus l'esprit de M. le duc d'Orléans , dont le germe pouvoit produire des repentirs avec le temps , et de là des. suites ; que Tintérét de tous les deux n'étoit que de bien envisager la proximité de la. majorité, et de se conduire de telle sorte l'un et l'autre , que l'habitude et la volonté du roi majeur, maître accessible , succédât en leur faveur à ce que la nécessité avoit fait pour le duc d'Orléans, avoit fait pour lui par le droit de sa naissance, et À ce que l'estime, la confiance et le goûtavoient obtenu de M. le duc d'Orléans pour lui.
Mon but dans ce raisonnement, qui au fond étoit vrai et solide, étoit d'éloigner tout engagement sans me rendre suspect de mauvaise volonté , et de tâcher de détourner le cardinal d'entreprendre ce que je sentois bien que je tenterois en vain d'empêcher, mais que toutefois il n'étoit pas en moi de ne pas tenter par toutes sortes de considérations d'honneur , de probité , de fidélité pour l'JÊtat et pour l'intérêt personnel de M. le duc d'Orléans. Belle-Ile avoit trop d'esprit et de sens pour ne pas sentir la force de ce que je lui exposois; mais il connoissoit trop bien le cardinal Dubois et sa passion effrénée pour le titre public de premier ministre, pour espérer la moindre impression sur lui de mon raisonnement, autre que le dépit, la fougue et la violence d'un torrent qui ne
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cherche qu*à renverser toates les digues qui se rencontrent sur son chemin, et qui à la fin les brise. Il m'en avertit, se remit sur tout ce que je ne pouvois promettre en servant une passion si véhémente , et n'oublia rien de tout ce qu'il crut avoir le plus de prise sur moi pour me toucher et m'ébranler, convenant d'ailleurs avec moi de la tristesse de l'état des choses et d'une pareille nécessité. Toutefois je demeurai lerme sur le principe secret qui me conduisoit. Je tftchai de lui faire entendre que des raisonnements sages et qui n'alloient à rien moins qu'à diminuer le cardinal en quoi que ce soit, n'étoient pas un refus, mais que j'estimois préalable à tout de hii présenter des réflexions qui n'alloient qu'à ses avantages avant que d'aller plus loin.
Belle-Ile n'en pouvant tirer plus , se résolut de rendre compte au cardinal de tout ce que je lui avois dit, et comme*>le cardinal ne pouvoit penser à antre chose , ce fut dès le soir même qu'il le lui rendit. II en arriva ce qu'il en avoit prévu. Dès le lendemain il me le renvoya avec des promesses non pareilles , non-seulement de conduire toutes les affaires par mon conseil et de partager toute l'autorité avec moi , mais de faire tout ce que je voudrois , et ce qu'il savoit qui me touchoit le plus sur le rétablissement de tout ordre , droits et justice dans les points qu'on me savoit sensibles , où le désordre étoit devenu plus grand. Je m en moi-même de tant de magnifiques appâts. Dubois me croyoit sans doute aussi dupe que le cardinal de Rohan , à qui il avoit si solennelle^ ment promis d^ le faire premier ministre , et qui avoit été assez simple et assez follement ambitieux pour s'en être laissé pleinement persuader. Mais ce manège, tout faux qu'il fût, m'acculoit de façon à ne pouvoir plus reculer. Toute mon adresse ne butta qu'à m'assurer le privilège des Normands, dont il n'est rien de plus rare que de tirer un oui ou un non. J'eus recours à véritablement bavarder sur l'incertitude et la^volubiiité de M. le duc d'Orléans, qui change en un moment tout ce qu'on croit tenir de sa facilité , de son crédit sur lui , des impressions qu'il a reçues des raisons qu'on lui a présentées, après quoi très-souvent on se trouve non-seulement à recommencer , mais plus éloigné que l'on n'étoit avant d'avoir proposé; que ce que je ferois, ce seroit de le sonder et de profiter dé ce que je trouverois de favorable à mon dessein , la première fois que je le verrois. J'ajoutai que je disois la première fois que je le verrois , parce que, si j'allois le trouver en jour qui n'étoit pas l'ordinaire, il seroit dès là en garde sur ce qui m'amèneroit, et par là je gâterois toute la besogne. Ce que j'alléguois en effet pour diflérer et gagner du temps étoit en^ effet tellement dans le vrai du caractère toujours soupçonneux de M. lo duc d'Orléans , et si parfaitement connu du cardinal et même de Belle-Ile ; par ce qu'il en savoit de ceux qui en avolent l'expérience, par eux-mêmes, que Belle-Ile s'en contenta, et le cardinal aussi , qui me le renvoya le lendemain pour me le dire , me faire des remercîments infinis des promesses réitérées, surtout bien confirmer la bonne volonté que je lui témoignois, et tout doucement xn*insinuer et me recorder ma leçon.
Enfin mon jour ordinaire venu , il me fallut aller chez M. le duc d'Orléans , à Versailles, pour y arriver à mon heure , qui étoit sur les quatre SÂnT-Smoïc xa 18