‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegence (volume 2)Chapitre 180 sur 200 · DE M. LE DUC D'ORLÉANS · texte numérisé non relu

DE M. LE DUC D'ORLÉANS

cette pressante râtelée \ bien plus longue que je ne l'écris. Comme je Teus finie , il me dit que tout cela étoit vrai , et qu'il y avoit pis encore ; c*étoit , ajouta>t-il , qu'il n*avoit plus besoin de femmes , et que le vin ne lui étoit plus de rien , même le dégoûtoit. « Mais , monsieur , m'écriai-je, par cet ayeu, c'est donc le diable qui vous possède, de vous perdre pour l'autre monde et pour celui-ci , par les deux attraits dont il séduit tout le monde, et que i^ous convenez n'être plus de votre goût ni de votre ressort que vous avez usé ; mais à quoi sert tant d'esprit et d'expérience; à quoi vous servent jusqu'à vos sens, qur, las de vous perdre , vous font malgré eux sentir la raison ? Mais avec ce dégoût du vin et cette mort à Vénus, quel plaisir vous- peut attacher à ces soirées et à ces soupers , sinon du bruit et des gueulées qui feroient boucher toute autre oreille que les vôtres, et qui, plaisir d'idées et de chimères, est un plaisir que le vent emporte aussitôt , et qui n'est plus que le déplorable partage d'un vieux débauché qui n'en peut plus , qui soutient son anéantissement par les misérables souvenirs que réveillent les ordures qu'il écoute ?» Je me tus quelques moments , piiis je le suppliai de comparer des plaisirs honteux de tous points, des plaisirs même q^ui se déroboient à lui sans espérance ç(e retour avec des amusements honnêtes , décents , des délassements de son âge , de son rang , de la place qu'il tenoit dans l'Etat, et que, sous un autre nom, il devoit tâcher de conserver après la majorité; des amusements qui le montreroient tel qu'il étoit, et qui lui concilieroient tout le monde, par l'honneur de vivre quelquefois avec lui , et par les espérances qui s'y attacherpient et qui lui attacheroient dès lors tous ceux qui les concevroient pour eux ou pour les leurs , ceux même qui seroient au-dessus et an- dessous de ces espérances, par la joie de voir enfin mener une vie raisonnable et digne au maître de toutes les affaires et de toutes les fortunes , et d'être délivrés de la frayeur de voir , avec le temps , le roi tomber dans des égarements plus pardonnables à la jeunesse, dont il lui donneroit l'exemple, mais si insupportables sur le trône , et si peu connus des têtes couronnées , plus étroitement esclaves de toutes bienséances , et plus nécessairement que pas un de leurs sujets. Je lui dis encore de penser à ce que diroit la cour, la ville, toute la France et les pays étrangers , de voir un régent de son âge , et qui s'étoit montré si capable de l'être, l'abdiquer, pour ainsi dire , et en revêtir un autre , pour vaquer à la débauche plus librement et avec plus de loisir ; et quelle prise ne donneroit-il pas sur lui à ses ennemis, aux mécontents, aux brouillons, aux ambitieux, d'intriguer auprès du roi pour le faire remercier des soins qu'il ne vouloit plus rendre; puisqu'il s'en étoit déchargé sur un autre, et de congédier cet autre qui n'auroit plus de soutien , pour le remplacer d'un ou de plusieurs de son goût et de son choix; et que devient alors un prince de sa naissance , après avoir si longtemps régné , tombé tout à coup dans l'anéantissement de l'état particulier, et qui n'en jouit même que parmi les craintes et les soupçons qu'on a ou qu'on fait semblant

4 . Vieux mot qui ne s'employoit que dans le style familier. Dire sa râtelée signifiait dire librement tout c» que l'on pensait.

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