CONVERSATION
heures après midi, temps où il n'y avoit plus personne chez lui. Entrant tout de suite, je trouyai Belle-Ue seul dans ce grand cabinet, où le maréchal de Yilleroy avoit été arrêté, qui m'attendoit au passage, pour me recommander l'affaire , et tâcher de la bombarder , proposition qu'il ne m'avoit point faite jusqu'alors, et qui venoit apparemment tout fraîchement d'éclore du cerveau embrasé du cardinal. Belle-Ile me lâcha ce saucisson dans l'oreille. Je passai sans m'arréler , et j'entrai dans le cabinet de M. le duc d'Orléans.
Après quelques moments de conversation , Je mis sur son bureau les . papiers dont j'avois à lui rendre compte. Il se mit à son bureau , et je m'assis vis^-vis de lui , comme j'avois accoutumé. Je trouvai un homme occupé, distrait, qui me faisoit répéter, lui qui étoit au fait avant qu'on eût achevé , et qui se plaisoit assez souvent à mêler quelques plaisanteries dans les affaires les plus sérieuses, surtout avec moi, à placer quelques bourdes et quelques disparates pour m'impatienter et s'éclater djB rire de la colère où cela me mettoit toujours , et à se divertir de ce que je ne m'y accoutumois point. Cette distraction et ce sérieux me donna lieu, au bout de quelque temps, de lui en demander la cause. Il balbutia, il hésita et ne s'expliqua point. Je me mis à sourire et à lui demander s'il éloit quelque chose de ce qu'on m'avoit dit tout bas» qu'il pensoit à faire un premier ministre et à choisir le cardinal Dubois. Il me parut que ma question le mit au large, et que je le tirois de l'embarras de s'en taire avec moi , ou de m'en parler le premier. Il prit un air plus serein et plus libre, et me dit qu'il étoit vrai que le cardinal Dubob en mouroit d'envie; que, pour lui, il étoit las des affaires et de la contrainte où il étoit à Versailles d'y passer tous les soirs k ne savoir que devenir; que du moins il se délassoità Paris par des soupers libres dont il trouvoit la compagnie sous sa inain , quand il vouloit quitter le travail au sortir de sa petite loge de l'Opéra. Mais qu'avoir la tète rompue toutes les journées d'affaires pour n'avoir les soirs qu'à s'ennuyer, cela passoit ses forces et l'inclinoit à se décharger sur un premier ministre , qui lui donneroit du repos dans les journées et la facilité de .s'aller divertir à Paris. Je me mis à rire , en l'assurant que je trouvois cette raison tout à fait solide , et qu'il n'y avoit pas à y répliquer. Il vit bien que je me moquois , et me dit que je ne sentois ni la fatigue de ses journées , ni le vide presque aussi accablant de ses soirées , qu'il n'y avoit qu'un ennui horiible chez Mme la duchesse d'Orléans, et qu'il ne savoit où donner de la tête.
Je répondis que de la façon dont j'étois avec Mme la duchesse d'Or* léans depuis le lit de justice des Tuileries, je n'ayois rien à dire sur ce qui la regardoit , mais que je le trouvois bien à plaindre si cette ressource d'amusement lui manquoit, de ne savoir pas s'en faire d^autres^ lui régent du royaume, avec autant d'esprit, d'ornements dans l'esprit de toutes les sortes, et d'aussi bonne compagnie quand ii lui plaisoit; que je le priois de se souvenir de ce qu'il avoit vu du feu prince de CoDti, à qui il n'étoit inférieur en rien, sinon en délaissement de soimême, et faire une comparaison de ce prince avec lui; que le roi le baïssoit et le témoignoit d'une façon li marquée et si constante que per*
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sonne ne rignoroit ; qu'il étoit donc non-seulement sans crédit, mais qu'il n'étoit point de courtisan qui ne sentît qu'on déplaisoit au roi de le fréquenter, qu'il n'avoit pas oublié non plus dans quelle frayeur on étoit de lui déplaire , et que le désir de lui être agréable étoit généralement poussé jusqu'à l'esclavage et aux plus grandes bassesses; que nonobstant des raisons si puissantes sur l'âme d'une cour aussi complètement asservie, \\ avoit vu que M. le prince de Gonti n'y paroissoit jamais , et il y étoit assidu , que dans l'instant il ne fût environné de tout ce qu'il y avoit de plus grand, de meilleur, de plus distingué de tout âge; qu'on se pelotonnoit autour de lui; que tous les m»tins sa chambre étoit remplie à Versailles du plus important et du plus brillant de la cour, où on étoit assis en conversation toujours curieuse et agréa* hle, et où on se succédoit les uns aux autres deux ou trois heures durant; qu*à Marly, où tout étoit bien plus sous les yeux du roi qu'à Versailles , non-seulement le prince de Gonti étoit environné dans le salon dès qu'il y paroissoit, mais que ce qui composoit la plus illustre, la plus distinguée, la plus importante compagnie, s'asseyoit en cercle autour de lui, et en oublioit souvent les moments de se montrer au roi , et les heures des repas. Dans la journée , à la cour comme à Paris , ce prince n'étoit jamais à vide ni embarrassé de passer d'agréables soirées, tout cela sans le secours de la chasse ni du jeu, qui n'étoient pour lui que des effets rares de complaisance et nullement de son goût. Jamais dans l'obscur, dans le petit, dans la crapule, ses débauches avec gens de bonne compagnie, et de sibonaloi qu'en leur genre ils faisoient honneur partout ; d'ailleurs bonnes lectures de toute espèce et fréquehtation chez lui de gens de tt>ute robe et de diverses sciences , outre les gens de guerre et de cour, à tous lesquels il parloit leur propre langage, et les savoit ravir en se mettant à leur unisson ; attentif à plaire au valet comme au maître par une coquetterie pleine de grâces et de simplicité qui étoit née avec lui. La princesse sa femme, pour qui il aroit toutes sortes d'égards, mais. qui ne savoit que jouer, ne lui étoit point un obstacle, quoiqu'il vécût comme point avec elle, et qu'il n'y pût trouver la moindre ressource. H rendoit avec attention et distinction ce qui étoit dû à chacun ; il étoit attentif à flatter chaque seigneur , chaque militaire par des faits anciens ou nouveaux qu'il savoit placer naturellement; il entendoit merveilleusement à faire des récits agréables, où eux ou les leurs se trouvoient avec distinction. En un mot , c'étoit un Orphée qui savoit amener autour de soi les arbres et les rochers par les charmes de sa lyre, et triompher de la haine du feu roi, si redouté jusqu'au milieu de sa cour, sans paroître y prendre la moindre peine, et avoir toutes les dames à son commandement par l'agrément de sa politesse et la discrétion de sa galanterie. En un mot, le contraste le plus parfait de M. le Duc, devant qui tout fuyoit, tout se cacboit comme devant un ouragan , et qui passoit sa vie dans la tristesse, daas l'ennui^ dans l'embatras que faire, où aller, que devenir, et dans la rage de toutes les espèces de jalousies, ayant toutefois beaucoup d'esprit, de savoir , de valeur . et toute la faveur de sa double alliance ayec le bâtard favori et la bfttarae du feu roi.