‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegence (volume 2)Chapitre 184 sur 200 · Motiver · texte numérisé non relu

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418 EXBlfPLES DES PREIHBBS lONISTRES [1715^]

aussi capable que Tétoit le cardinal Dubois de saisir toutes les aTenues du roi à force d'argent, de grâces, de souplesses, de se rendre maître de l'esprit d'un enfant devenu majeur, et sans expérience de rien et lui revêtu en titre , tandis que son premier ministre s'en trouvoit dépouiUé de droit par la majorité, se délivrer d'une subordination importune, et le faire renvoyer comme le cardinal ICazarin avoit fait Gaston. Mais c'étoit chose que l'ensorcellement de M. le duc d'Orléans le rendoit incapable d'entendre , puisque tout ce que je lui en avois dit la veille avdt fait si peu d'impression; et d'ailleurs, quoique je n'eusse rien dit qui tendît à aucune diminution de la pleine puissance du cardinal Dubois, je me commettois assez avec lui par la foiblesse et Tindiscrétien de M. le duc d'Orléans, de m'opposer à sa déclaration de premier ministre, pour ne m'exposer pas inutilement à me hasarder de produire cette dernière réflexion , quelque importante qu'elle pût être ; et voilà comme le défaut de sentiment et de secret dans les princes ferme la bouche à leurs meilleurs serviteurs , et les prive des plus essentielles connoissances. Je me tus après un discours si péremptoire , pour voir ce qu'il opéreroit. La promenade continua sept ou huit tours en silence, mais l'air em* barrasse et la tête basse , puis il s'alla mettre à son bureau dans l'attitude de la veille , et je m'assis vis-à-vis , le bureau seulement entre lui et moi.

Ce mouvement n'interrompit point le silence. Tavois bien résolu de ne le pas rompre le premier. Enfin il leva un peu la tète, me regarda et me fit souvenir , je n'en avois pourtant pas besoin , que je lui voulois dire quelque chose , dès la veille , sur l'état d'un premier ministre. Je lui répondis qu'il savoit trop bien l'histoire de son pays et des voiçins pour ignorer les maux et les malheurs que la Hongrie , Vienne , TAngleterre et l'Espagne avoient soufferts du gouvernement de leurs premiers ministres , à l'exception unique et dans tous les points , du seul cardinal Ximénès , dont la capacité , le désintéressement et la droiture avoit foit un phénix, et n'a voit pu toutefois le garantir du poison des Flamands; que ce seroit perdre le temps de lui retracer les faits de tous ces*premiers ministres, excepté Ximénès; les désordres et les ruines que leur intérêt personnel avoit causés ; la haine et le mépris dont leur conduite avoit couvert leurs maîtres , sans en excepter même Henri VIII , qui ne s'en releva que par la ruine da cardinal Wolsey. Que , pour se renfermer en France , le plus habile , pour ne rien dire de plus , le plus soupçonneux , le plus rusé et le plus précautionné de tous nos rois avoit été livré au duc de Bourgogne par le cardinal Balue, réduit à en subir la loi, à tout instant en peine de sa vie , réduit à passer par tout ce que son ennemi voulut, et notamment à combattre en personne avec lui deux jours après contre les Liégeois qu'il lui avoit soulevés , et qu'il se vit forcé à Taider à réduire, c'est peu dire, à les mettre sous son joug. Aussi Louis XI, rendu à lui-même , enferma-t-il Balue , tout cardinal qu'il fût et qu'il l'avoit fait, dans une cage de fer pendant tant d'^^ées, et se garda bien de lui donner un successeur.

Louis XII fut deux fois réduit à deux doigts de sa ruine, et la dernière précipité dans le schisme, toutes les deux par l'ambition de son

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premier ministre de se faire élire pape , dont toutes les deux fois il se crut assuré , et toutefois les historiens sont pleins des louanges du car* dinal d'Amboise, parce qu'il n*eut point d'autres bénéfices que l'arche vêché de Rouen. Mais quelle y fut sa magnificence qui fait encore Tadmi ration d'aujourd'hui? Sept ou huit frères ou neveux comblés des plus grands bénéfices, de la grande maîtrise de Malte, grand maître de France , maréchaux de France, gouverneurs de Milan, un neveu cardi* nal : voilà pourtant le meilleur premier ministre et le plus applaudi qu'aient eu nos rois.

La Ligue fut conçue et préparée , et l'intelligence et l'union avec l'Es* pagne pour la faire éclore/par le cardinal de Lorraine, premier ministre , pour transférer la couronne dans sa maison , et qui n'eut d'autre objet pour la guerre et pour cette paix funeste par laquelle il fit rendre plus de quarante places et de vastes pays à l'Espagne, qu'elle n'eût pas repris en un siècle , et qu'il se dévoua par un si perfide service , dont la mort du. duc de Guise son frère, tué par Poltrot, l'empêcha devoir le succès et l'accabla de la plus profonde douleur à Trente, où, à l'acclamation de la clôture dû concile, il acclama tous les rois en nom collectif pour éviter, contre la coutume constante jusqu'alors, de nommer le roi de France le premier, puis tous les autres après, et gratifierJ'Espagne en un point si sensible , depuis que Philippe II avoit Osé le pre-» mier entrer en compétence si boiteusement fondée sur la préséance de l'empereur Charles-Quint , parce qu'il étoit ^ussi roi d'Espagne : ce dont le cardinal de Lorraine, premier ministre, jeta de si solides fondements, dont l'effet ne fut suspendu que par la mort de son frère; le fils de ce frère si jeune alors, et depuis tué à Bloisau moment qu'il- alloit enlever la couronne à Henri III , à force de troubles , de partis , de guen'e et de désordres, sut trop bien en profiter, et le duc de Mayenne, son oncle, après lui , en sorte que ce ne fut pas sans des miracles redoublés , et sans des merveilles, qui ,^en tout genre, ont illustré Henri IV et la noblesse françoise, que ce prince, après tant 'de hasards, de dé^ tresses , de victoires , rassura la couronne sur sa tète et dans sa postérité , mais dont la fin ne le rendit pas moins la victime de l'esprit encore fumant de la Ligue abattue , comme Henri UI Tavoit été de sa force et de sa fureur.

Vint après le foible et funeste gouvernement de la reine sa veuve , ou plutôt du maréchal d'Ancre , sous son nom , dont la catastrophe rendit la paix au royaume. Mais Louis XIII étoit si jeune, et, par une détestable politique, si enfermé, siétrangementélevéqu'ilne sa voit pas lire encore, et qu'il ignoroit tout, comme il s'en est souvent plaint àmonpère,à quoi suppléa un sublime naturel, une piété sincère, une justice exquise, la valeur d'un héros et la science des capitaines ; mais si malheureux en mère, en frère unique, en épouse, vingt ans stérile, en santé, qui attiroit les yeux de tous sur Gaston et qui faisoit sa force , en partis encore fumants , dont les plus grands obligeôient À compter avec eux , et les huguenots armés , organisés , maîtres de tant de places et de pays , formant un Ëtat dans l'Ëtat , forcèrent Louis XIII à faire un premier ministre, qui fut un génie puissant et transcendant en tout, mais qui,

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arec tant et. de 'si grandes qualités , ne fut pas exempt de la passion de se maintenir, et qui fit voler bien des têtes, à la vérité presque toutes' justement. '

La minorité du feu roi soumit la France à une régente pour le moins aussi Espagnole d'incli nation que de naissance, qui se choisit un. premier ministre étranger, et le premier qui fut de la lie du peuple. Aussi ne songea -t- il qu'à lui et à s'asservir tellement la reine qu'elle lui sacrifia tout , jusqu'à se précipiter deux fois au dernier bord des derniers abtmes et de la guerre civile pour son unique intérêt, et pour le maintenir Qu le rappeler de ses proscriptions bors du royaume, à toutes risques et affrontant tous les périls de toute la nation , uniquement révoltée contre le cardinal Mazarin. Depuis on a vu ses fautes aux Pyrénées, que Saint- Ëvremond développa avec tant de justesse et d'agrément dans cette ingénieuse lettre qui lui coûta un expatriement qui a duré aussi longtemps que sa très-longue vie. Les lettres particulières , les mémoires , toute l'histoire du traité de Westphalie conclu enfin à Munster et Osnabruck , font foi qu'il en arrêta la conclusion , aux risques de tout perdre, jusqu'à ce que son intérêt particulier n'eut plus besoin delà guerre pour se soutenir , et se mettre hors d'état de plus rien craindre. Ce furent ses ordres secrets à Servien, son esclave, collègue indigne du grand d'Avaux, qui mirent bien des fois la négociation au point delà rupture , qui rendirent la sienne avec d'Avaux si scandaleuse et si publique, qui mit tous les ministres employés à la paix par toutes les puissances du côté de d'Avaux , qui produisirent ces lettres si insultantes de Servien à d'Avaux , et les réponses de d'Avaux si pleines de sens , de modération et de gravité. Ce fut enfin la conduite de Mazarin , si absurdement confite en félonie, dont Servien avoit tout le secret, conséquemment toute l'autorité de la négociation., qui fit tout abandonner à d'Avaux au sein du triom{>he des longs travaux de son génie et de sa politique , qui avoit su venir à bout de la paix du nord , où. plus d'un siècle après il est encore admiré , et amener par là les choses à traiter et kt plus glorieuse paix en Westphalie , pour venir traiter dans sa patrie, dont il avoit si bien mérité, y être sans crédit sous le vain nom de surintendant des finances , orù il n'eut jamais la moindre autorité, ni la moindre part au ministère, dont il vit récompenser Servien .à son retour.

C'est à Mazarin que les dignités et la noblesse du royaume doit les prostitutions, le mélange, la confusion, sous lesquels elle gémit, le règne des gens de rien , les pillages et l'insolence des financiers , l'avilissement de tout ordre , l'aversion et la crainte ..de tout mérite , le mépris public que font de la nation tous ces vils champignons dominant dans les premières places, dont l'intérêt à tout décomposer à la fin a tout détruit. Tel fut l'ouvrage du détestable Mazarin , dont la ruse et la perfidie fut la vertu , et la frayeur la prudence. Qui ne sera épouvanté des trésors qu'il amassa en moins de vingt ans de règne, traversé par deux furieuses proscriptions ? Il fut prouvé en pleine grand'chambre , au procès du duc Mazarin contre son fils , pour la restitution de la dot de sa mère, qu'elle avoit eu vingt-huit milÛons en mariage. Ajoutez à cela

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les dots de la duchesse de Mercœur , de la cqnnétable Colonne , de la comtesse de Soissons , même celle que trouva après la mort du cardinal Ifazarin la duchesse de Bouillon , toutes filles de la seconde de ses sœurs , et les biens immenses qui ont fait le partage du duc de Nevers leur frère. Ajoutez-y les dots de la princesse de Contl et de la duchesse de Modène, filles de la sœur aînée du cardinal Mazarin. Tous ces trésors tirés uniquement de ceux qu'il ayoit su amasser , non dans un long cours d'abondance et de prospérités , mais du sein de la misère publique et des guerres civiles qu'il avojt allumées , et des étrangères qu'il trouva, qu'il renouvela, qu'il entretint jusqu'à un an près de sa mort.

Le cardinal de Richelieu et lui ont eu la même maison militaire que nos rois : des gardes, des gens d'armes, des chevau-légers, et le dernier des mousquetaires de plus , tous commandés par des seigneurs et par des gens de qualité sous eux. Personne n'ignore que le père du premier maréchal de Noailles passa immédiatement de capitaine des gardes dtt cardinal Mazarin à la charge de premier capitaine des gardes du corps, et que le marquis de Ghandenier, dont la valeur et la vertu ont été si reconnues, et chef de la maison de Rochechouart, fut le seul des quatre capitaines des gardes dépossédés pour la ridicule affaire arrivée aux Feuillants de la rue Saint-Honoré ' , qui ne put être rétabli , parce

'•l. L'événement auquel Saint-Simon fttit allusion eut lien le 15 août 4648. Gomme celte ridicule a/faire jx' est jph» toujours connue des lecteurs modernes. Je citerai ici un passage 'du journal inédit d'Olivier d'Ormesson, où elle ge trouve tout au long : « J'appris l'affaire du capitaine des gardes , qai étoil que le 4 6 août le roi étant i la proc|psion dans les Feuillants, les archers du grand prévôt, qui n'ont droit que de tenir la porte de la rue, prirent la porte du clotlre , d'où ayant refusé de sortir au commandement de M. de Gesvres , capitaine des gardes, il fit main basse sur eux et deux furent tués i coup de hallebarde. Cela fit bruit. M. le cardinal (Mazarin), qui étoit auprès du roi, envoya M. Le Tellier demander le bâton i M. de Gesvres, avec ordre de se retirer. M. de Gesvres refusa de lui donner le bâton, ayant fait serment de ne le rendre qu'au roi. La reine (Anne d'Autriche), étant de retour au YaUde-Grâce, traita M. de Gesvres d'étourdi, lui redemanda le bâton, lequel il rendit, et se retira. M. le comte de Charost (autre capitaine des gardes), étant commandé de prendre le bâton, refusa, disant qu'il étoit autant criminel que M. de Gesvres, qui n'avoit rien fait que dansl'oqdre et par son avis. M. de Chaodenier fut ensuite mandé et refusa de même. M. de Tresmes vint s« plaindre que, son fils ayant fait une faute , l'on eût voulu donner le bâton â un autre qu'à lui , â qui la charge apparlcgioit ; que l'on ne dépossédoit point ainsi les officiers en France. 11 eut l'ordre de se retirer chez lui. Aussitôt la reine pourvut à la charge de Charost et mil en sa place Jarzé, qui prêta le serment de capitaine des gardes, et en celle de M. de Chandenier , M. de Noailles. »

C'est â> l'occasiou de ce dernier que Saint-Simon fait allusion à la disgrâce des capitaines des gardes. Les sentiments qu'il exprime étaient ceux des contemporains , comme on le voit par la suite du journal d'Olivier d'Ormesson , quf écrivait au moment môme des événements : « Chacun étoit fort Indigné de ce procédé. L'on disoil que M. le cardinal avoit pris celte occasion pour mettre de ses créatures (Saint-Simon dit son domestiqua) auprès du roi et s'en rendre maître. »

4Si QUEL IST NliCBflSAlRBllENT [HStl

qull ne le pouroit èXip qu'aux dépens du domestique du cardinal Maïarin j à qui sa charge avoit été donnée.

c VoUÀ, monsieur, dis-ja à M. le duc d'Orléans , quels ont été en tous pays les premiers ministres depuis le temps de Louis XI , pour ne remonter pas plus haut. Je ne fais ici que tous faire souvenir d'eux par quelques traits généraux. Vous avez lu , et vu encore des gens du temps des derniers , pour que ce peu que je vous en dis vous en rappelle tout le reste , et tous démontre que la peste , la guerre et la famine , qui de tout temps ont passé pour les plus grands fléaux dont la justice de Dieu ait puni les rois et les Ëtats, ne sont pas plus à craindre que celui d'un premier ministre , avec cette différence que celui-là seul se peut éviter : et que diriez-vous d'un prince prêt à essuyer la peste et la fa< mine dans son royaume, à qui Dieu les montreroit prêtes à y fondre, et promettroit en même temps de Ten garantir à la moindre prière qu'il en feroit, qui non-seulement ne daigueroit pas demander la délivrance de ces terribles fléaux, mais qui auroit la folie, ou si vous Toulez lui donner un nom plus propre , qui seroit assez stupide pour les demander? Tel est, monsieur, un prince qui (ait un premier ministre quand il n'est pas dans les termes où se trouvèrent la fameuse Isabelle et votre incomparable aïeul , et dont le tact n'est pas juste ou assez heureux pour choisir un Ximénès ou un Richelieu.

« En voilà beaucoup, monsieur, poursuivis- je ; mais ce n'est pas encore tout : permettez-moi de vous dire avec ma vérité et ma fidélité aecoutumée quel est nécessairement un premier ministre et quel devient le prince qui le fait,

« Un premier ministre, si on excepte le seul Ximénès, est un ambitieux du premier ordre, qui conserve l'éiorce dont il a tant besoin et selon la mesure que le besoin subsiste , mais qui , dans la vérité , n'a d'honneur, de vertu , d'amour de l'Stat , ni de son mattre qu'en simple parure, et sacrifie tout à sa grandeur, et, quand il y est parvenu, à sa toute-puissance , à sa sûreté et à son affermissement dans sa grande place. Il ne connoît que cet unique intérêt, d'amis ni d'ennemis que par rapport à cela , et suivant les divers degrés qui s'y rapportent. Gonséquemment tout mérite lui est suspect en tout genre, excepté en ceci le cardinal de Richelieu qui se laissoit volontiers dompter par le mérite et les talents ; toute réputation lui est odieuse , toute élévation par dignité ou par naissance lui est dure et pesante) tous droits, privilèges, lois, coutumes de tout temps respectées , lui sont à charge ; l'esprit et la capacité de quiconque ne le laisse point dormir en repos; sur toutes choses , la moindre familiarité avec le prince , la plus légère marque de son goût pour quelqu'un, l'effraye. Ce sont tous gens qu'il prend à tâche d'éloigner ; heureux , mais rarement heureux quand il ne ra pas à les noircir ou à les perdre. Sa principale application est de se faire autant d'esclaves que de gens qui approchent du prince , de se bien assurer qu'ils ne parleront et ne répondront au prince que sur le ton qu'il leur aura prescrit, et qu'ils lui rendront compte de tout ce qu'ils Terrent, enteudront , sauront , soupçonneront même , avec une parfaite fidélité et le plus scrupuleux détaU , et à ceux-là même il donnera des

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espions et des surveillants qu'ils ne pourront connoître, et d'autres en* core à ceux-ci. Son grand art est que personne n'approche du prinee que de sa main , et tant qu'il pourra , sans que le prince s'en aperçoive , de perdre sans retour ceux qui s'en approcheront sans lui ou par leur hardiesse ou par le goût du prince; et, comme il s'en trouve toujours quelqu'un trop difficile à perdre» de n'oublier rien pour les gagner. L'intérêt de l'État, toujours subordonné au sien , rend tout conseil d'Ë« tat, de finance, et tous autres inutiles, et la fortune de ceux qui les composent toujours douteuse. Ils sont réduits à chercher et à deviner la volonté du premier ministre , dont l'ignorance leur devient dangereuse , et la moindre résistance fatiûe.

<t Un roi n'a d'intérêt que celui de l'âtat : on n'a donc point ces embarras avec lui. Il s'explique nettement et librement de ses volontés : on sa^t donc à quoi s'en tenir. On obéit, ou, si on croit lui devoir faire quelques représentations sages , ou lui faire apercevoir ce qu'on soupçonne lui être échappé de réfleiions à faire sur cette volonté , on le fait avec respect et sans crainte , parce que le roi , dont la place et l'autorité sont inamissibles, n'en peut concevoir aucun soupçon ; et , s'il persévère dans sa volonté, c'est san? mauvais gré à qui l'a combattue. A l'égard du premier ministre , c'est précisément tout le contraire. Quelque tout-puissant , quelque afl^rmi qu'il soit , toute représentation lui est odieuse. Plus elle est fondée , plus elle le choque , plus il craint un esprit qu'il sent qui va au fait. Il redoute d'être tâté , encore plus d'être feuilleté. Quiconque en a eu l'imprudence , même sans mauvaise intention , sa perte est résolue et ne tarde pas.

« Le premier ministre a, toujours un intérêt oblique qu'il cache sous tous les voiles qu'il peut, e^ela en toute espèce d'aflffiires. Malheur à qui les perce, s'il s'en aperçoit. Sa place et sa puissance, de quelque façon qu'elles soient établies, ne tiennent qu'à la volonté du prince. Le Tien souvent , aussitôt que l'afllaire la plus importante , peut altérer cette volonté , et lui causer bien de cuisantes inquiétudes , et bien du travail pour se rassurer dans sa place et dans son autorité. Le moindre afToiblissement lui annonce sa ruine ; un autre rfen peut la déterminer. Il n'y a donc point de riens pour un premier ministre, et dès lors quelle multitude de soins pour lui , et quelle dangereuse glace que celle sur laquelle marchent toujours les ministres à son. égard? La paix et la guerre, les liaisons bonnes ou mauvaises avec les puissances étrangères , les traités et leurs diverses conditions , les conjonctures à saisir ou à laisser tomber , tout est en la main du premier ministre, qui combine, avise et ajuste tout à son intérêt personnel, qui, dans sa bouche, n'est que celui de l'État. Les ministres qui travaillent sous lui , à qui le vrai intérêt de l'État est clair et celui du premier ministre dans les ténèbres , c'est à ces ministres à bien prendre garde à eux , à examiner les yeux et la contenance du premier ministre , à se garer même de ses discours tenus souvent pour les sonder , à ne parler qu'avec incertitude , sans s'expliquer jamais nettement , parce que ce n'est pas leur avis que le premier ministre cherche', mais leur aveu que le sien , quand il jugera à propos de le dire, est la politique la plus exquise et le plus solide

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