QUEL EST* LE PRINCE [17ÎÎ
mains ; que de tant d'heur et de gloire , il n'en est redeyable qu'à son premier ministre , à ce grand choix quMl a fait ; que Tunique moyen de se conserver dans cet état radieux est de continuer à laisser maître de tout, un si grand premier ministre, et qu'il y va de toute sa gloire, de tout son bonheur , de tout celui de son Ëtat , de le maintenir et de Taugmenter même, s'il est possible, en puissance, en autorité, en teute espèce de grandeur.
a Mais rien de stable sur la terre. Le premier ministre porté si haut, et qui a eu temps et moyens à souhait de se faire de grands et de solides établissements, et de grandes et de vastes alliances, dont la fortune dépend du maintien de la sienne, vient quelquefois à s'enivrer. Il se figure ne pouvoir plus être entamé , il se croit au-dessus des revers ; il ne voit plus le tonnerre et la foudre que bien loin sous ses pieds , comme ces voyageurs qui passent sur la cime des plus hautes montagnes. 11 devient insolent: la souplesse, la complaisance auprès du prince l'abandonnent , parce qu'il compte n'en avoir plus besoin. Il devient fantasque , opini&tre ; il le contrarie pour des riens , et il refuse d'autres riens aux gardiens de la cage. Le prince, dont Tentètement est dur à entamer, a plus tôt fait de se croire indiscret que son premier ministre impertinent. Son humeur se fortifie par le succès. Il trouve -dangereux d'accoutumer par sa complaisance le prince à être importun , et ceux qui l'approchent à en être cause. Il y faut couper pied , et cette méthode enfin commence à donner au prince du malaise, et du dépit à ses geôliers. Ils négocient ; ils sont rebutés : le prince les plaint , intérieurement se fâche. Il commence à s'apercevoir qu'encore seroit-il de raison qu'il pût disposer des bagatelles. Le premier ministre s'alarme, croit que, s'il abandonne des bagatelles, bientôt tout lui échappera. Il se roidit, il éloigne ces gardiens suspects , il en substitue de plus fidèles. Le prince ne sait plus avec qui se plaindre de la dureté qu'il éprouve. Son angoisse devient extrême ; mais comment se passer d'un homme si nécessaire? et, quand il seroit capable d'en prendre le patti, comment s'y prendre pour renverser le colosse qu'il à fait? Et quel usage tirer de rimpuissance où il s'est bien voulu réduire pour élever un autre roi que lui? De là, les partis, les cabales, les troubles, une lutte et des malheurs profonds , qui ne sont pas même réparés par la chute du premier ministre. L'abondance de la matière foumiroit sans fin. Ce cours précis peut suffire aux réflexions de Votre Altesse Royale. Elle se souviendra seulement de ce que c'est qu'un cardinal ; que Dul)ois ne peut être en rien au-dessous du Mazarin pour la naissance . et qu'il a par-dessus lui , l'avantage d'être né François , dont cet Italien a toujours tout ignoré jusqu'à la langue. »
Un assez long silence succéda à ce fort énoncé. La tête de M. le due d'Orléans , toujours entre ses mains , étoit peu à peu tombée fort près de son bureau. Il la leva enfin et me regarda d'un air languissant et morne , puis baissa des yeux qui me parurent honteux , et demeura encore quelque temps dans cette situation. Enfin il se leva et fit plusieurs tours , toujours sans rien dire. Mais quel fut mon étonnement et ma confusion au moment qu'il rompit le silence 1 II s'arrêta, se tourna à