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intérêt de TÊtat. îï en est de même sur les finances , et sur ce qui regarde les particuliers. La place de premier ministre, qui décide de toutes les af aires et de toutes les fortunes , est si enviée , si haïe , ne peut éviter de faire un si grand nombre de mécontents de tout genre et de toute espèce , qu'il a continuellement à redouter. Il doit donc multiplier et fortifier ses précautions. Rien de tout ce qui peut le maintenir et le raffermir ne lui paroît injuste. En ce genre il peut tout ce qu'il veut, et il veut tout ce quil peut. En récompense de tant d'avisements , de soins , de précautions , de frayeurs , de combinaisons , de mascarades de toutes les sortes, il accumule sur soi et sur les siens les charges, les gouvernements , les bénéfices , les chapeaux , les richesses , les alliances. Il s'accable de biens, de grandeurs, d'établissements pour se rendre redoutable au prince même ; mais son grand art est de le persuader à fond , qu'il est l'homme unique dont il ne peut se passer , à qui il est redevable de tout, sans qui tout périroit^ pour lequel il ne peut trop faire , et sans lequel il ne doit rien faire , surtout être confus des soins , des peines , des travaux dont il est accablé , uniquement pour sonJ>ieQ et pour sa gloire , et pour lequel sa reconnoissance et son abandon ne sauroient aller trop loin , et par une suite nécessaire , traiter ses ennemis comme ceux de sa personne , de sa gloire et de son Etat , et n'avoir de rigueur et de bonté que pour les personnes et suivant les degrés qu'il lui marque. Tel est, monsieur, et très-nécessairement tout premier ministre , dont pas un ne pourroit se maintenir sans cela. Voyons maintenant quel est le prince qui fait un premier ministre , et permettez-moi de ne vous en rien cacher. J'excepte toujours Isabelle et Louis le Juste par les cas singuliers où ils se sont trouvés , et par l'heureux discernement de leur choix.
« Ce crayon, quoique si raccourci, des exemples des fléaux que tous les divers États ont éprouvés de l'élévation et du gouvernement de leurs premiers ministres , la France en particulier , et celui de ce qu'est nécessairement un premier ministre en lui-même , prépare au crayon du prince qui en fait un. C'est la déclaration la plus authentique qu'il puisse faire de sa foiblesse ou de son incapacité , peut-être de l'une et de l'autre, sans rien persuader à. personne du mérite de son choix, quelques pompeux éloges qu'il lui donne dans ses patentes , sinon de la misère du promoteur, et de l'adresse et de l'ambition du promu. ,Si Louis XI punit la trahison du sien en l'enfermant dans une cage de fer durant tant d'années, à Loches, la reconnoissance du premier ministre pour un si énorme bienfait n'a que la même récompense pour son maître. Mais la cage où il le met est d'or et de pierreries , elle est parfumée des plus belles fleurs ; elle est au milieu de sa cour ; mais elle n'en est pas moins cage , et le prince n'y est pas moins enfermé et bien exactement scellé. Ses plus familiers courtisans sont ses plus sûrs geêliers. Il a donné son nom, son pouvoir, son goût, son jugement, ses yeux , ^es oreilles à son premier ministre , bi^n jaloux de garder de si précieux dépôts , et bien en garde qu'il n'en revienne au prince l'émanation la plus légère. Son salut en dépend et il ne l'ignore pas. Ainsi tout est transmis du prince au premier ministre ; le premier ministre
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règne en plein en son nom ; plus de différence d'effet entre le premier ministre et nos anciens maires du palais ; plus de différence effective entre le prince et nos rois fainéants , sinon que la plupart étoient opprimés par les puissantes factions de leurs maires , et que le prince ne Test que par sa fétardise\ Je frémis, monsieur, de prononcer ce mot; mais où ae se précipite pas le servite\ir tendre 6t fidèle pour sauver son maître , qu'il voit emporté dans le «tournoyant d'un gouffre , et qui se trouve seul à oser le hasarder? Le prince est longtemps et se trouve à son aise dans sa cage. Il y dort, il s'y allonge, il y jouit de la plus douce oisiveté. Tous les plaisirs , tous les amusements s'empressent autour de lui ; jamais leur succession n'est interrompue tandis que tout lui crie : Lès travaux continuels du premier ministre , qui se tue pour le soulager , et qdi étonne à tous moments l'Europe par la justesse et la profondeur de sa politique, qui n'oublie rien pour rendre ses peuples heureux , qui fait d'ailleurs ks délices de sa cour , et à qui il doit tant de solides et de glorieux avantages , sans autre soin que de vouloir s'en servir et l'autoriser en tout. Quel bonheur suprême pour un prince aveugle et paralytique de tout voir , de tout faire par autrui , sans sortir du sein du repos , des amusements , des plaisirs et de l'ignorance de tout la plus consommée ! C'est là le grand art de ne retenir que la grandeur et les charmes de la royatité, et d'en bannir tous les soucis, les embarras, les travaux, et n'est-ce pas la dernière folie à qui le peut de ne pas s'y livrer? Le prince ne voit rien d'aucune des parties du gouvernement. Les fautes , les choix indignes , et ce qui en résulte , la misère et les cris des sujets , les injustices , les ^oppressions , les désespoirs de tous les ordres de l'Ëtat, les imprécations, les désolations, la ruine, le dépeuplement , les désordres , le profit et les partis immenses que les étrangers savent en tirer , leurs dérisions , le mépris du premier ministre qu'ils payent quelquefois en plus d'une sorte de monnoie , qu'ils séduisent , qu'ils trompent , et qui retombe bien plus à plomb sur le prince qui y perd tout et qui n'y gagne rien , comme son premier ministre , ce sont toutes choses si soigneusement éloignées de la cage, que le prisonnier ne s'en peut pas douter. Il lui est si doux de croire régner, et de sentir qu'il n'a rien à faire qu'à s'abandonner à ses goûts et à son oisiveté, qu'il n'imagine pas un plus heureux que lui sur la terre, et l'amour-propre et l'ignorance lui font encore ajouter fol aux plus folles louanges qu'on est sans cesse occupé de lui prodiguer par l'ordre du premier ministre, en sorte que le prince est persuadé qu'il est le plus glorieux et le plus révéré de l'Europe , qu'il en tient le sort entre ses
4 . Ce mot, que l'on ne trouve pas toujours dans les dietionnaires, exprime avec plus d'énergie le même sens q\ie /aînéantise , paresse, 11 est employé par les anciens écrivains français, aussi bien que l'adjeclif/é/arJ. Villon s'en est servi plusieurs fois :
Car de lire je %\xi% fêtard.
Et encore:
De bien boire oncques ne tnt/étard,
Yoy. le Dietioimaire étymologique de Ménage ; supplément.