‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegence (volume 2)Chapitre 179 sur 200 · AVEU SINCÈRE · texte numérisé non relu

AVEU SINCÈRE

Je demandai ensuite à M. le duc d'Orléans qui rempèchoit d'imiter ce prince de Conti, ayant autant ou plus d'esprit et de sayoir que lui, sachant autant de faits d'histoire , de guerre et de cour que lui , n'ayant pas moins de valeur, et [ayant] de plus commandé les armées , tu l'Espagne à revers , non moins de grâces et de mémoire pour des récits et des conversations charmantes, et, outre ces avantages encore plus grands que dans le prince de Conti , se trouvant, au lieu de la disgrâce dont ce prince n'étoit jamais sorti , tenir les rênes du gouvernement et la balance des grâces, qui seule mettoit tout le monde à ses pieds, et lui présentoit à choisir , à son gré , parmi tout ce qu'il y avoit de meilleur en chaque genre. J'ajoutai que pour cela il n'y avoit qu'un pas à faire , qui étoit de préférer la bonne compagnie à la mauvaise , de la savoir distinguer et attirer , de souper joyeusement , mais seulement avec elle; de sentir que ces soupers devenoient honteux passé dix*huit ou tout au plus vingt ans, où le grand bruit, les propos sans mesure, sans honnêteté , sans pudeur, faisoient injure à l'homme ; où une ivresse continuelle le déshonoroit, qui bannissoit tout ce qui n'avoit même qu'un reste d'honneur extérieur et de maintien , et d'où la crapule et l'obscurité des convives si déshonorés repoussoient tout homme qui ne vouloit pas l'être , et dont le public lui faisoit un mérite ; que de tout cela je concluois que l'ennui de ses soirées à Versailles n'étoit que volontaire , que celles qu'il y regrettoit et qu'il alloit chercher à Paris ne seroient pas souffertes à aucun particulier de la moitié de son âge , sans être éconduit de toutes les compagnies où il voudroit se présenter, et que ce qu'il n'avoit pas voulu retrancher pour Dieu, il le bannît du moins pour les hommes et pour lui-même ; que rien ne renîpêchoit d'avoir à Versailles un souper pour les gens distingués de la cour , de la meilleure compagnie, qui s'empresseroient tous d'y être admis, quand elle seroit sur le pied de n'être point mêlée, ni salie d'ordures, d'impiétés et d'ivrognerie , dont à ne considérer que son âge , son rang et son état , le temps en étoit de bien loin outre-passé pour lui ; que la proximité de la majorité l'y convioit encore pour ôter de dessus lui des prises si funestes et si sensibles qui seules pouvoient l'écarter bien loin, et dont il ne pouvoit se dissimuler l'indignation publique, le mépris dans lequel nageoient , pour ainsi dire , les obscurs compagnons de ses scandaleuses soirées, tout ce qui en rejaillissoit sans cesse sur lui, le crédit qu'elles donnoient à tout ce que ses ennemis vouloient imaginer et les pernicieuses semences qui s'en jetoient pour des temps même peu éloignés. Je conclus par le prier de se souvenir qu'il y avoit des années que je gardois un silence exact sur sa conduite personnelle, et que je ne lui en parlois maintenant que parce qu'il m'y avoit forcé en me montrant l'abîme où l'abandon à cette conduite l'alloit précipiter, de se dégoûter des affaires par l'ennui de ses soirées, et de chercher à s'en délivrer, par se décharger sur un premier ministre.

M. le duc d'Orléans eut la patience d'écouter, les coudes sur son bureau et sa tête entre ses deux mains, comme il se mettoit toujours quand il étoit en peine et embarras et qu'il se trouvoit assis, d'écouter, dis-je,

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